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Publié le 10/03/2015

La Rumeur : "Les crispations identitaires sont bien souvent suscitées par ceux qui les dénoncent"


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On ne peut pas reprocher aux gens d'être entre eux après les avoir parqués entre eux

A quelques semaines du concert exceptionnel "La Rumeur bloque le Rond-Point", Ventscontraires.net a rencontré Hamé et Ekoué et leur a proposé de se pencher sur le thème de notre dossier du mois "Oh l'autre !".
Pour eux, dans les médias notamment, les grilles de lecture ethniques, religieuses et raciales se sont substituées aux grilles de lecture sociales ou économiques. On paie aujourd'hui les conséquences de cette tendance à réduire les individus à des particularismes ethnique, religieux ou d'orientation sexuelle alors que les questions devraient plutôt se poser en termes sociaux et de rapport de forces.  Et si, en perdant de vue le "concret de la vie", ceux qui prétendent aujourd'hui lutter contre les pyromanes étaient précisément ceux qui allument le feu ?

 

Le Rond-Point est un rond-point où beaucoup de gens se croisent, se rencontrent, se mélangent, forment des molécules, de nouveaux matériaux, des tissus à motifs inédits. En voilà quelques uns, attrapés par le bras par la rédaction de ventscontraires.net, ils viennent faire un tour avec nous. 

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Le 21 janvier 2014 à 10:58

Barbara Cassin : "Refuser la servitude volontaire"

Trousses de secours : la crise du travail

Allons-nous vers en monde de travailleurs sans travail ? C'est la question que la philosophe et philologue Barabara Cassin viendra nous poser le 31 janvier prochain.  – Dans de nombreuses entreprises "restructurées", les salariés doivent eux-même s'évaluer, voire s'éliminer les uns les autres – comme dans certains jeux de télé-réalité. Où cela nous mène-t-il ? – Votre question contient presque déjà la réponse. Où cela nous mène-t-il? Dans le mur d'une société au mieux de coopétition (c'est un mot de Google qui tente d' assouplir la compétition au moyen de la collaboration), au pire de compétition généralisée. Avec une  supposition d'objectivité à son propre égard, qui singerait  une objectivité à l'égard de l'autre, et assurerait somme toute ce que Weber appelait l'éthique du capitalisme : le protestantisme de l'auto-confession, de l'auto-évaluation vertueuse.   C'est là que les corps intermédiaires (les syndicats par exemple, mais aussi les associations)  d'une part, l'opinion publique (votre théâtre par exemple) d'autre part  sont utiles, et ont un rôle essentiel à jouer. Il est trop difficile de lutter seul contre une demande insistante de l'employeur dont dépend votre salaire. On ne peut qu'obtempérer, en déprimant ou en rusant. Pour pouvoir prendre les choses par le haut, refuser en argumentant les pratiques par trop déplaisantes, infléchir les grilles d'évaluation, en proposer d'autres, inventer d'autres types d'évaluation plus appropriés au cas par cas, il faut être décisionnaire ou confiant dans l'intelligence des décisionnaires. C'est le cas d'une infime minorité, donc. D'où l'importance des autres, constitués en relais structurés et audibles. Mais s'indigner est une tâche qui appartient à tous les citoyens, et refuser la servitude volontaire, chercher les alternatives qui vous conviennent, est une décision qui appartient à tout homme.  – Rentabiliser le "matériel humain" à outrance pour rester concurrentiel face à l'automatisation : ce modèle pourra-t-il tenir encore longtemps ? – C'est une vieille histoire. Aristote disait que si les navettes filaient toutes seules, il n'y aurait plus besoin d'esclaves. Aujourd'hui les navettes filent toutes seules, les révolutions industrielles se succèdent, et il y a encore des esclaves, moins coûteux que les machines ou qui servent à les fabriquer et, en col blanc, à les commander. Le modèle ne cesse de s'adapter, en jouant sur les développements inégaux et sur la mondialisation.  Je crois qu'il y aura toujours de nouvelles adaptations virtuellement possibles.  Reste à savoir si nous les voulons, activement, passivement. Si nous avons le désir et la force de les refuser, de nous en exempter. Si nous savons inventer des alternatives réalistes, et ce que "réaliste" veut dire.  – L'homme inutile sera-t-il subventionné pour rester tranquille, ou d'autres modèles sont-ils imaginables ? – Je pense que, par cette question, vous voulez savoir si et comment on fera taire les laissés pour compte ?  Est-ce que l’Etat providence subviendra à leurs besoins, en inventant un revenu minimum pour inutile ? ou bien est-ce qu’on les mettra dans des villages vacances, des hôpitaux, des camps ? Est-ce qu’on les aidera à redevenir utiles par une formation continue ? Ou est-ce qu’on étendra l’idée d’utilité ? C’est, vous le voyez, chacun des termes de la question qui pour moi requiert éclaircissement. Arendt parle d'une "société de travailleurs sans travail" et dit qu'elle ne peut rien imaginer de pire. En quoi elle  se trompe d'ailleurs, il y a pire : une société de travailleurs, avec et très souvent sans travail (cela s'appelle des chômeurs), mais, dans un cas comme dans l’autre, sous surveillance. De l'élève à la personne dépendante, de l'acheteur à l'amoureux, c'est tous les usagers de la rue ou de la toile qui sont évalués et vus.  L'inutilité, du coup, il n'est pas si facile de savoir ce que cela veut dire. Inutile parce que sans travail, non produisant? Inutile parce que non consommant? inutile parce qu'invisible? A quoi un homme doit-il être utile? Il n'est jamais allé de soi dans l’histoire, ou pas souvent, qu'un homme utile soit un homme qui travaille. Ou alors il faut définir le travail. Tripalium, un supplice (selon l'étymologie latine du mot travail, ndlr) – ce n’est sûrement pas ça ! Arendt veut faire penser avec cette phrase forte qu'un homme est bien autre chose qu'un travailleur. Il peut créer des œuvres, toutes sortes d'œuvres; faire un potager, écrire un poème, élever un enfant, inventer une recette de cuisine, aider un malade. Il peut parler, et cela suffit peut-être pour qu'il soit utile. Aristote, encore lui, définissait l'homme comme un animal doué de logos, raison et discours, capacité de mettre en rapport. Et il ajoutait qu'à cause de cela, l'homme était un animal plus politique que tous les autres animaux, abeilles et fourmis. Un artiste, un citoyen, est utile. Nous sommes tous, non seulement des travailleurs potentiels, mais des artistes et des citoyens. Nous sommes donc tous "utiles", utiles à "l'humanité dans l'homme", comme disent Camus et l'Appel des appels. Mais de quoi vit aujourd'hui un homme utile de cette manière-là? D'un revenu minimum? De la débrouille? De la vente d'objets aussi inutiles que les lapins de Jeff Koons?  Et de quelle partie du monde parlons-nous? de quel Etat, de quel régime politique? Car de tout cela dépend aussi le sens de "rester tranquille" : ne pas faire de vagues, ne pas s'opposer, accepter ce qui vous arrive? Ne pas contrevenir aux lois de son pays? Ne pas faire de bruit, au propre comme au figuré? Etre tout simplement un être humain ? Je crois qu’il y a beaucoup de modèles possibles, beaucoup déjà inventés et pratiqués, et beaucoup auxquels nous ne songeons pas, dont nous n’avons même pas encore idée et qui nous paraîtront un jour aller de soi. Mais surtout, je ne sais pas ce que cela veut dire pour un homme, en général, que d’être inutile, ni de rester tranquille. 

Le 21 décembre 2014 à 09:18

Alerte : le pape chez les Sims

Les grands bugs du XXIe siècle

Un virus est signalé aux amateurs du jeu de gestion à échelle humaine « Les Sims » : méfiez-vous des haies de thuyas made in Vatican ! Parfois, avec ces nouvelles haies, une papemobile se gare devant la maison de vos Sims… et là un pape rouge sort en tremblotant de son véhicule et ding dong ! il sonne à la porte. Il s’agit sans doute d’une nouvelle attaque du Vatican en vue de réévangéliser l’occident matérialiste. Chez mes Sims il y a même eu deux papes d’un seul coup : un rouge (tak!) et un blanc (jawohl!). Ding dong ding dong ! À partir de là, rien à faire : les Sims ouvrent et invitent les papes à boire un drink, ils entraînent les deux papes à danser. C’est lourd un pape finissant, on voit à quoi pensent les Sims qui se dandinent en les soutenant : à leur lit, au frigo, au canapé de la salle de bain, au hamac dans le jardin près de la piscine… Penser à la piscine les excite, les Sims se déshabillent et déshabillent les papes à l’abri de la haute haie de thuyas. Les deux papes flottent heureux avec leurs kipas qui font deux pastilles rouge et blanche sur le bleu chloré. En quelques minutes, mes deux papes sont parfaitement intégrés à la vie des Sims, désormais impossible de les effacer, il faudra vivre avec ! À présent le pape rouge joue avec eux au Monopoly du XXe siècle sur le canapé de la salle de bain. À l’étage, le pape blanc fouille dans les tiroirs et sous les lits, puis descend jeter toutes les capotes qu’il a trouvées dans le compacteur à ordures de la cuisine. Le pape rouge triche aux dés pour retomber toujours sur la case « Auschwitz », où il a déjà pu déposer deux carmels et trois grandes croix papales. Le pape blanc adore voir les petits garçons se déshabiller. Mes Sims s’en foutent, ils aiment surtout bouffer, danser, copuler, déféquer et dormir. Le saint père en djellaba blanche fait ses ablutions avec de l’eau bénite, distribue des chapelets pour un karaoké marial : « Like a Prayer », de Madonna.Pape rouge tombe sur une boîte de Viagra dans la salle de bain, avale trois gélules, la bouilloire siffle en vain dans la cuisine. Tiens mes Sims marchent à genou, mangent à genou, dorment à genou, forniquent à genou. C'est bien sûr à cause des papes. Ah le rouge crache la sainte glaire. Les Sims lèchent ses mules papales pendant que le blanc le canonise. Je passe en accéléré : paperouge agonise pape blanc se frotte les mains fumée noire dans la cuisine Sims-nouveaux-nés pullulent à genoux fumée blanche Sims prêtres Sims évêques tous à quatre pattes flammes enfer attention Ding dong ding dong papemobile devant maison en sort un pape gaucho (Si!) qui embrasse Sims-nouveaux-nés-autistes (Si!) et lèche stigmates Sims lépreux (Si!)

Le 12 juin 2010 à 17:39

Le sacrifice jurisprudentiel

Dieu bientôt de retour aux affaires ?

Christine Boutin, ex-ministre du Logement, vient d'inaugurer un nouveau genre d’esquive en politique : le sacrifice jurisprudentiel, par lequel un responsable politique pris la main dans le sac fait briller soudainement une auréole autour de sa tête, tout en détournant vers ses camarades les regards et les soupçons. C’est Jeanne d’Arc montant seule au bûcher et imposant le chemin de la sainteté à ses pairs : en renonçant à ses 9500 euros mensuels pour une mission que lui avait confiée l'Elysée, elle prévient : « Je suis en train de créer une jurisprudence avec cette décision. Parce qu'il y a beaucoup de gens qui sont dans cette situation et qui vont aujourd'hui ou demain être confrontés au même problème » – ce qui bien entendu reste à prouver. Bien mieux que le mea culpa du secrétaire d'état à la Coopération Alain Joyandet, pincé il y a peu pour avoir loué aux frais de l’Etat un Falcon privé pour se rendre à Haïti après le tremblement de terre. Si la même grâce l’avait lui aussi touché, qu’aurait-il fait, sinon doubler la mise en offrant de sa poche deux fois 116 000 euros aux sinistrés qu’il s'empressait de visiter ?Et Christian Estrosi, ministre de l'Industrie, accusé d’occuper deux logements de fonction ? Miracle, il déménage, offre les clefs à deux familles dans le besoin en proclamant : que tous ceux qui ont un logement de fonction suivent mon exemple !Imaginez le ministre de l’Intérieur Brice Hortefeux, récemment condamné pour injure raciale, se jetant à terre et suppliant qu'on le pardonne, se dépouillant de ses vêtements avant de cheminer vers la Mecque pour y faire pénitence...

Le 26 janvier 2015 à 09:56

Pardon ?

Article paru conjointement dans Le 1 n°41 "Que dire à nos enfants ?" du 28 janvier 2015

A présent, qu'est-ce qu'on fait ? Tout un pays qui se pose la question. Et nous dedans, des nuits à en parler, à remonter les fils de l'Histoire.Les yeux rouges elle a dit : la fermeté bien sûr mais il faut aussi demander pardon aux quartiers. Oui aux quartiers. Pardon?Pour tout ce qui a été mal fait et pour tout ce qui n'a pas été fait.Demander pardon !Oui c'est un mot si simple. Dès qu'on le dit tout est changé. Et une fois qu'on l'a dit plus besoin de le redire, la rancoeur est moins lourde, on peut se mettre à travailler tous ensemble.J'imaginais l'exécutif demander pardon aux quartiers. Non mais, les quartiers ça n'est pas les camps, on va où là ?Tu verras, ils n'ont pas le choix. C'est le moment. C'est la seule chose à faire.Et puis le lendemain le premier ministre a lâché le mot "apartheid". Apartheid territorial, social, ethnique. Il y a eu un grand silence. J'ai vu des visages s'éclairer d'un sourire, comme si l'injustice avait été enfin reconnue. Et d'autres se renfrogner : on n'est tout de même pas en Afrique du Sud ! Rien ne leur a été fait délibérément, aux quartiers ! En Afrique du Sud la séparation était inscrite dans la loi !Tu vois je t'avais dit, ils ont compris qu'il fallait aussi s'excuser.Alors deux autres mots m'ont traversé la tête. Transparence et réconciliation. Les deux mots que Mandela a sortis quand son grand pays cassé en deux s'est tourné vers lui en demandant : A présent, qu'est-ce qu'on fait ? On va tout se dire, même les choses les moins reluisantes, on va rassembler toutes nos histoires en une même Histoire, et puis on va arrêter d'avoir peur, on va se retrousser les manches et bosser tous ensemble.Transparence et réconciliation : et si c'était par ces deux mots-là qu'il nous fallait passer pour redonner vie et éclat aux trois grands mots rouillés qui patientent au fronton de nos mairies ? Cet article paraît dans le n°41 de l'hebdo Le 1partenaire de ventscontraireset du Théâtre du Rond-Point

Le 18 mars 2015 à 09:52

Etre autre à l'expo !

A la mémoire des 30.000 exhibés que l'Occident a mis en scène

Si on est toujours l'autre d'un autre, chacun est pris dans un jeu de miroirs sans fin, mais avec le zoo humain, on sait de quel côté l'autre est. Il est dans l'enclos. Il est observé. Alors essayons de prendre cette place, celle de celui qui est regardé. Nous avons du mal aujourd'hui à prendre la place de ceux qui étaient exhibés, tout simplement parce que la violence du regard et celle de l'exhibition est une sorte d'humiliation médiatique, tout en étant un "spectacle". De fait, l’histoire des rapports entre les Hommes s’est souvent construite au travers de la mise en place de jeux de domination. Ceux-ci peuvent prendre des expressions complexes et diverses, mais le savoir sur autrui comme son exhibition sont deux des formes les plus classiques. Depuis toujours "l’Autre" a questionné, interrogé, étonné. C’est pour cela que l’on s’est empressé de le montrer puis de le mettre en scène. Lorsqu’elles sont montrées, les choses étranges ou nouvelles suscitent de l’émotion comme l’admiration, de l’inquiétude ou du dégoût. Cette relation à l’exhibition comporte des degrés divers : l’artiste qui se met en scène pour valoriser ses prouesses ; le corps qui s’exhibe dans une perspective érotique, comme dans le cas de la danse ; le vaincu ou l’exclu qui est montré pour symboliser la domination, la défaite ou un châtiment à venir. Lorsque sa monstration devient l’expression d’une mise à distance de tout un peuple (ou d’une "race" exotique), le reflet d’une identité ou d’une difformité, voir la fusion des deux, alors commence une autre dimension de l’exhibition, celle de la construction d’une altérité, d’une exclusion. Ici, l'autre est montré non pour ce qu'il fait, mais pour sa "race". Sa sauvagerie présumée, et inventée.     Déjà avec Cortez et les Indiens Tupinamba présentés au roi de France en 1550, puis avec les "sauvages" collectionnés par le duc Guillaume V de Bavière vers 1580 aux côtés d’une palette étonnante de nains et d’estropiés, l’arrivée du Tahitien ramené par Bougainville en 1769 ou l’exhibition d’Omai présenté en Grande-Bretagne au roi d’Angleterre George III et à l’Université de Cambridge, on assiste à la mise en place progressive de la catégorisation de l’autre. En France, la Révolution française initie la Société des Observateurs de l’Homme, en 1800, donnant corps à une première forme d’anthropologie qui conduit à l’observation d’un "jeune sauvage de l’Aveyron" et du Chinois Tchong-A-Sam. Dans le même temps, délégations royales, visiteurs princiers, esclave-artistes affranchis, voyageurs-négociants venus des quatre coins du monde se croisent (et se fixent) en Occident, donnant à voir un "exotisme" qui émerge dans les images comme dans les imaginaires. Les délégations du Siam, les ambassadeurs de la Grande Porte ou du Sultan, les "princes nègres" et autres représentants de l’Annam et des Indes, croisent ces "chefs" Amérindiens, ces "fils de…" des côtes de l’Afrique et autres "curiosités orientales" qui rentrent dans le paysage familier des cours royales et impériales.Aux États-Unis, dès le second quart du XIXe siècle, le spectacle de l’Ailleurs, est incarné par les cirques qui poursuivent la tradition européenne de l’exhibition d’animaux dans les foires, mais sans en posséder les finalités scientifiques ou pédagogiques. C’est dans ces spectacles grandioses de la culture américaine, que vont fusionner les ethnic shows et les freaks shows. La référence en la matière — qui a donné au modèle son nom — reste Barnum, avant que ne s’impose le Wild West Show de Buffalo Bill. Nés en Amérique, ces "professionnels de l’étrange" organiseront des tournées à travers le monde. Leur démarche sera d’exhiber les êtres les plus "sauvages" (notamment les Indiens) ou les plus « étranges » (inventant même des figures archétypales), hybrides d’humanité et d’animalité pour fasciner un public encore assez naïf. À New York, le Musée américain de Barnum, en plein cœur de Manhattan, devient le show le plus populaire du pays. Ce qu’il invente alors, c’est la mise en scène de l’étrange dans un espace dédié aux loisirs, en programmant simultanément des conférences "scientifiques", des danses ou des reconstitutions théâtrales. Dans un second temps, Barnum va créer le Grand Congress of Nations, sorte d’aboutissement idéologique de ces premières exhibitions à caractère mercantile. Dans ce cadre, il présente les Aborigènes australiens de Cunningham, de "féroces zoulous" en tournée mondiale, des "Indiens sioux" recrutés dans les réserves, un Nubien "sauvage musulman" et quelques autres spécimens exotiques. Déjà, la frontière entre visiteurs et visités est clairement visible. On sait alors de quel côté du récit on se trouve devant ces images. C’est ensuite que s’élaborent, sur le vieux et sur le nouveau continent, mais pas encore au Japon, les paradigmes d’une mise en norme du monde dont la partie visible devient à la fois un spectacle populaire, une leçon de choses scientifique (à travers l’émergence des sociétés savantes) et une démonstration explicite du bien fondé des hiérarchies coloniales ou des distinctions raciales, au moment même où se fixent les "identités nationales". Alors que l’on sort progressivement — avec les abolitions — du temps de l’esclavage et que l’on entre dans le temps des empires, l’ordre du monde s’organise entre ceux qui vont être exhibés et ceux qui en seront les spectateurs.Lors de l’Exposition universelle de Londres, en 1851 — la première d’une longue série, et deux ans avant la tournée des Zoulous et une décennie après l’ouverture du musée de Barnum —, les pavillons consacrés au Moyen et à l’Extrême-Orient, notamment à l’Inde, surprirent les visiteurs par la qualité des productions artistiques. Par contre, le pavillon de l’Égypte fit sensation avec la Rue du Caire. À Paris, Chicago, San Francisco, Berlin ou Milan, cette Rue du Caire, par son exotisme de carton-pâte, va attirer des millions de visiteurs. En parallèle de ces reconstitutions éphémères et des musées de « choses », vont être imaginées les troupes exotiques, qui sous l’égide d’impresarios d’un nouveau genre, vont investir le monde. La première troupe de ce type (recrutée et pensée comme telle) fut exhibée par l’entreprise Hagenbeck en 1874 à Hambourg, l’année même où Barnum arrive en Europe, constituant pour toute l’Europe de l’Ouest et centrale une date-charnière dans la mutation des exhibitions humaines. Il s’agissait alors d’une famille de six Lapons (les "sauvages" de l’Europe) accompagnée d’une trentaine de rennes. En raison de ses premiers succès, l’Allemand Carl Hagenbeck exporte ses exhibitions dans toute l’Europe occidentale, notamment à Paris à partir de 1877 au Jardin d’acclimatation de Paris, dans un des lieux de plaisirs et de détente où les enfants de France vont aujourd'hui se promener, ici va professionnaliser les exhibitions de groupes humains sous le nom d’expositions anthropozoologiques.L’intérêt "scientifique", l’actualité "coloniale", la volonté « politique » et le monde du spectacle ne suffisaient cependant pas à faire venir le public, comme le soulignent les échecs — en termes de fréquentation et d’équilibre financier — des Bella-Coola en Allemagne, des Kalmouks en France, des Esquimaux en Grande-Bretagne ou des caravanes égyptiennes aux États-Unis, que le public ne trouve pas assez "exotiques", "sensationnels" ou "originaux". Il fallait toujours innover, créer le "spectacle", inventée une "sauvagerie" toujours plus galvanisante en matière d’altérité, promouvoir par l’image, et donner le sentiment aux visiteurs d’un "jamais vu" toujours plus excitant. Après les premières exhibitions de spécimens contraints, les organisateurs comprennent vite que la rémunération et la professionnalisation sont les clés du succès pour des tournées pouvant durer plusieurs années. Quelques soit la frontière entre le vrai et le faux, la présentation des « sauvages » indique également qu’ils sont, du fait même de leur statut, inférieures à l’Européen, donc colonisables. Ce processus est aussi inséparable de la quête d’identité qui affecte les sociétés du "vieux continent" dans le cadre de la construction des États-nations, comme de l’affirmation d’une "spécificité américaine" Outre-Atlantique depuis la fin de la guerre de Sécession ou de la "modernité Meiji" au Japon depuis 1878. L’exhibition sert aussi, dans ce cadre, de mécanique à "fabriquer du national", de l’identité, de la fierté et de l’unité nationale. C’est une sorte de miroir en négatif de l’Européen, une image qui rassure les visiteurs sur leur modernité et leur "normalité".  C'est dans ce mouvement qu'une famille Kali’na de Guyane, originaire d’un village sur les bords du fleuve Sinnamary, a été amenée à Paris en 1882 au Jardin zoologique d’Acclimatation. On a fait venir avec les Kali’na (appelés alors Galibis), deux pirogues pour naviguer sur le petit lac du Jardin parisien, différents objets de la vie quotidienne, de la terre à poterie, du coton pour que les femmes travaillent aux hamacs, de la fibre d’arouman pour la vannerie réalisée par les hommes, des feuilles pour couvrir les semblants de carbets édifiés pour les accueillir, ainsi que des provisions de semoule de manioc et du poisson salé. L'exhibition semble plaire au public et quelques articles montrent l'intérêt des savants, mais aussi celui de la grande presse. Ils venaient de Guyane française et cette histoire traumatique est à peine connue des enfants de France et à peine de quelques uns en Guyane ou aux Antilles. Dix ans plus tard, en 1892, d’autres familles Kali’na et Lokono du Maroni arrivent de nouveau à Paris, pour être exhibées au Jardin d’Acclimatation. C'est à leur place que je me situe ici. Les familles sont parquées, soumises au regard importun des visiteurs, contraintes de se donner en spectacle jour après jour, comme l'explique la presse d'alors : "On a aménagé une grande galerie en bois, séparée en deux par un couloir, et ayant de chaque côté une rangée de lits de camp, sur lesquels sont jetés des matelas. C’est là que les Caraïbes ont organisé un campement des plus curieux à visiter. Dès que la température le permettra, on élèvera sur la plate-forme une cabane en troncs d’arbres sur le modèle de celles de leur pays, et ils s’y tiendront de préférence. Leur séjour à Paris durera deux mois." Arrivés à Paris à la fin de l’hiver, les Amérindiens tombent malades et la décision est prise de ramener tout le monde en Guyane. Celle-ci arrive trop tard, et trois d’entre eux vont mourir sur place, d’autres peut-être pendant le voyage de retour. Le prince Roland Bonaparte a photographié ces familles en 1892, laissant une galerie de portraits exceptionnels. L’existence de ces portraits a longtemps été ignorée des Kali’na qui les ont découverts en 1991. Vingt ans plus tard, en 2011, dans le cadre de l’Année des Outre-mer, l’organisation d’un village sur les cultures ultramarines au Jardin d’Acclimatation a fait ressurgir ce passé douloureux, parce que les organisateurs faisaient spectacle sur ce site sans même faire référence à ces exhibitions et aux morts sans doute encore sous terre en ce lieu. Le scandale éclate. La mémoire est troublée. Beaucoup ne comprennent pas ce qui choque. Quatre ans plus tard, je m'imagine en héritage de ce récit qui traverse les siècle à l'occasion de l'inauguration du bâtiment de la Fondation Vuitton. Des milliers de visiteurs, de toutes les cultures du monde, viendront en ce lieu, rendront hommage aux cultures du monde. Bien peu connaîtront l'histoire de ces exhibés morts en scène. Que restera-t-il de l'histoire des Kali'na, exhibé 125 ans plus tôt sur l'esplanade, dont certains sont enterrés sur le site ? Pas grand chose et en même temps je me mets à la place de l'autre, ici même, et je me dis que les fantômes des zoos humains sont désormais les âmes de ce lieu dédié à l'art. On ne leur a jamais offert un lieu de mémoire, et bien cette fondation est indirectement leur lieu de mémoire à eux que nous n'avons pas su encore leur donner. C'est une ironie de l'histoire, mais la mémoire des lieux dépassent celle des hommes. En me mettant à la place des Kali'na et des 30.000 exhibés que l'Occident a mis en scène, je regarde autrement les un milliard et demi de visiteurs qui vinrent un jour visiter le "sauvage". Des visiteurs, des visités, un lieu de mémoire, une histoire qui désormais s'entrecroisent. A chaque fois que je rentre dans ce temple offert à l'architecture contemporaine, je pense à eux. Je pense à nous. Je pense à moi.

Le 24 janvier 2018 à 11:27

Pascal Blanchard : Pourquoi la France est incapable d'avoir un Musée de la colonisation ?

Un passé qui ne passe pas ! En 2012, nous étions quelques-uns dans Libération à imaginer la nécessité d'un espace muséal sur le passé colonial en France. L'histoire coloniale est encore un enjeu politique du présent. La manière de lire ce passé, d'écrire cette histoire, de la faire entrer au musée est devenu un enjeu symbolique et identitaire fondateur. Depuis trois ans, le paysage muséographique est en mouvement, à travers l'inauguration du Mémorial ACTe en Guadeloupe, avec celle du Mémorial de l'abolition de l'esclavage à Nantes. Dans le même temps, un tel projet sur l'île de La Réunion a été stoppé suite à un changement politique au niveau régional, ainsi que le projet du Musée de l'Histoire de la France et de l'Algérie par la nouvelle municipalité de Montpellier. On le voit, le combat qui s'engage ne sera pas seulement celui de la transmission de l'histoire coloniale et son entrée au musée, mais bien de savoir si la manipulation du passé doit servir les politiques identitaires du présent. > visite de l'exposition commentée par Pascal Blanchard en seconde partie du podcast de la conférence Historien, spécialiste du « fait colonial » et d’Histoire des immigrations en France, chercheur associé au CNRS au Laboratoire Communication et Politique, Pascal Blanchard est co-directeur du Groupe de recherche Achac (colonisation, immigration, post-colonialisme) et membre du conseil scientifique de la Fondation Lilian Thuram – Éducation contre le racisme. Il a été le co-commissaire scientifique de l’exposition Exhibitions. L’Invention du Sauvage présentée au Musée du quai Branly (2011-2012), vient d’inaugurer l’exposition Zoos humains. L’Invention du Sauvage à la Cité Miroir de Liège. Il a co-dirigé de nombreux ouvrages, notamment Zoos humains et exhibitions coloniales. 150 ans d’invention de l’autre (La Découverte, 2011), La France Noire. Trois siècles de présences des Afriques, des Caraïbes, de l’Océan Indien et d’Océanie (La Découverte, 2012), Vers la guerre des identités ? (La Découverte, 2015) ainsi que le catalogue de l’exposition, Exhibitions. L’Invention du Sauvage, avec Gilles Boetsch et Nanette Snoep (Actes Sud). Il a co-réalisé entre autres les séries télévisuelles Noirs de France ; Paris couleurs ; Frères d’armes et Champions de France. Il a co-dirigé plusieurs éditions dont les ouvrages de La Fracture coloniale (2005) ; le coffret Un siècle d’immigration des Suds en France (2010) et, avec Sandrine Lemaire, Nicolas Bancel, Éric Deroo, Gilles Boetsch : Zoos Humains. De la Vénus hottentote aux reality shows (La Découverte 2002).  Enregistré le 8 février 2017 pendant le festival "Nos disques sont rayés - quinze jours sur les blocages français"Programmation du festival : Jean-Daniel MagninCaptation vidéo : Larissa Pignatari, Léo Scalco

Le 2 mars 2018 à 14:38

Tobie Nathan : Le Parlement des dieux

Tobie Nathan écoute des migrants depuis quarante-cinq ans. Professeur de psychologie à Paris VIII, il a fondé en 1993 le Centre Georges Devereux, centre universitaire d'aide psychologique aux familles migrantes. Il a publié une quarantaine d’ouvrages, dont Ethno-roman (Grasset, prix Femina essai 2012) et Ce pays qui te ressemble (Grasset, finaliste du prix Goncourt 2015). Avec Les Âmes errantes (L’Iconoclaste 2017), il affirme ce rare talent d’être un essayiste doublé d’une plume d’écrivain.Et si la laïcité, de moins en moins accueillante, ne parvenait plus à endiguer ce que Tobie Nathan appelle « la guerre des dieux » ? « Et je parle de tous les dieux, tant des divinités païennes que des dieux monothéistes, chacun singulier dans ses exigences, du Dieu des catholiques, des protestants, des musulmans ou des juifs ». Comment penser enfin un monde que les dieux, de fait aussi multiples que les peuples, accepteront un jour de partager en paix ? Peut-on, tel un guérisseur, apaiser ces forces dont les religions n'ont pas réussi à maîtriser la violence ? La République, à travers la loi de 1905, promettait de le faire. Nous en constatons l'échec : « ce sont ces mêmes dieux qui réapparaissent aujourd'hui, rendus d'autant plus cruels qu'ils se trouvent, du fait de la mondialisation, du déplacement accéléré des populations, en concurrence directe les uns avec les autres. » Pour Tobie Nathan, il est grand temps d'ouvrir, au sein de la laïcité française, un large « parlement des dieux ». Conférence programmée par Jean-Daniel Magnin pour le cycle "Nos disques sont rayés #2"Enregistré le 10 février 2018 salle Roland Topor du Théâtre du Rond-PointCaptation et montage Léo Scalco et Sarah-Mei ChanDurée : 02:04:27

Le 18 octobre 2010 à 18:54

ORLAN

"Je n'ai pas fait usage de la chirurgie pour rester cute"

Avant d'entendre ORLAN ce mardi à l'Université Monstrueuse du Rond-Point, voici l'extrait d'un entretien avec la plasticienne paru dans le catalogue de l'exposition "Beautés monstres : curiosités, prodiges et phénomènes" présentée l'hiver dernier au musée des Beaux-Arts de Nancy"Une femme qui utilisait la chirurgie à des fins non esthétiques, c'était inconcevable. La presse n'a pas voulu comprendre et retransmettre ce que je voulais dire. Idem pour mes propos sur la douleur exposés dans mon manifeste L'Art charnel. J'étais tout à coup devenue la plus grande des masochistes. Pourtant mes performances sont contre la douleur, elles se tiennent à distance du body-art, des nouveaux primitifs et des rituels de souffrance comme le tatouage ou le piercing. Comment aurais-je pu lire des textes, donner des ordres, répondre en live aux questions sans anesthésie ? C'est invraisemblable ! Lorsque j'ai montré les images des opérations, j'ai proposé un exercice que vous faites probablement lorsque vous regardez les news à la télé. Il s'agissait de ne pas se laisser avoir par les images et de continuer à réfléchir à ce qu'il y avait derrière. L'humain a tellement besoin d'images matérialisant sa peur qu'il est capable de voir du monstrueux là où il n'y en a pas. Lorsqu'on se retourne sur moi dans la rue, ce qui arrive souvent car mon corps est devenu le lieu d'un débat public, je suis encore très surprise par certaines réactions."Entretien avec Estève et Agnès Vannouvong in "Beautés monstres, curiosités, prodiges et phoénomènes", éditions Somogy et Musée des Beaux-Arts de Nancy, 2009Plus sur ORLAN dans les liens ci-dessous

Le 26 décembre 2014 à 08:58

Les rois se reproduisent, les papes pas

Les nouvelles aventures de l'Histoire de France

Un fils de roi devient automatiquement roi, un fils de pape devient automatiquement le fils de la concierge. Donc pas pape. Pourtant, comme les rois, les papes se succèdent. Je n'ai pas rêvé, dès qu'un pape meurt, un autre apparaît. Quel est leur secret ? Comment font-ils pour assurer leur descendance ?On le sait aujourd'hui, les papes se reproduisent par la fumée blanche. Un certain nombre de cardinaux s'enferment dans une petite chambre tout en haut du Vatican, ils y restent un temps plus ou moins long, on ne sait pas très bien ce qu'il font, mais lorsqu'on aperçoit une petite fumée blanche sortir par la cheminée sur le toit, le pape est né. En général, c'est un beau bébé barbu de 70 à 75 kilos qui sourit aux anges. On l'emmaillote aussitôt dans du linge blanc et on le présente à la fenêtre. Une foule de Polonais et d'Espagnols hurlent alors leur joie en voyant leur Saint-Père.C'est une des particularités des papes, lorsqu'il naissent, ils sont déjà pères – Saint-Pères même – de millions de catholiques. Quand les ont-ils faits ? Mystère. Il faut savoir que le mystère, comme le miracle, est un des charmes de la religion catholique. Vouloir à tout prix élucider tous les trucs de l'Eglise aboutirait à enlever à la foi sa truffe. Croire perdrait soudain la saveur rare de l'inexplicable, pour n'être qu'une mastication machinale de vérités fades, destinées à nourrir l'âme, qui doit toujours être en bonne santé si elle ne veut pas aller en enfer sur une civière.© J'ai encore oublié Saint Louis, Actes Sud 2009

Le 14 février 2017 à 14:58
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