Alors
qu’hier soir, je franchissais gaiement le pas de ma porte dans le sens du
retour, ma femme que j’aime bien et qui s’était approchée pour m’embrasser
machinalement fut prise, à deux ou trois décimètres de ma personne, d’un vif mouvement de
recul : « Ah mais… mais quelle horreur ! Tu pues la
friture … ». Et bien oui chère femme que j’aime bien, j’ai lu Proust et
maintenant je « pue » la friture, et alors ? Aurait-il été
préférable que je rentre de ma journée de lecture parfumé de cuir et de tabac
à pipe ? Aurait-ce été plus classe, plus raccord ? Moi, j’aime Proust
et j’aime le Mac Do, et plus encore, j’aime lire Proust au Mac Do… Et Proust,
c’est long !
Chère
femme, chers tous, pourrais-je vivre un jour ma singularité en toute liberté,
ou finirai-je ma vie seul, redoutant la mort qui me plongera dans l’enfer des
monstrueux lecteurs, condamné pour l’éternité à me gaver
d’interminables sandwichs de papier en cherchant en vain du regard quelques
éclats littéraires sur les faces rugueuses de steaks hachés synthétiques ?
Hermétique
à ma soudaine désespérance, ma femme qui m’aime bien mais qui n’y connaît pas
grand chose rayon bouquins, m’invita à aller terminer ma lecture sous la douche. Proust n’étant selon moi guère un auteur pour la douche, ce fut donc à poil en route pour la salle de bain
que j’attrapai fièrement dans le couloir un recueil de poèmes de Paul Valery.
J’aime lire Paul Valery sous la douche.
Profondément,
La Régie