Laurence Vielle
Publié le 27/03/2015

Depuis le 7 janvier, je parle aux oiseaux


Bonsoir Jean-Daniel,

Je t'écris, c'est la nuit.
La dernière fois que nous nous sommes écrits
c'était à propos du Coq à Lasne je crois
un spectacle que j'aurais volontiers partagé avec les spectateurs au Rond-Point
j'aime ce lieu et son foisonnement 
l'autre jour je suis venue écouter dans la petite salle
Le Discours à la nation
réjouissant, interpellant
La scène est cet espace où un autrui renouvelle un autrui
offrir être regardé partager la parole créer au même espace d'autres possibles
qui bouleversent font rire rêver interrogent éblouissent tuent ressuscitent...
Aujourd'hui, tu m'invites à écrire sur l'autre
peut-être est-ce le moment pour moi de le dire...
Depuis le 7 janvier, ma vie est bouleversée.
depuis le 7 janvier,  je parle aux oiseaux.
Je marchais là dans ma ville au plat pays, tôt le matin, "le Carré de Moscou", c'est le nom de cette place aux abords de chez moi ; un oiseau s'est approché et puis un autre, j'ai regardé autour de moi, je me suis dit "il doit y avoir quelqu'un juste derrière mon épaule qui tient un morceau de pain"
mais non personne.
Un oiseau, oui, et un autre et puis un autre encore…
En vérité, Jean-Daniel, je te le dis, je parle aux oiseaux.
Je ne parle pas avec mes lèvres,
pas avec des syllabes ni avec des voyelles
pas avec ma langue mouillée
pas en sifflant ni gazouillant
ni croassant ni glougloutant non,
pourtant je parle aux oiseaux.
Le premier jour, il y avait
des pigeons bien sûr
mais aussi 7 mouettes 29 merlettes
38 pinsons 63 moineaux 12 perruches vertes
toutes sortes d'oiseaux
une nuée d'oiseaux s'est posée petit à petit autour de moi
la ville dormait encore un peu
on s'est entretenu comme ça les oiseaux et moi
je peux te dire à quoi pense le pigeon qui ouvre ses ailes quand l'enfant arrive en courant
ou la sensation fantastique d'une nuée d'oiseaux qui vole en nappe au-dessus de la ville
je parle aux oiseaux Jean-Daniel
une vieille dame, lente, est passée
pas étonnée du tout la dame âgée de me voir entourée ainsi par les oiseaux
elle a sorti de son sac des bouts de vieux pain qu'elle a égrainés
j'ai picoré les miettes
D'ailleurs, je parle aussi aux vieilles dames.
J'étais assise sur un banc il y a quelques jours, une vieille dame s'est assise à côté de moi
et une autre puis une dizaine de vieilles dames et puis une centaine
et toutes ensemble, nous nous tenions là, immobiles,
ensuite nous avons traversé la ville au bruit des cannes et des petits talons
grand troupeau de lenteur et c'était bon Jean-Daniel
cette lenteur majestueuse qui recouvrait la ville
si bon
et aux enfants aussi je parle
comme le joueur de flûte je peux si je veux mener un cortège d'enfants aux eaux de la Senne 
et puis voilà que l'autre jour
un groupe d'hommes et quelques femmes parmi eux
se sont rassemblés autour de moi
je me suis demandé "à qui je parle cette fois-ci ? à quel autre dont je suis l'autre ?"
un d'eux m'a tendu une photo du prophète
un autre un fusil d'assaut
puis plus rien, juste nous rassemblés comme ça
je ressentais en leurs cœurs l'ivresse et la puissance métallique
d'installer un nouvel ordre
nous n'étions pas tant que ça 
je nous ai comptés, 33
là rue de la Paix à Ixelles
leurs visages m'interpellaient, me réclamaient justice paix harmonie
mais ce sang Jean-Daniel sur mes mains au bout de mon fusil
terrible ce sang  
mal j'ai mal
ça non je me disais ça pas possible
nous marchions du même pas décidé et effacé
et là Jean-Daniel, il y a eu un moment  fantastique
des vieilles dames se sont jointes à nous
puis les oiseaux nous ont fait une traîne
ce n'était plus un groupe ou l'autre
c'était nous tous ensemble et mélangés
nous ne savions plus où nous allions
plutôt vers le nord me semblait-il
déjà sur mon visage le baiser des embruns
et quelques rires naissaient de notre bande drôle presque dansante
j'ai senti dans tout mon être
combien nous nous portons les uns les autres
combien lui elle toi moi sommes effroyablement proches
combien je suis l'oiseau et la vieille dame et l'enfant et l'extrémiste
oh l'autre ! qui me dévisage
je ne sais trop quoi faire de tout cela qui m'arrive
je me dis que si ça arrive à moi ça doit arriver à d'autres aussi…?
une communion sans paroles
une pentecôte sans fin
Une phrase d'Emmanuel Levinas me revient à l'esprit
« J’entends la responsabilité comme responsabilité pour autrui, donc comme responsabilité pour ce qui n’est pas mon fait, ou même ne me regarde pas, ou qui précisément me regarde, c’est-à-dire qui est « absorbé » par moi comme visage. »
J'attends les jours plus chauds pour parler aux papillons
aux bourgeons peut-être aussi
Mais à l'instant dans cette nuit où je t'écris
un nuage d'insectes volants arrive vers moi
s'agglutine
se précipite sur l'écran de l'ordi
plusieurs nuages tour à tour s'y fracassent 
perdent leurs ailes tapis d'ailes à mes doigts
je ne parviens presque plus à t'écrire
ils me cachent la lumière 
et je crois
que je vais moi aussi
percuter l'écran
je suis cet éphémère qui va perdre ses ailes
et qui se précipite vers la lumière
allez allez
je clique sur "envoyer"
avant de passer
cher Jean-Daniel
avant de
tomber
je

clic

Laurence Vielle est née à Bruxelles en 1968, elle y vit toujours. Comédienne et auteure, elle aime dire les mots, surtout les écritures d’aujourd’hui. Elle récolte les paroles dites par les autres, elle les retranscrit minutieusement pour en faire des spectacles qui donnent à entendre la parole de ceux qui passent, anonymes – tentatives de créer du lien. Dans Paroles en stock, elle dit ses poèmes avec un musicien... Un stock de mots qui se renouvelle sans cesse.
Après État de marche et On air avec Jean-Michel Agius, La Récréation du monde avec Claude Guerre, Animal (création collective), Re-né, qu’est-ce qui te fait vivre ?, Laurence Vielle écrit et crée en 2012 le spectacle Du Coq à Lasne, une marche à pied entre deux gros villages belges, ainsi qu’une marche dans sa mémoire familiale : il y avait pendant la Seconde Guerre deux résistants et deux collaborateurs dans sa famille, c’est un secret... Elle a eu besoin de le dénouer par les rencontres du chemin.

 

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Le 23 avril 2015 à 08:46

Le lobby des gens

Article paru conjointement dans Le 1 n°53

La guerre à la finance, aux Monsanto et autres mastodontes de la chimie, la guerre aux Titans du Net qui paient jamais leurs impôts, la guerre aux Big Brothers qui nous siphonnent notre intimité, on voudra jamais la faire ?Bien sûr on voudrait bien. Mais couac, raté, ça bloque, foutu, rien à l’horizon – vu le gros lobbying qu’ils font partout sur la planète.Ah. Les lobbies. Une secte. Un complot. Une armée secrète.Non non, juste des types tout gris à la queue leu leu, un powerpoint sous le bras, qui nous constipent les salles d’attente à Bruxelles et dans les chancelleries. Ou trois quatre experts has been par pays, arrondissant leurs fins de mois en allant faire les clowns dans les médias. On en a marre de voter pour des prunes. Tu votes : lobbies. Pas étonnant que l’abstention gagne des sommets, pas étonnant  que de plus en plus de gens se racontent qu’on devrait retourner vivre dans une France sous-Marine. Si ça continue, la démocratie, on va la trouver ringarde. Si voter ne suffit plus, il faut plus que voter : pourquoi pas mettre nos impôts sur des comptes bloqués tant que les multinationales paient pas les leurs ; pourquoi suivre les marques qui ne jouent pas le jeu ? Parlons-en et faisons-le jusqu’à ce que l’immoralité impériale qui nous écrase vienne s’aplatir devant nos pieds.Ah oui, je vois, et tu appellerais ça, disons, la révolution ?Non, pas la révolution : le lobby des gens. Cet article paraît dans le n°53 de l'hebdo Le 1partenaire de ventscontraireset du Théâtre du Rond-Point

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