Stefano Massini
Publié le 23/03/2015

"Yuck"


Le gars pense : "Yuck."
Le garçon regarde ce visage.
Ce visage qui est face à lui.
C'est un visage hideux.
C'est un visage qui n'augure rien de bon.
Le gars pense : "Yuck."
Ce visage n'est pas fiable.
Ce visage est arrogant.
Ce visage est, bien sûr, faux.
Le gars pense : "Yuck."
Décide de donner un coup de poing à l'horrible visage.
Le garçon ferme son poing.
Le garçon lance le coup.
Le garçon s'est cassé la main contre le miroir.

Auteur de théâtre et metteur en scène, Stefano Massini est né en 1975 à Florence, où il vit et travaille comme auteur indépendant et metteur en scène. Il reçoit le plus important prix italien de dramaturgie contemporaine, le Premio Pier Vittorio Tondelli dans le cadre du Premio Riccione 2005. En outre, il reçoit de nombreux autres prix pour jeunes dramaturges. En 2005, il commence à écrire la première partie du Trittico delle Gabbie (Triptyque des Cages), un projet qu’il achève quatre ans plus tard. En 2007, il crée la pièce Donna non rieducabile, Memorandum teatrale su Anna Politkovskaja (Femme non rééducable), jouée dans tous les grands théâtres d’Europe et adaptée à l’écran en 2009 par Felipe Cappa. En 2013, Chapitres de la chute, saga des Lehman Brothers est créée au Rond-Point par la Comédie de Saint-Etienne, mise en scène de Arnaud Meunier.

 

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Le 19 mars 2015 à 09:50

Avis aux étranges pas d'ici

Vrai,il y a beaucoup trop d’étrangers dans le monde et pas assez d’iciPREUVES :Les mille-pattes ont 998 pattes de tropLes grenouilles ont les pieds palmés, en seront disqualifiées.Les martinets sont en excès de vitesse autoriséeLes termites piquentLes poissons n’ont pas les yeux en face de nousLes anguilles sont en trouLes coquillages sont en voie de dissolution avancéeLes autruches ont un long long cou de bambouGirafes même tonneau d’en hautLes cucurbitacées tout le contraireHé, les gnousAssez de ces troupeaux de you !Hou !Les crabes ont la peau dure et en plus ils sont chauvesLes rhinolophes zéro cheveux non plusLes scarabées ils sont horodatésLes scorpions-cafards des horrifiques et ratésLes requins-marteaux sont fous de nouspas nousCétacés très périmésmal bien barrésTranchons leurs six bras aux pieuvres et huit aux araignéesLes renards et les belettes savent plus rien nous chanterLes popotames marigotent dans la pataugasseLes paresseux pendouillent comme des cheveux       Les fouines fouinentLes escargots escargassentLes gros noirs font la fêteLes petits gris font la têteLes singes ont un visage simiesqueLes humanoïdes sont lividesLes autrichiens sont des chiensLes belges parlent pas tous françaisLes wallons, salauds de salonLes zimbabwéens même pas australiensLes bocheux, comprend rienLes jivaros n’ont que notre peau sur leurs osJe hais les cambodgiens qui n’ont pas notre nez épatant(Pas tant que ça au fait)D’ailleurs, d’ailleurs, d’ailleurs tous ces gens sont d’ailleursLes terre-adéliens sont videsLes indonésiens croient en tout sauf en moiOn n’est plus chez vousPassez notre chemin !« Tu » me tuesVous : s’en foutPass your pathLes de ma ville sont des fillesDu village, rancis sur pattesMes amis sont mes ennemisMa famille s’appelle EmileLa cousine pue des mainsMaman, les pieds platsMarcel a des aissellesMoi aussi plus m’sentir (extrait de 22, Placards !, éd.Æncrages, 2014) Avant, arrière, latéral, j’aime les travelings. Particulièrement appliqués au champ littéraire, comme dans le magnifique Autour de Vaduz de Bernard Heidsieck https://www.youtube.com/watch?v=CUPuZzPaFJM , traveling arrière et circulaire qui, par vagues concentriques et sonores, parties de ce trou noir du paradis fiscal préféré des riches allemands et autrichiens, étend son blanchiment aux confins de la planète. C’est sans doute aussi pourquoi, et plus encore pour son bon sens apparent, je suis resté fasciné par cette sortie du sieur Le Pen, le 13 février 1994 sur Antenne 2 : «  J’aime mieux mes filles que mes cousines, mes cousines que mes voisines, mes voisines que des inconnues et des inconnues que des ennemis. Par conséquent j’aime mieux les Français, c’est mon droit. J’aime mieux les Européens ensuite. Et puis ensuite, j’aime mieux les Occidentaux. » Eh oui, l’autre est bien étrange, et l’étranger plus encore ! Cette phrase, qui nous frappe d’un bon bon sens, apparemment irréfragable, pose pourtant évidemment question. Car le sens de nos vies n’est pas de nature géographique, déterminé par notre seule situation dans l’espace, et imperméable à nos choix propres. Sans quoi je serais tenu de me sentir moins en affinité avec cet Inuit, qui est devenu mon ami, qu’avec mon voisin facho. Et de Tintin, si loin du Tibet, ne pourrait surgir ce cri, si proche qu’il en est pour ainsi dire à l’intérieur de lui-même, dans un rêve : « Tchang ! » (Tintin au Tibet, p.1.) Attaquons maintenant le texte lepénien sur son versant formel. Au bout du zoom, poussé à son terme, il y a bien sûr : « ce que j’aime moins que tout, ce sont les non-Occidentaux. » Et lorsqu’on le ramène à son origine, ab absurdo et ad absurdum, il ne peut y avoir autre chose que : « j’aime mieux moi. » Permettre à chacun d’intégrer qu’existent d’autres moi que moi, c’est précisément l’objectif de l’éducation. Il permettra la vie en société, en civilité, une « civilisation ». Une société dont des membres de plus en plus nombreux arrêtent leur évolution sur un moi pétrifié est en marche vers l’incivilisation. Et peut-être, au grand dam de Desproges, n’y aura-t-il plus que des étrangers dans le monde ?

Le 20 mars 2015 à 09:15

Moi bis

On a choisi un certain Rubin ou Robin pour me remplacer sur toutes les photos. C’est ce que je demandais depuis des années. On aura finalement compris le gain à présenter le portrait de quelqu’un de plus jeune et d’une beauté plus accessible pour donner à la presse. Un peu figé à mon goût, mon double figure toujours de trois-quarts face, l’œil fixant l’objectif avec une inquiétude, qui est la mienne, me fait-on remarquer. Dans les interviews, il garde la même pose, comme s’il avait peur de perdre la ressemblance et c’est dommage. Il me fait tellement penser à moi que je ne me regarde plus dans le miroir, mais vérifie plutôt sur lui à qui je ressemble. Toujours en quête de la bonne coupe de cheveux, du bon geste, du bon ton, de la phrase juste, d’une position stable pour sa main, je vois là également un grand avantage à pouvoir copier manières et reparties. Je ne me ronge plus l’ongle ni ne me mange la lèvre ni ne transpire à chercher pourquoi j’ai écrit ça ou ça, et pourquoi ce titre, et pourquoi ce personnage. C’est mon avatar qui monte au créneau. Cette grande tension souvent qui naît lorsque je commence à m’exprimer et qui fige les gens, il ne l’a pas du tout. Très sérieux avec ses sentiments, il se jette dans le propos et qu’importe son interlocuteur, il démarre au moindre mot, enfourche les phrases et s’emballe. Je trouve le procédé un peu spectaculaire, mais c’est peut-être ainsi qu’on vend. Au reste, moi seul y décèle un procédé, car les journalistes et le public y saisissent plutôt la profondeur, l’exigence, l’urgence, l’obsession d’un homme engagé totalement dans son travail : une telle ferveur, un tel vécu. Ce qui est effrayant c’est qu’on a choisi également de m’appeler autrement pour les besoins de la cause (vendre plus, renouveler mon image, dépoussiérer mon écriture, varier la réception) et on me nomme Alistair Sullivan (révérence voilée à Boris Vian ?). On ne se demandait pas si je pouvais arrêter d’écrire ; il semblait que, puisque je n’arrêtais pas d’écrire en dépit des fiascos, il fallait mettre en place un système de lente déviation. Parfois, généralisait-on, l’écrivain juge bon de modifier son accueil en adoptant un pseudonyme pour promouvoir un nouveau style, déjouer l’attente. On aura voulu avec moi conserver un acquis tout en activant une dynamique inutilisée : capitaliser. J’ai toujours pensé qu’on acceptait de me publier pour se débarrasser de moi sans trop comprendre même ce qui m’amenait à une telle pensée : certes, j’ai insisté ; j’ai connu de nombreux refus ; cependant l’éditeur qui publie mes livres depuis plusieurs années aurait très bien pu cesser de le faire, arguer des méventes car je suis un gouffre, certes, un petit gouffre, mais un gouffre ; une publication occasionne des frais. Pourquoi continuer ? Peut-être poursuit-il avec moi une action commencée ? ou bien veut-il m’empêcher de partir (je n’ai jamais songé à quitter mon éditeur) ? Alors voilà : peut-être continue-t-on de me publier pour étouffer ce que j’écris, m’étouffer jusqu’à la paralysie. C’est une question d’années. On attend un choc émotionnel, un sursaut d’orgueil. Tant de livres passés à la trappe ! On continue donc d’éditer mes livres pour se débarrasser de moi. En tant qu’écrivain confirmé (c’est ainsi qu’on cerne mon statut), je n’offrais plus aucun angle d’attaque ou de préhension : j’étais un savon. On aura sans doute radicalisé la métaphore du produit en ajustant les techniques de marketing à la demande : du neuf, on veut du neuf. Moi comme produit, c’est faire du neuf avec de l’ancien. Nouvelle image, nouveau nom. Il fallait s’y attendre, mon écriture, elle aussi, a changé. Je ne saurais trop dire en quoi, ni comment, mais on me fait remarquer que je vais plus directement au sujet, que je ne me perds plus en digressions, que les textes sont plus ramassés, que les éléments biographiques sont plus nombreux. Ce dernier point m’épate. Mon directeur littéraire qui me porte depuis le début, c’est-à-dire depuis des années, me confirme ces bouleversements et en est très satisfait. Les chiffres sont là. Les ventes ont décollé. C’était à ce prix, sans doute, qu’il me fallait continuer. Ce que l’auteur craint le plus — être un autre, vendre son âme au diable —, je dois m’en féliciter, car c’est tout bénéfice. Je ne sais plus trop qui écrit à présent et on compare mes livres autant à ceux d’Eric Chevillard qu’à ceux d’Alexandre Jardin. Brusquement, je m’en rends compte, par sollicitude, gentillesse, hommage caché, on a, avec ce nom d’Alistair Sullivan, conservé mes initiales. Il est évident que, grâce à cette renaissance, j’en ai appris beaucoup à mon sujet. Et ce n’est pas terminé.

Le 12 mars 2015 à 09:24

Le Trou

ce qui me manque c’est un trouou plutôt : ce qui me manque fait un trou, un trou en moi, me troue,je suis troué par ce qui me manque non pas qu’on me l’ait enlevé, que je l’aurais eu un jour, que j’aurais été entier,  ce trou c’est mon manquece manque c’est l’Autre, l’Autre toujours trouetrou en moiemporte-piècedès que je nais, l’Autre me trouemoi aussi je fais des trous chez l’Autre, sans le vouloir, avec le regard, et je comprends que j’ai dû trouer ou percer quelque chose en voyant de l’eau pleurer par les yeux de l’Autre, je ne savais pas,ça se met à fuir, ça se répand, ça ne s’arrête plus, les larmes du trou l’Autre n’est plus qu’un trou en larmes, un puits pleureur, et c’est moi qui ai fait ce trou.au trou ! condamné au trou ! à se faire trouer la viece qui reste c’est la passoire de l’être, mille fois trouée, cachée au cœur d’une forme en viande qui se fait croire qu’elle est entière et que tout va bien. mais quand je serai tout troué, quand je ne serai plus qu’un trou ambulant, une lacune humaine, une absence debout, quand je n’aurai plus que mes bords, quand je ne serai plus qu’un bord de trou, une margelle à sang chaud, alors l’Autre qui n’aura plus rien à trouer, s’approchera,il se tiendra au bord de mon trou, devenu le sien aussi, à force de tant me trouer, trou des deux donc, avec lui, penché, à prier que l’horizon se découvre enfin au plus profond de cet Autre , qui se demande lui-même s’il existe encore, étant devenu complètement trou...

Le 25 septembre 2014 à 09:50

Philippe Meirieu : "Ce qui m'anime c'est de susciter le plaisir d'apprendre et la joie de comprendre"

Ça va bien à l'école ? #4

D'abord instituteur puis professeur de philosophie et de Lettres, Philippe Meirieu est aujourd’hui professeur des universités en sciences de l’éducation à l'université LUMIERE-Lyon 2. Engagé à plusieurs reprises dans des chantiers importants de l’Éducation nationale, il a beaucoup travaillé sur le collège, le lycée et la formation des enseignants. Parmi ses derniers livres : Faire l’Ecole, faire la classe (ESF éditeur, 2009), Lettre aux grandes personnes sur les enfants d’aujourd’hui (Rue du Monde, 2011), Pédagogie : des lieux communs aux concepts-clés (ESF éditeur, 2013), Le plaisir d’apprendre (Autrement 2014). Une version refondue et actualisée de sa Lettre à un jeune professeur sort en librairie le 10 septembre. Pour Ventscontraires.net, il accepté de répondre à quelques questions. Quatrième et dernière partie de cette instructive plongée au coeur de l'école. > Première partie Le fort taux de chômage actuel doit-il nous inciter à faire évoluer l'école en l'adaptant aux « réalités économiques » ? Il est, malheureusement, un taux plus fort que celui du chômage, c’est celui de l’abstention – en particulier des jeunes - aux différentes consultations électorales ! C’est ce déficit citoyen là qui me semble, d’abord, interpeller l’École dans sa fonction fondatrice. Comment accepter que notre École « produise » autant de gens qui se désintéressent de la vie publique ? De toute évidence, notre « éducation civique », sous ses différentes formes et appellations, n’est pas d’une grande efficacité ! Peut-être faudrait-il se demander si l’École ne doit pas, enfin, introduire le droit comme discipline de plein exercice ? Car c’est quand même paradoxal d’ « affirmer que nul n’est censé ignorer la loi » alors que notre institution scolaire ne l’enseigne pas dans le cadre de la scolarité obligatoire : il y a pourtant des principes fondateurs comme « nul ne peut se faire justice soi-même », « nul ne peut être, à la fois, juge et partie » qui devraient bien être présentés et expliqués à tous de manière dynamique en montrant leur importance décisive pour la construction du lien social. Et puis, il y a la manière dont notre École est gérée et la part qu’y prennent – ou, plus exactement, que n’y prennent pas – les élèves. Pas question, évidemment, de singer en classe la démocratie directe en faisant voter les élèves sur le programme à traiter ! Mais, en revanche, l’apprentissage de la responsabilité dans un collectif, l’identification de l’autorité légitime, la distinction entre ce qui relève des obligations statutaires et ce qui relève des choix personnels et collectifs, la réflexion sur les conditions du travail en commun… tout cela fait partie pleinement des missions de l’École. Là encore, les pédagogues ont défriché le terrain depuis bien longtemps ; là encore, ils ne sont guère entendus et la « machine école » fonctionne dans l’indifférence générale en promouvant implicitement ou explicitement l’individualisme systématique. Ce n’est pourtant pas très compliqué : dès quatre ans, en classe maternelle, un enfant peut comprendre qu’en tant que responsable du bocal à poissons rouges, il détient une autorité légitime liée intrinsèquement à sa responsabilité ! Il peut apprendre ainsi qu’une autorité légitime ne s’exerce toujours « qu’en tant que… ». De même, très tôt, des rituels peuvent permettre d’organiser des débats structurés à l’école et de réfléchir sur les droits et les devoirs de chacun au sein du collectif… Jusqu’aux « délégués de classes » qui peuvent progressivement avoir une véritable fonction de proposition dans la vie de l’établissement… Pas question de prendre les élèves pour des « citoyens avant la lettre ». Mais abdiquer sur toute véritable formation progressive à la citoyenneté est une véritable démission que nous payons très cher ! Qui peut imaginer qu’un jeune reçoit « l’onction citoyenne » la nuit de ses dix-huit ans et qu’il peut, du jour au lendemain, comprendre ce qu’est une société solidaire et voter en conséquence de cause ? Quant au chômage, il interroge, bien évidemment, lui aussi, le système scolaire. Mais il ne doit pas le faire en l’amenant à renoncer à ses ambitions culturelles pour toutes et tous et en mettant en place un « utilitarisme » à courte vue avec des orientations prématurées et plus ou moins obligatoires vers les « métiers en tension » : ce serait une catastrophe ! Il doit, en revanche, intégrer, à la fois, une véritable découverte des métiers dans leur diversité, dès l’école primaire, et introduire, très tôt, une éducation au choix, avec un système de choix réversibles avant les choix irréversibles… Plus globalement, évidemment, le chômage de masse que nous vivons interroge la place de la « formation tout au long de la vie » et pose la question du partage du temps de vie entre « formation personnelle et professionnelle », d’une part, et « implication productive », d’autre part : je suis partisan, pour ma part, d’un « crédit formation » de cinq années, par exemple, que pourrait prendre en cours de carrière toute personne qui n’a pas bénéficié d’une formation initiale longue. Il n’est pas certain, d’ailleurs, que cela coûterait très cher dès lors que l’on se déciderait à flécher une partie significative des 32 milliards de la formation continue en France vers ce dispositif.   Les faits divers donnent l'impression d'une violence croissante à l'école. Selon vous, est-ce le cas ? Les incidents et les agressions augmentent, en effet, inégalement selon les établissements et les quartiers, mais significativement. De même que le harcèlement entre élèves, y compris sous la forme nouvelle du cyber-harcèlement, d’autant plus violent, parfois, qu’il n’est pas facilement repérable par les éducateurs et que l’agresseur ne voit pas la souffrance de sa victime qui, dans la face à face, aurait pu l’inviter à la modération. Mais ces phénomènes sont, à mes yeux, la conséquence, d’une part, de réalités sociales qui font ainsi irruption dans l’univers scolaire et, d’autre part, d’une sorte de désinstitutionalisation de cette École qui est moins capable aujourd’hui de se protéger et, surtout, de prévenir ce type de comportements. Concernant les réalités sociales, il y a, bien évidemment, tout un contexte de banalisation de la violence - en particulier à travers les médias, films et jeux vidéo - qui peut inciter au passage à l’acte des enfants ou des adolescents fragiles et peu soutenus familialement. D’autant plus que je fais partie de ceux qui s’interrogent sur les difficultés d’exercice de la parentalité aujourd’hui et pensent qu’elles sont très largement sous-estimées. Beaucoup de parents sont totalement démunis face à Internet, par exemple, ou face à des phénomènes de socialisation juvénile radicalement nouveaux : ils ont tendance alors à attendre de l’École qu’elle résolve des questions qui relèvent d’abord – même si ce n’est pas totalement – de l’éducation familiale. Il n’est pas question, ici, de culpabiliser quiconque ; en revanche, il faut noter que la France est un pays qui apparaît vraiment très en retard en matière de recherches et de pratiques d’aides à la parentalité. Et ce phénomène se conjugue avec ce que j’appelle la désinstitutionalisation de l’École. En effet, jadis profondément structurée en fonction d’impératifs sociétaux indiscutables, pourvue de rituels nombreux scandant le temps et organisant l’espace, sous la tutelle d’une hiérarchie pyramidale toute-puissante, l’École était un de ces « dispositifs disciplinaires » décrits par Michel Foucault, destiné à assujettir les corps pour mieux asservir les esprits. Même si je trouve, pour ma part, la description de Foucault ainsi que l’usage qui en est fait trop caricaturaux, il n’en reste pas moins que cette École « tenait » et « contenait » relativement bien les tentations centrifuges d’une population encore, il est vrai, fortement triée sur le volet dès la fin de l’école primaire. Or, cette structuration s’est effritée et le cadre s’est considérablement distendu… On doit, bien sûr, se réjouir que les rituels jugés humiliants ou obsolètes aient disparu. Mais le problème, c’est qu’ils n’ont pas vraiment été remplacés et que le cadre, lui, a même parfois, complètement disparu. Les établissements scolaires, en particulier les collèges, sont ainsi devenus progressivement des lieux de passage où rien ne vient jamais vraiment stabiliser des postures physiques et mentales, où l’appartenance symbolique n’est plus guère possible et où l’institution elle-même, dans sa cohérence et son projet, devient insaisissable. Comment des enfants de onze ans, qui entrent en sixième, peuvent-ils se représenter ce qu’est leur collège et ce que l’École attend d’eux quand ils ne voient jamais ensemble la quinzaine d’adultes qui est chargée de leur éducation et qu’ils sont ballotés, tout au long de la journée, entre des salles et des situations dont rien ne vient signifier l’unité ? Certes, on fera parfois une séance d’explication du règlement intérieur, mais cela ne peut remplacer l’implication dans un collectif solidaire qui ne s’éprouve, lui, qu’à travers des activités communes et un encadrement cohérent… Je fais l’hypothèse que la montée des comportements anomiques est profondément liée à un mode de gestion des établissements où, faute d’un cadre structurant à taille humaine encadré par un groupe d’adultes identifiés et solidaires, dominent l’anonymat, l’individualisme, la débrouillardise, la recherche exclusive de son propre intérêt, avec, à terme, le mépris pour le collectif vécu comme générateur de contraintes et non comme lieu d’expression de sa liberté. La découverte fondatrice que « l’interdit autorise » et que le respect de la loi permet non seulement de « vivre ensemble », mais aussi donner le meilleur de soi-même dans le respect d’autrui, me semble être un impératif politique – au sens le plus noble de ce terme – de l’École. Et, là encore, non pas en rajoutant des « cours » spécifiques, mais en se saisissant des activités d’enseignement pour leur donner la force structurante, tant psychique que sociale, dont les élèves ont besoin. Faute de quoi, ils ne les fréquentent qu’en « touristes » et pratiquent sans scrupules les transgressions qui leur permettent de se sentir exister… Certes, je ne suis pas naïf et je sais que certains enfants et adolescents sont porteurs d’une violence que de simples aménagements pédagogiques ne pourront pas contenir. Pour eux, de toute évidence, nous avons besoin de professionnels formés et d’un soutien spécifique des enseignants chargés de leur encadrement. Mais, pour la grande majorité des incidents qui viennent compromettre le quotidien des établissements et rendent les apprentissages difficiles, voire impossibles, je suis convaincu que « réinstitutionnaliser » les établissements, en inscrivant les élèves dans des collectifs de taille raisonnable (quatre classes semble un bon étiage), encadrés par des équipes structurées, avec des activités mobilisatrices, des rituels adaptés et des modes de gestion plus proches des personnes, permettrait de construire ces cadres éducatifs qui nous font tant défaut aujourd’hui.   Et pour finir, une question plus personnelle : qu'est-ce qui vous a tellement marqué dans votre propre rapport à l'école pour que vous ne vous en éloigniez jamais ? On ne sait jamais très bien identifier l’origine de nos engagements et l’on reconstruit souvent a posteriori de belles histoires qui relèvent plus de la fiction que de la réalité. Pour ce qui me concerne, je crois que ma passion est plus celle de la transmission que celle de l’École. C’est pourquoi sans doute, je me suis souvent permis d’interroger les formes actuelles de l’École – comme la classe « homogène » d’élèves prétendument de même niveau censés faire tous la même chose en même temps… c’est-à-dire le modèle de « l’enseignement simultané » imposé par Guizot – au nom de sa faible efficacité en matière de transmission. Je ne crois pas que les modalités actuelles de l’École soient sacrées et doivent être pérennisées sans jamais être interrogées. Mais il faut interroger ces modalités de l’École au nom des finalités qu’on lui affecte et c’est cela que j’ai tenté de faire depuis tant d’années. Et puis, ce qui m’anime, en fait, c’est de susciter le plaisir d’apprendre et la joie de comprendre. C’est là où je trouve aujourd’hui encore le plus de satisfactions, bien loin de toutes les formes d’exercice du pouvoir institutionnel qui, dans l’Éducation nationale comme ailleurs, devraient, à mes yeux, s’assigner à plus de modestie.

Le 3 décembre 2012 à 11:27

De qui se moque-t-on ?

14. Le miroir

Chaque matin, sitôt levés, nous allons droit dans le mur : nous nous confrontons au miroir. Oh, malheur ! Sans mentir, il serait plus doux de croiser un égorgeur au coin d’une ruelle obscure... Mais la lumière nous tombe dessus comme une douche froide et il est trop tard, nous y sommes, dans le miroir, le dos au mur. Qui viendra nous nouer sur les yeux le bandeau des fusillés ?       Nous sortons du rêve de la nuit. Il était voluptueux, héroïque, nous y faisions belle figure. Mais il semblerait que le héros soit fatigué après cette bonne nuit de sommeil, il a mauvaise mine. Son armure étincelante est un pyjama clownesque, et froissé. Ses formidables épaules lui tombent aux genoux comme des branches de sapin mort. Ses paupières se soulèvent aussi difficultueusement que le rideau de fer rouillé d’une boutique de brocanteur. La vitrine de celle-ci aurait bien besoin d’un coup d’éponge. Et quels vieux coucous en devanture !       Cause toujours, miroir, c’est celui qui le dit qui l’est !       Miroir lisse et étale comme la surface de l’étang : je suis donc le vilain crapaud qui vit sur ses berges. Miroir noir comme le tableau où s’inscrit la leçon du jour : vite effacer ce visage de craie ! Nous avons pour cela les brosses et les savons de la toilette, et l’eau qui tremble dans la coupe de nos mains, limpide, où noyer notre reflet.       Savamment dosés, le verre, l’étain et le mercure composent donc cette amère potion qui nous rend gris ou vert, qui nous tuméfie la face mieux qu’une ruade, qui nous creuse les yeux et nous fige sur les lèvres un rictus de moribond. On ne verserait pas ce poison dans le verre à dents de notre pire ennemi.       Encore une chance : le miroir est sans mémoire. Nous ne faisons qu’y passer. Il ne nous retient pas. Assez vu. Disparaissez. Mais ne pourrions-nous pas nous vexer de cela aussi, tout bien réfléchi ? Pourquoi le miroir ne daigne-t-il jamais s’empreindre de notre image ? Nous avons pourtant des titres à faire valoir, et un petit air qui n’appartient qu’à nous. Il y a dans les galeries des châteaux des portraits de gros marquis qui n’ont pas accompli le quart de nos exploits ni de nos œuvres et devant lesquels défilent pourtant des milliers de visiteurs attendris (et payants).       Pourquoi enfin dérapons-nous toujours sur cette glace, nous qui traçons des 8 parfaits sur celle du lac ou de la patinoire ? Pourquoi y figurons-nous toujours ce personnage de comédie burlesque aux mouvements saccadés, à l’équilibre instable       Ce n’est pas faute pourtant de prendre des poses avantageuses. Nous rentrons le ventre, nous bandons des muscles dont nous n’avons jamais l’emploi, qui ne servent qu’aux haltérophiles et aux boxeurs dans l’exercice de leur profession – peine perdue : l’armoire à glace se rit encore de notre formidable carrure. Nous ébouriffons follement nos mèches : la cupide psyché rafle tout l’argent de nos tempes et ne nous laisse plus un poil sur le caillou. La monnaie de singe au moins flatte le chauve qui se mire dedans. Le miroir nous plume comme des alouettes.        Il bégaye, mais sa démonstration est implacable. Il affirme preuves à l’appui que le présent est sinistre et l’avenir plus calamiteux encore : sept ans de malheur peut-être pour le maladroit qui le casse, mais toute une vie de désespoir et de lamentations pour le délicat qui le fait briller avec un chiffon doux.       Le miroir est malveillant. Il est aussi le rétroviseur dans lequel se précipite en catastrophe notre passé. Entre les rides du vieil âge qui s’annonce, nos cicatrices évoquent inlassablement notre jeunesse difficile, les coups de cornes de la vache enragée, les petits métiers pénibles exercés pour ne pas mourir de faim : partenaire d’un lanceur de couteaux dipsomane, toiletteur dans une ménagerie de fauves, modèle pour un tatoueur parkinsonien, sparring-partner d’un chirurgien esthétique, etc.       Et c’est sur le miroir encore qu’elle a écrit Adieu, la belle petite que nous aimions par-dessus et par-dessous tout, et effectivement elle n’est plus dedans (abîmée sinon dans ses profondeurs insondables, ensevelie dans ses vases) ; nous n’y voyons qu’un misérable qui tente d’effacer l’injure avec sa manche et découvre que le rouge à lèvres qui surlignait divinement le sourire d’Ida est un composé gras de suif de mouton et de sang de cochenille qui s’étale sur toute la surface réfléchissante et forme avec la buée de ses soupirs le brouillard dans lequel désormais il va vivre, seul comme un chien, puis mourir bientôt.    À moins décidément de se rebeller et d’envoyer son poing dans la face déjà floue de ce pitoyable jumeau : le miroir s’étoile et me voici soudain rayonnant, beau comme un astre.

Le 11 septembre 2012 à 09:39

Pierrick Sorin

Portrait sans valeur / autoportrait en monstre

Seul Pierrick Sorin peut dire qui est Pierrick Sorin. Tout portrait de Pierrick Sorin qui n'est pas réalisé vidéastement par Pierrick Sorin est faux. Tout écrit sur Pierrick Sorin qui n'est pas signé de sa main ne raconte rien sur Pierrick Sorin. Considérez donc que les lignes qui suivent – dont il n'est pas l'auteur – sont une accumulation de suppositions biographiques et d'analyses approximatives de son œuvre qui n'ont aucune valeur. Pierrick Sorin est né à Nantes en 1960. Il a fait l'école des Beaux-Arts dans cette ville. Il y vit. C'est un iconoclaste laconique dont la placidité drolatique le rapproche de Méliès, Buster Keaton, Tati et surtout de lui-même. Ses œuvres sont composées de trois matériaux : la vidéo, son physique et sa voix, des textes intelligents qui rappellent que ce n'est pas parce que ce qu'il fait est magique, cocasse, superficiel et rigolo et qu'il est le seul interprète, que ce n'est pas du grand art. Il n'a pas besoin de le dire, nous savons que c'est du grand art puisque c'est de l'illusion d'art. Quand c'est du vrai art, ce n'en est plus.Titres de quelques-unes de ses œuvres :– Jean-Louis Pichon, Seigneur de la nuit– A vieille mule, frein doré– Martin met ses lunettes, puis son chapeau– L'Homme qui aimait les biscottes– Espace-temps et petites cochonneries– L'Artiste, le méchant et le conservateur– J'ai même gardé mes chaussons pour aller à la boulangerie– Opérateur personnel de chirurgie faciale– Le Générateur de gros bébés– 143 positions érotiques– Tentative d'expression de la beauté intérieure– 22h13, ce titre est susceptible d'être modifié d'une minute à l'autreIl y en a des centaines d'autres.Voir pierricksorin.com.Il a exposé, performé, projeté, joué dans des galeries, des musées et des théâtres prestigieux. Il est seul, toujours, comme tout le monde, il se regarde comme tout le monde, mais il le fait mieux que tout le monde.vidéo : Pierrick Sorin, Autoportrait en monstre, 2000 Collection de la Maison européenne de la photographie

Le 15 mars 2015 à 09:04

Un autre / épilation par laser

Je m’étais toujours dit que mon identité me faisait tort. Le jour où j’ai su que j’allais pouvoir rencontrer Anna, une étoile montante du tennis russe, j’ai décidé de me métamorphoser. De fond en comble. Devenir un autre. Pour tenter de la séduire. J'ai teint mes cheveux et mes sourcils. J'ai mis des lentilles de couleur. Le jeune homme brun venu d'ailleurs est devenu un jeune blond aux yeux bleus. Aiat Fayez est devenu Alain Fayer. Mais il manque quelque chose pour parfaire la métamorphose. Je vérifie méticuleusement la teinture de mes cheveux. Je cherche le défaut qu’il faut rectifier. J’examine les sourcils et les cils : force est de constater que tout est parfait. Tant mieux. Je décide de m’épiler le corps au laser pour me débarrasser une fois pour toutes de mes poils noirs. Il y a un institut de beauté discret à quelques rues de là ; les fenêtres sont teintées, je ne risque pas de perdre mon incognito devant tout le monde. Je m’y rends ; dès que je vois la petite brune au teint mat de l’accueil, je reconnais une compatriote. Tout se complique aussitôt. Elle me regarde, essaie de me trouver à travers mon regard, de trouver mon moi originel. Je commence à donner des signes d’agitation, c’est plus fort que moi ; je sens les gouttes de sueur ruisseler de mon front ; je lui explique ce que je souhaite, elle se met derrière son ordinateur, demande mes nom et prénom. J’émets, la voix étranglée : « Alain Fayer. » Elle n’a pas compris le nom. Je répète avec un trémolo dans la voix : « Fayer. » –  « Avec un z à la fin ? » – « FA-YER, dis-je en haussant la voix, AVEC UN R. » Elle me regarde bizarrement maintenant ; il manquerait plus que je sois obligé de m’excuser. Elle m’explique la différence entre l’EPILATION PAR LASER et l’épilation par lumière pulsée. J’opte pour le meilleur, qui est le plus radical. Elle me tend un questionnaire médical que je remplis à la vitesse de la lumière. Elle va s’occuper de tout, le dermatologue viendra en dernier lieu pour enclencher la machine. Parfait. Elle m’enjoint d’entrer dans la pièce pour me déshabiller. Je pousse la porte, avance de quelques pas ; impression immédiate d’être à l’hôpital. Tout est blanc dans la pièce, très propre. Il y a une machine sortie du mur sur laquelle je vais devoir me coucher avant qu’elle ne rentre dans le mur. Ça ressemble à s’y méprendre à celles utilisées pour traiter le cancer. Je me demande ce que je fous là. Je maudis mes origines, mon pays natal, et tout ce qui me concerne de près et de loin. La petite brune entre. « Vous ne vous êtes pas déshabillé ? » – « J’étais sur le point. » – « Je reviens dans cinq minutes alors. » Elle sort. Je me déshabille avant d’enfiler la robe de chambre. Elle va rentrer et voir le contraste entre mes poils noirs et mes cheveux blonds. Ses doutes vont se dissiper. J’espère juste qu’elle ne dira rien. Qu’on finira la séance sans un mot. Elle revient. « Ça y est ? » Je fais oui. Elle m’explique comment ça va se passer. Je vais devoir mettre des lunettes spéciales, puis je me coucherai sur le ventre, la machine entrera dans le mur, les rayons laser vont détruire les poils de mon dos, mon bassin, et plus bas. La machine sortira. Je me mettrai sur le dos et ce sera la même chose pour les poils de devant. J’écoute comme un bon élève. Je suis si gentil quand j’ai peur. « Vous êtes originaire de quel pays ? » fait soudain la petite. Je n’en reviens pas. J’ai l’impression d’avoir mal entendu, ce qui s’est déjà produit. « Pardon ? » Elle a un grand sourire ce qu’il y a de plus naturel : « Vous êtes originaire de quel pays ? » Le processus chimique que je connais bien se déclenche automatiquement dans mon corps : le cœur se met à battre dans mes oreilles, la gorge devient sèche, le regard perd son éclat, la sueur envahit le visage. Je le ressens clairement ; mais elle, ne le voit-elle pas ? Elle n’en a pas l’air, pas vraiment en tout cas, puisqu’elle ne passe pas à autre chose, elle reste sur sa question, elle reste sur l’attente de la réponse, elle ne veut pas retirer ce qu’elle a demandé alors que je suis en train de le lui proposer tacitement. A l’amiable. Revenons à nos moutons. Faisons comme si de rien n’était. Ce qui a été n’a pas été. Même le blanc qui s’ensuit n’y fait rien. Elle doit être sûre d’avoir à faire à autre chose qu’un Français. « Vous ne voulez pas le dire ? » demande-t-elle en gardant le même sourire qui me paraît maintenant maléfique. « Si, si, fais-je en souriant comme si je pensais à quelque chose d’autre. Je me demandais justement si vous n’étiez pas une compatriote. » Elle me regarde en riant, mais cette fois c’est elle qui est là, pas l’esthéticienne, c’est la petite brune compatriote dans tout ce qu’elle est et n’est pas, dans tout ce qu’elle a et n’a pas. Elle me demande dans ma langue maternelle si je viens du même pays ; je réponds oui dans la même langue, et bizarrement, cela me libère, ou du moins me calme, même si je sais qu’elle ne fera jamais allusion à la couleur de mes cheveux et de mes yeux mais qu’elle n’en pensera pas moins. Elle continue de me questionner dans notre langue maternelle : si je suis ici depuis longtemps, si j’aime la France, si j’aime les Français, si je rentre souvent au pays natal, si je compte rester ici. Un à un tombent de mon être des pans de mon incognito, et je les entends s’écraser au sol, je sursaute presque à chaque question, je réponds de bonne grâce, attendant juste que ce cauchemar se termine mais elle en redemande, ça n’en finit pas. Elle aime beaucoup la teinture de mes cheveux, elle le dit, oui, le plus naturellement du monde, dans cette langue maternelle qui me porte malheur ; et elle me complimente après que je lui ai confirmé que j'ai fait la décoloration moi-même, sans l'aide d'un professionnel. En revanche, elle se permet, c’est son expression, même si elle se permet tout, absolument tout, maintenant qu’elle me voit K.O. debout, elle se permet d’émettre une réserve sur la couleur des yeux : elle aurait, dit-elle, choisi des lentilles vertes qui iraient mieux avec mon teint. Dont acte. Elle poursuit en disant qu’elle tente de convaincre son petit ami de se teindre les cheveux mais qu’il n’en a pas le courage. J’explose soi-disant de rire mais on entend clairement que c’est un faux rire, la preuve, elle coupe court à la discussion et m’enjoint de chausser les lunettes spéciales. Je m’exécute en la remerciant, sans savoir pourquoi. Aiat Fayez, Un autre, Editions P.O.L, 2014

Le 3 mars 2015 à 12:37

D'où vient le doute d'être...

J'ai marché pour "Charlie", j'ai porté la pancarte même, ému à mort qu'on ait buté du talent, de l'esprit, des hommes. J'ai marché et des proches presque à la queue leu leu dans un souffle désespéré m'ont dit – mais vous êtes où ?J'ai compris là que je ne n'étais pas des leurs, ils me disaient "vous" comme si j'appartenais à d'autres, comme si éclaté le dernier rempart apparaissait le vrai visage du "nous" dont je faisais pas partie. Ce "nous" visage de la France dont ils se sentaient naturellement "eux" les légataires universels. C'était des amis, des humanistes, des gens de gauche pas des "bouseux frontistes" non ! tout ce qu'il y a d'éclairé. Et j'ai compté les mille pas arrachés à la boue que j'ai fait pour avancer vers eux, j'ai mesuré combien j'étais devenu une caricature de laïcard, obsédé par le dogme républicain, épris de soif absolue de liberté. Dans chacun de ses pas j'ai combattu les soupçons de "Marianne" à mon endroit, aimé la France dans son tout, ses hauteurs d'esprits et ses cavités les plus sombres. J'ai mis un "y" à mon prénom pour le blanchir, me suis incliné devant le supplice d'un autre barbu par politesse, appris tous les subjonctifs possibles et utilisables, pris l'accent de mes pairs et donné ma langue maternelle aux loups. J'ai blanchi au possible pour qu'il n'y ai plus d'ambiguïtés.Au milieu de la foule, j'ai mesuré le petit centimètre que tous ces "Français" avaient accompli à mon endroit... quasi rien. En prononçant ce "vous" une évidence m'a saisi – Magyd ! tu es trop français, retourne à de plus justes proportions. Il y a trente ans, c'était la marche des beurs, la marche de l'espoir, j'avais vingt ans, j'étais déjà ce Français-là. Car... j'ai été français, un temps, quelques années, les premières. Puis petit à petit je l'ai moins été puis de moins en moins, justement parce qu'on me disait que je l'étais. Mais est-ce qu'on dit à un Français qu'il l'est ? ...non !! parce qu'il l'est justement. Le doute s'est immiscé une première fois.Puis "français" on m'a dit que je l'étais pas, puis que je l'étais trop, puis que j'étais un peu des deux... alors j'ai épousé des identités comme autant de causes... j'ai été basque, occitan, provençal, sénégalais, africain du sud, noir d'Amérique, peau rouge, tibétain et même femme et même homo, bref minoritaire.Je me suis perdu. Finalement je suis devenu palestinien, sans le savoir sans le vouloir, un Palestinien sans histoire, vide de sens, vierge de colère ou de rancunes. Un Palestinien des Pyrénées avec l'accent de Toulouse. C'est plus tard que j'ai été arabe et ce n'est qu'à la fin que j'suis devenu kabyle quand j'ai piétiné les montagnes sèches de la vallée de la Soummam et que j'ai entendu prononcé mon prénom avec l'accent de mère ce diminutif familier propre aux miens..."l'mèdj". Epris d'idéal j'suis devenu Palestinien, un Palestinien de France puisque je ne parle que cette langue là, Palestinien dans une terre de droit, d'asile aussi comme on dit où la paix semble s'être définitivement installée, où l'écrit vaut le sang de mille ans de martyrs et la parole libre. J'suis devenu un Palestinien qui ne dort pas dans des camps qui n'a jamais vu la belle étoile qu'au mois d'août  sur des bords de Garonne sans vagues. Un Palestinien sédentaire qui se sentait presque chez lui.Je dis presque parce qu'il y avait à cette époque un ailleurs, un ailleurs aux parfums de figues et de poivrons verts, un ailleurs de mots et de larmes aux tombes enfouies, disparues. Un bout du monde "arabe".Bref toujours connu un toit soutenu par quatre murs... certes pas de briques rouges mais solides.Toujours dormi dans la tranquillité des familles à qui on ne reproche rien et qui fait tout pour.C'était y'a longtemps... J'avais épousé à l'image de mon père le sens aigu de la docilité, la peur d'être montré du doigt, celle d'être puni d'affirmer du soi. Je me suis glissé dans l'habit du "c'est déjà ça"... content de ne pas avoir ce "plus" qui vous met dans la lumière.En quelque sorte... Content d'être terne presque translucide  pour n'embêter personne.N'embêter personne parce qu'un Arabe ça embête tout le monde. L'Arabe... Docile il est chafouin, rebelle il craint. Dans ma famille pourtant, on nous aimait... tous les camps nous aimaient et nous n'aimions personne. Tous   promettaient des lendemains meilleurs... et personne pour nous dire :– Vous allez en chier ! et de quelque côté que vous soyez !C'est là que le camp des promesses athées rejoignait le camp des vœux pieux, dans la promesse du mieux...– Mon cul ! disait mon père. Il disait "TOZ" (bruit de pet)Et chaque jour trahissait la beauté de son lendemain. L'anonymat à cette époque nous identifiait comme solubles dans la république de tous les droits... mais en même temps fidèle à l'ancêtre berbère.Comme dirait l'ami militant j'suis devenu un pâle... Estinien qui conjugue la fougue l'estomac plein.J'ai grandi ainsi dans le "tout va bien" de parents trop effrayés d'avoir à tenir les rennes d'un traineau trop lourd.Abasourdis de misère ils s'en allaient avec la peur d'eux-mêmes, la peur d'être et la peur de ne pas être.La peur d'être immobiles la peur de devenir.Au quotidien la peur de leur propres prénoms, leurs prénoms ces boulets qui les renvoyaient au temps des poux, de la gale et de la faim trompée à l'oignon et à l'huile féroce. Mes parents s'éteignaient de pas comprendre, de pas savoir si l'ennemi est celui qui parle votre langue et porte votre nom ou l'autre qui vous tend une miche de pain en échange de sa botte sur la joue. La guerre d'Algérie y était sans doute pour quelque chose et mon père bien qu'ayant perdu quatre de ses frères pour la cause, doutait. Il me disait :– Tu veux être français ? et mes quatre frères alors !Les moudjahidines algériens l'effrayaient autant que les soldats de l'armée française. Les uns comme les autres le traquaient lui reprochant  de pas être mort  ou d'être toujours en vie. Pourtant, chaque été il bouclait ses valises la grimace au cœur d'imaginer les mille tracas d'un séjour algérien.Là-bas dans la famille il observait la cupidité des siens, l'avidité à posséder : qui la plus grande salle à manger qui le plus gros camion, les meilleures terres, la maison la plus haute et jusqu'au nombre d'enfants... le plus pauvre de ses frères était corrompu jusqu'à la moelle.Et puis on l'attendait pas... lui ! on visait ses poches pour le plumer, lui faire payer la trahison d'être parti.Lui-même au plus bas de l'échelle n'avait pas compris qu'il existait plus bas que le niveau du sol une fourmillée d'agonisants.Il est resté suspect devant cette misère sans fond.Épié par le plus faible traqué par le plus fort.Jamais là-bas il n'a pu élever le moindre mur de briques. Trop d'obstacles, de routes tordues, de reliefs hostiles comme si la nature disait aussi : – Dégage t'es pas à la hauteur.Et tous ces gens l'appelaient mon frère.Les Arabes ont trouvé un subterfuge pour éluder leur impossible dialogue : ils s'appellent mon frère. Ils vous lient par le sang sans qu'une goutte ne coule et quand c'est pas mon frère ils disent à l'inconnu "cousin", ils disent à la fille "ma sœur !", au bonhomme "mon oncle" et même "ma mère" à la dame d'un certain âge.Plus la formule est belle et plus elle est suspecte. Deux blocs faisaient de nous un tout compact, une pâte   sans goût, une communauté sans âme. Les uns par peur de nous voir nous éparpiller, les autres effrayés qu'on devienne "l'autre".  Ils en étaient là, mon père, ma mère, à se méfier d'abord des proches, à harmoniser la comédie des mœurs.Ils acquiesçaient à tous les avis avec pour unique rigueur les cinq topos de l'islam. Ils s'arrondissaient, formaient des courbes, de subtiles rondeurs pour ne pas trahir le cap ultime de leur gesticulations : "ne pas en être". Un mot de trop et la barque tanguait à qui mieux mieux.Ils n'avaient pas d'avis. Plutôt ils se forçaient de pas en avoir... une vie sans avis.Rien ne les avait convaincu dans la vie que d'être vivants sans qu'on s'aperçoive qu'ils le furent. Tous les camps les avaient aplatis, déchiquetés, volés sans qu'ils y gagnent rien. Toutes les promesses accouchaient de coups sur la figure, de guet apens et toutes les douleurs s'enroulaient autour d'eux comme une attaque d'apaches autour du convoi. Ils entendaient le mot "frère" et aussitôt les poignards s'enfonçaient entre les omoplates.– C'est quoi ce peuple !, marmonnait-il.Plus les mots étaient beaux et plus ils se teintaient de la couleur du sang.Ils avaient au moins compris cela, instinctivement. Peut-être parce que blessés trop tôt, blessés avant tout. Avant de voir, de dire ou d'être. Ils en étaient là à vivre dans les minimas humains. Pas loin de l'animal ou pas loin de rien. Ils en étaient là à préférer le moins ennemi des ennemis... c'était déjà ça. Mais voilà d'être à la verticale suffit à vous classer dans la race des hommes et dans l'infime et dans l'intime une flamme résiste à l'appel des basses cours et tout devient possible et mon père a dit à ma mère... – Des enfants ! voilà ! il nous faut quelque chose de pur et renaîtra l'espoir. Ils ont ainsi vogué dans la peur de perdre ce qu'ils étaient et l'envie de devenir ce qu'ils ne seraient plus.L'idéal donc fut d'être palestinien ...ni trop arabe par l'Algérie, ni trop kabyle par la famille ni trop français par la sainte école laïque qui pourtant fit de nous des êtres éclairés... je veux dire des mécréants et on s'est perdus. Il leur fallait une distance, une familiarité lointaine, une cause qui fasse l'unanimité, un idéal sans équivoque, un peuple mythique martyr absolu, une identité imparable. Oui être arabe dans le versant palestinien leur apparaissait jouable, tout y était à construire. Ils tenaient le fil. Ils voulaient pas être multiples, citoyens du monde non !, ils manquaient d'épaules. Palestinien c'est proche et au delà de tout. Et puis...Des ruines seules peut se dresser un drap immaculé.Quelque chose de pur et renaîtra l'espoir.Alors, longtemps mon père s'est glorifié d'engendrer l'élite qui libèrerait le peuple élu du monde arabe, fut-ce au prix de nos vies et lorsque ma mère un beau jour accoucha de  jumeaux il s'écria : – Et de deux pour l'armée des lumières !Ce jour-là même l'amicale des Algériens en Europe vint féliciter ma mère. Ouaaaah !! Là j'ai compris !C'est précisément ce jour là que je suis devenu Palestinien, malgré moi, quand j'ai compris que mon père n'était pas ce nuage sans consistance, cet amateur des ombres, cet anonyme aux goûts futiles, mais un aspirant à la quête de la dimension humaine. Il cherchait ça... la dimension humaine des choses... il cherchait l'homme nouveau sans le savoir.On sait ce qu'il est  advenu de ce pauvre peuple. Les peuples frères ! – Mon cul, a dit mon père !Il disait "TOZ". Longtemps après tout cela il s'est tu, sa détresse s'est tue la mienne avec.                  Nous, ses enfants, sommes devenus les militants frivoles d'une flopée d'idéaux mort-nés qui nous ont conduits de l'Amérique latine en Afrique du sud... des plaines racistes du Texas.... aux montagnes du Tibet et de l'Irlande au Moyen-Orient  et de plus en plus loin à cause du quotidien, ce malheur endémique. Touristes sincères de la cause des frères, on s'est éteints à notre tour.Rien ne nous est apparu fluide.Et quand à la Palestine jamais l'idée nous a semblé si "caduque".Nous attendions du monde arabe qu'il redresse cette moitié de nous trop longtemps affaissée mais pas la moindre lueur de modernité.Rien à l'horizon... et bien qu'à l'agonie il s'échine à penser qu'il est un grand peuple uniforme et compact. Il oublie qu'il est comme toutes les civilisations : épars, fragmenté, multiple et chaque portion se charge d'éradiquer l'autre au nom de la sacro sainte idée de dieu .Les peuples arabes accomplissent ce miracle qui fait que les minorités dominent. Ils font les femmes fantômes et les jeunes aigris. Hier l'Algérie, la Tunisie, l'Egypte aujourd'hui la Syrie assassine ses gosses comme ce roi d'un autre temps qui fit égorger nombre de nouveaux nés pour s'assurer une destinée éternelle. L'éternité, l'éternité encore ce rêve maudit...En attendant aujourd'hui pour croire en moi, pour me trouver et léguer à mes enfants la dimension humaine des choses... je suis en ce moment... encore un peu français.

Le 26 mars 2015 à 10:31

Quelques un-e-s

Bruno qui m’a conseillé à un vague repas de famille il y a 15 ans dans quelle école aller et ignore à ce jour la portée de sa phrase.Didier B. qui n’a jamais répondu au mail où je le remerciais de ne pas m’avoir laissé le choix.Claude qui un matin de juin 2001 m’a dit Bienvenue – malgré mon regard par en-dessous. Avant de me démolir longuement pour ce même regard – m’obligeant ainsi à relever la tête.Alain M. qui nous a suggéré d’écrire ce qu’on voulait défendre personnellement – à un âge où jamais un prof ne me l’avait demandé.Anahita qui me disait "engagement" et je hochais la tête – bien avant de comprendre de quoi il retournait.G.D qui m’a donné le numéro de portable de G.P et comme un sésame m’a encouragé à appeler.Manon qui a essuyé mes plâtres.Gilles qui un après-midi dans un parc a pointé du doigt mes facilités / mes contre-sens / mes approximations – et veille depuis à ce que je n’y retombe pas.Pierre un jeudi qui m’a laissé ce message que j’ai pris pour une blague – puis pour une erreur – puis pour un malentendu.Nicolas qui m’a juste dit "c’est très bien" et soudain il m’a semblé que le ciel s’ouvrait pour m’adouber.Jean-Louis qui répète "scandale" et derrière il y a toute l’histoire de l’humanité.Laurent qui en 97 portait des salopettes vertes et citait des noms que je ne connaissais pas / qui 16 ans de silence plus tard avait la même voix au téléphone.   Paulette qui est née en 1914 et répète encore "j’ai toujours été heureuse et je touche du bois."Fabrice qui aimait débattre de tout tout tout – avant de disparaître sans un mot.Romain jonglant face à l’océan.Kamel qui m’a convaincue que le bout du monde ne craignait rien.Joann qui prouve que dessiner / écrire c’est pareil et m’a démontré qu’une esquisse valait souvent mieux qu’un long discours.Matthias qui même au rayon jus de fruits semble peser la gravité politique de ses actes – et un siècle de dictatures et de charniers paraît embusqué entre les Tropico.Béatriz qui écoute chaque détail des aventures des autres comme si c’était vital (pour eux ou pour elle ?)L. qui s’étonne qu’on ne soit parfois pas d’accord elle et moi alors qu’on se ressemble tant.Et S. qui – à 22 mois – semble le seul à remarquer combien on se ressemble L. et moi.Sylvie qui écrase les mégots pied nu / qui a vu et vécu trop de corps humiliés pour minauder – mais s’adapte à ceux qui n’en sont pas encore là.Jules qui crâne d’être pris en exemple et me remet à ma place du haut de ses 11 ans et de son fauteuil.Inès qui ne comprend pas comment deux personnes différentes peuvent s’appeler pareil.Solenn qui met tous ses démons par écrit pour qu’ils lui foutent la paix le reste du temps.Albert m’obligeant à m’arrêter sur certaines phrases pour soupirer d’admiration.Laurence qui hérisse les poils de toute l’audience en deux lignes de tragédie et se relève l’air de rien et de défi.Philippe me promettant que je ne risquais rien en allant au bout de ce que j’entamais.  Nancy racontant les histoires de Zelda ou Simone / qui depuis des années me souffle des pistes pour me faire mes propres idées – et ainsi la contredire.David qui discute avec les chiens errants et archive soigneusement sa mémoire dans des cartons – terrifié d’oublier un bout de passé. Hervé parlant de religion d’une façon qui donne envie d’écrire des cartes postales d’amour à sa grand-mère.Simon tonitruant – racontant l’enfant revanchard et le jeune homme terrorisé qu’il a été – jusqu’à laisser entrevoir qu’il est aujourd’hui les trois – cohabitant dans un corps de 65 ans.Valentine qui hésite entre planter des tomates et créer une épopée "mais finalement c’est la même chose."Robert qui s’est muré dans sa tour de vieillesse bien longtemps avant sa mort – empêchant quiconque de le faire douter.Marc-Antoine qui s’appuie sur ses peurs et ses carnets impeccables pour déposer l’émotion à fleur de mots.Joëlle qui s’est sevrée de toutes les addictions sans rien que sa volonté – sauf de son ex-mari : pour ça elle a demandé à Shiva. Et ça a marché.François qui écrit juste "rires" – rien d’autre et sans ponctuation – et on ne sait si c’est un début ou une fin de discussion.  Nadine qui allie les macarons Ladurée et les convictions de vraie gauche d’une manière qui fait rêver d’avoir son âge et son aplomb.Blanche qui – à 30 ans – estime avoir assez fait le vide dans son existence pour se mettre désormais à écrire (son enfance).Franck qui refuse de croire que ce qu’il dit n’est pas une banalité.Fabio qui pourrait tout perdre – tant qu’il lui reste ses mains pour s’exprimer.Jonathan qui pourrait tout perdre – tant qu’il lui reste son cerveau pour l’appréhender.Paula qui a mis un jour devant elle assez de médicaments pour en mourir et choisi de ne pas les prendre.Sarah qui ne se préoccupe jamais du résultat puisqu’au moment de l’atteindre elle aura déjà résolu ses questions dans son coin depuis belle lurette.Christian qui a commencé la rédaction de son journal le jour de son premier cancer et entre deux bouffées de clopes montre les cicatrices sur ses tatouages – ou l’inverse.Renate qui n’est jamais devenu institutrice parce qu’elle avait 9 ans en 1940.J. qui semble avoir une vie sans problème – tant qu’on ne remarque pas l’état de ses mains.S. qui a réussi à faire un enfant qui s’endort comme elle elle vit : en colère et le poing en l’air. Tchiang qui a oublié pourquoi ce surnom et que la vie a marqué au point qu’il n’est absolument pas croyable que F. et lui aient le même âge – et pourtant.Ad lib. 19 mars 2015

Le 21 mars 2015 à 09:39

Comme un poisson dans l'autre

On dit, en musique, qu’il y a deux voies pour la jouer. Apollon ou Dionysos. Il semble que j’ai choisi l’autre… J’habite le temps à Nay, piémont pyrénéen. A côté de Lourdes.8 Mars 2015. Je suis à Tokyo, Japon depuis cinq jours. J’essaye de faire comprendre ce que je veux au monsieur en face de moi qui ne parle ni l’anglais. Comme moi.J’ai pour habitude de dire « My english is titanic » Glou, glou glou.. Ah ah ah.. Bon. Oui je suis au Japon avec ma Dada et Tomoko. On devise sur l’écriture et la cuisine et soudain :  « Flash back »… Fin des années quatre vingt.  Grand festival de jazz en Suisse.C’est ma première apparition officielle avec la  Compagnie Lubat  dé Gasconha.Nous passons en première partie d’une troupe de musique traditionnelle japonaise.« Les tambours Kodo ». Impressionnante de bout en bout. La geste, le son, la discipline.  Des tambours immenses frappés par des hommes mi danseurs mi athlètes équipés de bâtons comme des gourdins. Enorme. Arts marteaux. Plus tard un groupe d’une douzaine de percussionnistes assis tailleurs en un côte à côte rectangulaire. Façon jardin japonais. Zen et nez.  Phrasés vertigineux, silences abyssaux. Réglé comme une horloge. Aucun chef d’orchestre pour faire jouer la partition d’une précision diabolique. Je me souviens leur avoir demandé en anglogascofrançais, gestuelle à l’appui, comment tout ça était possible. Un des leurs m’a alors raconté (je ne sais si c’est vrai – m’en fous) que chaque matin ils parcouraient ensemble un même trajet avec obstacles et que ces obstacles représentaient leur phrases rythmiques. Entre les deux, continuum et silence !Nous, avec la Cie, nous préparions nos concerts avec Dionysos dans les loges et sur scène avec l’autre. Maquillage à l’emporte pièce pour prendre le maquis.  L’art de la conversation. Barricade de l’improvisation.  Pas de thèmes en commun. Ni chansons. Rien. « Free ! » Un de mes premiers chaos collectif. Trouille, état de guerre intérieur. Oreilles incandescentes. Instinct de survie. Sortie de scène. Haie d’honneur des Japonais. Tout de même, sale impression d’après « match »… Mais voilà que quelques heures plus tard j’entends sur la radio suisse ce concert mémorable fraîchement enregistré. Et  je m’entends jouer, parmi les autres, d’un tout autre sentiment que ce que j’avais senti ou ouï sur scène. Certes des moments « dur à cuire », mais aussi du neuf et de la vie par dessus tout. Pour ma part j’entendais un autre moi que je ne connaissais pas…  Je ne sais depuis, s’il faut écrire « jeu » ou « je » est un autre… Trente ans plus tard, sur la scène de la cave poésie de Toulouse dirigée par le génial René Gouzenne aujourd’hui disparu, un homme de théâtre improvise à partir des propositions du public. Après quelques propositions de mes voisins, je lance « altérité ». L’acteur me répond : « Vous pouvez préciser ? ».Silence. «  Vous êtes cruel. » Silence.« Bon, très bien... je ferais altruisme… » Micro déception de votre narrateur. Pas facile de s’altérer. J’aurais aimé plus d’audace quitte à la perdition. Mais il s’agit des mots, du sens et pas des sons. Et les mots dits sont de mille malentendus, sens de mille maux, émaux. Oh ! Ghérasim Luca. Oh Bernard Heidsiek. Oh ! les autres. Tant d’autres ! Je cherche parmi les uns et les autres, les champs et contre champs de la voc’alchimie..   Comme un poisson dans l’OH ! d’ici ou là.

Le 30 mars 2015 à 13:39

Rodrigo García : "Nous ne savons pas aimer"

Rencontre avec l'écrivain, metteur en scène et directeur de théâtre Rodrigo García au resto du Rond-Point. 2e épisode : l'autre. "Pour moi, l'idée de l'autre est très simple : je ne peux pas croire qu'en cet instant même il existe dans le monde des millions de gens qui vivent leur propre vie, je ne peux pas le croire et moi je ne fais en aucune manière partie de leur vie, pourtant j'aimerais les connaître, j'aimerais qu'ils me connaissent, les Chinois, les Boliviens, les Vietnamiens, les Allemands... Ça me semble miraculeux, incroyable que tous ces gens vivent leur propre vie et que je n'aie aucune relation avec leurs vies. C'est quasiment une chose religieuse, je le vois comme si nous étions tous des éléments d'un même être et il y a un démembrement douloureux qui fait que nous ne sommes pas proches, que nous ne connaissons pas. C'est absurde, ridicule mais il y a un mal-être en moi généré par ça, une grande curiosité, un grand désir de voir ce qui arrive aux autres, mais aussi  peut-être une chose sexuelle, je pense que ça me plairait de baiser avec tous ces gens ! Ce qui me surprend c'est que les autres, c'est finalement comme  du spiritisme… Tu vis seul et tu meurs seul, toutes les relations que tu peux avoir dans ta vie – amitié, famille, enfants – je les considère comme des ombres, pas comme des choses réelles. Les seules choses réelles sont les choses physiologiques, la mort bien sûr. Le reste ce sont des inventions pour nous distraire de l'idée principale : nous vivons et que nous mourons seuls. Alors j'ai envie d'être au contact de tous les gens, mais dans le même temps, je sais que c'est impossible, je sais que c'est impossible même que nous soyons ensemble, tous les trois, là, à discuter. Il y a beaucoup de mondes, j'imagine, la réalité que nous avons ici, dans un théâtre à Paris, notre travail, notre manière de vivre ne ressemblent en rien à la vie que peuvent avoir les gens en Bolivie, en Alaska. C'est une question de mondes intérieurs. Je vis dans cette société capitaliste, occidentale, nous connaissons les règles du jeu plus ou moins, mais je pense que ce n'est pas vraiment ça le problème. Je remarque un autre modèle social, économique que je connais de près : c'est la pauvreté, ces gens qui vivent sans argent au Brésil ou en Argentine. C'est quelque chose que je connais bien parce que j'ai vécu là-bas et il y a quelque chose qui continue de me déranger, c'est une forme de moralité, de règles morales qui sont les pires selon moi. Ça n'a pas tant que ça de rapport avec le pouvoir d'achat ou la société de consommation, mais avec une morale horrible, castratrice, une morale catholique, je pense que c'est un problème finalement religieux, surtout en Amérique latine. Ça me préoccupe presque plus, l’égoïsme qui ne connaît finalement pas beaucoup de différences – que ce soit l'égoïsme d'une personne avec beaucoup d'argent, d'un banquier ou celui d'une personne qui n'a rien. Ce qui retient mon attention, c'est la difficulté d'aimer, le fait que nous ne sachions pas aimer. Je pense que c'est plus profond que ces problèmes économiques qui sont évidents. Je dénonce dans mes spectacles cette manière de vivre pour travailler, de consommer, etc., mais je pense que c'est en fait secondaire. Il y a surtout un problème dans la difficulté de trouver une forme de sérénité et d'être plus ouvert à ce qui arrive aux autres. Mais certainement, ce doit être humain de ne pas en avoir la possibilité." Traduit de l'espagnol par Vincent Lecoq

Le 11 septembre 2012 à 10:56

Sex Toy

Entretien avec Jean-Marie Gourio

Jean-Marie Gourio est l'auteur d'un des romans remarqués de cette rentrée littéraire. Son Sex Toy publié chez Julliard nous entraîne dans le sillage de Didrie, une jeune fille de 13 ans, perdue dans un monde trop grand pour elle, entre pornographie omniprésente, binge drinking et questions existentielles. Un ouvrage sombre, inspiré, haletant, désespéré, tragique et dérangeant. Pour ventscontraires.net - où il a déjà publié 135 pensées, brèves et haïkus - Jean-Marie Gourio a accepté de répondre à quelques questions. - L'univers que vous décrivez dans Sex Toy est très sombre. Considérez-vous qu'il est conforme à la réalité ou avez-vous noirci le trait ? - Les deux. Il est conforme à ce que vivent certains adolescents. Quant à noircir le trait, il fonce de lui-même du fait même que c'est la gamine de 13 ans qui raconte sa vie et donc trace les contours de son désarroi, c'est elle qui parle, nous sommes dans sa tête. Il faut imaginer une fillette au bord d'une falaise sujette à un terrible vertige, il y aura donc l'image de cette silhouette immobile au bord du gouffre et ce qu'elle ressent. Le malaise ressenti est immense. Bien plus grand que ce que nous pourrions discerner en restant hors d'elle. Peut-on dire que nous grossirions le trait en quittant la périphérie et en nous installant en son coeur pour le décrire ? Au même titre, il y a une monde entre l'image d'un alcoolique qui titube en criant des insanités et ce qui se passe dans sa tête à ce moment-là. La noirceur totale. La mort. La peur. La rage. La violence. Il n'y a pas de noir ajouté à la noirceur. Au contraire, les mots l'éclairent et la font voir. Comme chez Soulages.   - Sexe, alcool, Internet, l'univers des adolescents en 2012 vous semble-t-il plus dangereux que celui dans lequel vous avez évolué ? - L'Univers dans lequel j'ai évolué, un lycée en banlieue, à Vitry, était très proche de celui de Didrie. Alcool. Scarifications en classe. La violence sexuelle me paraît avoir été moins grande, même si je me souviens avoir assisté très jeune à des scènes extrêmement violentes qui se passaient au bord de la Seine, près de la centrale hydroélectrique d'Alfortville, un lieu où nous allions traîner. Je me souviens du surnom donné à la gamine malmenée, Pip-Pip. ( Les deux cheminées rouges de cette centrale sont visibles depuis les trains qui arrivent en Gare de Lyon) Chaque fois que j'arrive à Paris, je repense à ces moments, au Lycée Romain Rolland, à la Cité des combattants, à la Cité Balzac, dont une barre vient d'être détruite à l'explosif. C'est dans cette cité qu'une gamine a été aspergée d'essence et brulée vive, dans un local à poubelles, il n'y a pas si longtemps. Je suis de là-bas.   - Les adolescents que vous mettez en scène sont en perte totale de repères. Le retour annoncé de la morale à l'école vous semble-t-il une solution pour y remédier ? - Bien sûr que non. Il n'y a de morale que celle du cœur. L'affection doit être la morale à respecter entre jeunes élèves et professeurs. Je ne connais pas de savoir qui ne se transmette sans chaleur.   - Est-ce plus difficile d'être un parent aujourd'hui qu'il y a 20 ans ? - Il est toujours très difficile d'être parent. Curieusement, si faire des enfants est un acte naturel, être parent ne l'est pas du tout. On apprend à conduire en conduisant. Cela peut être dangereux quand la vie tourne et se perd en lacets.   On vous connaît subversif et anti-conformiste. Peut-on dénoncer les dérives d'une société sans devenir un vieux con ? - C'est vite arrivé et c'est bien de le savoir. Cela permet de faire taire ce vieux con qui n'a de cesse de vouloir installer son mobile home au milieu de votre esprit et de faire des barbecues en regardant la télé, dos tourné à la mer. A cela sert le théâtre, le cinéma, la littérature. A regarder la mer. Et voir les baigneurs qui s'y noient.   - Quels retours avez-vous reçu de vos lecteurs ? - Beaucoup de lectrices ont été frappées par la justesse de la voix de la petite Didrie. J'ai eu la plaisir de m'entendre dire que ce livre était mon meilleur texte. Je croise les doigts. Le culot aura payé.   - S'il fallait trouver une note d'espoir dans votre roman, laquelle pourrait-ce être ? - Ce livre existe. Il a été écrit, compris, édité, et peut être lu. Jean-Marie Gourio, Sex Toy, Julliard

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