Maxime Courban
Publié le 03/09/2010

La descente de la rue effectuée tôt le matin.


(Chose vue)

Le jour n’est pas levé, quelques rares et pâles étoiles peinent à se démarquer du ciel noir. Les gyrophares de toutes les couleurs des voitures bleues et blanches et rouges illuminent plus la rue que ne le font les lampadaires publics. Des hommes en uniforme et variés repoussent les badauds. Quelque chose est sur le trottoir. La forme est pittoresque, recouverte. La femme voit les hommes et la forme au sol et glisse sa main du front vers les yeux de l’enfant. Les deux mains de l’enfant s’y agrippent. L’enfant effectue quelques mouvements de la tête. Rotation. L’enfant tente de se dégager. La main de la femme sur son visage l’empêche de voir. Les hommes aux uniformes bleus, rouges, noirs. L’enfant tire la main de la femme. L’enfant veut découvrir ses deux yeux et mirer les hommes aux uniformes et la forme tordue cachée sous la brillante couverture. La femme et l’enfant ne marchent plus. La femme s’arrête et s’accroupit devant l’enfant. La femme ôte sa main des yeux de l’enfant mais tient son visage avec les deux calées contre les joues de l’enfant. La femme parle à l’enfant. La femme explique à l’enfant. L’enfant enserre la femme par le cou et se laisse emporter par la femme qui se relève. L’enfant serre ses jambes qu’elle cale sur les hanches de la femme, pose sa tête sur son épaule ; ses yeux sont clos. Les bras de la femme serrent l’enfant, l’emportent loin du corps défenestré. La femme et l’enfant, elles sourient.

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Le 12 septembre 2012 à 08:59

Oui, j'ai couché souvent par politesse, par lâcheté, par flemme

J'ai souvent couché par politesse parce qu’il m’avait offert une belle soirée, un beau cadeau, qu’il avait été gentil, galant, attentionné. Dans ce but. C'était purement un marché à honorer qu'il fallait que j’honore. J'ai couché par lâcheté aussi, pour ne pas avoir à me battre, à risquer la violence, les coups, les insultes, quelque chose dont je ne serais pas sortie indemne. J'ai couché bien souvent par flemme car dire non est source de débats inépuisables et d'argumentations désagréables sur la mécanique interne  qui soumet la faible femme aux effets humiliants des hormones et donne raison à l’homme d’être ce qu’il est : le chef. J'ai couché plus qu’à mon tour par habitude, parce que c'est samedi, parce qu'il fait froid/chaud, parce que les enfants sont en vacances, parce qu'il n'y a rien à la télé, parce qu'on a bu, parce que ça se fait... Bien sûr, j'ai aussi refusé de coucher. Ça m'a valu quelque luttes physiques éprouvantes, altercations usantes, menaces pénibles, mépris aussi. Parfois rien. Vous pouvez me dire : t'avais qu'à pas aller avec tous ces hommes. Je pourrais vous répondre : c'est d'un seul homme qu'il s'agit, le père de mes enfants, l'homme qui m'a choisie et qui m'aime. Un homme amoureux, jaloux, primaire, possessif et ardent. Je pourrais ajouter qu'heureusement, la majorité des fois où j'ai couché avec un homme, c'était par pur plaisir. Mais faut-il croire vraiment tout ce que racontent les femmes ?

Le 10 avril 2015 à 09:09

L'OIM (Organisme Informatiquement Modifié)

ou Dieu prisonnier de sa propre création

Je suis mort il y a longtemps, très longtemps. A présent, je ne suis qu’un malheureux tas d’os jetés et oubliés à six pieds sous terre – la terre de ce que mon observateur et ses contemporains appellent le « vieux monde » (après de longues décennies de lutte écologique acharnée, celle que nous autres avions bravement entamée, l’homme en passe de devenir un OIM a fini par se dire que finalement il n’y avait nul besoin d’un environnement organique pour la survie de l’espèce humaine et qu’un écran suffisait pour contenir tout l’Univers).   Selon mon observateur, il est clair que je n’ai pas eu la chance qu’il a. Pour lui, bien que j’en eusse connu les débuts, j’ai manqué une grande étape de l’aventure technologique, son point culminant notamment – comme si on venait à mourir d’une maladie incurable dont le remède serait, ironiquement, découvert dès le lendemain de sa mort. Je ne doute pas de l’honnêteté de sa compassion mais la condescendance de son observation m’insupporte (en même temps je ne peux pas complètement lui en vouloir puisque moi aussi j’avais observé et jugé ceux qui m’ont précédé sans scrupules ni tendresse). Malgré les siècles qui nous séparent je peux presque sentir le poids de son regard compassionnel et entendre ses gloussements. Il se croit supérieur, le bougre, à m’examiner sous toutes les coutures, à étudier ma physionomie archaïque, à imaginer mes gestes les plus anodins comme moi en train de me curer le nez ou humer sur mon doigt la transpiration de mes fesses à la fin de la journée. Tout cela lui parait, à la fois, désuet, ridicule, attendrissant… et révoltant : il n’en revient pas par exemple qu’on puisse s’embarrasser de tant de chair et rester assis des heures, sans rien faire, devant un monde qui ne demande qu’à être exploré. Alors qu’il plaint ma pesanteur charnelle, il rêve de la légèreté mentale absolue dans laquelle il baignera dans quelques minutes. Mon observateur n’a pas de doigts, cela fait longtemps qu’il n’en fait plus usage. Il n’a pas de jambes non plus, il y a belle lurette qu’il n’éprouve plus le besoin de marcher – ne serait-ce que pour se rendre au boulanger du coin (à ce propos, tous les métiers qui, de mon temps, avaient trait à la nourriture ont disparu maintenant. Il est inutile donc de souligner que mon observateur n’a pas de bouche – pas d’anus non plus, ça va de soi). En gros, mon observateur n’a rien qui rappelle l’humain que je fus. En voyant son corps définitivement annihilé, à peine sera-t-il passé de l’autre côté, il n’aura plus d’âge et échappera à toute notion de race ou de nationalité. Mise à part « la vue » il se verra soudain dépourvu des quatre autres sens : il ne pourra ni toucher ni entendre ni goûter ni sentir. Bien que des émotions telles que la joie et la tristesse lui resteront parfaitement « intelligibles », il ne rira plus et pleurera encore moins. Instantanément, il sera débarrassé de toute faculté à éprouver des sentiments comme la haine et l’amour – et ce sera un grand soulagement. Mon observateur n’aura plus besoin de penser ; il sera, tout simplement. Il deviendra ce qu’on appelle un OIM, une pure prestation numérique. Les OIM vivent à travers le regard de l’internaute qui les sollicite. S’ils doivent mourir (expirer) c’est parce que ce dernier se sera désintéressé de leur contenu, ni plus ni moins. Qu’ils aient l’apparence d’une date historique ou d’une citation pénétrante, d’un tube d’été ou encore d’une vidéo pornographique, les OIM se ressemblent horriblement de par leur nature informatique. La seule chose qui les différencie c’est la durée de vie des uns et des autres. Aussi on pourrait les répartir en trois grandes catégories hiérarchiques : 1- Les « culex » dont la durée de vie ne dépasse pas les deux semaines (la dernière chanson des « Enfoirés » est une parfaite illustration de brièveté de vie d’un OIM « culex »). 2- Les « isoptères » qui peuvent atteindre l’âge respectable de 50 ans voire plus (pour rester dans la musique, on citera « Thriller » de Michael Jackson qui vécut 75 belles années depuis sa parution en 1982). 3- Les « koï » dont la durée de vie peut atteindre l’âge de 250 ans voire plus (les vidéos pornographiques sont, sans conteste, les OIM les plus consultés. Une vidéo pornographique extraite du sulfureux « Russian Institute 11 » de Marc Dorcel est morte à l’âge de 261 ans ! Si son instinct de survie est assez fort et qu’il a appris à lutter contre virus et bugs, un OMI fera partie des « koï » et logera dans un « site » digne de ce nom. Dans le cas contraire, il finira sous la forme d’un journal sur le « blog » d’une midinette sans ambition numérique aucune… Je peux très bien visualiser la tableau : le transfert numérique aura lieu dans quelques minutes. Mon observateur est posté devant son écran depuis au moins un siècle. Il achève de se dématérialiser complètement. De lui, il ne reste qu’une paire d’yeux nus scrutant fébrilement l’espace numérique qui s’ouvre à lui sur l’écran. Oh oui, qu’il est fin prêt pour le grand voyage. Dans quelques minutes, il pourra enfin jouir de son nouveau statut d’omniscience numérique. Si sa volonté s’amenuise ce n’est que pour qu’il devienne pure conscience. La machine hypnotico-aspiratoire se met en branle. Il n’a aucune envie de résister, loin de là. Toute son attention est dirigée vers la source de l’aspiration. Il s’abandonne à son sort. Il ne regrette rien. Ne plus penser. Juste se laisser aller.   Trois. Deux. Un... Ca y est : mon observateur est passé de l’autre côté. Il est désormais ce dont il a toujours rêvé : une vidéo pornographique hébergée par l’un des sites les plus prestigieux en la matière. Or ce que mon observateur ignore c’est qu’il a été le dernier des derniers des hommes à être passé de l’autre côté, et qu’il n’y a donc plus personne pour le solliciter. La suite, on la connaît.

Le 5 août 2010 à 17:29

La femme et l'enfant assises sur le banc

(Chose vue)

La femme et l’enfant patientent sous l’auvent. Le bus. Son arrivée. L’enfant parle à la femme. La femme répond à l’enfant. La femme acquiesce aux propos de l’enfant. L’enfant narre des choses, d’autres très inventées très vraies très belles. L’enfant parle de la peur. L’enfant eut peur aujourd’hui. L’enfant eut peur cette nuit. La femme dit à l’enfant que les choses qu’elle raconte sont fausses ; elles n’existent pas. L’enfant réplique qu’elle sait, l’enfant sait ce qu’elle dit ; les choses elle les vit. L’enfant jette un regard noir sur la femme. L’enfant se lève. L’enfant saute du banc au sol. Plutôt, elle s’aide des deux mains qu’elle appuie, les paumes bien à plat, sur le banc. L’enfant pousse avec les mains, se soulève et d’un mouvement du bassin elle se retrouve sur ses pieds et fait face à la femme. La posture de l’enfant est crâneuse. L’enfant se tient les jambes un peu écartées, les mains maintenant sur les hanches et le menton vers le Bosphore d'Almásy. L’enfant répète encore ses mots. La femme sourit. La femme se moque de l’enfant. La femme tend la main vers l’enfant. L’enfant recule. L’enfant ne veut de la méchante délicatesse de la femme ; l’enfant ne ment pas. L’enfant insiste. La femme n’écoute plus l’enfant. La femme se lève, s’approche du bord du trottoir, et observe le bus à l’arrêt devant le sémaphore à quelques mètres de l’auvent transparent. La femme prend de force la main de l’enfant qui ne veut pas.

Le 26 mars 2014 à 10:06
Le 18 septembre 2012 à 08:00
Le 4 juin 2015 à 17:26

Le jeu le plus long

« Venez voir, j’ai trouvé quelque chose ! » L’urgence dans la voix de Christophe nous fit oublier instantanément nos jeux d’Indiens ; nous laissons tomber nos fougères, arcs de fortune, pour rejoindre notre camarade immobile, penché au-dessus d’une crevasse, dans cette partie de la forêt encore vierge de nos aventures. Lorsque nous vîmes ce qu’avait découvert Christophe, un silence terrifiant pétrifia nos petites personnes. Au fond du ravin, parmi la mousse et les orties, le corps d’un homme, inanimé. De son long bâton, autrefois un fusil, Jérémi toucha la dépouille. À notre surprise, l’homme n’était pas mort, et fut réveillé par ce contact timide. Nous ne bougions toujours pas, tétanisés — curieux aussi. « Que... qu’est-ce que je fous là, demanda le ressuscité, hagard ? »Il nous regarda un à un, se redressant difficilement sur ses coudes, les membres crissants enserrés dans ses habits en charpie.« Vous êtes qui, les gosses ?— Des Indiens, répondit Christophe, qui n’était visiblement pas sorti de son rôle. Je suis le grand chef sioux... Et Jérémi est un guerrier d’une tribu adverse.— Des Indiens, hein, réfléchit l’homme... Et les cow-boys ? Qui joue les cow-boys ?— Personne, expliqua Christophe. On n’aime pas les cow-boys. On est tous des Indiens.— Mais des Indiens qui se font la guerre, précise Louis.— Et toi, qui tu es, demandais-je à l’homme ?— Eh bien... Un cow-boy, je suppose... Il en faut bien un. » D’un geste sûr et maîtrisé, il extirpa de son holster invisible deux doigts vengeurs et « pan, pan, pan, pan », nous abattit un par un, sans que nous ayons eu le temps de bander nos arcs ou brandir nos tomahawks. Il souffla satisfait la fumée de son index, et tourna les talons, tandis que nos corps troués dévalaient dans des râles de souffrance les versants du ravin duquel nous l’avions réveillé. Et c’est à ce moment-là que nous nous retrouvâmes confrontés à la question de la mort. À quel moment, exactement, est-il toléré d’arrêter de jouer au mort ?De se lever... et d’enfin reprendre le cours normal de sa vie ?N’est-il pas raisonnable de rester immobile quelques minutes au moins, pour reconnaître, et rendre digne, l’acte de bravoure de celui qui nous exécute ? Ou bien l’étiquette exige-t-elle de feindre la mort pendant plus longtemps, bien plus longtemps, sans quoi le jeu de la vie et de la mort ne serait qu’une série de conflits arbitraires et sans issue satisfaisante ? Ces questions nous taraudèrent bien des nuits — des nuits qui se transformèrent en semaines, puis en années, et nous restions là, inanimés au fond de ce petit ravin, des acteurs de marbre enfermés dans le dilemme insoluble du jeu et du réel, de la mascarade et de la vérité. Nos trois corps poussaient, étouffés petit à petit par les vêtements infantiles dans lesquels ils avaient chu. Jusqu’au jour où un groupe de petites filles essoufflées croise notre sépulture sylvestre.L’une d’elles nous jette un caillou. « Arrête Sophie, tu es folle !— Quoi, c’est des morts, qu’est-ce que ça peut faire ?— Ils sont morts, tu crois ?— Ben oui, ils sont tout ridés tu vois bien. »Toutes poussèrent un délicieux cri en voyant Jérémi se redresser, grinçant et gémissant, extirpé de son rôle par le projectile.— Qu’est-ce que vous faites là, les filles ?— On...— Arrête, lui réponds pas, c’est un fantôme !, redoute la plus petite.— Mais non ; Sophie hausse les épaules : on joue aux princesses, qui s’enfuient du château.— C’est notre père, le roi, qui veut nous marier à un affreux type, explique une rouquine.— Ah... Je vois... » Jérémi observe un à un les petits visages, confondus entre terreur et curiosité, puis reprend :« Et les archers du roi... Ils sont à votre poursuite, j’imagine ?— Oui... Et toute son armée », précise une mignonne, tandis que secrètement, Jérémi extrait avec sang-froid trois flèches invisibles de son carquois imaginaire.

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