Alain Sevestre
Publié le 20/03/2015

Moi bis


On a choisi un certain Rubin ou Robin pour me remplacer sur toutes les photos. C’est ce que je demandais depuis des années. On aura finalement compris le gain à présenter le portrait de quelqu’un de plus jeune et d’une beauté plus accessible pour donner à la presse. Un peu figé à mon goût, mon double figure toujours de trois-quarts face, l’œil fixant l’objectif avec une inquiétude, qui est la mienne, me fait-on remarquer. Dans les interviews, il garde la même pose, comme s’il avait peur de perdre la ressemblance et c’est dommage.

Il me fait tellement penser à moi que je ne me regarde plus dans le miroir, mais vérifie plutôt sur lui à qui je ressemble. Toujours en quête de la bonne coupe de cheveux, du bon geste, du bon ton, de la phrase juste, d’une position stable pour sa main, je vois là également un grand avantage à pouvoir copier manières et reparties. Je ne me ronge plus l’ongle ni ne me mange la lèvre ni ne transpire à chercher pourquoi j’ai écrit ça ou ça, et pourquoi ce titre, et pourquoi ce personnage. C’est mon avatar qui monte au créneau. Cette grande tension souvent qui naît lorsque je commence à m’exprimer et qui fige les gens, il ne l’a pas du tout. Très sérieux avec ses sentiments, il se jette dans le propos et qu’importe son interlocuteur, il démarre au moindre mot, enfourche les phrases et s’emballe. Je trouve le procédé un peu spectaculaire, mais c’est peut-être ainsi qu’on vend. Au reste, moi seul y décèle un procédé, car les journalistes et le public y saisissent plutôt la profondeur, l’exigence, l’urgence, l’obsession d’un homme engagé totalement dans son travail : une telle ferveur, un tel vécu.

Ce qui est effrayant c’est qu’on a choisi également de m’appeler autrement pour les besoins de la cause (vendre plus, renouveler mon image, dépoussiérer mon écriture, varier la réception) et on me nomme Alistair Sullivan (révérence voilée à Boris Vian ?).

On ne se demandait pas si je pouvais arrêter d’écrire ; il semblait que, puisque je n’arrêtais pas d’écrire en dépit des fiascos, il fallait mettre en place un système de lente déviation. Parfois, généralisait-on, l’écrivain juge bon de modifier son accueil en adoptant un pseudonyme pour promouvoir un nouveau style, déjouer l’attente. On aura voulu avec moi conserver un acquis tout en activant une dynamique inutilisée : capitaliser.

J’ai toujours pensé qu’on acceptait de me publier pour se débarrasser de moi sans trop comprendre même ce qui m’amenait à une telle pensée : certes, j’ai insisté ; j’ai connu de nombreux refus ; cependant l’éditeur qui publie mes livres depuis plusieurs années aurait très bien pu cesser de le faire, arguer des méventes car je suis un gouffre, certes, un petit gouffre, mais un gouffre ; une publication occasionne des frais. Pourquoi continuer ? Peut-être poursuit-il avec moi une action commencée ? ou bien veut-il m’empêcher de partir (je n’ai jamais songé à quitter mon éditeur) ? Alors voilà : peut-être continue-t-on de me publier pour étouffer ce que j’écris, m’étouffer jusqu’à la paralysie. C’est une question d’années. On attend un choc émotionnel, un sursaut d’orgueil. Tant de livres passés à la trappe ! On continue donc d’éditer mes livres pour se débarrasser de moi. En tant qu’écrivain confirmé (c’est ainsi qu’on cerne mon statut), je n’offrais plus aucun angle d’attaque ou de préhension : j’étais un savon. On aura sans doute radicalisé la métaphore du produit en ajustant les techniques de marketing à la demande : du neuf, on veut du neuf. Moi comme produit, c’est faire du neuf avec de l’ancien. Nouvelle image, nouveau nom.

Il fallait s’y attendre, mon écriture, elle aussi, a changé. Je ne saurais trop dire en quoi, ni comment, mais on me fait remarquer que je vais plus directement au sujet, que je ne me perds plus en digressions, que les textes sont plus ramassés, que les éléments biographiques sont plus nombreux. Ce dernier point m’épate. Mon directeur littéraire qui me porte depuis le début, c’est-à-dire depuis des années, me confirme ces bouleversements et en est très satisfait. Les chiffres sont là. Les ventes ont décollé.

C’était à ce prix, sans doute, qu’il me fallait continuer. Ce que l’auteur craint le plus — être un autre, vendre son âme au diable —, je dois m’en féliciter, car c’est tout bénéfice. Je ne sais plus trop qui écrit à présent et on compare mes livres autant à ceux d’Eric Chevillard qu’à ceux d’Alexandre Jardin.

Brusquement, je m’en rends compte, par sollicitude, gentillesse, hommage caché, on a, avec ce nom d’Alistair Sullivan, conservé mes initiales. Il est évident que, grâce à cette renaissance, j’en ai appris beaucoup à mon sujet. Et ce n’est pas terminé.

Alain Sevestre publie Double Suicide Villa Godin aux Editions de Minuit, puis rien pendant 8 ans, puis L’Art Modeste aux Editions Gallimard, puis, chez le même éditeur, L’Affectation, Entrées en matière, Les Tristes, Revolver, Le Slip, Chez moi, des nouvelles, Manuel de l’Innocent, et, enfin Poupée en 2014. Mais c’est vrai que c’est aux Editions Comp’Act, en 2002, que paraît Mes Gaillards, une pièce de théâtre. 

Plus de...

Alain Sevestre

 ! 

Partager ce billet :

Tous les billets du dossier

À voir aussi

Le 29 avril 2014 à 13:50

Ça va la famille ?

– Pas vraiment. Récemment j’ai croisé Jean-Michel Ribes, il m’a demandé ce que j’étais en train d’écrire. C’était « La Servante du Seigneur », un livre sur ma fille qui a rencontré un sacripant pas très catholique qui l’a entraînée dans une religiosité suspecte. Jean –Michel m’a dit «  C’est vrai toi t’as du matos. » C’est vrai, ma famille m’a fourni du matos : un père alcoolique qui se suicide à table chaque dimanche : Il a jamais tué personne mon Papa. Une mère hypocondriaque qui mourait toutes les semaines, mais qui a fini par mourir pour de vrai :  La Mère est froide (en préparation). Deux enfants handicapés pour de vrai à qui j’ai écrit Où on va papa ?  Une épouse charmante qui meurt subitement que j’ai ranimée dans Veuf. Pas de quoi rire mais de quoi écrire…J’ai, comme dit Cendrars, trempé ma plume dans ma vie.Je suis devenu le greffier de ma famille, je leur ai élevé des monuments en papier. En les faisant entrer dans des livres, j’ai essayé de faire durer ce qui ne dure pas. Je n’ai pas eu à inventer des personnages pour peupler mes livres, ils m’ont été fournis. Mon père était un héros de roman, livré clé en mains, il était alcoolique, médecin de campagne, il ne faisait pas payer ses clients, rentrait en voiture dans les troupeaux de moutons mais il a jamais écrasé le berger. Il mettait au bout de ses vieux souliers des caoutchoucs de bocaux pour refermer la semelle qui baillait. Si j’avais eu un père comme les autres, expert comptable, qui ait des souliers brillants et qui boive de l’eau d’Evian… peut-être que j’aurais jamais eu envie d’écrire…

Le 22 septembre 2012 à 10:05

De qui se moque-t-on ?

13. L'escalier

Quelle médiocre opinion avons-nous des capacités de notre esprit pour abandonner ainsi à l’escalier le soin de nous élever ! Préférons-nous l’effort à l’essor, pourtant tellement plus gracieux ? L’escalier ! Qu’est-ce encore que ce meuble inutile qui encombre la maison avec tous ses tiroirs ouverts et retournés ? Que cherchait donc le monte-en-l’air qui l’a ainsi mis sens dessus-dessous ? L’intérieur le mieux tenu doit malgré tout s’accommoder de ce désordre encore. Et il n’est que trop facile hélas de deviner ce que pensent nos visiteurs : leurs enfants sont grands et ils ne rangent toujours pas leurs cubes !       Telle l’échine du diplodocus, l’escalier appartient aux premiers âges de la terre et sa place est désormais avec les autres fossiles dans les muséums d’histoire naturelle, certainement plus dans nos logements exigus où l’on préférera garder un peu de place pour le piano qui a les dents mieux plantées. Quant à l’escalier, en effet, impossible de l’emprunter sans la crainte de voir soudain se refermer sur nous sa mâchoire supérieure, avec un claquement sec et simultanément le craquement de tous nos os broyés. Notons encore que le piano dispose d’une sourdine pour le pied, ce même pied dont l’escalier au contraire amplifie démesurément la cavalcade : tu t’attends à voir débouler un troupeau de bisons, or c’est le fluet comptable du troisième qui descend à pas de loup et en chaussons de lisière reluquer par le trou de sa serrure mademoiselle Fifi, la modiste, à sa toilette (trop tard, tu occupes déjà la place).       L’escalier, nous n’en voulons plus, nous n’en pouvons plus. Quelquefois encore, il se recroqueville à la manière du colimaçon agacé par une herbe et cette constriction brutale manque alors de nous faire perdre le souffle à jamais. Il est plutôt, en règle générale, une sorte de toboggan conçu pour le supplice et la torture, taillé en arêtes vives afin de nous rompre les côtes une à une. Raide à l’aller comme l’alpe même, mais sans le charme du sentier, sans le miracle de l’apparition fortuite de l’isard, du busard ou du mélèze. Au mieux croiseras-tu madame Mouillefarine, la concierge, dont le ventre et la poitrine formidables t’aplatiront contre le mur ; au pire, ce sera ton propriétaire, Hector Lecroc, ce rat cupide, qui exigera séance tenante le règlement du terme, alors même que tu ne seras qu’à mi-étage ! (Il ne m’échappe pas que cette chronique possède un ton très dix-neuvième, mais est-ce de ma faute si l’escalier nous y ramène inexorablement, non sans cahoter d’ailleurs aussi désagréablement qu’un fiacre sur le pavé avant l’invention du bitume.)       Comment nous sortir de ce piège, mes amis ? Comment laisser pour de bon l’escalier derrière nous ou, plus justement, sous nous, telles ces viles matières dont nous nous débarrassons avec répugnance mais sans remords, une bonne fois pour toutes ? C’est très simple : restons là-haut ! Ne redescendons pas, mes amis, ne dégringolons plus, ne quittons plus jamais les sommets que nous avons atteints, vivons dans les étages – d’un coup de talon, repoussons avec l’escalier la tentation de la chute, brisons ce lien qui nous attache au sol, coupons ce pont pour rejoindre enfin dans les hauteurs les aigles et les anges !

Le 3 mars 2015 à 12:37

D'où vient le doute d'être...

J'ai marché pour "Charlie", j'ai porté la pancarte même, ému à mort qu'on ait buté du talent, de l'esprit, des hommes. J'ai marché et des proches presque à la queue leu leu dans un souffle désespéré m'ont dit – mais vous êtes où ?J'ai compris là que je ne n'étais pas des leurs, ils me disaient "vous" comme si j'appartenais à d'autres, comme si éclaté le dernier rempart apparaissait le vrai visage du "nous" dont je faisais pas partie. Ce "nous" visage de la France dont ils se sentaient naturellement "eux" les légataires universels. C'était des amis, des humanistes, des gens de gauche pas des "bouseux frontistes" non ! tout ce qu'il y a d'éclairé. Et j'ai compté les mille pas arrachés à la boue que j'ai fait pour avancer vers eux, j'ai mesuré combien j'étais devenu une caricature de laïcard, obsédé par le dogme républicain, épris de soif absolue de liberté. Dans chacun de ses pas j'ai combattu les soupçons de "Marianne" à mon endroit, aimé la France dans son tout, ses hauteurs d'esprits et ses cavités les plus sombres. J'ai mis un "y" à mon prénom pour le blanchir, me suis incliné devant le supplice d'un autre barbu par politesse, appris tous les subjonctifs possibles et utilisables, pris l'accent de mes pairs et donné ma langue maternelle aux loups. J'ai blanchi au possible pour qu'il n'y ai plus d'ambiguïtés.Au milieu de la foule, j'ai mesuré le petit centimètre que tous ces "Français" avaient accompli à mon endroit... quasi rien. En prononçant ce "vous" une évidence m'a saisi – Magyd ! tu es trop français, retourne à de plus justes proportions. Il y a trente ans, c'était la marche des beurs, la marche de l'espoir, j'avais vingt ans, j'étais déjà ce Français-là. Car... j'ai été français, un temps, quelques années, les premières. Puis petit à petit je l'ai moins été puis de moins en moins, justement parce qu'on me disait que je l'étais. Mais est-ce qu'on dit à un Français qu'il l'est ? ...non !! parce qu'il l'est justement. Le doute s'est immiscé une première fois.Puis "français" on m'a dit que je l'étais pas, puis que je l'étais trop, puis que j'étais un peu des deux... alors j'ai épousé des identités comme autant de causes... j'ai été basque, occitan, provençal, sénégalais, africain du sud, noir d'Amérique, peau rouge, tibétain et même femme et même homo, bref minoritaire.Je me suis perdu. Finalement je suis devenu palestinien, sans le savoir sans le vouloir, un Palestinien sans histoire, vide de sens, vierge de colère ou de rancunes. Un Palestinien des Pyrénées avec l'accent de Toulouse. C'est plus tard que j'ai été arabe et ce n'est qu'à la fin que j'suis devenu kabyle quand j'ai piétiné les montagnes sèches de la vallée de la Soummam et que j'ai entendu prononcé mon prénom avec l'accent de mère ce diminutif familier propre aux miens..."l'mèdj". Epris d'idéal j'suis devenu Palestinien, un Palestinien de France puisque je ne parle que cette langue là, Palestinien dans une terre de droit, d'asile aussi comme on dit où la paix semble s'être définitivement installée, où l'écrit vaut le sang de mille ans de martyrs et la parole libre. J'suis devenu un Palestinien qui ne dort pas dans des camps qui n'a jamais vu la belle étoile qu'au mois d'août  sur des bords de Garonne sans vagues. Un Palestinien sédentaire qui se sentait presque chez lui.Je dis presque parce qu'il y avait à cette époque un ailleurs, un ailleurs aux parfums de figues et de poivrons verts, un ailleurs de mots et de larmes aux tombes enfouies, disparues. Un bout du monde "arabe".Bref toujours connu un toit soutenu par quatre murs... certes pas de briques rouges mais solides.Toujours dormi dans la tranquillité des familles à qui on ne reproche rien et qui fait tout pour.C'était y'a longtemps... J'avais épousé à l'image de mon père le sens aigu de la docilité, la peur d'être montré du doigt, celle d'être puni d'affirmer du soi. Je me suis glissé dans l'habit du "c'est déjà ça"... content de ne pas avoir ce "plus" qui vous met dans la lumière.En quelque sorte... Content d'être terne presque translucide  pour n'embêter personne.N'embêter personne parce qu'un Arabe ça embête tout le monde. L'Arabe... Docile il est chafouin, rebelle il craint. Dans ma famille pourtant, on nous aimait... tous les camps nous aimaient et nous n'aimions personne. Tous   promettaient des lendemains meilleurs... et personne pour nous dire :– Vous allez en chier ! et de quelque côté que vous soyez !C'est là que le camp des promesses athées rejoignait le camp des vœux pieux, dans la promesse du mieux...– Mon cul ! disait mon père. Il disait "TOZ" (bruit de pet)Et chaque jour trahissait la beauté de son lendemain. L'anonymat à cette époque nous identifiait comme solubles dans la république de tous les droits... mais en même temps fidèle à l'ancêtre berbère.Comme dirait l'ami militant j'suis devenu un pâle... Estinien qui conjugue la fougue l'estomac plein.J'ai grandi ainsi dans le "tout va bien" de parents trop effrayés d'avoir à tenir les rennes d'un traineau trop lourd.Abasourdis de misère ils s'en allaient avec la peur d'eux-mêmes, la peur d'être et la peur de ne pas être.La peur d'être immobiles la peur de devenir.Au quotidien la peur de leur propres prénoms, leurs prénoms ces boulets qui les renvoyaient au temps des poux, de la gale et de la faim trompée à l'oignon et à l'huile féroce. Mes parents s'éteignaient de pas comprendre, de pas savoir si l'ennemi est celui qui parle votre langue et porte votre nom ou l'autre qui vous tend une miche de pain en échange de sa botte sur la joue. La guerre d'Algérie y était sans doute pour quelque chose et mon père bien qu'ayant perdu quatre de ses frères pour la cause, doutait. Il me disait :– Tu veux être français ? et mes quatre frères alors !Les moudjahidines algériens l'effrayaient autant que les soldats de l'armée française. Les uns comme les autres le traquaient lui reprochant  de pas être mort  ou d'être toujours en vie. Pourtant, chaque été il bouclait ses valises la grimace au cœur d'imaginer les mille tracas d'un séjour algérien.Là-bas dans la famille il observait la cupidité des siens, l'avidité à posséder : qui la plus grande salle à manger qui le plus gros camion, les meilleures terres, la maison la plus haute et jusqu'au nombre d'enfants... le plus pauvre de ses frères était corrompu jusqu'à la moelle.Et puis on l'attendait pas... lui ! on visait ses poches pour le plumer, lui faire payer la trahison d'être parti.Lui-même au plus bas de l'échelle n'avait pas compris qu'il existait plus bas que le niveau du sol une fourmillée d'agonisants.Il est resté suspect devant cette misère sans fond.Épié par le plus faible traqué par le plus fort.Jamais là-bas il n'a pu élever le moindre mur de briques. Trop d'obstacles, de routes tordues, de reliefs hostiles comme si la nature disait aussi : – Dégage t'es pas à la hauteur.Et tous ces gens l'appelaient mon frère.Les Arabes ont trouvé un subterfuge pour éluder leur impossible dialogue : ils s'appellent mon frère. Ils vous lient par le sang sans qu'une goutte ne coule et quand c'est pas mon frère ils disent à l'inconnu "cousin", ils disent à la fille "ma sœur !", au bonhomme "mon oncle" et même "ma mère" à la dame d'un certain âge.Plus la formule est belle et plus elle est suspecte. Deux blocs faisaient de nous un tout compact, une pâte   sans goût, une communauté sans âme. Les uns par peur de nous voir nous éparpiller, les autres effrayés qu'on devienne "l'autre".  Ils en étaient là, mon père, ma mère, à se méfier d'abord des proches, à harmoniser la comédie des mœurs.Ils acquiesçaient à tous les avis avec pour unique rigueur les cinq topos de l'islam. Ils s'arrondissaient, formaient des courbes, de subtiles rondeurs pour ne pas trahir le cap ultime de leur gesticulations : "ne pas en être". Un mot de trop et la barque tanguait à qui mieux mieux.Ils n'avaient pas d'avis. Plutôt ils se forçaient de pas en avoir... une vie sans avis.Rien ne les avait convaincu dans la vie que d'être vivants sans qu'on s'aperçoive qu'ils le furent. Tous les camps les avaient aplatis, déchiquetés, volés sans qu'ils y gagnent rien. Toutes les promesses accouchaient de coups sur la figure, de guet apens et toutes les douleurs s'enroulaient autour d'eux comme une attaque d'apaches autour du convoi. Ils entendaient le mot "frère" et aussitôt les poignards s'enfonçaient entre les omoplates.– C'est quoi ce peuple !, marmonnait-il.Plus les mots étaient beaux et plus ils se teintaient de la couleur du sang.Ils avaient au moins compris cela, instinctivement. Peut-être parce que blessés trop tôt, blessés avant tout. Avant de voir, de dire ou d'être. Ils en étaient là à vivre dans les minimas humains. Pas loin de l'animal ou pas loin de rien. Ils en étaient là à préférer le moins ennemi des ennemis... c'était déjà ça. Mais voilà d'être à la verticale suffit à vous classer dans la race des hommes et dans l'infime et dans l'intime une flamme résiste à l'appel des basses cours et tout devient possible et mon père a dit à ma mère... – Des enfants ! voilà ! il nous faut quelque chose de pur et renaîtra l'espoir. Ils ont ainsi vogué dans la peur de perdre ce qu'ils étaient et l'envie de devenir ce qu'ils ne seraient plus.L'idéal donc fut d'être palestinien ...ni trop arabe par l'Algérie, ni trop kabyle par la famille ni trop français par la sainte école laïque qui pourtant fit de nous des êtres éclairés... je veux dire des mécréants et on s'est perdus. Il leur fallait une distance, une familiarité lointaine, une cause qui fasse l'unanimité, un idéal sans équivoque, un peuple mythique martyr absolu, une identité imparable. Oui être arabe dans le versant palestinien leur apparaissait jouable, tout y était à construire. Ils tenaient le fil. Ils voulaient pas être multiples, citoyens du monde non !, ils manquaient d'épaules. Palestinien c'est proche et au delà de tout. Et puis...Des ruines seules peut se dresser un drap immaculé.Quelque chose de pur et renaîtra l'espoir.Alors, longtemps mon père s'est glorifié d'engendrer l'élite qui libèrerait le peuple élu du monde arabe, fut-ce au prix de nos vies et lorsque ma mère un beau jour accoucha de  jumeaux il s'écria : – Et de deux pour l'armée des lumières !Ce jour-là même l'amicale des Algériens en Europe vint féliciter ma mère. Ouaaaah !! Là j'ai compris !C'est précisément ce jour là que je suis devenu Palestinien, malgré moi, quand j'ai compris que mon père n'était pas ce nuage sans consistance, cet amateur des ombres, cet anonyme aux goûts futiles, mais un aspirant à la quête de la dimension humaine. Il cherchait ça... la dimension humaine des choses... il cherchait l'homme nouveau sans le savoir.On sait ce qu'il est  advenu de ce pauvre peuple. Les peuples frères ! – Mon cul, a dit mon père !Il disait "TOZ". Longtemps après tout cela il s'est tu, sa détresse s'est tue la mienne avec.                  Nous, ses enfants, sommes devenus les militants frivoles d'une flopée d'idéaux mort-nés qui nous ont conduits de l'Amérique latine en Afrique du sud... des plaines racistes du Texas.... aux montagnes du Tibet et de l'Irlande au Moyen-Orient  et de plus en plus loin à cause du quotidien, ce malheur endémique. Touristes sincères de la cause des frères, on s'est éteints à notre tour.Rien ne nous est apparu fluide.Et quand à la Palestine jamais l'idée nous a semblé si "caduque".Nous attendions du monde arabe qu'il redresse cette moitié de nous trop longtemps affaissée mais pas la moindre lueur de modernité.Rien à l'horizon... et bien qu'à l'agonie il s'échine à penser qu'il est un grand peuple uniforme et compact. Il oublie qu'il est comme toutes les civilisations : épars, fragmenté, multiple et chaque portion se charge d'éradiquer l'autre au nom de la sacro sainte idée de dieu .Les peuples arabes accomplissent ce miracle qui fait que les minorités dominent. Ils font les femmes fantômes et les jeunes aigris. Hier l'Algérie, la Tunisie, l'Egypte aujourd'hui la Syrie assassine ses gosses comme ce roi d'un autre temps qui fit égorger nombre de nouveaux nés pour s'assurer une destinée éternelle. L'éternité, l'éternité encore ce rêve maudit...En attendant aujourd'hui pour croire en moi, pour me trouver et léguer à mes enfants la dimension humaine des choses... je suis en ce moment... encore un peu français.

Le 22 février 2012 à 09:04

De qui se moque-t-on ?

8. Les pantalons

Les pantalons… ah la belle invention, les pantalons ! C’est le même ingénieux bonhomme, je suppose, qui aura enfilé au lapin la peau de lapin. Franchement, je veux bien être damné (de toute façon, je veux bien être damné, sans quoi il me faudrait passer mon éternité loin de cette délicieuse petite garce de Pétronille qui le sera à coup sûr, damnée, et je n’imagine pas plus lancinant supplice) si les pantalons n’ont pas été conçus sur le modèle de la paire de jambes. Bravo pour l’originalité, bravo pour l’audace ! Pour ma part, j’attends davantage de l’esprit humain que cette singerie de la nature, j’attends des propositions neuves, des contre-propositions, j’attends qu’il assigne au corps des réalisations plus ambitieuses que celle qui consiste à se couler comme un zombie dans son propre fantôme de flanelle.       Donc, les pantalons imitent l’homme, même s’ils ne lui arrivent qu’à la cheville et si pour eux rien n’existe au-dessus de la ceinture. On voit en quelle estime ils tiennent notre génie, à quoi ils nous réduisent et quelle belle idée ils se font de nos puissants cerveaux. Certes, on ne ressort pas grandi des pantalons. Ceux-ci retirés, en effet, de quoi avons-nous l’air ? Et comment – songez-y la prochaine fois – comment tendrement étreindre notre compagne fidèle (ou plus rudement cette délicieuse petite garce de Pétronille) avec nos pantalons gisant, ridiculement tirebouchonnés, sur la descente de lit – est-ce cela, vraiment, la mue de l’amant vigoureux, de l’amant magnifique ? Et si, comme la mienne, votre carpette est une peau de tigre rapportée d’un séjour méditation et safari au Bengale, ne dirait-on pas que le fauve dans un ultime et tardif sursaut a assouvi sa vengeance et sa faim, qu’il a finalement dévoré le chasseur puis recraché seulement cette incomestible pelure ? Quand Pétronille me griffe le dos de ses ongles affûtés, quand ses canines aiguisées se plantent dans mon oreille, je vous avoue que je ne sais plus très bien ce qui m’arrive et que je fais de la volupté une expérience bien amère.       Et puis, qu’est-ce encore que cette affectation de pluriel ? Les pantalons ! Combien sont-ils ? En portons-nous plusieurs à la fois ? Ou faut-il en déduire plutôt que chacune des deux jambes est en soi (ou en velours) un pantalon ? Ne dit-on pas, d’ailleurs, une paire de pantalons ? Mais que conclure de ces observations, je vous le demande ? L’homme normalement constitué serait-il en réalité l’unijambiste, porteur d’un seul et unique pantalon ? Et le bipède alors, un hominidé inaccompli, mal dégrossi, non encore tout à fait issu de la condition animale ?       C’est bien possible, mais en attendant que l’évolution ne nous parachève, que faire ? Ôtons ce vêtement risible, mes amis, qui s’accroche à nous au moyen de boutons, de ceinturons ou de bretelles – preuve s’il en fallait une encore qu’il ne nous sied pas naturellement –, jetons nos frocs aux orties et nous connaîtrons enfin la douceur des tigres et celle de cette délicieuse petite garce de Pétronille.

Le 16 mars 2015 à 09:33

Chacun de nous dépose ses propres exigences ailleurs, chez l'autre

On fait partie des communautés obsédées par la conscience et, ce faisant, tournées vers la traque des injustices. Aujourd’hui, c’est le moteur de tant d’initiatives internationales, qu’elles soient politiques, culturelles ou artistiques. À partir de cette exigence de justice, forte et difficile à satisfaire par d’autres et surtout par soi-même, on peut être facilement déçu du monde. Chacun de nous dépose ses propres exigences ailleurs, chez l’autre. Ce qui fait que nous sommes entourés par des pensées subtiles, amères et critiques, qui ne touchent pas que le milieu académique, artistique ou telle ou telle « caste ». Le t-shirt parle et témoigne de l’injustice. Le pot de confiture de même. La consommation est le temple d’où tout un chacun chasse les injustices. C’est ce que l’on appelle la société culturelle. On regarde le monde entier comme on regardait son coin de rue. Tout se trouve à portée de main et tout est simulation. Le regard du « juste » embrasse tout. Celui du spectateur est incomparablement plus puissant que l’œuvre de l’auteur. C’est pourquoi il est temps que l’on commence à négocier nos exigences contre ce que l’on est réellement prêt à faire. Cela nous promet une vraie cure de modestie. Reconquérir la réciprocité, faire au contact des autres… questionner le pouvoir des élites mais aussi la Ohnmacht (l'impuissance en allemand ndlr), la victimisation presque institutionalisée. Être en paix, signer sa vie. Je sais, il paraît absurde de le dire. Pourquoi cela ne pourrait-il être au programme des écoles d’art ?

Le 19 mars 2015 à 09:50

Avis aux étranges pas d'ici

Vrai,il y a beaucoup trop d’étrangers dans le monde et pas assez d’iciPREUVES :Les mille-pattes ont 998 pattes de tropLes grenouilles ont les pieds palmés, en seront disqualifiées.Les martinets sont en excès de vitesse autoriséeLes termites piquentLes poissons n’ont pas les yeux en face de nousLes anguilles sont en trouLes coquillages sont en voie de dissolution avancéeLes autruches ont un long long cou de bambouGirafes même tonneau d’en hautLes cucurbitacées tout le contraireHé, les gnousAssez de ces troupeaux de you !Hou !Les crabes ont la peau dure et en plus ils sont chauvesLes rhinolophes zéro cheveux non plusLes scarabées ils sont horodatésLes scorpions-cafards des horrifiques et ratésLes requins-marteaux sont fous de nouspas nousCétacés très périmésmal bien barrésTranchons leurs six bras aux pieuvres et huit aux araignéesLes renards et les belettes savent plus rien nous chanterLes popotames marigotent dans la pataugasseLes paresseux pendouillent comme des cheveux       Les fouines fouinentLes escargots escargassentLes gros noirs font la fêteLes petits gris font la têteLes singes ont un visage simiesqueLes humanoïdes sont lividesLes autrichiens sont des chiensLes belges parlent pas tous françaisLes wallons, salauds de salonLes zimbabwéens même pas australiensLes bocheux, comprend rienLes jivaros n’ont que notre peau sur leurs osJe hais les cambodgiens qui n’ont pas notre nez épatant(Pas tant que ça au fait)D’ailleurs, d’ailleurs, d’ailleurs tous ces gens sont d’ailleursLes terre-adéliens sont videsLes indonésiens croient en tout sauf en moiOn n’est plus chez vousPassez notre chemin !« Tu » me tuesVous : s’en foutPass your pathLes de ma ville sont des fillesDu village, rancis sur pattesMes amis sont mes ennemisMa famille s’appelle EmileLa cousine pue des mainsMaman, les pieds platsMarcel a des aissellesMoi aussi plus m’sentir (extrait de 22, Placards !, éd.Æncrages, 2014) Avant, arrière, latéral, j’aime les travelings. Particulièrement appliqués au champ littéraire, comme dans le magnifique Autour de Vaduz de Bernard Heidsieck https://www.youtube.com/watch?v=CUPuZzPaFJM , traveling arrière et circulaire qui, par vagues concentriques et sonores, parties de ce trou noir du paradis fiscal préféré des riches allemands et autrichiens, étend son blanchiment aux confins de la planète. C’est sans doute aussi pourquoi, et plus encore pour son bon sens apparent, je suis resté fasciné par cette sortie du sieur Le Pen, le 13 février 1994 sur Antenne 2 : «  J’aime mieux mes filles que mes cousines, mes cousines que mes voisines, mes voisines que des inconnues et des inconnues que des ennemis. Par conséquent j’aime mieux les Français, c’est mon droit. J’aime mieux les Européens ensuite. Et puis ensuite, j’aime mieux les Occidentaux. » Eh oui, l’autre est bien étrange, et l’étranger plus encore ! Cette phrase, qui nous frappe d’un bon bon sens, apparemment irréfragable, pose pourtant évidemment question. Car le sens de nos vies n’est pas de nature géographique, déterminé par notre seule situation dans l’espace, et imperméable à nos choix propres. Sans quoi je serais tenu de me sentir moins en affinité avec cet Inuit, qui est devenu mon ami, qu’avec mon voisin facho. Et de Tintin, si loin du Tibet, ne pourrait surgir ce cri, si proche qu’il en est pour ainsi dire à l’intérieur de lui-même, dans un rêve : « Tchang ! » (Tintin au Tibet, p.1.) Attaquons maintenant le texte lepénien sur son versant formel. Au bout du zoom, poussé à son terme, il y a bien sûr : « ce que j’aime moins que tout, ce sont les non-Occidentaux. » Et lorsqu’on le ramène à son origine, ab absurdo et ad absurdum, il ne peut y avoir autre chose que : « j’aime mieux moi. » Permettre à chacun d’intégrer qu’existent d’autres moi que moi, c’est précisément l’objectif de l’éducation. Il permettra la vie en société, en civilité, une « civilisation ». Une société dont des membres de plus en plus nombreux arrêtent leur évolution sur un moi pétrifié est en marche vers l’incivilisation. Et peut-être, au grand dam de Desproges, n’y aura-t-il plus que des étrangers dans le monde ?

Le 13 mars 2012 à 08:24

De qui se moque-t-on ?

9. L'eau

L’eau, j’ose espérer que nul ne va venir me chanter qu’elle nous lave et nous désaltère ! Attention : celui qui s’y risquerait pourrait bien recevoir sur la tête le contenu du seau que je garde en réserve pour aider mon chien à se retirer de ma chienne lorsqu’ils se retrouvent collés cul à cul comme deux gendarmes (et je ne parle évidemment pas des punaises rouge et noire de nos jardins mais bien des gardiens de l’ordre, quand le binôme se partage la surveillance du territoire – chacun un hémisphère), car, oui, je veux bien l’admettre, l’eau peut rendre quelques services – splatch !, et voici Pompon sorti de Bigoudi.       Mais il ne manquerait plus que celle-ci ne nous soit jamais d’aucune utilité ! Songez qu’elle inonde abusivement les deux tiers de ce globe terraqué – en sorte que l’homme a quelques excuses s’il patauge ainsi depuis que le monde est ce marécage. Non contente de lâcher sur nous ses hallebardes puis de ruisseler dans notre cou par le défaut de notre armure pour nous refiler son rhume, l’eau entrerait encore pour les deux tiers dans la constitution du tissu même de notre corps – et voici deux autres tiers submergés ! –, s’il faut en croire du moins les anatomistes qui devaient être sérieusement imbibés en effet lorsqu’ils se sont livrés à ces observations ; leurs épouses auront apprécié, je suppose, de se voir ainsi traitées publiquement de serpillières. C’est élégant !       Désolé, moi je ne suis pas si poreux ; hermétiquement poète, et si mon cœur est sec, Finette, Agathe et Suzie s’y trouvent à l’abri des averses.       Mais quoi ! Et s’ils avaient raison, pourtant, tous ces scientifiques hydrophiles ? Les deux tiers du globe et les deux tiers du corps entièrement aqueux ! Où vivre donc, et comment, sans sombrer inéluctablement ? Serions-nous des poulpes, des poissons, ces créatures absurdes qui grouillent dans les abysses et dispersent leur frai dans les courants ? Ne sommes-nous pas plutôt de robustes gaillards, solidement charpentés autour d’une poutre maîtresse érigée par le désir même ?       Or donc, que faire, mes amis, une fois de plus, que faire ? Rien de plus que cela : crachons, pleurons, pissons vers les cieux bruns, très haut et très loin, vidons-nous de toute cette eau, puis, cela fait, accroupis, à genoux, sans faiblir, épongeons ! Alors, lestés d’une évidence nouvelle, sauvés de ce perpétuel naufrage, nous reprendrons pied sur la terre ferme, nous lèverons en cheminant de légers nuages de poussière et de cendre ; et, sans craindre désormais de maculer leur velours d’horribles auréoles, nous jouirons voluptueusement de la douceur des choses.

Le 6 février 2015 à 10:29

De qui se moque-t-on ?

11. La poêle à frire

Alors évidemment, la poêle à frire, s’il s’agit de frire un truc, pourra n’être pas complètement inutile. Mais enfin, à moins d’appartenir à la catégorie des tarés d’un certain calibre, nul ne consacre sa vie à frire des aliments sur une poêle, pas même les professionnels de la frite, de la friture ou de la frita. Tantôt, oui, et parfois le lendemain encore, nous faisons frire un truc, mais pas à longueur de temps, à longueur de temps personne, pas du soir au matin. Or que devient la poêle à frire quand nous cessons d’y frire quoi que ce soit ? Elle reste une poêle à frire ! Poêle à frire imperturbablement poêle à frire, comme si nous allions frire encore et ne plus faire que frire, ne jamais plus cesser de frire ! N’est-ce pas se montrer là un peu imbue de soi et de ses avantages ? Quand nous cessons de frire, la poêle à frire ne pourrait-elle mêmement cesser de nous proposer, avec cette ténacité et cette prétention risibles, ses services de poêle à frire, modestement s’effacer ou passer à autre chose ?       Eh bien non. Jamais elle ne sort de son créneau, comme si c’était pour elle déchoir que faire autre chose que frire. Et je mets mes défaites régulières au tennis face à Roger Federer sur le compte de son incapacité à s’adapter au jeu, à devenir une passable raquette. Il lui est même arrivé de frire la balle comme un œuf au plat ! Et l’arbitre accorda le point à Federer, ce que peut-être j’aurais pu contester : n’était-ce pas là, après tout, une variante intéressante de l’amorti ?       La chose ne fut pas discutée et je renonçai à déposer une réclamation. C’eût été de toute façon mon seul point du match. L’incurie de la poêle à frire est à peu près totale pour tout ce qui n’est pas frire. Raquette lamentable, fait-elle une meilleure pagaie pour remonter les rivières ? Absolument pas – mais je suis sûr qu’à ce point de ma démonstration, cela ne surprendra plus personne : elle ne songe qu’à frire ablettes et gardons rencontrés au fil de l’eau. Même immergée et donc aussi loin que possible de son petit feu de butane, elle n’a encore que cette idée dans sa tête plate ! Et les grenouilles ont tôt fait de garer leurs cuisses de ce spécieux nénuphar.       J’accoste sur la rive herbue, très déprimé, ma poêle à frire à la main. Se prêtera-t-elle au moins quelques instants, puisque je n’ai décidément rien à frire, au divertissement innocent de la chasse aux papillons ? Oh le méchant filet ! Mais quel carnage ! Comme il aplatit le doux lépidoptère, et la fleur avec ! C’est l’entomologie qui en prend un coup. Quelle collection de poussières scintillantes ! La poêle à frire obstinément se refuse à tout autre emploi que le sien, aucune polyvalence, aucune flexibilité : banjo muet, pelle sans tranchant, sex toy contondant, monocycle voilé, sucette insipide, miroir opaque, nous n’en pouvons rien tirer. Que frire.       Que faire ? Mes amis, une fois de plus que faire pour ne pas périr de désespoir dans ce monde hostile ? Renonçons à frire ! Privons la poêle à frire de sa seule raison d’être. Qu’elle devienne enfin cet objet inutile qu’elle sait si bien être en toute autre occurrence. Faisons d’elle l’emblème idiot de notre résignation à la contingence, à l’insensé – puis allons nager dans la douceur de l’onde avec les alevins frétillants, à jamais délivrés de la crainte de l’avenir.

Le 22 décembre 2011 à 09:22

De qui se moque-t-on ?

6. Le froid

Le froid est une sensation désagréable. Vous en pensez ce que vous voulez, mais moi je n’y suis pas favorable. Intellectuellement, d’abord, je n’en vois pas la nécessité et, physiquement aussi, je dis non. C’est bien simple, tout mon corps se rétracte avant même d’en éprouver la sensation, à cette seule idée. Ma peau glabre se hérisse comme le poil d’un chat livré aux chiens. Mon sexe se replie, se recroqueville, quasiment s’invagine dans une tentative désespérée de trouver en lui-même la volupté dans ce monde hostile. Chose certaine, il ne se dressera pas, ne se tendra pas, ne pointera nulle direction qui serait encore celle d’un pôle, il ne veut rien avoir à faire avec le froid, ni briser la glace ni fendre du bois pour le feu. Le froid est un bien lamentable phénomène. Nous voici à claquer des dents comme pour mettre en pièces un gibier – et pourtant, quel maigre repas de squelette ! Nos lèvres bleuissent. La mort a posé son doigt sur elles. Nos mains gourdes ont renoncé aux caresses, à la musique, aux délicats travaux de couture ou d’écriture. Oui, nous pouvons encore assommer un phoque avec ces battoirs, et c’est à peu près tout. Nous nous couvrons. Nous sommes les prédateurs impitoyables du mouton. Nous le guettons depuis de hautes branches et nous lui tombons dessus avec une sauvagerie qui l’incline à préférer la compagnie du loup. Nous revêtons ses défroques ; jusqu’à ses pattes grêles qui nous fournissent inexplicablement deux paires de chaussettes épaisses. En grattant entre ses oreilles son crâne lisse et ras avec nos ongles, nous lui arrachons même un pompon pour notre bonnet. Peine perdue. Le froid s’infiltre sous ces lainages comme une lame. À son tour, il nous tond, il nous écorche vifs. À notre tour, nous ne savons que bêler dans le phylactère de buée attaché à nos lèvres. Quant au rhume, il nous pend au nez. La morve goutte à nos canalisations gelées. Transis jusqu’aux moelles, grelottant, nous n’éprouvons plus rien, aucune des sensations fines qui nous distinguent de la bûche ; à l’instar de celle-ci, d’ailleurs, nous rêvons aux flammes qui nous rendraient nos couleurs et notre esprit crépitant. Nous sympathisons avec les chenets à tête de sphinx ; immobiles et taciturnes, ils sont nos plus joyeux lurons et francs camarades. Alors que faire ? Je ne vois qu’une solution : chauffons ! Chauffons, mes amis, brûlons tout ! Ce monde inflammable ne demande qu’à s’embraser. Croyez-vous donc que la fine allumette qui ravage la forêt – première pousse de l’incendie qui sera le futur jardin d’Eden – laissera de bois nos charpentes, qu’elle laissera de marbre la banquise ? Puis nous irons sur les neiges fondues, sur les braises ardentes, sur les cendres moelleuses, dans un hammam aux dimensions du monde, attendris jusqu’à la pâmoison par la douceur nouvelle des choses.

Le 1 novembre 2015 à 09:07

De qui se moque-t-on ?

5. Les pieds

Alors, si j’ai bien compris, il va falloir se mouvoir jusqu’au bout sur deux pieds ! Ce n’est pas nous qui serions nés avec un ventre d’écailles luisantes, vertes ou blanches, sur lequel ramper puis dormir dans le même mouvement. Trop bon pour l’homme, sans doute, voué dès l’origine aux pires avanies et aux équilibres précaires. Nous voici donc dotés de ces extrémités gourdes et sans prise qui ne savent que bleuir dans la neige et puer abominablement quand le temps se réchauffe, comme si les turpitudes que notre visage dissimule derrière le doux rideau des cils et la parfaite grimace du sourire, nos pieds cyniquement s’en vantaient, éventails éventés affichant notre noirceur jusque sur les plages fréquentées par l’enfance innocente, sur ce sable que la patte tridactyle de la mouette délicatement festonne avant que notre empreinte grotesque ne saccage son ouvrage – puis il ne faut rien de moins qu’un tsunami pour effacer nos traces.       Il y a toujours deux pieds dans le prolongement de la plus belle femme, et c’est pourquoi nous ne l’appellerons jamais ma biche que par dérision cruelle. Le pied pèse au bout de la jambe, il nous tire vers le bas, il rend notre pas traînant. Quelle gloire possible sur ce socle inesthétique et ridicule ? Mozart ou Shakespeare méritent-ils vraiment d’être tenus en si haute estime alors qu’ils furent eux aussi tout enrobés de corne jaune et que s’incarnèrent en leur être, avec ce génie discutable, plus profondément encore dix ongles gris à facettes ?       Le talon est aussi bête qu’un coin de menuisier. Que faire avec cela si ce n’est écraser, démolir ? Quelles réalisations lui confier ? Les fourmis le craignent comme nous craignons les bombes et les plates-bandes lui préfèrent encore le groin du sanglier, plus subtil. Nous lui devons notre piètre réputation sur toute la surface du monde.       Et les orteils ? Soudain, nous ne savons plus jouer du piano, toucher du clavecin, ni même compter jusqu’à trois. Nous ne savons plus dresser un doigt vers le ciel pour menacer Dieu, désigner la lune, admonester un inférieur ou énoncer quelque sage et péremptoire sentence. Puis nos caresses sont devenues bien maladroites. Elles font mal ; des plaintes sont déposées. Décidément, le pied ne sied qu’au footballeur, en quoi celui-ci se révèle le parent pauvre du singe.       Alors, que faire ? Je ne vois qu’une solution : amputons ! Mes amis ! Coupons la jambe au niveau de la cheville. Vivons sur ces pointes, telle la danseuse virevoltante et gracieuse, et, plutôt que de les fouler aux pieds pour nous blesser à leurs tessons, laissons-nous émouvoir enfin par la douceur des choses.

Tous nos invités
Tous les dossiers

derniers podcasts

je m'abonne :   
Kader Aoun et des stand-uppers : "Je n'abandonnerai jamais la banlieue"
Live • 23/03/2019
Tania de Montaigne : L'Assignation
Live • 07/02/2019
Florence Aubenas au grand oral désopilant du Barreau de Paris
Live • 07/02/2019
Eric Vuillard en conversation avec Pierre Assouline
Live • 13/02/2018
Tobie Nathan : Le Parlement des dieux
Live • 13/02/2018
Tous les podcasts

ventscontraires sur Youtube

Découvrez la chaîne
La revue en ligne du Rond-Point
Auteurs maison   Vedettes etc.   Confs & Perfs   Archives   Tous les chroniqueurs
Les vidéos   Les sons   Les images   Les textes  Nous contacter   Presse
ventscontraires.net, revue en ligne, vous est proposée par le Théâtre du Rond-Point.
Site administré par
© 2014 - CC.Communication