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Publié le 19/03/2015

La Rumeur : "La division est un outil de renforcement de la domination des élites"


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Hip hop : concert exceptionnel du groupe La Rumeur le lundi 30 mars au Rond-Point. Avec cette fièvre du bitume que renferme chacune de leurs rimes, les mythiques rappeurs Ekoué et Hamé investissent l’enceinte d’un théâtre. Occasion de revisiter un répertoire de 20 ans, sorte d’immersion dans un laboratoire où l’on manipule les sons, triture les rimes, expérimente de nouveaux phrasés.

Les gens censés parler de notre vie ne la connaissent pas
Qui a intérêt aujourd'hui à spectaculariser l'Islam à longueur de journaux télévisés ? A diviser la population en dessinant de nouveaux axes du Mal et du Bien ? Subsiste-t-il des espaces pour penser la complexité du monde entre les deux pôles que représentent  l'explosion du FN et la flambée du djihadisme ? Et si tout n'était qu'une opération consciente des élites pour conserver le pouvoir et conforter leur position en agitant des chiffons rouges médiatiques pour éloigner les populations des questions sociales et de leurs intérêts communs ? Autant de questions que posent Hamé et Ekoué de La Rumeur dans cette 2e partie de l'interview qu'ils ont accordée à ventscontraires.net ?

 

Le Rond-Point est un rond-point où beaucoup de gens se croisent, se rencontrent, se mélangent, forment des molécules, de nouveaux matériaux, des tissus à motifs inédits. En voilà quelques uns, attrapés par le bras par la rédaction de ventscontraires.net, ils viennent faire un tour avec nous. 

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Le 17 mars 2015 à 09:47

Chacun se vit comme un être unique installé sur sa petite île prestigieuse

Jean-Jacques Carton-Mercier, polytechnicien arrogant et sûr de lui, directeur Recherche & Développement d’une entreprise industrielle, a été mis à pied pour faute grave, suite à un funeste concours de circonstances. Depuis, il vit reclus dans son appartement du XVe arrondissement. Un jour, il fait la connaissance de son voisin de palier, le docteur Desnos, avec lequel il parlera toute une nuit, jusqu’au petit matin. – Ce type vous insultait ? – Il égrennait des commentaires méprisants, lente litanie d’insultes calmes, d’insultes contemplatives. Vous m’avez bien compris docteur Desnos. Insultes contemplatives. Il me contemplait. Il dénigrait toute ma personne sur le même ton qu’on célèbre un chef-d’œuvre. – C’est assez inhabituel comme mode de communication. – Je vous l’accorde. Il faudrait voir dans un livre de prosodie si ce ton qu’il employait a jamais été catalogué. Il faudrait savoir comment ça s’appelle cette manière particulière de s’adresser à quelqu’un. C’est un peu comme nous avec les retraités en K-Way, avec le garde-chasse servile de tout à l’heure. Ils nous révulsent. Ils nous fascinent. Ces types nous hypnotisent. Nous pourrions les admirer durant des heures. – C’est bien connu. Nous sommes toujours le retraité en K-Way de quelqu’un d’autre. Nul n’est à l’abri. C’est un axiome universel. – Je pensais pourtant l’être. Je veux dire à l’abri. J’ai toujours cru qu’on m’admirait, qu’on admirait ma situation, mes facultés, mon diplôme, mon mode de vie. Polytechnique est l’institution qui incarne au plus haut degré l’idée commune de supériorité. Je me sens supérieur aux gens. Je me sens supérieur à vous. Et je pensais qu’on validait cette supériorité. Qu’elle était dans l’ordre des choses. Postulée par mes contemporains. Le docteur Desnos me regarde d’un air bizarre. – Je me suis toujours vécu comme un être inégalable isolé sur l’île si prestigieuse des logiciens, une île semblable à celle que l’on peut voir sur les Bounty ®, mise à l’écart du monde médiocre par un liseré infranchissable. Et je me suis rendu compte récemment, après la boulangerie, les gros bonbons fruités qui grossissent, que les gens n’admettaient pas ma supériorité, qu’ils n’avaient pas pour moi l’admiration tacite que je leur supposais, qu’ils se foutaient des logiciens comme Jean-Jacques Carton-Mercier se fout du reste du monde. Et j’irais même plus loin docteur Desnos. J’ai découvert que chacun se vit comme un être unique installé sur sa petite île prestigieuse. Que chacun est convaincu de la supériorité de ses choix, ses croyances, ses convictions, son mode de vie, la décoration de son salon. Que chacun est convaincu d’avoir du goût, du talent, de l’entendement. Et que chacun se maintient donc dans l’incapacité d’en reconnaître aux autres. Les gens sont convaincus d’être plus logiques que les logiciens. Les jeunes brêles de la télé réalité sont convaincus d’être de plus grands chanteurs que les chanteurs. Les alcooliques des bars tabac sont convaincus d’être de plus grands politiciens que les politiciens. Les Stioupide Gueurle sont convaincues d’être de plus grandes décoratrices d’intérieur que les plus grandes décoratrices d’intérieur. Moi qui croyais qu’on admettait ma supériorité ! Moi qui pensais que la plupart des gens n’ignoraient pas qu’ils n’étaient pas uniques, précieux, non ! au contraire ! mais communs, identiques, indistincts, dupliqués, fabriqués sur le même moule ! Moi qui pensais qu’ils se vivaient comme des mouches, anonymes, toutes semblables ! Bref, aujourd’hui, docteur Desnos, cette multitude de mouches, de ce seul fait qu’elles se foutent des logiciens, de ce seul fait qu’elles revendiquent d’être uniques, distinctes, singulières, et d’avoir une identité qui les différencie de leurs semblables, cette multitude est devenue pour moi une masse hostile, démultipliée, menaçante. Moi qui devais faire face jusqu’à présent à une seule entité, l’entité générique des gens communs ! je me retrouve confronté à des milliards d’individus ! je me vis comme ayant la planète entière contre moi ! Puis, marquant une petite pause, tournant la tête vers le généraliste : Je ne sais pas si vous saisissez exactement le sens de ce retournement qui a mis ma vie par terre. – Vous parlez sans arrêt d’un enchaînement catastrophique. Qu’est-ce que vous entendez par là monsieur Carton-Mercier ? – Je voudrais vous y voir. Un type bizarre vous suit jusque chez vous. Se poste devant votre immeuble. Passe toute la nuit sous votre balcon. Il vous hurle des injures. Des insanités. Il crie le mot Bounty ® dans la rue. Il est encore en place le lendemain matin à sept heures quinze allongé sur une grille d’aération du métro. Je le regarde en robe de chambre depuis mon balcon. Si seulement il s’agissait d’un insecte, il existe des produits, des insecticides ! Mais quand on est l’idée fixe de quelqu’un, de quelle manière éradique-t-on cette idée fixe ? Par le raisonnement. C’est comme ça qu’on fait généralement. Le raisonnement est le meilleur des insecticides. Mais le rappeur est-il de nature à se laisser dépuceronner la cervelle par un raisonnement, par de petites granules roses Wittgenstein ? Aidez-moi à préparer ma valise docteur Desnos. Ils vont m’interpeller. Je suis certain qu’ils vont surgir d’une minute à l’autre pour m’arrêter. Il faut que je me casse d’ici au plus vite. Je me lève et me rends dans la chambre. Le docteur Desnos m’a suivi. J’ouvre la penderie. C’est un chaos textile et coloré que je n’ai pas la qualification d’ordonner, d’organiser, de morceler. Un écrasant découragement s’abat sur ma personne. – Je ne sais même pas où sont rangés les slips, les chaussettes, les T-shirt. – Vous n’avez pas besoin de chaussettes monsieur Carton-Mercier. C’est l’été, il fait chaud, restez pieds nus dans vos claquettes. Le docteur Desnos enfouit ses mains dans la masse de tissus qui emplit la penderie, la remue, l’analyse, la décompose avec ses doigts rapides de vendeuse de boutique, finit par en extraire un costume bleu qu’il me présente accroché à un cintre. – Il m’a l’air de saison, léger, il vous plaît ? – Seulement la veste, je déteste le pantalon, il me comprime les testicules. Mettez la veste sur le lit. – Vous parliez de petites granules roses Wittgenstein… – Cet abruti est-il du genre à se laisser dépuceronner la cervelle par de petites granules roses Wittgenstein ? Je me dis qu’il est trop obtus pour se laisser convaincre. Je décide donc de me déguiser. Ce sont mes enfants qui m’en ont donné l’idée. Je les ai vus surgir dans la cuisine accoutrés en estivants, Marie-Cécile en maillot, un bob trop grand sur le crâne, un rateau dans une main, un sceau crénelé dans l’autre, Jean-Baptiste en homme-grenouille, un masque caoutchouteux sur le visage, les pieds chaussés d’une paire de palmes. Oui, celle-là, la verte, mettez-la sur le lit. Le docteur Desnos rapproche du costume bleu étendu sur le lit la chemise verte suspendu à son cintre. Il examine l’accouplement d’un air critique. – Une chemise verte avec une veste bleue ? Vous trouvez ça joli ? Je crois pas, évitons, trouvons quelque chose d’autre. – Vous n’allez pas vous y mettre docteur Desnos. Vous n’allez pas imiter mon épouse. Le généraliste énumère avec ses doigts les chemises suspendues dans la penderie, en retire une deuxième, la considère avec satisfaction. – Celle-la, rouge, rayures prune, je vous assure. Faites-moi confiance monsieur Carton-Mercier. Vous vous êtes donc déguisé ? – Je me dis que le meilleur moyen de mettre un terme au harcèlement du banlieusard, c’est encore de le semer, qu’il ne me trouve plus. Si le rappeur élastique ne me voit plus, l’idée fixe se dissoudra peut-être d’elle-même ? C’est alors que Francine déboule dans la cuisine et invective Jean-Baptiste et Marie-Cécile. Je vois ses lèvres qui remuent. Les lèvres de Jean-Baptiste qui remuent. Les lèvres de Marie-Cécile qui remuent. J’imbibe de thé une biscotte de confiture. – J’ai trouvé les sous-vêtements. Vous en voulez combien ? – Quatre, cinq, je sais pas. Décidez tout seul docteur Desnos. – Je vous mets une demie-douzaine de slips. Et puis ce short hawaïen pour la plage. Vous les voyez remuer les lèvres ? – J’étais dans mes pensées. Je les voyais parler mais n’entendais strictement rien. J’ai trouvé d’énormes lunettes de sport d’hiver, un bonnet savoyard à pompon, un boubou sénégalais, un sac de surgelé Piquart où je décide que je dissimulerai l’attache-case. Le boubou sénégalais m’a été offert par les organisateurs d’un congrès scientifique auquel j’ai participé à Dakar en 1993. Mettez-moi quelques T-shirt. – Ils sont déjà sur le lit, un bleu, deux blancs. – Et puis un pantalon de jogging. Pour aller avec la veste. Le noir avec les rayures blanches. – Je vous arrête immédiatement Monsieur Carton-Mercier. Si je suis sûr d’une chose, c’est qu’il n’est pas possible de combiner veste de costume et pantalon de survêtement. – Ne m’énervez pas docteur Desnos. Ce n’est pas vous qui allez prendre la fuite. Qui allez partir en cavale. J’ai besoin d’être à l’aise. De pouvoir courir. Mettez-moi sur le lit sans discuter le pantalon de jogging. – A votre convenance monsieur Carton-Mercier. Vous parliez d’un boubou sénégalais… – J’enfile le costume vert que mon épouse m’a préparé, passe le boubou par-dessus, me coiffe du bonnet, installe sur mon crâne les énormes lunettes de ski. Je me mire dans la glace de la salle de bains. Absolument méconnaissable. Francine, inutile de vous dire, quand je sors de la salle de bains, elle me regarde avec stupeur. Voilà, j’y vais, je suis prêt, à ce soir les trésors ! Maman, regarde ! papa part travailler en robe africaine avec un bonnet et des lunettes de ski ! Je vois couler un haïku sur le visage de Francine, à peine se met-elle à remuer les lèvres que j’ai déjà salué les enfants d’un coucou rapide et me retrouve devant l’ascenseur. J’appuie sur la pastille d’appel. Les portes de l’ascenseur coulissent. Je vois surgir un gland à l’ancienne mode, on aurait cru un notaire de Poitiers, lequel me dévisage avec cet air navré qu’ont les édiles de province quand ils rencontrent un marginal. Il s’éloigne. Se retourne. S’étonne à nouveau. Je lui réplique en lui tirant la langue. – C’était moi, me déclare le docteur Desnos. – Quoi ? ! Qu’est-ce que vous dites ? ! C’était vous ? ! Je regarde le docteur Desnos assommé. Il a dans les mains un gros paquet désordonné et écumant de chaussettes de tennis. Je vois qui point dans son regard un début d’arrogance. – Nous nous croisons tous les matins devant l’ascenseur. – Le gland à l’ancienne mode, le notaire de Dijon, c’était vous ? ! – Le débile en boubou équipé d’énormes lunettes de ski, je m’en souviens, je me souviens qu’il m’a tiré la langue, je ne vous avais pas reconnu. – Déguisement d’une grande efficacité. L’animal des cités ne m’a pas reconnu non plus quand je suis sorti sur le trottoir. – Les éléments du dispositif que nous formons s’emboîtent parfaitement bien. Vous me preniez pour un gland à la mode notariale, je vous prenais pour un gland à la mode maths sup, nous sommes quitte, symétriques, ex æquo. – Vous me preniez pour un gland à la mode maths sup ?! – Pour un zombie à la peau grasse fagotté comme un as de pique. Le docteur Desnos m’oppose un regard dur, hostile, déterminé. – Vous cherchez les mauvais coups. Vous allez finir par les trouver docteur Desnos je vous préviens. – Je vous ai toujours trouvé répugnant, me déclare-t-il en laissant tomber les chaussettes de tennis sur le sol. – Vous n’êtes vous-même qu’une pédale, un héron littéraire, dis-je au généraliste en tirant d’un coup bref la ceinture de sa robe de chambre. – Vous vous prenez pour un génie, vous n’êtes qu’un gros balaise en maths, une charantaise à concours, un pur produit du système scolaire. – Petite bouclette, dis-je au docteur Desnos. – Furoncle orthonormé. – Fioriture. – Règle à calcul. – Conseiller municipal. Je regarde le docteur Desnos. Le docteur Desnos me regarde. Nous nous dévisageons fixement comme deux chats belliqueux sur une gouttière. Les narines du généraliste se sont dilatées. J’ai arrondi les lèvres. Je fais bouger légèrement mes oreilles. Un éclair de violence traverse son regard. – L’altérité, dis-je au docteur Desnos. – Quoi l’altérité ? Qu’est-ce que vous m’emmerdez avec l’altérité ? ! – Moi tel que vous vous me percevez, vous tel que moi je vous perçois, notre ignorance des représentations que cet autre peut avoir de nous, la surprise qui nous submerge quand nous découvrons qu’on nous regarde, qu’on nous représente, alors même que nous pensions qu’on était seul à percevoir et à représenter ! qu’on était à l’abri ! eh bien, docteur Desnos, découvrir les représentations que cet autre peut se faire de nous, se percevoir soudain comme étant aussi un autre, se vivre soudain comme étant l’autre de tous les autres, découvrir qu’on peut se retrouver sous la forme d’une image ou d’un concept à l’intérieur d’un cerveau étranger, c’est cette stupeur, docteur Desnos, le problème philosophique que recouvre l’aventure du Bounty ®. J’ai découvert que je n’étais pas le seul à voir et à juger les autres. Mais qu’on me regardait, qu’on me jugeait également. J’ai découvert cette vérité très récemment. Et je puis vous dire qu’elle m’est insupportable. – Il va pourtant falloir vous y faire. – Juste un exemple. L’autre jour je buvais un lait grenadine au comptoir d’un café. A un moment, un camion est passé dans la rue, la remorque a fait trembler les vitres, la patronne a plissé son visage d’une manière détestable. Enregistrant cette brève grimace, je me suis dit qu’elle resterait gravée dans ma mémoire à tout jamais. Dans quarante ans, si je revois cette femme, je reverrai ce bref instant et cette grimace qui l’a rempli. Je lui dirais, vous vous souvenez, un jour d’été, en 2004, un camion est passé, vous avez plissé les yeux ? Vous vous souvenez, madame, de cet instant, le camion qui passe, la grimace que vous avez faite ? Je trouve que cette question docteur Desnos est digne de Wittgenstein. – Et après ? me demande le généraliste. – Vous vous souvenez d’une grimace que j’ai faite il y a quarante ans ? ! me dirait-elle, stupéfaite. Parfaitement bien, petit instant, petite grimace, je m’en souviens parfaitement bien. Elle se sentirait profanée par cette image clandestine que j’ai d’elle, abusée, pénétrée, occupée. C’est une connaissance que j’ai d’elle qu’elle n’a pas, qu’elle n’aura jamais. C’est donc une forme de pouvoir, de supériorité que j’ai sur elle. C’est un truc effrayant. Nous sommes tous la buraliste d’un consommateur qui nous mémorise. Nous survivons dans la mémoire d’individus qui nous sont inconnus. Vous existez dans la mémoire de vos contemporains, docteur Desnos, qu’ils vous soient proches ou inconnus, patients, commerçants, serveurs de restaurant, usagers d’autobus. Vous existez dans leur mémoire sous la forme d’une représentation. La représentation à travers laquelle la buraliste survit dans ma mémoire, c’est la grimace qu’elle a faite ce jour-là. Nous appartenons aux autres, à ceux qui nous perçoivent, nous enregistrent, nous classifient. Nous ne sommes pas libres. Nous sommes prisonniers de la représentation que les autres se font de nous. Il est impossible d’en sortir. – Bouillie pour chats, me déclare le docteur Desnos. – Vous n’aviez jamais songé à cette chose vertigineuse ? Nous sommes partout. Nous proliférons. Je prolifère. J’ai proliféré dans la tête de trente crétins amassés dans une boulangerie. J’ai découvert que je m’étais multiplié depuis plusieurs années dans la cervelle d’une cinquantaine de collègues. Je coule des jours paisibles dans votre cerveau sous la forme d’une représentation dégradante. Je dois mon infortune à cette seule chose docteur Desnos, à l’image indélébile et orientée que mes collègues s’étaient faite de moi durant toutes ces années, enracinée dans leur cerveau, une image qui n’est pas moi, qui n’a rien à voir avec ce que je suis, que je ne maîtrise pas. Une image despotique qui manipule, qui conditionne mon existence. – Du Canigou philosophique, du Wittgenstein en boîte. – Ça vous a plu, tant mieux, tant mieux, j’en suis ravi. Existence, roman, Stock, 2004, Folio, 2013

Le 21 février 2015 à 10:10

La Viande qui vient

Avant de cesser de manger de la viande, j’avais un cauchemar récurrent. Je voyageais dans mon propre ventre. Je traversais mes intestins comme si c’étaient des enfers en technicolor, avec des couleurs criardes. Au cœur de ceux-ci il y avait un grand diable fait entièrement de saucisses animées et il me narguait en me présentant, dans des souffrances épouvantables, tous les porcs qui étaient morts pour remplir mon gros ventre. Alors que mon apparence extérieure restait intacte, je sentais mon âme dévorée, non par les bêtes, mais par moi-même. Heureux, l’homme que le lion dévorera, et l’homme deviendra lion. Malheureux, l’homme qui dévorera le lion, et l’homme restera homme.Je devenais comparable à la déesse Kali, se dévorant elle-même. Je me vivais comme l’épiphanie ténébreuse d’une fin du monde. J’étais, moi-même, l’Apocalypse. Nous ne dévorons pas que des animaux. Nous dévorons aussi des hommes, et nous dégustons leurs infortunes. Nous nous saoulons quotidiennement du sang de tous ceux dont l’échec nourrit notre réussite ; nous léchons avec délectation les larmes de tous ceux dont le malheur épice notre plaisir. Il faudrait que cette envie de vomir qu’il nous prend à la vue de certains plats de viande jadis appréciés, nous puissions l’avoir au goût de certains comportements politiques qui se paient sur l’intégrité des autres. Il ne faut pas se refuser à une tentation, avec la raideur du prêtre, elle n’en devient jamais que plus impérieuse. Il faut réussir à comprendre de quoi est composé une passion pour finir par estimer tout à fait logique de s’en passer. Et, de la même façon qu’on finit par trouver qu’une odeur qui fut naguère celle, ragoûtante, d’un plat de saucisses, est devenu un dégoût perpétuel, parce qu’à cette odeur ne se rattache plus la détente de l’enfant qui va manger un hot dog à midi avec des frites, mais la vision des porcs qui meurent pour produire cette denrée ; de la même façon, on cessera de prendre du plaisir à la servitude des autres. On cessera de s’acharner avec une jubilation mauvaise sur les minorités pauvres de ce pays, on cessera de vouloir « contrôler » l’immigration et on commencera par ne pas trouver normal que nous nous enrichissions sur le pillage de l’Afrique. On en finira avec toute la politique « civilisatrice », néo-coloniale américano-européenne. On cessera de donner des leçons aux autres, et on commencera par se comporter à peu près décemment avec les personnes qui nettoient nos chiottes, nos métros, nos rues. Parce que ça nous semblerait dégradant pour nous, même, de tenir les plus pauvres et les plus faibles en servitude. Parce que ça aura cessé de nous faire jouir. La sempiternelle amnésie dans laquelle nous vivons l’ingurgitation des repas devrait nous renseigner sur la façon dont fonctionne notre appareil cérébral. La nourriture, c’est la base active sur laquelle nous composons notre traversée des émotions. Or nous ne savons à peu près jamais ce que nous mangeons, et nous nous contrefichons de ce qui doit passer par ce que nous mangeons pour que nous nous estimions repus. Egalement, passé un certain moment de la vie – celui à partir duquel on juge qu’on est « adulte » – on cesse de questionner la véritable raison de nos actes, et l’articulation entre nos sentiments, bons ou mauvais, nos réactions, bizarres ou logiques, nos expressions, rationnelles ou délirantes. Il faut imaginer que les super-riches ne se rendent pas compte du mal qu’ils produisent, et qu’ils en ressentent seulement l’impérieux besoin : ils se paient sur le dos des pauvres comme les pauvres se paient sur le dos de leur famille, qu’ils torturent, ou des animaux, qu’ils frappent et bouffent. Ils ont besoin d’assouvir une pulsion destructrice parce qu’elle leur semble la seule à les rassurer sur la réalité de leur puissance. C’est la même chose chez les amoureux déçus, malades d’amour qui transmettent leur malédiction à leur future proie. Ils veulent manger comme ils ont été mangés. Et encore, « vouloir » n’est pas le bon terme ; ils ne savent plus aimer autrement. La souffrance c’est comme une carte maudite tirée au jeu et qu’on veut remettre au plus vite en circulation, mais qui nous revient sans cesse entre les mains. En réalité, on ne peut pas s’en défaire en la refilant à quelqu’un ; rien ne sert d’essayer de s’en débarrasser ; il faut la brûler soi-même avec le feu de son âme, et c’est le travail de toute une vie. L’intensification des passions égoïstes et la façon dont le superflu devient plus obsédant que le nécessaire, il n’est pas besoin d’imaginer de raisons plus subtiles au misérable fonctionnement de ce monde. Il n’y a rien de plus facile à déduire que l’insensibilité pathologique de ceux qui réussissent : ils ont été progressivement habitués à un certain nombre de sacrifices de la part d’autrui, sacrifices qui furent nécessaires pour leur ascension, et de ces sacrifices, ils finissent par en éprouver, non pas le désir, mais bien le besoin. Les super-riches ont besoin de nous voir nous appauvrir et nous avons besoin de voir s’anéantir les misérables. Nous avons besoin de voir souffrir les animaux, et les puissants ont besoin de nous voir mourir pour eux. Nous sommes ce qu’ils mangent. Nous sommes la viande qui vient. Et plus ils grossiront, plus ils auront faim.

Le 27 avril 2010 à 10:58

Pas de retraite pour Mohammed

Les Arabes, on les faisait naître le 1er janvier ou le 31 décembre

L'ascenseur est en panne. Le vide-ordures bouché. Le centre social rasé. Les voitures parfois brûlées. La police sur les dents. Les rats et les cafards s'éclatent plus que les mômes sans toboggan. Tout est tragiquement normal dans cette cité. Et puis voilà qu'Ahmed 22 ans raconte son père Mohammed, il l'accompagne régulièrement à la sécurité sociale, car Mohammed ne parle pas bien le français, même s'il a travaillé en France pendant près de trente ans. Il est à la retraite, il est malade. Mais il ne touche pas de pension. C'est que la sécurité sociale s'y perd. Elle a donné le même numéro à une dizaine d'hommes comme lui. Ils s'appellent tous pareil, ils sont tous nés en 1945 au Maroc, pas le même jour certes, mais on ne se compliquait pas la tache au temps des colonies. Les Arabes, on les faisait naître le 1er janvier ou le 31 décembre. Résultat, un demi siècle plus tard, pas de retraite pour un vieil homme. Comment savoir combien d'années il a travaillé ? demande peut-être l'employé de la sécurité sociale. Mohammed doit regarder son fils sans comprendre la question. Le fils doit tendre des papiers, de vieux contrats que les employeurs de son père envoyaient par-delà la Méditerrannée quand il rentrait chez lui la saison terminée. C'est eux qui l'appelaient, il fallait des bras pour cueillir les fruits. Un jour il est resté. Regardez ses mains, pourrait dire Ahmed. Mais les neuf autres ont sûrement les mains aussi abîmées. Regardez son dos, pourrait-il dire aussi. Mais les neuf autres ont sûrement le dos aussi fourbu que lui. Alors peut-être qu'Ahmed s'énerve. C'est fou ce que les fils sont plus nerveux que leurs pères. C'est ce qui se dit beaucoup dans les rues de Cavaillon, c'est là qu'Ahmed habite avec ses parents, et c'est là aussi que le Front national a fait son plus beau score aux dernières élections. 34,29% au premier tour.

Le 28 août 2017 à 17:53

Kery James : faire se rencontrer les deux France

Rond-Point – Kerry James, pourquoi aujourd'hui écrire et interpréter une pièce de théâtre ? Kery James – Je veux faire de À vif une pièce dont on ne ressort pas indemne, une pièce qui marque, bouleverse parfois et peut-être même change les choses. Peut-être même une seule. Une pièce importante, sociale, nécessairement politique mais pas politicienne. En d’autres termes, une pièce qui participe à la vie de la cité. Ce sont là les objectifs que je me suis fixés tout au long de ma carrière musicale et je ne saurais faire autrement dans le théâtre, la peinture ou le cinéma. Cette pièce a selon moi la capacité d’intéresser un très large public car elle raconte la rencontre entre ce que j’appelle les « Deux France ». « Deux France » qui ne se connaissent pas ou s’ignorent. « Deux France » qui se méprisent parfois et qui continueront à avoir peur l’une de l’autre tant que seuls les médias et la classe politique leur serviront d’intermédiaires.   Ces deux mêmes France que l’on va tenter d’opposer en 2017, lors des élections présidentielles. Il est une évidence que les mots d’ordre pour les prochaines élections seront la division, la stigmatisation et l’exclusion d’une partie des Français du sentiment d’appartenir à la Nation. Il s’agira d’une course pitoyable à la séduction de l’électorat de Marine Le Pen.   Cette pièce ne règlera certainement pas le problème, mais proposera quelque chose de fondamental à la cohésion nationale : un dialogue. Elle tentera de briser les idées reçues et de mettre en évidence la complexité de ces deux France que certains tentent d’opposer en les présentant comme deux blocs compacts et soudés dans lesquels tout le monde vit et pense de la même manière.   C’est pourquoi tout au long de mon écriture, je me suis efforcé à ne caricaturer aucune de ces deux France. Les deux avocats se livrent tous les deux à une plaidoirie fortement argumentée et construite. Je n’ai pas cherché à favoriser une opinion plutôt qu’une autre. Ma conviction intime étant que tous ensemble nous pouvons parvenir à améliorer la situation des banlieues en France et le vivre ensemble.   En 2012, je me suis produit au Théâtre des Bouffes du Nord pendant trois semaines. Accompagné d’un clavier et d’un percussionniste, j’y ai interprété les titres les plus marquants de ma carrière. Le public amateur de rap dans une forme plus habituelle n’a pourtant pas boudé le concept, au contraire. Il s’est retrouvé mélangé au public habituel du Théâtre des Bouffes du Nord et aux curieux, qui ne connaissaient pas mon répertoire. En raison du sujet évoqué, en plus du public habitué à fréquenter les théâtres, À vif attirera des spectateurs qui habituellement n’y viennent pas car ils le jugent, à raison selon moi, trop abstrait et éloigné de leur réalité.   Les deux France se rencontreront au théâtre, dans le réel et peut-être même, échangeront. Ce sera déjà un petit pas vers le vivre ensemble. Les montagnes sont faites de petites pierres.

Le 6 mars 2015 à 14:52

Oh l'autre, il respecte tout le monde

C’est vrai, je respecte tout le monde. Je respecte les Amish parce qu’après tout, je suis d’accord avec eux, ça a été trop vite, on a perdu des choses du passé, ce qui explique la montée du FN, si la France était Amish, y’aurait pas Marine le Pen. Je respecte le fait que le prophète soit hétérosexuel, même si j’ai des amis musulmans qui couchent avec des garçons. Je respecte le fait que François Hollande n’aime pas la Culture, ça permet de rêver à Juppé en Malraux. Je respecte monsieur Poutine et monsieur Assad qui se respectent mutuellement. Je respecte mon marchand de journaux qui refuse de vendre une pile de téléphone à un Arabe parce qu’il ne parle qu’anglais (même si je traduis). Je respecte l’extrémiste qui a tué Rabin, il faut se mettre à sa place, la paix ça lui aurait gâché le boulot. Je respecte Marine Le Pen qui ne dit pas que des conneries, sauf en économie, en culture, en immigration, en religion, en politique, en botanique elle est pas mal. En échange, je veux juste que ces gens me respectent, parce que, comme matière, j’ai choisi de faire droits de l’homme et siècle des lumières. Pour moi, une des plus belles dates, c’est le 9 décembre 1905. L’autre, on le respecte, à condition qu’il nous fasse pas chier. C’est vrai, quoi, le respect, ça devrait être une activité à plein temps. Moi, le respect, j’en crêve quand l’autre me marche dessus. Mais je continue. J’ai pas trop le choix. Ma femme me dit que je suis un démocrate. Et moi, je respecte beaucoup l’opinion de ma femme parce que je l’aime et j’irais jamais dire du mal de quelqu’un que je respecte et qui pourrait me buter. Ce serait un manque de respect envers notre amour. Non ?

Le 12 mars 2014 à 12:25

Magyd Cherfi : "Longtemps j'ai eu peur de ce que j'avais à dire"

Trousses de secours : la crise du travail

"J'écris pas, je burine dans la roche des falaises": boxeur littéraire issu du mythique groupe Zebda, Magyd Cherfi vient dire au Rond-Point le 28 mars son travail de longue haleine avec les mots.   – Largement connu comme auteur et compositeur de Zebda voilà que l'écrivain en vous se réveille...– Effectivement, c'est après l'âge de quarante ans que j'ai en quelque sorte assumé d'écrire autre chose que des chansons... longtemps j'ai eu peur de ce que j'avais à dire, ma plume me portait vers un déshabillage de ma vie intérieure, elle me suppliait d'ouvrir le rideau et de laisser voir des "hontes", des "aveux", des méchancetés salvatrices... presque une trahison de mon âme et des miens. L'arabe en moi disait "gare !" et le français "ose !"Une voix me disait "va plus loin ! si t'écris, pas de fanfaronnades littéraires ou de simagrées stylistiques, mets tes couilles sur la table, l'écrit ne vaut que s'il dérange le petit confort des rimailleurs, allez Magyd donne voir quelque chose d'utile ou de bandant, éclaire ton lecteur  éclaire ton âme aussi pour que s'ouvrent des voies nouvelles ..."Voilà j'ai eu peur longtemps et puis j'ai relativisé . – Le travail de parolier et celui d'écrivain sont-ils semblables ou au fond différent ?– Le travail de parolier est plus synthétique, il impose le raccourci, encourage la métaphore. Il exige l'art de l'ellipse et par là même il esquive le trop plein de description. Il demande qu'on reste sur un même rythme, un même thème, presque un même lieu, j'allais dire la fameuse théorie de théâtre "en un jour en un lieu, un seul fait accompli" etc. Donc la chanson dite "pop" doit être courte, explicite et surtout liée à un support musical qui doit la servir et non pas le contraire. Quand on écrit une chanson, il nous faut penser au fait qu'elle sera chantée et donc on se doit de lui trouver des mots, des consonances agréables à l'oreille... par exemple l'utilisation du mot "amour" fonctionne plutôt bien ...sauf quand on est un groupe et là s'élabore un travail d'écriture collective et j'ai beaucoup utilisé le "on " plutôt que le "je"... beaucoup usé des thèmes sociaux ou sociétaux et mis à l'écart l'intime ou le privé.En ce qui concerne le travail d'écrivain, on sait qu'on aura affaire à un lecteur qui lira isolé, choisira d'ouvrir un livre et est donc susceptible d'un effort plus singulier, il nous faut donc si j'ose dire "le travailler au corps", en ne lui donnant pas les clés du dénouement de manière trop rapide ou explicite. On doit prendre le temps de le baigner, de le mettre en doute, de lui faire peur, de lui expliquer plus profondément la raison qu'il a eu d'ouvrir la page nouvelle... Le travail de l'écrivain est une oeuvre de patience le lecteur n' a pas de délais, il peut lire d'un trait comme en dix fois sans pour autant perdre le fil... – Vous dites "cogner sur la roche des falaises pour en extraire vos mots"... Est-ce physique d'écrire, avez vous vos coups de grisou ?– J'allais dire que je n'ai connu que des coups de grisou car à chaque fois il me faut éviter la gratuité d'une thématique. Chaque phrase est une violence car elle doit faire sens et faire sens pour moi c'est être à dans la justesse de moi-même et il arrive que je m'égare et me prenne pour un personnage que je ne suis pas. Même dans la version fictive, le héros doit faire corps avec ma réalité sans toutefois se confondre. Etre dans le vraisemblable et le sublimer voilà ma quête, ma difficulté. Je pilonne pour extraire la matière première et je martèle encore pour débarrasser les impuretés. C'est vrai que je transpire et me sens souvent comme un ouvrier des mots car ils ne me sont pas dociles, je n'ai pas cette évidence là, je suis plutôt l'apprenti qui retourne dix fois l'ouvrage.    

Le 25 mars 2015 à 09:41

Autre

Quand je pense à l’autre je pense à mon père, à mes pères, à Prévert.A mon père adoptif Michel dit Michou né à Sousse, Tunisie, en 1937, pied-noir on disait.A mon père naturel Moshe, dit Moïse dit Maurice, né à Fès, Maroc, en 1936, Fassi on disait.Je suis le fils des autres et un autre moi-même, avec un peu de sang français par ma mère d’Angoulême.Je suis un vélin d’Angoulême – vélin veut dire peau de veau, ou plutôt de vélot (oui avec un t au bout), c’est-à-dire le veau mort-né – sur lequel j’écris mon étrangeté depuis que je tiens un stylo ou plutôt qu’un stylo me tient. Je pense entre autres à Prévert qui fut des nôtres quand il cultivait notre imagination avec ses mots : Être angeC’est étrangeDit l’angeÊtre âneC’est étrâneDit l’âneCela ne veut rien direDit l’ange en haussant les ailesPourtantSi étrange veut dire quelque choseétrâne est plus étrange qu’étrangedit l’âneÉtrange est !Dit l’ange en tapant du piedÉtranger vous-mêmeDit l’âneEt il s’envole. Je pense encore à Prévert et à ses Etranges étrangers dansant à son Grand bal du Printemps : Kabyles de la Chapelleet des quais de Javel
hommes des pays loin
cobayes des colonies
Doux petits musiciens soleils adolescents de la porte d’Italie
Boumians de la porte de Saint-Ouen
Apatrides d’Aubervilliers
brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris
ébouillanteurs des bêtes trouvées mortes sur pied 
au beau milieu des rues
Tunisiens de Grenelleembauchés débauchésmanœuvres désœuvrésPolacks du Marais (…)Étranges étrangers
Vous êtes de la ville
vous êtes de sa vie 
même si mal en vivez
même si vous en mourez.  Pour parler de l’autre, j’ai voulu reprendre les mots de l’autre, les agiter comme chiffon de l’âme pour voir ce qu’ils nous disent aujourd’hui, voir s’ils donnent des sueurs froides au front qu’on dit National, s’il font couler un sang d’encre en coupant mieux que des lames. Je regarde l’autre et je me vois, je me regarde et je vois un autre, drôle de je, essayez, c’est très étrange très étrâne, de se mettre à la place de l’autre, de se prendre pour un autre soi-même.      

Le 19 mars 2015 à 09:50

Avis aux étranges pas d'ici

Vrai,il y a beaucoup trop d’étrangers dans le monde et pas assez d’iciPREUVES :Les mille-pattes ont 998 pattes de tropLes grenouilles ont les pieds palmés, en seront disqualifiées.Les martinets sont en excès de vitesse autoriséeLes termites piquentLes poissons n’ont pas les yeux en face de nousLes anguilles sont en trouLes coquillages sont en voie de dissolution avancéeLes autruches ont un long long cou de bambouGirafes même tonneau d’en hautLes cucurbitacées tout le contraireHé, les gnousAssez de ces troupeaux de you !Hou !Les crabes ont la peau dure et en plus ils sont chauvesLes rhinolophes zéro cheveux non plusLes scarabées ils sont horodatésLes scorpions-cafards des horrifiques et ratésLes requins-marteaux sont fous de nouspas nousCétacés très périmésmal bien barrésTranchons leurs six bras aux pieuvres et huit aux araignéesLes renards et les belettes savent plus rien nous chanterLes popotames marigotent dans la pataugasseLes paresseux pendouillent comme des cheveux       Les fouines fouinentLes escargots escargassentLes gros noirs font la fêteLes petits gris font la têteLes singes ont un visage simiesqueLes humanoïdes sont lividesLes autrichiens sont des chiensLes belges parlent pas tous françaisLes wallons, salauds de salonLes zimbabwéens même pas australiensLes bocheux, comprend rienLes jivaros n’ont que notre peau sur leurs osJe hais les cambodgiens qui n’ont pas notre nez épatant(Pas tant que ça au fait)D’ailleurs, d’ailleurs, d’ailleurs tous ces gens sont d’ailleursLes terre-adéliens sont videsLes indonésiens croient en tout sauf en moiOn n’est plus chez vousPassez notre chemin !« Tu » me tuesVous : s’en foutPass your pathLes de ma ville sont des fillesDu village, rancis sur pattesMes amis sont mes ennemisMa famille s’appelle EmileLa cousine pue des mainsMaman, les pieds platsMarcel a des aissellesMoi aussi plus m’sentir (extrait de 22, Placards !, éd.Æncrages, 2014) Avant, arrière, latéral, j’aime les travelings. Particulièrement appliqués au champ littéraire, comme dans le magnifique Autour de Vaduz de Bernard Heidsieck https://www.youtube.com/watch?v=CUPuZzPaFJM , traveling arrière et circulaire qui, par vagues concentriques et sonores, parties de ce trou noir du paradis fiscal préféré des riches allemands et autrichiens, étend son blanchiment aux confins de la planète. C’est sans doute aussi pourquoi, et plus encore pour son bon sens apparent, je suis resté fasciné par cette sortie du sieur Le Pen, le 13 février 1994 sur Antenne 2 : «  J’aime mieux mes filles que mes cousines, mes cousines que mes voisines, mes voisines que des inconnues et des inconnues que des ennemis. Par conséquent j’aime mieux les Français, c’est mon droit. J’aime mieux les Européens ensuite. Et puis ensuite, j’aime mieux les Occidentaux. » Eh oui, l’autre est bien étrange, et l’étranger plus encore ! Cette phrase, qui nous frappe d’un bon bon sens, apparemment irréfragable, pose pourtant évidemment question. Car le sens de nos vies n’est pas de nature géographique, déterminé par notre seule situation dans l’espace, et imperméable à nos choix propres. Sans quoi je serais tenu de me sentir moins en affinité avec cet Inuit, qui est devenu mon ami, qu’avec mon voisin facho. Et de Tintin, si loin du Tibet, ne pourrait surgir ce cri, si proche qu’il en est pour ainsi dire à l’intérieur de lui-même, dans un rêve : « Tchang ! » (Tintin au Tibet, p.1.) Attaquons maintenant le texte lepénien sur son versant formel. Au bout du zoom, poussé à son terme, il y a bien sûr : « ce que j’aime moins que tout, ce sont les non-Occidentaux. » Et lorsqu’on le ramène à son origine, ab absurdo et ad absurdum, il ne peut y avoir autre chose que : « j’aime mieux moi. » Permettre à chacun d’intégrer qu’existent d’autres moi que moi, c’est précisément l’objectif de l’éducation. Il permettra la vie en société, en civilité, une « civilisation ». Une société dont des membres de plus en plus nombreux arrêtent leur évolution sur un moi pétrifié est en marche vers l’incivilisation. Et peut-être, au grand dam de Desproges, n’y aura-t-il plus que des étrangers dans le monde ?

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