Thomas Vinau
Publié le 14/03/2015

Deux villes sur un banc


Toute une population vit à l'intérieur de nous. Une ville de choses, d'idées, de sentiments, qui se croisent et circulent comme dans un centre commercial. Nous sommes de grands bâtiments usés. des odeurs et des souvenirs, des principes et des théories se croisent le matin dans l'escalier de service. Nous sommes de grands bâtiments trop clos. Nous aimons la tiédeur confortable de nos pièces fermées. Certains s'aménagent de délicieux cercueils molletonnés. Certains se laissent délabrer. Certains sifflent en retapant le plancher. Je souhaiterais sincèrement, de toute ma tendresse, que chacun d'entre nous ouvre les fenêtres de ce grand bâtiment. Qu'il laisse entrer l'air, l'eau de pluie, les pigeons sur le parapet. Qu'il laisse entrer les cris d'enfants qui viennent des autres bâtiments. Qu'il s'attardent sur le balcon. Qu'il regarde un peu de l'autre côté de la rue, sans juger, les passants, les sourires, les plantes du jardin d'à côté. Ce serait comme deux villes qui viendraient s'asseoir sur un banc, à l'ombre d'un tilleul, pour palabrer en déboutonnant le premier bouton de chemise. 
Né en 1978. Habite dans le sud avec sa petite famille. S'intéresse aux choses sans importance et aux trucs qui ne poussent pas droit. Est un etc-iste et un brautiganiste. Se prend parfois pour le fils de Bob Marley et de Luke la main froide. S'assoit sur le canapé. Se reprend. Décapsule. Ecrit des textes courts et des livres petits.
etc-iste.blogspot.com 

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Le 17 mars 2015 à 11:03

Oh je vous vois venir

Oh je vous vois venir, vous froncez le sourcil, vous vous dites, ça y est, il va encore nous vendre quelque chose d’inutile, faire sa réclame de bonimenteur devant l'étal, un découpe-caillou, un aspirateur à encre, un tabouret à treize pieds, une machine à se caresser la nuque quand on pleure. Je vous comprends, je comprends votre défiance, Mesdames messieurs, mais laissez-moi vous présenter un produit tout à fait révolutionnaire, quelque chose qui va changer votre vie, croyez-moi, ça va tout chambouler, faites-moi confiance ! Je vous présente… l’autre, oui l’autre ! Oui, c’est tout, mais attendez voir. D’accord, d’accord, il n’a l’air de rien, vous vous demandez sûrement ce que vous pourriez bien en faire, et puis il va attraper la poussière ! Eh bien je vous comprends Messieurs dames, oui, je vous comprends, et moi aussi, au début, et je vous le dis tout de go, je me suis dis que l’autre est quand même particulier ! Sans le vexer, sans le juger, sans le cataloguer, l’objectiver, l’étiqueter, faut reconnaître que l’autre est différent, oui c’est vrai, il est différent. Physiquement, il faut le savoir : l’autre ne nous ressemble pas. Pas du tout. Il a un autre nez, une autre bouche, un corps tout autre. Parfois, rarement mais ça arrive, un autre pourrait presque se faire passer pour nous, mais non, si on regarde bien, c’est un autre, certains détails le trahissent, par exemple sa voix ou sa façon de penser jamais tout à fait la même, jamais tout à fait la nôtre. Ah il ne sent pas comme nous, il ne voit pas comme nous, il n’entend pas comme nous. L’autre ne fait rien comme nous. Et autant que vous le sachiez, l’autre ne fait aucun effort pour être comme nous, pour être nous, non, oh non, l’autre est fier, il s’entête à être lui, à être l’autre et parfois, le plus fou, c’est qu’il nous prend pour l’autre, alors que l’autre c’est lui ! Ah madame, monsieur, oui, je vous comprends, on peut ignorer l’autre et passer son chemin. Vous vous demandez sûrement où je veux en venir alors, si l’autre est l’autre et ne veut être que lui ? Hein ? D’autant que pour tout vous dire, l’autre est pénible, oh oui, parce qu’il faut tout lui expliquer, parce qu’il doit tout nous raconter, vous voyez je suis franc, je vous dis tout, absolument tout, y’a pas d’entourloupe : l’autre est une perte de temps considérable, ah oui, on irait beaucoup plus vite s’il n’y avait que nous. Oui, messieurs dames, sans lui, sans l’autre, la vie serait plus facile, plus tranquille, on serait entre nous, pas gênés par les différences. Mais y’a un mais, messieurs dames, y’a un mais parce que oui, l’autre peut parfois être utile. Pour jouer au football, il faut un autre, au tennis, au rugby, pour porter des trucs lourds, pour apprendre des machins qu’on ne connaît pas, pour faire l’amour, faut un autre, pour l’amitié, pour sécher les larmes et vous tenir dans les bras, faut un autre. L’autre peut aussi servir à construire des cathédrales, des chemins de fer, des métros aériens, des vélos, l’autre a des qualités pour mener les révolutions, découvrir de nouveaux continents et aller sur la lune, l’autre fait l’union qui fait la force. L’autre a beaucoup d’autres qualités encore, d’autant qu’il y a énormément d’autres, je ne vous parle ici que de certains d’entre eux, par commodité et par nécessité, on ne va pas y passer la nuit. L’autre peut être utilisé à la guerre comme ennemi. Il peut faire un excellent rival amoureux. Sans lui, pas d’espoir de lutte, pas de conflit et donc de résolution du conflit. Il faut être deux pour faire la guerre et la paix. Il faut un autre pour se réconcilier. L’autre peut encore décorer une journée de sourires ou de moues bougonnes, l’autre peut surprendre, épater, décevoir, trahir, sauver, l’autre sert à aimer, à enfanter, à haïr, à tuer, à vivre, il sert à se sentir seul dans la foule ou heureux en famille devant un feu de cheminée, il sert à se changer les idées, à penser contre soi-même, à s’ouvrir le crâne en deux avec une hache pour voir le monde de deux façons différentes ou de mille si on rempile avec mille autres, il sert aussi énormément dans les bouchons sur le périph ou sur l’A6 les jours de grands départs. Oui Madame monsieur, sous ses airs de rien, l’autre est probablement la chose la plus utile qu’il soit, mieux qu’un plumeau à plafond haut, qu’un dénoyauteur de figue de barbarie ou qu’un mixer à huîtres, l’autre, c’est le trésor de la ménagère, du père de famille ou du célibataire, de la jeune fille, de l’intello, du prêtre, de l’ado, des soldats et des enfants heureux. Et vous savez le plus fort ? L’autre est gratuit ! Je vous en mets deux  ?

Le 9 novembre 2014 à 09:17
Le 24 mars 2015 à 09:32

Logique séparée du monde de l'autre

« or before I go stark mad with the uncertainty of things & the inability to continue a quiet programme of solitary nocturnal writing » , H.P.  LovecraftL’autre est devant et agit pour moi. C’est un choix par défaut. On n’a pas trouvé autre chose pour l’instant. Il accepte. Il n’a pas le choix. L’autre de soi est la construction qu’en avant sans cesse on construit pour être protégé des bruits, des visages, des paroles, des actes : leur monde ne nous convient pas. Il en souffre, mais moins que moi. Il a confiance. C’est ensemble. La nuit ici est favorable. La nuit est un écran. La nuit est scène où nous avons construit nos ruines, celles qui nous conviennent. On soutient dans l’espace le passage des phrases. Elles sont fragiles. Elles ne supporteraient pas le monde gris, et froid, le monde avec l’argent, le monde avec les formalités, les courses, les heures salariées, les chemins contraints. J’ai rompu progressivement. On s’est dissocié progressivement. Si je tendais la main à travers l’écran, je rejoignais les choses grises et concrètes, dont le contact me déplaisait. Le destin du monde m’indiffère, l’aventure est finie. On a assez sédimenté. Il suffisait de se retourner. Alors je suis entré dans l’écran, et maintenant, lorsque ma main passe à travers ce sont elles, les phrases que je tends dans la nuit. Et ce sont toutes les phrases et les visages et le grand silence du passé. Ceux-là, qui oeuvraient, sont mes frères. Il en viendra d’autres, heureusement, dans le monde gris qu’ils ont repris. Je les salue à distance. C’est l’avantage d’être soi et son autre – on continue ici les corvées mais c’est lui qui fait le travail, et passé l’écran il y a les phrases et la nuit. Il y a une seule phrase. Au bout de la phrase il y a un blanc. C’est la partie qu’on doit réaliser soi. L’autre va son chemin, on a peine pour lui, c’est l’argent c’est les trains et c’est l’état usé du monde. Là on doit juste compléter la phrase dans la nuit, on est dans les grandes constructions où on arrive en traversant l’écran. Je n’ai plus de maison parce que je n’ai plus de monde. C’est la tâche de l’autre avec tous les autres. Ici où on marche on se salue de loin, on est nombreux les travailleurs dans la nuit de l’écran et les grandes constructions dans la nuit. Parfois l’autre revient. On essaye que ce soit plus possible. On se tient, on se serre fort. On est même et autre. On n’a pas vraiment besoin de se dire. Il y a si longtemps, quitté le monde, que j’ai plus besoin de dire, ni à lui ni à personne. La phrase à construire dans la nuit, le fragment de phrase qui est nôtre, n’exige pas qu’on parle ni qu’on dise. Il se réalise pour lui-même et n’appartient pas au monde, là où sont les mauvais vents, le mauvais gris, le terrible bruit et l’impasse de ce qui finit. Je ne dis pas que nous ayons choisi cet équilibre. Je ne dis pas que cet équilibre nous convienne. Je dis encore moins que je n’aie pas nostalgie du monde, et regret de la retraite dans la nuit de l’écran, où seul le passé parle, et que ce fragment de phrase qu’il nous revient de faire est déjà désigné par la vieille nuit et lui appartient. Je dis que l’autre et moi, ou le contraire, on s’en accommode parce que. Il y a ici de la beauté. Le seul truc curieux c’est quand lui, parfois aussi, parfois quand même, le dit aussi.

Le 4 mars 2015 à 10:19
Le 17 mars 2015 à 09:12
Le 8 mars 2015 à 09:22

Faut-il avoir peur des autres ?

Le Professeur Pascal répond à vos questions

NON. Les autres sont comme vous et moi ; ils aiment, ils souffrent, ils meurent. Il y en a qui aiment les glaces à la fraise, d'autres qui souffrent d'hémorroïdes, d'autres enfin qui meurent bêtement en craquant une allumette devant une fuite de gaz. Bon, si vous ne vous reconnaissez pas dans la liste qui précède, cela prouve que vous êtes bien vivant, que vous ne vous tortillez pas le derrière sur une chaise et que vous préférez, peut-être, les glaces au foie gras (si, si, ça existe). Pour autant, il faut bien avancer dans la question qui vient de m'être posée. Dites-vous bien que certains y ont déjà répondu positivement. Ils trouvent que les autres ont une sale gueule, qu'ils parlent mal le français, que leur bagnole est bizarre, comme chantait Pierre Vassiliu en son temps sur un air de Chico Buarque. D'autres, par contre, ont l'altruisme dans la peau. Non, l'altruisme n'est pas une maladie porcine. C'est la plus belle des vertus ; après la chasteté, bien entendu, laquelle est bien pratique quand on prend l'ascenseur avec une fille du Crazy Horse. Cependant, méfions-nous. Tous les altruistes n'ont pas fait leurs études chez l'abbé Pierre. Il en est qui serrent la pince à tout le monde, même à ceux qui n'ont plus de mains. Ils vous appellent par votre prénom comme si vous aviez gardé les vaches ensemble. Ils ont un éternel sourire collé sur la bouche avec du scotch invisible. Leur but ? Vous vendre n'importe quoi, du moment que vous fassiez leur bonheur. Appelons ça de l'altruisme intéressé. Et n'en parlons plus. Montrons-nous misanthrope quand nous les rencontrons. Et s'ils persistent à vouloir nous vendre une bagnole à trois roues, un crédit à taux mal fixé ou un adoucisseur d'eau usée, accueillons-les avec notre plus beau sourire avant... de les assommer !

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