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Publié le 15/03/2015

Laurent Bouvet : "Nous sommes tous traversés par des identités multiples"


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Qui décide qui je suis ?

Pour Laurent Bouvet, la tendance culturaliste que l'on observe aux deux extrémités du spectre politique renforce les conflits et les malaises identitaires en enfermant les individus dans des appartenances spécifiques. Réduire un individu à une seule de ses appartenances et nier la multiplicité de ses identités, c'est justement le propre du communautarisme. Au mépris de l'émancipation et de la convergence des luttes sociales.

Le Rond-Point est un rond-point où beaucoup de gens se croisent, se rencontrent, se mélangent, forment des molécules, de nouveaux matériaux, des tissus à motifs inédits. En voilà quelques uns, attrapés par le bras par la rédaction de ventscontraires.net, ils viennent faire un tour avec nous. 

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Laurent Bouvet

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Le 12 mars 2015 à 09:24

Le Trou

ce qui me manque c’est un trouou plutôt : ce qui me manque fait un trou, un trou en moi, me troue,je suis troué par ce qui me manque non pas qu’on me l’ait enlevé, que je l’aurais eu un jour, que j’aurais été entier,  ce trou c’est mon manquece manque c’est l’Autre, l’Autre toujours trouetrou en moiemporte-piècedès que je nais, l’Autre me trouemoi aussi je fais des trous chez l’Autre, sans le vouloir, avec le regard, et je comprends que j’ai dû trouer ou percer quelque chose en voyant de l’eau pleurer par les yeux de l’Autre, je ne savais pas,ça se met à fuir, ça se répand, ça ne s’arrête plus, les larmes du trou l’Autre n’est plus qu’un trou en larmes, un puits pleureur, et c’est moi qui ai fait ce trou.au trou ! condamné au trou ! à se faire trouer la viece qui reste c’est la passoire de l’être, mille fois trouée, cachée au cœur d’une forme en viande qui se fait croire qu’elle est entière et que tout va bien. mais quand je serai tout troué, quand je ne serai plus qu’un trou ambulant, une lacune humaine, une absence debout, quand je n’aurai plus que mes bords, quand je ne serai plus qu’un bord de trou, une margelle à sang chaud, alors l’Autre qui n’aura plus rien à trouer, s’approchera,il se tiendra au bord de mon trou, devenu le sien aussi, à force de tant me trouer, trou des deux donc, avec lui, penché, à prier que l’horizon se découvre enfin au plus profond de cet Autre , qui se demande lui-même s’il existe encore, étant devenu complètement trou...

Le 30 mars 2015 à 09:03

Vienne le temps des âmes incendiées

On dit parfois que la politique consiste dans la distinction entre l’ami et l’ennemi. On dit aussi que l’Autre est la figure de notre question ; qu’il est « notre » question parce qu’il est celui qui nous remet en question ou qui nous pousse à mettre en équation des principes qui, sinon, nous resteraient inaperçus. Mais cette question ne se pose jamais qu’imparfaitement ; cette question ne se pose qu’incomplètement. Dans le carnaval de l’être, l’autre et le même brouillent leurs identités à la première occasion. Ils échangent leur masque dès qu’on a le dos tourné. Au fond, même le plus ignoble des suprématistes racistes sait que l’Eskimo le plus éloigné de lui-même est capable de comprendre sa logique. Et même le plus parachevé des universalistes admet que son voisin de palier n’est pas fichu de saisir ses intentions. Au fond, il n’y a qu’un seul Autre qui soit vraiment Autre, et c’est celui ou celle dont l’existence nous fout en l’air. C’est celui ou celle dont la réalité nous bousille. Il n’y a qu’un seul Autre, c’est celui ou celle qui nous submerge, nous blesse, nous anéantit, nous réduit en miettes. Face à elle ou lui, nous nous retrouvons à parler comme Job dans son fumier : Mais si je vais à l’orient, il n’y est pas ;Si je vais à l’occident, je ne le trouve pas ;Est-il occupé au nord, je ne puis le voir ;Se cache-t-il au midi, je ne puis le découvrir.Ce que son âme désire, il l’exécute.Il accomplira donc ses desseins à mon égard,Et il en concevra bien d’autres encore.Voilà pourquoi sa présence m’épouvante ;Quand j’y pense, j’ai peur de lui.Cet autre, c’est celui qui a la clé de notre mort et qui se tient devant le seuil qui nous sépare de notre vie. Cet autre, c’est tout ce qui nous sépare ; c’est tout ce qui fait de nous un laissé pour compte, un abandonné, un exilé. C’est notre amour, notre assassin, notre double, notre ogre. Cet autre, c’est celui ou celle dont la force nous déconcerte, dont la faiblesse nous épouvante. C’est celui ou celle dont l’étrangeté nous remplit de haine et de désir. Cet autre, même si c’est le dernier des connards ou la pire des idiotes, et surtout si c’est le dernier des connards ou la pire des idiotes, c’est la divinité. C’est le visage de la divinité tourné un instant vers nous, portant le masque de notre persécuteur.Parce qu’il n’y a qu’une seule rencontre véritable de l’autre, c’est de tomber amoureux, et c’est pourtant la chose qui nous sépare le plus. Parce qu’on a goûté à deux la fusion unitive de l’érotique sacré, parce qu’on a vécu un instant la nostalgie de l’âge d’or, tout chez l’autre nous rend possiblement fou : ses absences, ses présences, ses silences, ses signes. Alors on revit, à la vitesse de l’éclair, la chute dans le Temps. On a retrouvé un bref moment l’Eden prénatal et on est violemment retombé dans l’Age de Fer. Viens, étoile absinthe. On a retrouvé les jours qui passent et leur horreur. Déjà la chute de la fusion érotique aux affaires du jour avait entraîné la colère, la haine, les jalousies maladives, les disputes incessantes. Si la passion amoureuse ne se soldait pas dans le double détournement, on chuterait encore et on deviendrait un couple ou quelque chose de ce genre. De guerrier on deviendrait commerçant. On commencerait à s’organiser ensemble, à faire nos comptes et à régler nos factures. Avant la dernière étape, la plus laide : celle des vieux partenaires domestiques d’où tout feu est éteint mais que rien ne peut séparer. Il ne leur manque que le boulet aux pieds pour ressembler aux pénitents auxquels leur résignation nous fait toujours penser.Lorsque notre grand amour nous quitte, c’est le plus beau cadeau qu’il puisse nous faire. Inconsciemment, il n’a pas supporté l’idée de voir le sacré se transformer en profane. Il a préféré la mort à la quotidienneté, la violence à l’ennui. La séparation est alors une blessure si béante que nous avons l’impression d’être troué ; l’impression d’avoir, à la place du cœur, une plaie : cette plaie seule apte à laisser filtrer la lumière. Ce n’est pas lui ou elle qui nous a quitté, c’est la divinité qui s’est retirée d’eux. Ce n’est pas l’amour de notre vie qui est devenu un étranger, c’est l’ange de lumière qui a quitté son corps et a regagné l’un des cieux de son âme.    L’amour n’est pas chose humaine. L’amour est la stratégie des dieux pour nous rappeler que la réalité n’est pas profane et que la vie n’est pas quotidienne. On devrait s’en moquer – que l’amour entre nous et l’autre s’arrête un jour. Ce qui devrait compter, c’est la pureté du sentiment amoureux initial, qu’il faut ensuite réussir à transférer dans nos actions de tous les jours. C’est la pureté de l’instant initial de l’amour qu’il ne faut cesser de fondre dans la matière du Temps – et chaque affaire que nous traitons doit être éclairée par la même ferveur que celle de la fusion érotique. C’est peut-être ça la sainteté : cet état où chaque geste que nous produisons est une lettre d’amour, où chaque rencontre est un transport, et chaque sourire une adresse à la divinité dont on voit la flamme brûler dans l’âme de l’autre. Comme disent les oracles chaldéens : « Espérance au contenu de feu sera ta nourriture. » Vienne le temps des âmes incendiées.

Le 18 mars 2015 à 09:52

Etre autre à l'expo !

A la mémoire des 30.000 exhibés que l'Occident a mis en scène

Si on est toujours l'autre d'un autre, chacun est pris dans un jeu de miroirs sans fin, mais avec le zoo humain, on sait de quel côté l'autre est. Il est dans l'enclos. Il est observé. Alors essayons de prendre cette place, celle de celui qui est regardé. Nous avons du mal aujourd'hui à prendre la place de ceux qui étaient exhibés, tout simplement parce que la violence du regard et celle de l'exhibition est une sorte d'humiliation médiatique, tout en étant un "spectacle". De fait, l’histoire des rapports entre les Hommes s’est souvent construite au travers de la mise en place de jeux de domination. Ceux-ci peuvent prendre des expressions complexes et diverses, mais le savoir sur autrui comme son exhibition sont deux des formes les plus classiques. Depuis toujours "l’Autre" a questionné, interrogé, étonné. C’est pour cela que l’on s’est empressé de le montrer puis de le mettre en scène. Lorsqu’elles sont montrées, les choses étranges ou nouvelles suscitent de l’émotion comme l’admiration, de l’inquiétude ou du dégoût. Cette relation à l’exhibition comporte des degrés divers : l’artiste qui se met en scène pour valoriser ses prouesses ; le corps qui s’exhibe dans une perspective érotique, comme dans le cas de la danse ; le vaincu ou l’exclu qui est montré pour symboliser la domination, la défaite ou un châtiment à venir. Lorsque sa monstration devient l’expression d’une mise à distance de tout un peuple (ou d’une "race" exotique), le reflet d’une identité ou d’une difformité, voir la fusion des deux, alors commence une autre dimension de l’exhibition, celle de la construction d’une altérité, d’une exclusion. Ici, l'autre est montré non pour ce qu'il fait, mais pour sa "race". Sa sauvagerie présumée, et inventée.     Déjà avec Cortez et les Indiens Tupinamba présentés au roi de France en 1550, puis avec les "sauvages" collectionnés par le duc Guillaume V de Bavière vers 1580 aux côtés d’une palette étonnante de nains et d’estropiés, l’arrivée du Tahitien ramené par Bougainville en 1769 ou l’exhibition d’Omai présenté en Grande-Bretagne au roi d’Angleterre George III et à l’Université de Cambridge, on assiste à la mise en place progressive de la catégorisation de l’autre. En France, la Révolution française initie la Société des Observateurs de l’Homme, en 1800, donnant corps à une première forme d’anthropologie qui conduit à l’observation d’un "jeune sauvage de l’Aveyron" et du Chinois Tchong-A-Sam. Dans le même temps, délégations royales, visiteurs princiers, esclave-artistes affranchis, voyageurs-négociants venus des quatre coins du monde se croisent (et se fixent) en Occident, donnant à voir un "exotisme" qui émerge dans les images comme dans les imaginaires. Les délégations du Siam, les ambassadeurs de la Grande Porte ou du Sultan, les "princes nègres" et autres représentants de l’Annam et des Indes, croisent ces "chefs" Amérindiens, ces "fils de…" des côtes de l’Afrique et autres "curiosités orientales" qui rentrent dans le paysage familier des cours royales et impériales.Aux États-Unis, dès le second quart du XIXe siècle, le spectacle de l’Ailleurs, est incarné par les cirques qui poursuivent la tradition européenne de l’exhibition d’animaux dans les foires, mais sans en posséder les finalités scientifiques ou pédagogiques. C’est dans ces spectacles grandioses de la culture américaine, que vont fusionner les ethnic shows et les freaks shows. La référence en la matière — qui a donné au modèle son nom — reste Barnum, avant que ne s’impose le Wild West Show de Buffalo Bill. Nés en Amérique, ces "professionnels de l’étrange" organiseront des tournées à travers le monde. Leur démarche sera d’exhiber les êtres les plus "sauvages" (notamment les Indiens) ou les plus « étranges » (inventant même des figures archétypales), hybrides d’humanité et d’animalité pour fasciner un public encore assez naïf. À New York, le Musée américain de Barnum, en plein cœur de Manhattan, devient le show le plus populaire du pays. Ce qu’il invente alors, c’est la mise en scène de l’étrange dans un espace dédié aux loisirs, en programmant simultanément des conférences "scientifiques", des danses ou des reconstitutions théâtrales. Dans un second temps, Barnum va créer le Grand Congress of Nations, sorte d’aboutissement idéologique de ces premières exhibitions à caractère mercantile. Dans ce cadre, il présente les Aborigènes australiens de Cunningham, de "féroces zoulous" en tournée mondiale, des "Indiens sioux" recrutés dans les réserves, un Nubien "sauvage musulman" et quelques autres spécimens exotiques. Déjà, la frontière entre visiteurs et visités est clairement visible. On sait alors de quel côté du récit on se trouve devant ces images. C’est ensuite que s’élaborent, sur le vieux et sur le nouveau continent, mais pas encore au Japon, les paradigmes d’une mise en norme du monde dont la partie visible devient à la fois un spectacle populaire, une leçon de choses scientifique (à travers l’émergence des sociétés savantes) et une démonstration explicite du bien fondé des hiérarchies coloniales ou des distinctions raciales, au moment même où se fixent les "identités nationales". Alors que l’on sort progressivement — avec les abolitions — du temps de l’esclavage et que l’on entre dans le temps des empires, l’ordre du monde s’organise entre ceux qui vont être exhibés et ceux qui en seront les spectateurs.Lors de l’Exposition universelle de Londres, en 1851 — la première d’une longue série, et deux ans avant la tournée des Zoulous et une décennie après l’ouverture du musée de Barnum —, les pavillons consacrés au Moyen et à l’Extrême-Orient, notamment à l’Inde, surprirent les visiteurs par la qualité des productions artistiques. Par contre, le pavillon de l’Égypte fit sensation avec la Rue du Caire. À Paris, Chicago, San Francisco, Berlin ou Milan, cette Rue du Caire, par son exotisme de carton-pâte, va attirer des millions de visiteurs. En parallèle de ces reconstitutions éphémères et des musées de « choses », vont être imaginées les troupes exotiques, qui sous l’égide d’impresarios d’un nouveau genre, vont investir le monde. La première troupe de ce type (recrutée et pensée comme telle) fut exhibée par l’entreprise Hagenbeck en 1874 à Hambourg, l’année même où Barnum arrive en Europe, constituant pour toute l’Europe de l’Ouest et centrale une date-charnière dans la mutation des exhibitions humaines. Il s’agissait alors d’une famille de six Lapons (les "sauvages" de l’Europe) accompagnée d’une trentaine de rennes. En raison de ses premiers succès, l’Allemand Carl Hagenbeck exporte ses exhibitions dans toute l’Europe occidentale, notamment à Paris à partir de 1877 au Jardin d’acclimatation de Paris, dans un des lieux de plaisirs et de détente où les enfants de France vont aujourd'hui se promener, ici va professionnaliser les exhibitions de groupes humains sous le nom d’expositions anthropozoologiques.L’intérêt "scientifique", l’actualité "coloniale", la volonté « politique » et le monde du spectacle ne suffisaient cependant pas à faire venir le public, comme le soulignent les échecs — en termes de fréquentation et d’équilibre financier — des Bella-Coola en Allemagne, des Kalmouks en France, des Esquimaux en Grande-Bretagne ou des caravanes égyptiennes aux États-Unis, que le public ne trouve pas assez "exotiques", "sensationnels" ou "originaux". Il fallait toujours innover, créer le "spectacle", inventée une "sauvagerie" toujours plus galvanisante en matière d’altérité, promouvoir par l’image, et donner le sentiment aux visiteurs d’un "jamais vu" toujours plus excitant. Après les premières exhibitions de spécimens contraints, les organisateurs comprennent vite que la rémunération et la professionnalisation sont les clés du succès pour des tournées pouvant durer plusieurs années. Quelques soit la frontière entre le vrai et le faux, la présentation des « sauvages » indique également qu’ils sont, du fait même de leur statut, inférieures à l’Européen, donc colonisables. Ce processus est aussi inséparable de la quête d’identité qui affecte les sociétés du "vieux continent" dans le cadre de la construction des États-nations, comme de l’affirmation d’une "spécificité américaine" Outre-Atlantique depuis la fin de la guerre de Sécession ou de la "modernité Meiji" au Japon depuis 1878. L’exhibition sert aussi, dans ce cadre, de mécanique à "fabriquer du national", de l’identité, de la fierté et de l’unité nationale. C’est une sorte de miroir en négatif de l’Européen, une image qui rassure les visiteurs sur leur modernité et leur "normalité".  C'est dans ce mouvement qu'une famille Kali’na de Guyane, originaire d’un village sur les bords du fleuve Sinnamary, a été amenée à Paris en 1882 au Jardin zoologique d’Acclimatation. On a fait venir avec les Kali’na (appelés alors Galibis), deux pirogues pour naviguer sur le petit lac du Jardin parisien, différents objets de la vie quotidienne, de la terre à poterie, du coton pour que les femmes travaillent aux hamacs, de la fibre d’arouman pour la vannerie réalisée par les hommes, des feuilles pour couvrir les semblants de carbets édifiés pour les accueillir, ainsi que des provisions de semoule de manioc et du poisson salé. L'exhibition semble plaire au public et quelques articles montrent l'intérêt des savants, mais aussi celui de la grande presse. Ils venaient de Guyane française et cette histoire traumatique est à peine connue des enfants de France et à peine de quelques uns en Guyane ou aux Antilles. Dix ans plus tard, en 1892, d’autres familles Kali’na et Lokono du Maroni arrivent de nouveau à Paris, pour être exhibées au Jardin d’Acclimatation. C'est à leur place que je me situe ici. Les familles sont parquées, soumises au regard importun des visiteurs, contraintes de se donner en spectacle jour après jour, comme l'explique la presse d'alors : "On a aménagé une grande galerie en bois, séparée en deux par un couloir, et ayant de chaque côté une rangée de lits de camp, sur lesquels sont jetés des matelas. C’est là que les Caraïbes ont organisé un campement des plus curieux à visiter. Dès que la température le permettra, on élèvera sur la plate-forme une cabane en troncs d’arbres sur le modèle de celles de leur pays, et ils s’y tiendront de préférence. Leur séjour à Paris durera deux mois." Arrivés à Paris à la fin de l’hiver, les Amérindiens tombent malades et la décision est prise de ramener tout le monde en Guyane. Celle-ci arrive trop tard, et trois d’entre eux vont mourir sur place, d’autres peut-être pendant le voyage de retour. Le prince Roland Bonaparte a photographié ces familles en 1892, laissant une galerie de portraits exceptionnels. L’existence de ces portraits a longtemps été ignorée des Kali’na qui les ont découverts en 1991. Vingt ans plus tard, en 2011, dans le cadre de l’Année des Outre-mer, l’organisation d’un village sur les cultures ultramarines au Jardin d’Acclimatation a fait ressurgir ce passé douloureux, parce que les organisateurs faisaient spectacle sur ce site sans même faire référence à ces exhibitions et aux morts sans doute encore sous terre en ce lieu. Le scandale éclate. La mémoire est troublée. Beaucoup ne comprennent pas ce qui choque. Quatre ans plus tard, je m'imagine en héritage de ce récit qui traverse les siècle à l'occasion de l'inauguration du bâtiment de la Fondation Vuitton. Des milliers de visiteurs, de toutes les cultures du monde, viendront en ce lieu, rendront hommage aux cultures du monde. Bien peu connaîtront l'histoire de ces exhibés morts en scène. Que restera-t-il de l'histoire des Kali'na, exhibé 125 ans plus tôt sur l'esplanade, dont certains sont enterrés sur le site ? Pas grand chose et en même temps je me mets à la place de l'autre, ici même, et je me dis que les fantômes des zoos humains sont désormais les âmes de ce lieu dédié à l'art. On ne leur a jamais offert un lieu de mémoire, et bien cette fondation est indirectement leur lieu de mémoire à eux que nous n'avons pas su encore leur donner. C'est une ironie de l'histoire, mais la mémoire des lieux dépassent celle des hommes. En me mettant à la place des Kali'na et des 30.000 exhibés que l'Occident a mis en scène, je regarde autrement les un milliard et demi de visiteurs qui vinrent un jour visiter le "sauvage". Des visiteurs, des visités, un lieu de mémoire, une histoire qui désormais s'entrecroisent. A chaque fois que je rentre dans ce temple offert à l'architecture contemporaine, je pense à eux. Je pense à nous. Je pense à moi.

Le 3 mars 2015 à 12:37

D'où vient le doute d'être...

J'ai marché pour "Charlie", j'ai porté la pancarte même, ému à mort qu'on ait buté du talent, de l'esprit, des hommes. J'ai marché et des proches presque à la queue leu leu dans un souffle désespéré m'ont dit – mais vous êtes où ?J'ai compris là que je ne n'étais pas des leurs, ils me disaient "vous" comme si j'appartenais à d'autres, comme si éclaté le dernier rempart apparaissait le vrai visage du "nous" dont je faisais pas partie. Ce "nous" visage de la France dont ils se sentaient naturellement "eux" les légataires universels. C'était des amis, des humanistes, des gens de gauche pas des "bouseux frontistes" non ! tout ce qu'il y a d'éclairé. Et j'ai compté les mille pas arrachés à la boue que j'ai fait pour avancer vers eux, j'ai mesuré combien j'étais devenu une caricature de laïcard, obsédé par le dogme républicain, épris de soif absolue de liberté. Dans chacun de ses pas j'ai combattu les soupçons de "Marianne" à mon endroit, aimé la France dans son tout, ses hauteurs d'esprits et ses cavités les plus sombres. J'ai mis un "y" à mon prénom pour le blanchir, me suis incliné devant le supplice d'un autre barbu par politesse, appris tous les subjonctifs possibles et utilisables, pris l'accent de mes pairs et donné ma langue maternelle aux loups. J'ai blanchi au possible pour qu'il n'y ai plus d'ambiguïtés.Au milieu de la foule, j'ai mesuré le petit centimètre que tous ces "Français" avaient accompli à mon endroit... quasi rien. En prononçant ce "vous" une évidence m'a saisi – Magyd ! tu es trop français, retourne à de plus justes proportions. Il y a trente ans, c'était la marche des beurs, la marche de l'espoir, j'avais vingt ans, j'étais déjà ce Français-là. Car... j'ai été français, un temps, quelques années, les premières. Puis petit à petit je l'ai moins été puis de moins en moins, justement parce qu'on me disait que je l'étais. Mais est-ce qu'on dit à un Français qu'il l'est ? ...non !! parce qu'il l'est justement. Le doute s'est immiscé une première fois.Puis "français" on m'a dit que je l'étais pas, puis que je l'étais trop, puis que j'étais un peu des deux... alors j'ai épousé des identités comme autant de causes... j'ai été basque, occitan, provençal, sénégalais, africain du sud, noir d'Amérique, peau rouge, tibétain et même femme et même homo, bref minoritaire.Je me suis perdu. Finalement je suis devenu palestinien, sans le savoir sans le vouloir, un Palestinien sans histoire, vide de sens, vierge de colère ou de rancunes. Un Palestinien des Pyrénées avec l'accent de Toulouse. C'est plus tard que j'ai été arabe et ce n'est qu'à la fin que j'suis devenu kabyle quand j'ai piétiné les montagnes sèches de la vallée de la Soummam et que j'ai entendu prononcé mon prénom avec l'accent de mère ce diminutif familier propre aux miens..."l'mèdj". Epris d'idéal j'suis devenu Palestinien, un Palestinien de France puisque je ne parle que cette langue là, Palestinien dans une terre de droit, d'asile aussi comme on dit où la paix semble s'être définitivement installée, où l'écrit vaut le sang de mille ans de martyrs et la parole libre. J'suis devenu un Palestinien qui ne dort pas dans des camps qui n'a jamais vu la belle étoile qu'au mois d'août  sur des bords de Garonne sans vagues. Un Palestinien sédentaire qui se sentait presque chez lui.Je dis presque parce qu'il y avait à cette époque un ailleurs, un ailleurs aux parfums de figues et de poivrons verts, un ailleurs de mots et de larmes aux tombes enfouies, disparues. Un bout du monde "arabe".Bref toujours connu un toit soutenu par quatre murs... certes pas de briques rouges mais solides.Toujours dormi dans la tranquillité des familles à qui on ne reproche rien et qui fait tout pour.C'était y'a longtemps... J'avais épousé à l'image de mon père le sens aigu de la docilité, la peur d'être montré du doigt, celle d'être puni d'affirmer du soi. Je me suis glissé dans l'habit du "c'est déjà ça"... content de ne pas avoir ce "plus" qui vous met dans la lumière.En quelque sorte... Content d'être terne presque translucide  pour n'embêter personne.N'embêter personne parce qu'un Arabe ça embête tout le monde. L'Arabe... Docile il est chafouin, rebelle il craint. Dans ma famille pourtant, on nous aimait... tous les camps nous aimaient et nous n'aimions personne. Tous   promettaient des lendemains meilleurs... et personne pour nous dire :– Vous allez en chier ! et de quelque côté que vous soyez !C'est là que le camp des promesses athées rejoignait le camp des vœux pieux, dans la promesse du mieux...– Mon cul ! disait mon père. Il disait "TOZ" (bruit de pet)Et chaque jour trahissait la beauté de son lendemain. L'anonymat à cette époque nous identifiait comme solubles dans la république de tous les droits... mais en même temps fidèle à l'ancêtre berbère.Comme dirait l'ami militant j'suis devenu un pâle... Estinien qui conjugue la fougue l'estomac plein.J'ai grandi ainsi dans le "tout va bien" de parents trop effrayés d'avoir à tenir les rennes d'un traineau trop lourd.Abasourdis de misère ils s'en allaient avec la peur d'eux-mêmes, la peur d'être et la peur de ne pas être.La peur d'être immobiles la peur de devenir.Au quotidien la peur de leur propres prénoms, leurs prénoms ces boulets qui les renvoyaient au temps des poux, de la gale et de la faim trompée à l'oignon et à l'huile féroce. Mes parents s'éteignaient de pas comprendre, de pas savoir si l'ennemi est celui qui parle votre langue et porte votre nom ou l'autre qui vous tend une miche de pain en échange de sa botte sur la joue. La guerre d'Algérie y était sans doute pour quelque chose et mon père bien qu'ayant perdu quatre de ses frères pour la cause, doutait. Il me disait :– Tu veux être français ? et mes quatre frères alors !Les moudjahidines algériens l'effrayaient autant que les soldats de l'armée française. Les uns comme les autres le traquaient lui reprochant  de pas être mort  ou d'être toujours en vie. Pourtant, chaque été il bouclait ses valises la grimace au cœur d'imaginer les mille tracas d'un séjour algérien.Là-bas dans la famille il observait la cupidité des siens, l'avidité à posséder : qui la plus grande salle à manger qui le plus gros camion, les meilleures terres, la maison la plus haute et jusqu'au nombre d'enfants... le plus pauvre de ses frères était corrompu jusqu'à la moelle.Et puis on l'attendait pas... lui ! on visait ses poches pour le plumer, lui faire payer la trahison d'être parti.Lui-même au plus bas de l'échelle n'avait pas compris qu'il existait plus bas que le niveau du sol une fourmillée d'agonisants.Il est resté suspect devant cette misère sans fond.Épié par le plus faible traqué par le plus fort.Jamais là-bas il n'a pu élever le moindre mur de briques. Trop d'obstacles, de routes tordues, de reliefs hostiles comme si la nature disait aussi : – Dégage t'es pas à la hauteur.Et tous ces gens l'appelaient mon frère.Les Arabes ont trouvé un subterfuge pour éluder leur impossible dialogue : ils s'appellent mon frère. Ils vous lient par le sang sans qu'une goutte ne coule et quand c'est pas mon frère ils disent à l'inconnu "cousin", ils disent à la fille "ma sœur !", au bonhomme "mon oncle" et même "ma mère" à la dame d'un certain âge.Plus la formule est belle et plus elle est suspecte. Deux blocs faisaient de nous un tout compact, une pâte   sans goût, une communauté sans âme. Les uns par peur de nous voir nous éparpiller, les autres effrayés qu'on devienne "l'autre".  Ils en étaient là, mon père, ma mère, à se méfier d'abord des proches, à harmoniser la comédie des mœurs.Ils acquiesçaient à tous les avis avec pour unique rigueur les cinq topos de l'islam. Ils s'arrondissaient, formaient des courbes, de subtiles rondeurs pour ne pas trahir le cap ultime de leur gesticulations : "ne pas en être". Un mot de trop et la barque tanguait à qui mieux mieux.Ils n'avaient pas d'avis. Plutôt ils se forçaient de pas en avoir... une vie sans avis.Rien ne les avait convaincu dans la vie que d'être vivants sans qu'on s'aperçoive qu'ils le furent. Tous les camps les avaient aplatis, déchiquetés, volés sans qu'ils y gagnent rien. Toutes les promesses accouchaient de coups sur la figure, de guet apens et toutes les douleurs s'enroulaient autour d'eux comme une attaque d'apaches autour du convoi. Ils entendaient le mot "frère" et aussitôt les poignards s'enfonçaient entre les omoplates.– C'est quoi ce peuple !, marmonnait-il.Plus les mots étaient beaux et plus ils se teintaient de la couleur du sang.Ils avaient au moins compris cela, instinctivement. Peut-être parce que blessés trop tôt, blessés avant tout. Avant de voir, de dire ou d'être. Ils en étaient là à vivre dans les minimas humains. Pas loin de l'animal ou pas loin de rien. Ils en étaient là à préférer le moins ennemi des ennemis... c'était déjà ça. Mais voilà d'être à la verticale suffit à vous classer dans la race des hommes et dans l'infime et dans l'intime une flamme résiste à l'appel des basses cours et tout devient possible et mon père a dit à ma mère... – Des enfants ! voilà ! il nous faut quelque chose de pur et renaîtra l'espoir. Ils ont ainsi vogué dans la peur de perdre ce qu'ils étaient et l'envie de devenir ce qu'ils ne seraient plus.L'idéal donc fut d'être palestinien ...ni trop arabe par l'Algérie, ni trop kabyle par la famille ni trop français par la sainte école laïque qui pourtant fit de nous des êtres éclairés... je veux dire des mécréants et on s'est perdus. Il leur fallait une distance, une familiarité lointaine, une cause qui fasse l'unanimité, un idéal sans équivoque, un peuple mythique martyr absolu, une identité imparable. Oui être arabe dans le versant palestinien leur apparaissait jouable, tout y était à construire. Ils tenaient le fil. Ils voulaient pas être multiples, citoyens du monde non !, ils manquaient d'épaules. Palestinien c'est proche et au delà de tout. Et puis...Des ruines seules peut se dresser un drap immaculé.Quelque chose de pur et renaîtra l'espoir.Alors, longtemps mon père s'est glorifié d'engendrer l'élite qui libèrerait le peuple élu du monde arabe, fut-ce au prix de nos vies et lorsque ma mère un beau jour accoucha de  jumeaux il s'écria : – Et de deux pour l'armée des lumières !Ce jour-là même l'amicale des Algériens en Europe vint féliciter ma mère. Ouaaaah !! Là j'ai compris !C'est précisément ce jour là que je suis devenu Palestinien, malgré moi, quand j'ai compris que mon père n'était pas ce nuage sans consistance, cet amateur des ombres, cet anonyme aux goûts futiles, mais un aspirant à la quête de la dimension humaine. Il cherchait ça... la dimension humaine des choses... il cherchait l'homme nouveau sans le savoir.On sait ce qu'il est  advenu de ce pauvre peuple. Les peuples frères ! – Mon cul, a dit mon père !Il disait "TOZ". Longtemps après tout cela il s'est tu, sa détresse s'est tue la mienne avec.                  Nous, ses enfants, sommes devenus les militants frivoles d'une flopée d'idéaux mort-nés qui nous ont conduits de l'Amérique latine en Afrique du sud... des plaines racistes du Texas.... aux montagnes du Tibet et de l'Irlande au Moyen-Orient  et de plus en plus loin à cause du quotidien, ce malheur endémique. Touristes sincères de la cause des frères, on s'est éteints à notre tour.Rien ne nous est apparu fluide.Et quand à la Palestine jamais l'idée nous a semblé si "caduque".Nous attendions du monde arabe qu'il redresse cette moitié de nous trop longtemps affaissée mais pas la moindre lueur de modernité.Rien à l'horizon... et bien qu'à l'agonie il s'échine à penser qu'il est un grand peuple uniforme et compact. Il oublie qu'il est comme toutes les civilisations : épars, fragmenté, multiple et chaque portion se charge d'éradiquer l'autre au nom de la sacro sainte idée de dieu .Les peuples arabes accomplissent ce miracle qui fait que les minorités dominent. Ils font les femmes fantômes et les jeunes aigris. Hier l'Algérie, la Tunisie, l'Egypte aujourd'hui la Syrie assassine ses gosses comme ce roi d'un autre temps qui fit égorger nombre de nouveaux nés pour s'assurer une destinée éternelle. L'éternité, l'éternité encore ce rêve maudit...En attendant aujourd'hui pour croire en moi, pour me trouver et léguer à mes enfants la dimension humaine des choses... je suis en ce moment... encore un peu français.

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