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Publié le 15/03/2015

Laurent Bouvet : "Nous sommes tous traversés par des identités multiples"


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Qui décide qui je suis ?

Pour Laurent Bouvet, la tendance culturaliste que l'on observe aux deux extrémités du spectre politique renforce les conflits et les malaises identitaires en enfermant les individus dans des appartenances spécifiques. Réduire un individu à une seule de ses appartenances et nier la multiplicité de ses identités, c'est justement le propre du communautarisme. Au mépris de l'émancipation et de la convergence des luttes sociales.

Le Rond-Point est un rond-point où beaucoup de gens se croisent, se rencontrent, se mélangent, forment des molécules, de nouveaux matériaux, des tissus à motifs inédits. En voilà quelques uns, attrapés par le bras par la rédaction de ventscontraires.net, ils viennent faire un tour avec nous. 

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Laurent Bouvet

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Le 20 mars 2015 à 09:15

Moi bis

On a choisi un certain Rubin ou Robin pour me remplacer sur toutes les photos. C’est ce que je demandais depuis des années. On aura finalement compris le gain à présenter le portrait de quelqu’un de plus jeune et d’une beauté plus accessible pour donner à la presse. Un peu figé à mon goût, mon double figure toujours de trois-quarts face, l’œil fixant l’objectif avec une inquiétude, qui est la mienne, me fait-on remarquer. Dans les interviews, il garde la même pose, comme s’il avait peur de perdre la ressemblance et c’est dommage. Il me fait tellement penser à moi que je ne me regarde plus dans le miroir, mais vérifie plutôt sur lui à qui je ressemble. Toujours en quête de la bonne coupe de cheveux, du bon geste, du bon ton, de la phrase juste, d’une position stable pour sa main, je vois là également un grand avantage à pouvoir copier manières et reparties. Je ne me ronge plus l’ongle ni ne me mange la lèvre ni ne transpire à chercher pourquoi j’ai écrit ça ou ça, et pourquoi ce titre, et pourquoi ce personnage. C’est mon avatar qui monte au créneau. Cette grande tension souvent qui naît lorsque je commence à m’exprimer et qui fige les gens, il ne l’a pas du tout. Très sérieux avec ses sentiments, il se jette dans le propos et qu’importe son interlocuteur, il démarre au moindre mot, enfourche les phrases et s’emballe. Je trouve le procédé un peu spectaculaire, mais c’est peut-être ainsi qu’on vend. Au reste, moi seul y décèle un procédé, car les journalistes et le public y saisissent plutôt la profondeur, l’exigence, l’urgence, l’obsession d’un homme engagé totalement dans son travail : une telle ferveur, un tel vécu. Ce qui est effrayant c’est qu’on a choisi également de m’appeler autrement pour les besoins de la cause (vendre plus, renouveler mon image, dépoussiérer mon écriture, varier la réception) et on me nomme Alistair Sullivan (révérence voilée à Boris Vian ?). On ne se demandait pas si je pouvais arrêter d’écrire ; il semblait que, puisque je n’arrêtais pas d’écrire en dépit des fiascos, il fallait mettre en place un système de lente déviation. Parfois, généralisait-on, l’écrivain juge bon de modifier son accueil en adoptant un pseudonyme pour promouvoir un nouveau style, déjouer l’attente. On aura voulu avec moi conserver un acquis tout en activant une dynamique inutilisée : capitaliser. J’ai toujours pensé qu’on acceptait de me publier pour se débarrasser de moi sans trop comprendre même ce qui m’amenait à une telle pensée : certes, j’ai insisté ; j’ai connu de nombreux refus ; cependant l’éditeur qui publie mes livres depuis plusieurs années aurait très bien pu cesser de le faire, arguer des méventes car je suis un gouffre, certes, un petit gouffre, mais un gouffre ; une publication occasionne des frais. Pourquoi continuer ? Peut-être poursuit-il avec moi une action commencée ? ou bien veut-il m’empêcher de partir (je n’ai jamais songé à quitter mon éditeur) ? Alors voilà : peut-être continue-t-on de me publier pour étouffer ce que j’écris, m’étouffer jusqu’à la paralysie. C’est une question d’années. On attend un choc émotionnel, un sursaut d’orgueil. Tant de livres passés à la trappe ! On continue donc d’éditer mes livres pour se débarrasser de moi. En tant qu’écrivain confirmé (c’est ainsi qu’on cerne mon statut), je n’offrais plus aucun angle d’attaque ou de préhension : j’étais un savon. On aura sans doute radicalisé la métaphore du produit en ajustant les techniques de marketing à la demande : du neuf, on veut du neuf. Moi comme produit, c’est faire du neuf avec de l’ancien. Nouvelle image, nouveau nom. Il fallait s’y attendre, mon écriture, elle aussi, a changé. Je ne saurais trop dire en quoi, ni comment, mais on me fait remarquer que je vais plus directement au sujet, que je ne me perds plus en digressions, que les textes sont plus ramassés, que les éléments biographiques sont plus nombreux. Ce dernier point m’épate. Mon directeur littéraire qui me porte depuis le début, c’est-à-dire depuis des années, me confirme ces bouleversements et en est très satisfait. Les chiffres sont là. Les ventes ont décollé. C’était à ce prix, sans doute, qu’il me fallait continuer. Ce que l’auteur craint le plus — être un autre, vendre son âme au diable —, je dois m’en féliciter, car c’est tout bénéfice. Je ne sais plus trop qui écrit à présent et on compare mes livres autant à ceux d’Eric Chevillard qu’à ceux d’Alexandre Jardin. Brusquement, je m’en rends compte, par sollicitude, gentillesse, hommage caché, on a, avec ce nom d’Alistair Sullivan, conservé mes initiales. Il est évident que, grâce à cette renaissance, j’en ai appris beaucoup à mon sujet. Et ce n’est pas terminé.

Le 6 mars 2015 à 14:52

Oh l'autre, il respecte tout le monde

C’est vrai, je respecte tout le monde. Je respecte les Amish parce qu’après tout, je suis d’accord avec eux, ça a été trop vite, on a perdu des choses du passé, ce qui explique la montée du FN, si la France était Amish, y’aurait pas Marine le Pen. Je respecte le fait que le prophète soit hétérosexuel, même si j’ai des amis musulmans qui couchent avec des garçons. Je respecte le fait que François Hollande n’aime pas la Culture, ça permet de rêver à Juppé en Malraux. Je respecte monsieur Poutine et monsieur Assad qui se respectent mutuellement. Je respecte mon marchand de journaux qui refuse de vendre une pile de téléphone à un Arabe parce qu’il ne parle qu’anglais (même si je traduis). Je respecte l’extrémiste qui a tué Rabin, il faut se mettre à sa place, la paix ça lui aurait gâché le boulot. Je respecte Marine Le Pen qui ne dit pas que des conneries, sauf en économie, en culture, en immigration, en religion, en politique, en botanique elle est pas mal. En échange, je veux juste que ces gens me respectent, parce que, comme matière, j’ai choisi de faire droits de l’homme et siècle des lumières. Pour moi, une des plus belles dates, c’est le 9 décembre 1905. L’autre, on le respecte, à condition qu’il nous fasse pas chier. C’est vrai, quoi, le respect, ça devrait être une activité à plein temps. Moi, le respect, j’en crêve quand l’autre me marche dessus. Mais je continue. J’ai pas trop le choix. Ma femme me dit que je suis un démocrate. Et moi, je respecte beaucoup l’opinion de ma femme parce que je l’aime et j’irais jamais dire du mal de quelqu’un que je respecte et qui pourrait me buter. Ce serait un manque de respect envers notre amour. Non ?

Le 11 mars 2015 à 09:22
Le 30 mars 2015 à 13:39

Rodrigo García : "Nous ne savons pas aimer"

Rencontre avec l'écrivain, metteur en scène et directeur de théâtre Rodrigo García au resto du Rond-Point. 2e épisode : l'autre. "Pour moi, l'idée de l'autre est très simple : je ne peux pas croire qu'en cet instant même il existe dans le monde des millions de gens qui vivent leur propre vie, je ne peux pas le croire et moi je ne fais en aucune manière partie de leur vie, pourtant j'aimerais les connaître, j'aimerais qu'ils me connaissent, les Chinois, les Boliviens, les Vietnamiens, les Allemands... Ça me semble miraculeux, incroyable que tous ces gens vivent leur propre vie et que je n'aie aucune relation avec leurs vies. C'est quasiment une chose religieuse, je le vois comme si nous étions tous des éléments d'un même être et il y a un démembrement douloureux qui fait que nous ne sommes pas proches, que nous ne connaissons pas. C'est absurde, ridicule mais il y a un mal-être en moi généré par ça, une grande curiosité, un grand désir de voir ce qui arrive aux autres, mais aussi  peut-être une chose sexuelle, je pense que ça me plairait de baiser avec tous ces gens ! Ce qui me surprend c'est que les autres, c'est finalement comme  du spiritisme… Tu vis seul et tu meurs seul, toutes les relations que tu peux avoir dans ta vie – amitié, famille, enfants – je les considère comme des ombres, pas comme des choses réelles. Les seules choses réelles sont les choses physiologiques, la mort bien sûr. Le reste ce sont des inventions pour nous distraire de l'idée principale : nous vivons et que nous mourons seuls. Alors j'ai envie d'être au contact de tous les gens, mais dans le même temps, je sais que c'est impossible, je sais que c'est impossible même que nous soyons ensemble, tous les trois, là, à discuter. Il y a beaucoup de mondes, j'imagine, la réalité que nous avons ici, dans un théâtre à Paris, notre travail, notre manière de vivre ne ressemblent en rien à la vie que peuvent avoir les gens en Bolivie, en Alaska. C'est une question de mondes intérieurs. Je vis dans cette société capitaliste, occidentale, nous connaissons les règles du jeu plus ou moins, mais je pense que ce n'est pas vraiment ça le problème. Je remarque un autre modèle social, économique que je connais de près : c'est la pauvreté, ces gens qui vivent sans argent au Brésil ou en Argentine. C'est quelque chose que je connais bien parce que j'ai vécu là-bas et il y a quelque chose qui continue de me déranger, c'est une forme de moralité, de règles morales qui sont les pires selon moi. Ça n'a pas tant que ça de rapport avec le pouvoir d'achat ou la société de consommation, mais avec une morale horrible, castratrice, une morale catholique, je pense que c'est un problème finalement religieux, surtout en Amérique latine. Ça me préoccupe presque plus, l’égoïsme qui ne connaît finalement pas beaucoup de différences – que ce soit l'égoïsme d'une personne avec beaucoup d'argent, d'un banquier ou celui d'une personne qui n'a rien. Ce qui retient mon attention, c'est la difficulté d'aimer, le fait que nous ne sachions pas aimer. Je pense que c'est plus profond que ces problèmes économiques qui sont évidents. Je dénonce dans mes spectacles cette manière de vivre pour travailler, de consommer, etc., mais je pense que c'est en fait secondaire. Il y a surtout un problème dans la difficulté de trouver une forme de sérénité et d'être plus ouvert à ce qui arrive aux autres. Mais certainement, ce doit être humain de ne pas en avoir la possibilité." Traduit de l'espagnol par Vincent Lecoq

Le 5 septembre 2011 à 09:33

"René l'énervé", facétie musicale et opéra tumultueux

Entretien avec Jean-Michel Ribes #2

"Depuis 2007, j'éprouve un malaise qui ne diminue pas" dit Jean-Michel Ribes en parlant de notre gouvernement. Pour en finir avec cette nausée, il a décidé de la transformer en farce joyeuse : un opéra bouffe mis en musique par Reinhardt Wagner, qui débute le 7 septembre prochain au Théâtre du Rond-Point. Un éclat de rire de résistance "face à l'affaissement du langage, au dénigrement de l'esprit, à cette agitation immobile dont la médiocrité nous étouffe". René l’énervé est une pièce politique ? Quelle pièce ne l’est pas ! C’est une banalité de dire qu’il n’y a pas d’art sans subversion, ni de théâtre sans désir de chambardement. René, dans ce sens, est bien une pièce politique. C’est la réponse du berger à la bergère ! Puisque les politiques font du spectacle, il est bien normal que les hommes de spectacle fassent de la politique… Reconnaissez que depuis quelque temps, ils n’y vont pas de main morte ! Ils méritaient bien René l’énervé ! C’est un minimum !   Le poétique peut-être une voie de rédemption pour la politique ? René l’énervé n’est en rien une oeuvre documentaire, ni une tentative de reproduction exacte de notre actualité, c’est une bouffonnerie coloriée librement avec bonne et mauvaise foi, un conte sur le pouvoir et les clowneries de l’homme qui devient providentiel. Une sorte de ras-le-bol en chansons… Fable en rien manichéenne, puisqu’on y découvrira le double de René : deuxième lui-même, adversaire obstiné et résolu du premier.   Propos recueillis par Pierre Notte

Le 18 mars 2015 à 09:52

Etre autre à l'expo !

A la mémoire des 30.000 exhibés que l'Occident a mis en scène

Si on est toujours l'autre d'un autre, chacun est pris dans un jeu de miroirs sans fin, mais avec le zoo humain, on sait de quel côté l'autre est. Il est dans l'enclos. Il est observé. Alors essayons de prendre cette place, celle de celui qui est regardé. Nous avons du mal aujourd'hui à prendre la place de ceux qui étaient exhibés, tout simplement parce que la violence du regard et celle de l'exhibition est une sorte d'humiliation médiatique, tout en étant un "spectacle". De fait, l’histoire des rapports entre les Hommes s’est souvent construite au travers de la mise en place de jeux de domination. Ceux-ci peuvent prendre des expressions complexes et diverses, mais le savoir sur autrui comme son exhibition sont deux des formes les plus classiques. Depuis toujours "l’Autre" a questionné, interrogé, étonné. C’est pour cela que l’on s’est empressé de le montrer puis de le mettre en scène. Lorsqu’elles sont montrées, les choses étranges ou nouvelles suscitent de l’émotion comme l’admiration, de l’inquiétude ou du dégoût. Cette relation à l’exhibition comporte des degrés divers : l’artiste qui se met en scène pour valoriser ses prouesses ; le corps qui s’exhibe dans une perspective érotique, comme dans le cas de la danse ; le vaincu ou l’exclu qui est montré pour symboliser la domination, la défaite ou un châtiment à venir. Lorsque sa monstration devient l’expression d’une mise à distance de tout un peuple (ou d’une "race" exotique), le reflet d’une identité ou d’une difformité, voir la fusion des deux, alors commence une autre dimension de l’exhibition, celle de la construction d’une altérité, d’une exclusion. Ici, l'autre est montré non pour ce qu'il fait, mais pour sa "race". Sa sauvagerie présumée, et inventée.     Déjà avec Cortez et les Indiens Tupinamba présentés au roi de France en 1550, puis avec les "sauvages" collectionnés par le duc Guillaume V de Bavière vers 1580 aux côtés d’une palette étonnante de nains et d’estropiés, l’arrivée du Tahitien ramené par Bougainville en 1769 ou l’exhibition d’Omai présenté en Grande-Bretagne au roi d’Angleterre George III et à l’Université de Cambridge, on assiste à la mise en place progressive de la catégorisation de l’autre. En France, la Révolution française initie la Société des Observateurs de l’Homme, en 1800, donnant corps à une première forme d’anthropologie qui conduit à l’observation d’un "jeune sauvage de l’Aveyron" et du Chinois Tchong-A-Sam. Dans le même temps, délégations royales, visiteurs princiers, esclave-artistes affranchis, voyageurs-négociants venus des quatre coins du monde se croisent (et se fixent) en Occident, donnant à voir un "exotisme" qui émerge dans les images comme dans les imaginaires. Les délégations du Siam, les ambassadeurs de la Grande Porte ou du Sultan, les "princes nègres" et autres représentants de l’Annam et des Indes, croisent ces "chefs" Amérindiens, ces "fils de…" des côtes de l’Afrique et autres "curiosités orientales" qui rentrent dans le paysage familier des cours royales et impériales.Aux États-Unis, dès le second quart du XIXe siècle, le spectacle de l’Ailleurs, est incarné par les cirques qui poursuivent la tradition européenne de l’exhibition d’animaux dans les foires, mais sans en posséder les finalités scientifiques ou pédagogiques. C’est dans ces spectacles grandioses de la culture américaine, que vont fusionner les ethnic shows et les freaks shows. La référence en la matière — qui a donné au modèle son nom — reste Barnum, avant que ne s’impose le Wild West Show de Buffalo Bill. Nés en Amérique, ces "professionnels de l’étrange" organiseront des tournées à travers le monde. Leur démarche sera d’exhiber les êtres les plus "sauvages" (notamment les Indiens) ou les plus « étranges » (inventant même des figures archétypales), hybrides d’humanité et d’animalité pour fasciner un public encore assez naïf. À New York, le Musée américain de Barnum, en plein cœur de Manhattan, devient le show le plus populaire du pays. Ce qu’il invente alors, c’est la mise en scène de l’étrange dans un espace dédié aux loisirs, en programmant simultanément des conférences "scientifiques", des danses ou des reconstitutions théâtrales. Dans un second temps, Barnum va créer le Grand Congress of Nations, sorte d’aboutissement idéologique de ces premières exhibitions à caractère mercantile. Dans ce cadre, il présente les Aborigènes australiens de Cunningham, de "féroces zoulous" en tournée mondiale, des "Indiens sioux" recrutés dans les réserves, un Nubien "sauvage musulman" et quelques autres spécimens exotiques. Déjà, la frontière entre visiteurs et visités est clairement visible. On sait alors de quel côté du récit on se trouve devant ces images. C’est ensuite que s’élaborent, sur le vieux et sur le nouveau continent, mais pas encore au Japon, les paradigmes d’une mise en norme du monde dont la partie visible devient à la fois un spectacle populaire, une leçon de choses scientifique (à travers l’émergence des sociétés savantes) et une démonstration explicite du bien fondé des hiérarchies coloniales ou des distinctions raciales, au moment même où se fixent les "identités nationales". Alors que l’on sort progressivement — avec les abolitions — du temps de l’esclavage et que l’on entre dans le temps des empires, l’ordre du monde s’organise entre ceux qui vont être exhibés et ceux qui en seront les spectateurs.Lors de l’Exposition universelle de Londres, en 1851 — la première d’une longue série, et deux ans avant la tournée des Zoulous et une décennie après l’ouverture du musée de Barnum —, les pavillons consacrés au Moyen et à l’Extrême-Orient, notamment à l’Inde, surprirent les visiteurs par la qualité des productions artistiques. Par contre, le pavillon de l’Égypte fit sensation avec la Rue du Caire. À Paris, Chicago, San Francisco, Berlin ou Milan, cette Rue du Caire, par son exotisme de carton-pâte, va attirer des millions de visiteurs. En parallèle de ces reconstitutions éphémères et des musées de « choses », vont être imaginées les troupes exotiques, qui sous l’égide d’impresarios d’un nouveau genre, vont investir le monde. La première troupe de ce type (recrutée et pensée comme telle) fut exhibée par l’entreprise Hagenbeck en 1874 à Hambourg, l’année même où Barnum arrive en Europe, constituant pour toute l’Europe de l’Ouest et centrale une date-charnière dans la mutation des exhibitions humaines. Il s’agissait alors d’une famille de six Lapons (les "sauvages" de l’Europe) accompagnée d’une trentaine de rennes. En raison de ses premiers succès, l’Allemand Carl Hagenbeck exporte ses exhibitions dans toute l’Europe occidentale, notamment à Paris à partir de 1877 au Jardin d’acclimatation de Paris, dans un des lieux de plaisirs et de détente où les enfants de France vont aujourd'hui se promener, ici va professionnaliser les exhibitions de groupes humains sous le nom d’expositions anthropozoologiques.L’intérêt "scientifique", l’actualité "coloniale", la volonté « politique » et le monde du spectacle ne suffisaient cependant pas à faire venir le public, comme le soulignent les échecs — en termes de fréquentation et d’équilibre financier — des Bella-Coola en Allemagne, des Kalmouks en France, des Esquimaux en Grande-Bretagne ou des caravanes égyptiennes aux États-Unis, que le public ne trouve pas assez "exotiques", "sensationnels" ou "originaux". Il fallait toujours innover, créer le "spectacle", inventée une "sauvagerie" toujours plus galvanisante en matière d’altérité, promouvoir par l’image, et donner le sentiment aux visiteurs d’un "jamais vu" toujours plus excitant. Après les premières exhibitions de spécimens contraints, les organisateurs comprennent vite que la rémunération et la professionnalisation sont les clés du succès pour des tournées pouvant durer plusieurs années. Quelques soit la frontière entre le vrai et le faux, la présentation des « sauvages » indique également qu’ils sont, du fait même de leur statut, inférieures à l’Européen, donc colonisables. Ce processus est aussi inséparable de la quête d’identité qui affecte les sociétés du "vieux continent" dans le cadre de la construction des États-nations, comme de l’affirmation d’une "spécificité américaine" Outre-Atlantique depuis la fin de la guerre de Sécession ou de la "modernité Meiji" au Japon depuis 1878. L’exhibition sert aussi, dans ce cadre, de mécanique à "fabriquer du national", de l’identité, de la fierté et de l’unité nationale. C’est une sorte de miroir en négatif de l’Européen, une image qui rassure les visiteurs sur leur modernité et leur "normalité".  C'est dans ce mouvement qu'une famille Kali’na de Guyane, originaire d’un village sur les bords du fleuve Sinnamary, a été amenée à Paris en 1882 au Jardin zoologique d’Acclimatation. On a fait venir avec les Kali’na (appelés alors Galibis), deux pirogues pour naviguer sur le petit lac du Jardin parisien, différents objets de la vie quotidienne, de la terre à poterie, du coton pour que les femmes travaillent aux hamacs, de la fibre d’arouman pour la vannerie réalisée par les hommes, des feuilles pour couvrir les semblants de carbets édifiés pour les accueillir, ainsi que des provisions de semoule de manioc et du poisson salé. L'exhibition semble plaire au public et quelques articles montrent l'intérêt des savants, mais aussi celui de la grande presse. Ils venaient de Guyane française et cette histoire traumatique est à peine connue des enfants de France et à peine de quelques uns en Guyane ou aux Antilles. Dix ans plus tard, en 1892, d’autres familles Kali’na et Lokono du Maroni arrivent de nouveau à Paris, pour être exhibées au Jardin d’Acclimatation. C'est à leur place que je me situe ici. Les familles sont parquées, soumises au regard importun des visiteurs, contraintes de se donner en spectacle jour après jour, comme l'explique la presse d'alors : "On a aménagé une grande galerie en bois, séparée en deux par un couloir, et ayant de chaque côté une rangée de lits de camp, sur lesquels sont jetés des matelas. C’est là que les Caraïbes ont organisé un campement des plus curieux à visiter. Dès que la température le permettra, on élèvera sur la plate-forme une cabane en troncs d’arbres sur le modèle de celles de leur pays, et ils s’y tiendront de préférence. Leur séjour à Paris durera deux mois." Arrivés à Paris à la fin de l’hiver, les Amérindiens tombent malades et la décision est prise de ramener tout le monde en Guyane. Celle-ci arrive trop tard, et trois d’entre eux vont mourir sur place, d’autres peut-être pendant le voyage de retour. Le prince Roland Bonaparte a photographié ces familles en 1892, laissant une galerie de portraits exceptionnels. L’existence de ces portraits a longtemps été ignorée des Kali’na qui les ont découverts en 1991. Vingt ans plus tard, en 2011, dans le cadre de l’Année des Outre-mer, l’organisation d’un village sur les cultures ultramarines au Jardin d’Acclimatation a fait ressurgir ce passé douloureux, parce que les organisateurs faisaient spectacle sur ce site sans même faire référence à ces exhibitions et aux morts sans doute encore sous terre en ce lieu. Le scandale éclate. La mémoire est troublée. Beaucoup ne comprennent pas ce qui choque. Quatre ans plus tard, je m'imagine en héritage de ce récit qui traverse les siècle à l'occasion de l'inauguration du bâtiment de la Fondation Vuitton. Des milliers de visiteurs, de toutes les cultures du monde, viendront en ce lieu, rendront hommage aux cultures du monde. Bien peu connaîtront l'histoire de ces exhibés morts en scène. Que restera-t-il de l'histoire des Kali'na, exhibé 125 ans plus tôt sur l'esplanade, dont certains sont enterrés sur le site ? Pas grand chose et en même temps je me mets à la place de l'autre, ici même, et je me dis que les fantômes des zoos humains sont désormais les âmes de ce lieu dédié à l'art. On ne leur a jamais offert un lieu de mémoire, et bien cette fondation est indirectement leur lieu de mémoire à eux que nous n'avons pas su encore leur donner. C'est une ironie de l'histoire, mais la mémoire des lieux dépassent celle des hommes. En me mettant à la place des Kali'na et des 30.000 exhibés que l'Occident a mis en scène, je regarde autrement les un milliard et demi de visiteurs qui vinrent un jour visiter le "sauvage". Des visiteurs, des visités, un lieu de mémoire, une histoire qui désormais s'entrecroisent. A chaque fois que je rentre dans ce temple offert à l'architecture contemporaine, je pense à eux. Je pense à nous. Je pense à moi.

Le 30 août 2011 à 10:00

"René l'énervé", facétie musicale et opéra tumultueux

Entretien avec Jean-Michel Ribes #1

"Depuis 2007, j'éprouve un malaise qui ne diminue pas" dit Jean-Michel Ribes en parlant de notre gouvernement. Pour en finir avec cette nausée, il a décidé de la transformer en farce joyeuse : un opéra bouffe mis en musique par Reinhardt Wagner, qui débute le 7 septembre prochain au Théâtre du Rond-Point. Un éclat de rire de résistance "face à l'affaissement du langage, au dénigrement de l'esprit, à cette agitation immobile dont la médiocrité nous étouffe". Quand vous tourniez Palace ou Merci Bernard, le mot d’ordre était : « Tout, sauf l’actualité ! ». Et jusqu’ici, on vous trouvait plutôt du côté de l’absurde, rarement vers la satire… C’est vrai que jusqu’ici, ma manière de me moquer du monde ou des étouffements de la société passait par l’absurde ou le non-sens. A l’ombre des dadaïstes, je m’efforçais de dynamiter l’esprit de sérieux à sa racine. René l’énervé s’approche beaucoup plus d’une réalité visible. Cela vient du fait que depuis plusieurs années, je ressens un malaise face à la gouvernance de notre pays et de la politique en général. Avant que cela ne se termine en aigreur, j’ai préféré tenter de le transformer en farce joyeuse. Un rire de résistance en chansons. De plus, j’ai une passion pour l’opéra bouffe où l’entrain et la légèreté emportent tout.   À la lecture du titre, René l’énervé, c’est au chef de l’État que l’on pense. Est-ce qu’on se trompe ? On doit plutôt penser à l’univers politique dans son ensemble, qui a été coloré par Nicolas Sarkozy. Car la force du Président de la République est d’avoir non seulement bouleversé la façon de faire de la politique, mais d’avoir transformé aussi son opposition, et toute la classe politique ! Le Sarkozysme, ce n’est pas uniquement Nicolas Sarkozy. C’est une sorte de contagion de lui-même qui envahit l’ensemble des politiques. Une mise en coma agité de la société ! C’est la raison pour laquelle cet opéra bouffe met en scène aussi bien un conseiller nommé Hurtzfuller qui aime les Arabes quand ils ressemblent aux habitants du Cantal, un ministre des hautes frontières, un autre de la prise de sang, mais aussi les opposantes Ginette et Gaufrette, des philosophes nouveaux, as du cerveau s’il en est ! Des écolos bio bio et encore bio, et bien sûr le parti montant des « Cons de la Nation »… C’est une galopade rigolote qui traverse le barnum politique en perpétuelle parade.   Propos recueillis par Pierre Notte

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