Les bonus de la saison
Publié le 30/03/2015

Rodrigo García : "Nous ne savons pas aimer"


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Autres épisodes :

Rencontre avec l'écrivain, metteur en scène et directeur de théâtre Rodrigo García au resto du Rond-Point. 2e épisode : l'autre.

"Pour moi, l'idée de l'autre est très simple : je ne peux pas croire qu'en cet instant même il existe dans le monde des millions de gens qui vivent leur propre vie, je ne peux pas le croire et moi je ne fais en aucune manière partie de leur vie, pourtant j'aimerais les connaître, j'aimerais qu'ils me connaissent, les Chinois, les Boliviens, les Vietnamiens, les Allemands...

Ça me semble miraculeux, incroyable que tous ces gens vivent leur propre vie et que je n'aie aucune relation avec leurs vies. C'est quasiment une chose religieuse, je le vois comme si nous étions tous des éléments d'un même être et il y a un démembrement douloureux qui fait que nous ne sommes pas proches, que nous ne connaissons pas.

C'est absurde, ridicule mais il y a un mal-être en moi généré par ça, une grande curiosité, un grand désir de voir ce qui arrive aux autres, mais aussi  peut-être une chose sexuelle, je pense que ça me plairait de baiser avec tous ces gens !

Ce qui me surprend c'est que les autres, c'est finalement comme  du spiritisme… Tu vis seul et tu meurs seul, toutes les relations que tu peux avoir dans ta vie – amitié, famille, enfants – je les considère comme des ombres, pas comme des choses réelles. Les seules choses réelles sont les choses physiologiques, la mort bien sûr. Le reste ce sont des inventions pour nous distraire de l'idée principale : nous vivons et que nous mourons seuls.

Alors j'ai envie d'être au contact de tous les gens, mais dans le même temps, je sais que c'est impossible, je sais que c'est impossible même que nous soyons ensemble, tous les trois, là, à discuter.

Il y a beaucoup de mondes, j'imagine, la réalité que nous avons ici, dans un théâtre à Paris, notre travail, notre manière de vivre ne ressemblent en rien à la vie que peuvent avoir les gens en Bolivie, en Alaska. C'est une question de mondes intérieurs.

Je vis dans cette société capitaliste, occidentale, nous connaissons les règles du jeu plus ou moins, mais je pense que ce n'est pas vraiment ça le problème. Je remarque un autre modèle social, économique que je connais de près : c'est la pauvreté, ces gens qui vivent sans argent au Brésil ou en Argentine. C'est quelque chose que je connais bien parce que j'ai vécu là-bas et il y a quelque chose qui continue de me déranger, c'est une forme de moralité, de règles morales qui sont les pires selon moi.

Ça n'a pas tant que ça de rapport avec le pouvoir d'achat ou la société de consommation, mais avec une morale horrible, castratrice, une morale catholique, je pense que c'est un problème finalement religieux, surtout en Amérique latine. Ça me préoccupe presque plus, l’égoïsme qui ne connaît finalement pas beaucoup de différences – que ce soit l'égoïsme d'une personne avec beaucoup d'argent, d'un banquier ou celui d'une personne qui n'a rien.

Ce qui retient mon attention, c'est la difficulté d'aimer, le fait que nous ne sachions pas aimer. Je pense que c'est plus profond que ces problèmes économiques qui sont évidents. Je dénonce dans mes spectacles cette manière de vivre pour travailler, de consommer, etc., mais je pense que c'est en fait secondaire. Il y a surtout un problème dans la difficulté de trouver une forme de sérénité et d'être plus ouvert à ce qui arrive aux autres. Mais certainement, ce doit être humain de ne pas en avoir la possibilité."

Traduit de l'espagnol par Vincent Lecoq

Confessions, confidences et indiscrétions. Les spectacles, les auteurs, les artistes et tous ceux qui font la saison du Rond-Point. 

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Rodrigo García

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Le 13 avril 2015 à 08:28

L'apparition au XXIe siècle de ce petit symbole à la con :)

Les mots sont d’autant plus faibles qu’ils ont de nombreux synonymes et ils sont sans équivoque quand ils ne ressemblent à rien d’autre ou presque. Terreur est un mot faible, il a trop de synonymes. Lune est un mot éternel, il est difficile de lui trouver plus d’un synonyme et rien ne signifie ce que Lune signifie. Et pendant que je m’échine à chercher les mots adéquats pour écrire, par exemple, un message sur mon téléphone, à ma grande surprise, je constate que mon interlocuteur a décidé de se torcher le cul avec le langage et de réduire ses capacités d’expression à un triste et pitoyable :) Il m’est arrivé de passer trente ou quarante minutes à chercher mes mots avant d’envoyer un message écrit ; je mettais le point final à un joli texte et tous mes efforts récoltaient pour seule réponse :) Un petit symbole à la con qui n’a rien d’ingénieux et qui met en évidence l’inaptitude linguistique et la débilité mentale de l’imbécile qui, au lieu d’explorer les nuances de sens jusqu’à trouver la bonne, réduit le pouvoir d’une culture ancestrale à un :) Je t’ai écrit à propos d’une gravure de Rembrandt et tu m’as répondu :) Je t’ai écrit : j’ai acheté une araignée de mer pour le dîner de ce soir, et toi, tu as répondu :) Quand j’ai pris la décision d’éliminer du répertoire de mon téléphone tous ceux et celles qui un jour m’avaient répondu un :) j’ai dû faire marche arrière et annuler les modifications, car il ne me restait plus aucun contact. Extrait de Daisy - texte original en espagnol traduit par Christilla Vasserot, publié par les Solitaires Intempestifs.

Le 4 novembre 2011 à 18:54

Quel est ce sacré qui tremble devant le rire ?

Tribune publiée par le journal Le Monde le 4 novembre 2011

"Un peuple heureux n'a pas besoin d'humour", disait Staline qui en connaissait un brin sur l'humanité et ses besoins. Le stupide attentat dont Charlie Hebdo vient d'être victime nous montre donc que nous allons vers le bonheur, le vrai, celui débarrassé des rigolades obscènes, des fantaisies dadaïstes, et du rire de résistance. Nous avançons enfin, joyeux, la tête haute, nous lover dans le cocon protecteur de l'autorité propre, le glaive à la main, la croisade au coeur, la patrie au front, fiers de nos valeureuses valeurs retrouvées, suivant de plus en plus nombreux les fondamentalistes, les obscurantistes et autres éclaireurs du renouveau français, qui nous montrent le droit chemin de la marche arrière, vers ce paradis pétainiste perdu, heureux de savoir que Rodrigo Garcia, Romeo Castellucci, Cabu, Charb et les autres, seront probablement brûlés ou enterrés de nuit, en cachette, dans une fosse commune.Mais quel est donc ce sacré qui tremble devant le rire, que les artistes font vaciller ? Quelles sont ces religions que la moquerie fait s'effondrer ? Quel est ce Dieu qui est blessé par une liberté de création capable de le contredire ? Il n'existe que dans la tête vide de petits fascistes, trop contents de se transformer en templiers fous ou en djihadistes aveugles, dansant avec les rabbins du Tea Party qui pactisent avec les mouvements néonazis anglais. Tous ceux-là ne sont-ils pas les premiers ennemis du vrai Dieu, du Dieu de tous ? Celui qui a sans doute beaucoup ri en 1545, en découvrant la gravure de Lucas Cranach, montrant le pape chevauchant une truie, avec la légende de Martin Luther : "Tu veux avoir un concile ? A sa place, reçois ma merde !" Cette gravure ne fut ni brûlée ni détruite. C'est ce Dieu-là qu'il nous faut.Puisque la pièce Golgota Picnic, au Théâtre du Rond-Point, est la prochaine cible annoncée des sauveurs de la morale, qu'ils sachent qu'elle aura bien lieu malgré leurs menaces quotidiennes, que la scène sera remplie d'une pensée libre, s'opposant à leur raison close, que le vent soufflera dans tous les sens, à travers mais jamais à tort. Il n'y aura aux murs ni corps de martyrs torturés ni visages de suppliciés, pas des jeunes gens crucifiés pour nous rappeler le chemin du paradis et de l'enfer, mais seulement ce rire libertaire, trappe à bêtises et tueur de chagrin. Nous continuerons comme le souhaitait Aragon à creuser des galeries vers le ciel, mais pas celui noir et bouché où jouissent les intégristes.Bonne nouvelle pour finir, tout n'est pas foutu, il y a quelque temps, on a de nouveau érigé, square Nadar à Paris, la statue du chevalier de La Barre, brûlé le 1er juillet 1766 à l'âge de 19 ans, pour ne pas s'être découvert devant le Saint-Sacrement. > L'article sur le site lemonde.fr    

Le 23 avril 2015 à 09:59

Les suicidés du réseau social

Chacune de nos interventions sur la toile est la fixation temporaire d’un de nos fantômes. On se souvient de la façon dont Nadar évoquait l’apparition de la photographie : « Ce mystère sentait en diable le sortilège et puait le fagot. Rien n’y manquait comme inquiétant : hydroscopie, envoûtement, évocations, apparitions. » Balzac expliqua même à son ami que chaque image était le détachement d’un des spectres foliacés du corps de la personne captée qu’on appliquait ensuite sur la feuille de papier. Depuis, nous avons été filmés, enregistrés et effacés ; nous avons communiqué par téléphone, envoyé des messages à la vitesse de la pensée et lancé des lettres d’amour à travers le monde, produisant un nombre infini de spectres et de duplicata. Et puis Internet est arrivé et nous avons tous eu, au sein de notre foyer, un four psychique où tremper nos doubles et les ressortir comme une multitude de petites épées brûlantes, prêts pour l’amour ou pour la guerre. Chacune de nos interventions sur la toile est la fixation temporaire d’un de nos fantômes, mais aussi l’envoi express de nos Golems dans les contrées de l’amitié. Seulement voilà : on a beau graver emet (vérité) dans la glaise, c’est toujours met(mort) que notre interlocuteur est susceptible de lire alors que notre créature est en train de saccager l’espace de son intimité. « Attends, semble-t-on dire alors à notre bien-aimé, attends, j’envoie mes domestiques parler avec les tiens ! » Dans l’intervalle, ça ressemble à un conte de Kafka. Les domestiques se perdent, s’engueulent, ils butent contre des problèmes secondaires, un nombre incalculable de malentendus apparaît. Il semble qu’ils ne délivreront jamais le message. L’espace qui nous sépare de notre bien-aimé est comme celui du plus proche village, mais nous avons beau lui envoyer tous les serviteurs, diplomates et jongleurs du monde, jamais nous n’arrivons à nous faire entendre. Chaque salut inoffensif est perçu comme une provocation ; les tentatives maladroites d’humour interprétées comme des insultes ; les lolcats rugissent comme des tigres, et les smiley sont des clowns de Stephen King ! Nous sommes inabordables l’un pour l’autre. Chacun a son cercle, et se tient à l’intérieur de celui-ci. D’où notre consternation quand on se rencontre : deux personnes incapables de se faire du mal, apathiques comme deux patates – et pourtant il y avait tant de démons entre nous. Et la marche arrière est impossible. On se fait la bise et on rentre chez soi, se bombarder de mails menaçants ou de SMS suicidaires. Alors quoi ? Alors, ce sont nos esprits qui se disputent, pas nous. Mais, du coup, qui est « nous » ? Le type bilieux qui ne lâche pas l’affaire tant que son ami ne s’avoue pas vaincu ? Le sentimental qui envoie des cœurs à sa petite copine ? L’être distingué qui publie le morceau de musique parfait sur Facebook ? Ou encore la personne derrière l’ordinateur avec son café froid et ses yeux fatigués ? Nous ne savons plus. Nous sommes tous devenus des Andy Kaufman du réseau social. Comme lui, nous sommes à la fois Oncle Andy qui anime sa page Facebook avec des chansons et des débats gentillets, et Mister Kaufman qui engueule tout le monde et considère l’humanité à peine digne de nettoyer ses pompes. Comme lui, quand nous prenons une seconde identité et nous nous transformons en troll, nous sommes son chanteur irascible Tony Clifton – pour finir par nous engueuler nous-mêmes par dessus le marché. Et puis nous sommes Foreign Man surtout : l’homme que l’hyperconnectivité a rendu hyperconformiste, mais au point où l’hyperconformisme le rend étranger à toutes et à tous. Ce que Internet nous aura démontré, c’est que, plus nous essayons de nous rapprocher, plus nous devenons étrangers au monde comme à nous-mêmes. L’univers est devenu sociable sans nous. Mais ça ne va pas durer. Parce que nous savons que Facebook n’est qu’une lettre d’amour perdue que Mark Zuckerberg a envoyé à son ex-girlfriend Erica Albright il y a maintenant une douzaine d’années. Et le jour où celle-ci finira par accepter sa demande d’amitié, le démiurge de notre « pocket cosmos » n’aura d’autre choix que de symboliquement nous suicider. Il brûlera son chef d’œuvre et fera exploser cette incroyable manufacture d’intimité. Ce jour-là sera comme un matin où le soleil ne se serait pas levé. Nous sortirons dans les rues, tout d’abord terrifiés, mais progressivement nous verrons les liens invisibles apparaître entre nous et les autres. Jadis signes de notre aliénation et de notre incapacité à vivre, des fils vibrant d’électricité circuleront magiquement dans l’espace comme le tissu de toutes nos relations accumulées, l’aura de cette communauté d’esprits dont le monde moderne nous avait depuis si longtemps privé. Rendus hypersensibles par les années passées à errer sur les réseaux, devenus intuitifs et visionnaires, ayant soudain récupéré tous nos spectres foliacés, sentant en diable le sortilège et puant le fagot, nous serons unis pour renverser ce monde menteur comme nous ne l’avions encore jamais été. Les suicidés du réseau social seront les anges exterminateurs du cadavre de cette société.

Le 30 mars 2015 à 09:03

Vienne le temps des âmes incendiées

On dit parfois que la politique consiste dans la distinction entre l’ami et l’ennemi. On dit aussi que l’Autre est la figure de notre question ; qu’il est « notre » question parce qu’il est celui qui nous remet en question ou qui nous pousse à mettre en équation des principes qui, sinon, nous resteraient inaperçus. Mais cette question ne se pose jamais qu’imparfaitement ; cette question ne se pose qu’incomplètement. Dans le carnaval de l’être, l’autre et le même brouillent leurs identités à la première occasion. Ils échangent leur masque dès qu’on a le dos tourné. Au fond, même le plus ignoble des suprématistes racistes sait que l’Eskimo le plus éloigné de lui-même est capable de comprendre sa logique. Et même le plus parachevé des universalistes admet que son voisin de palier n’est pas fichu de saisir ses intentions. Au fond, il n’y a qu’un seul Autre qui soit vraiment Autre, et c’est celui ou celle dont l’existence nous fout en l’air. C’est celui ou celle dont la réalité nous bousille. Il n’y a qu’un seul Autre, c’est celui ou celle qui nous submerge, nous blesse, nous anéantit, nous réduit en miettes. Face à elle ou lui, nous nous retrouvons à parler comme Job dans son fumier : Mais si je vais à l’orient, il n’y est pas ;Si je vais à l’occident, je ne le trouve pas ;Est-il occupé au nord, je ne puis le voir ;Se cache-t-il au midi, je ne puis le découvrir.Ce que son âme désire, il l’exécute.Il accomplira donc ses desseins à mon égard,Et il en concevra bien d’autres encore.Voilà pourquoi sa présence m’épouvante ;Quand j’y pense, j’ai peur de lui.Cet autre, c’est celui qui a la clé de notre mort et qui se tient devant le seuil qui nous sépare de notre vie. Cet autre, c’est tout ce qui nous sépare ; c’est tout ce qui fait de nous un laissé pour compte, un abandonné, un exilé. C’est notre amour, notre assassin, notre double, notre ogre. Cet autre, c’est celui ou celle dont la force nous déconcerte, dont la faiblesse nous épouvante. C’est celui ou celle dont l’étrangeté nous remplit de haine et de désir. Cet autre, même si c’est le dernier des connards ou la pire des idiotes, et surtout si c’est le dernier des connards ou la pire des idiotes, c’est la divinité. C’est le visage de la divinité tourné un instant vers nous, portant le masque de notre persécuteur.Parce qu’il n’y a qu’une seule rencontre véritable de l’autre, c’est de tomber amoureux, et c’est pourtant la chose qui nous sépare le plus. Parce qu’on a goûté à deux la fusion unitive de l’érotique sacré, parce qu’on a vécu un instant la nostalgie de l’âge d’or, tout chez l’autre nous rend possiblement fou : ses absences, ses présences, ses silences, ses signes. Alors on revit, à la vitesse de l’éclair, la chute dans le Temps. On a retrouvé un bref moment l’Eden prénatal et on est violemment retombé dans l’Age de Fer. Viens, étoile absinthe. On a retrouvé les jours qui passent et leur horreur. Déjà la chute de la fusion érotique aux affaires du jour avait entraîné la colère, la haine, les jalousies maladives, les disputes incessantes. Si la passion amoureuse ne se soldait pas dans le double détournement, on chuterait encore et on deviendrait un couple ou quelque chose de ce genre. De guerrier on deviendrait commerçant. On commencerait à s’organiser ensemble, à faire nos comptes et à régler nos factures. Avant la dernière étape, la plus laide : celle des vieux partenaires domestiques d’où tout feu est éteint mais que rien ne peut séparer. Il ne leur manque que le boulet aux pieds pour ressembler aux pénitents auxquels leur résignation nous fait toujours penser.Lorsque notre grand amour nous quitte, c’est le plus beau cadeau qu’il puisse nous faire. Inconsciemment, il n’a pas supporté l’idée de voir le sacré se transformer en profane. Il a préféré la mort à la quotidienneté, la violence à l’ennui. La séparation est alors une blessure si béante que nous avons l’impression d’être troué ; l’impression d’avoir, à la place du cœur, une plaie : cette plaie seule apte à laisser filtrer la lumière. Ce n’est pas lui ou elle qui nous a quitté, c’est la divinité qui s’est retirée d’eux. Ce n’est pas l’amour de notre vie qui est devenu un étranger, c’est l’ange de lumière qui a quitté son corps et a regagné l’un des cieux de son âme.    L’amour n’est pas chose humaine. L’amour est la stratégie des dieux pour nous rappeler que la réalité n’est pas profane et que la vie n’est pas quotidienne. On devrait s’en moquer – que l’amour entre nous et l’autre s’arrête un jour. Ce qui devrait compter, c’est la pureté du sentiment amoureux initial, qu’il faut ensuite réussir à transférer dans nos actions de tous les jours. C’est la pureté de l’instant initial de l’amour qu’il ne faut cesser de fondre dans la matière du Temps – et chaque affaire que nous traitons doit être éclairée par la même ferveur que celle de la fusion érotique. C’est peut-être ça la sainteté : cet état où chaque geste que nous produisons est une lettre d’amour, où chaque rencontre est un transport, et chaque sourire une adresse à la divinité dont on voit la flamme brûler dans l’âme de l’autre. Comme disent les oracles chaldéens : « Espérance au contenu de feu sera ta nourriture. » Vienne le temps des âmes incendiées.

Le 10 novembre 2015 à 10:19

Golgota Picnic : une pièce de théâtre en correctionnelle

Récit d'un procès, lestroiscoups.fr

J.-M. Ribes : « Je redirai ici ce que j’ai déjà dit à l’époque : on ne vous empêchera pas de croire, mais vous ne nous empêcherez pas de penser. » J.-M. Ribes : « Je redirai ici ce que j’ai déjà dit à l’époque : on ne vous empêchera pas de croire, mais vous ne nous empêcherez pas de penser. » Jean-Michel Ribes : « Je redirai ici ce que j’ai déjà dit à l’époque : on ne vous empêchera pas de croire, mais vous ne nous empêcherez pas de penser. » "On se souvient de l’affaire Golgota Picnic, de l’effroyable mobilisation contre le Théâtre du Rond-Point à coup de menaces de mort, de manifestations et d’actions coup-de-poing pendant les 9 représentations de la pièce de Rodrigo García. C’était au mois de novembre 2011 ; le procès, lui, se tenait vendredi 30 octobre." Ainsi commence le très détaillé compte rendu du procès en correctionnelle intenté par l'A.G.R.I.F contre le Théâtre du Rond-Point et les éditions Les Solitaires intempestifs, le 30 octobre dernier, quatre ans après les faits. Prise de note pointue par Lise Facchin et crobards noirs et blancs stylés de Frédéric Chaume, les envoyés spéciaux de la revue théâtrale lestroiscoups.fr  – bref si vous désirez en savoir plus, allez voir l'article complet ici. En attendant, quelques instants croqués et leurs verbatim ci-dessous : Maître Richard : « Oui, Rodrigo García provoque ! Bien sûr qu’il provoque ! Comme tous les artistes, qu’est-ce qu’une œuvre qui ne provoque pas ? (...) Quant à la prétendue unanimité de l’opinion des chrétiens sur ce spectacle, en tant que catholique, je ne me reconnais pas et ne me reconnaîtrais jamais dans l’A.G.R.I.F. » Maître Triomphe : « L’auteur peut dire ce qu’il veut, le titre parle pour lui : Golgota Picnic, c’est la crucifixion du Golgotha qui est le thème. » Mme le procureur : « L’avocat de la partie civile nous a posé la question de savoir quel était l’intérêt de cette pièce pour le débat public. Mais la question n’est pas là. La question est de savoir si la communauté chrétienne est délibérément visée par les propos incriminés, et je n’en suis pas convaincue. (...) Le parquet considère que la plainte de l’A.G.R.I.F. n’est pas caractérisée (…) et demande donc la relaxe. »

Le 13 décembre 2011 à 16:32

Sus à la liberté d'expression et au rire moqueur

Texte publié dans l'édition de Charlie Hebdo du 7 décembre 2011

Mi-Tintin au Congo, mi Godefroy de Bouillon, le souriant Alain Escada, leader belge du mouvement Civitas, champion de la pensée immaculée et du Christ roi du Monde s'apprête, tout bardé d'une armée d'extrême droite déguisée en curés, à lancer sa grande croisade contre le Théâtre du Rond-Point pour délivrer Jésus du tombeau de blasphèmes où le tient prisonnier Rodrigo García et sa pièce "Golgota picnic". Les trompettes de l'intégrisme sonnent, les étendards templiers sont brandis, le renouveau français piaffe sus à la liberté d'expression et au rire moqueur, "corde par laquelle le démon entraîne le plus d'âmes en enfer", comme le rappelait dans chacun de ses prêches le très subtil Saint Curé d'Ars. Mais de qui se moque-t-on, sinon des artistes ! De ces artistes qui depuis des siècles montrent Jésus beau, douloureux, émouvant, révolté, sensuel, drôle, grotesque ou fascinant. Sans le peintre assassin Caravage, sans le sculpteur homosexuel de génie Michel-Ange, sans Molière le banni, sans Renan, sans Rouault, sans Buñuel, sans tant d'autres qui ont tous fait de Jésus mieux qu'un Dieu, un chef d'œuvre, aurait-il été tant aimé ? Sans artistes, quelle foi ? Les catholiques devraient aujourd'hui mettre un cierge devant les effigies de Romeo Castellucci et Rodrigo García qui montrent grâce à leurs œuvres combien dans un soi-disant monde sans Christ il est présent et s'impose en provoquant le débat, délivrant ainsi Jésus de la tombe obscure dans laquelle les fondamentalistes le tiennent étouffé. Qu'aurait-il pensé ce jeune homme révolté de ces intégristes calcifiés dans leur foi hystérique qui le réduisent à un chef de secte ? Sans doute aurait-il fini par rigoler en regardant ces clowns sinistres.

Le 22 mars 2015 à 09:09

L'autre peuple

On est tous dans un peuple, moi par exemple ça me fait chier, moi par exemple je ne veux pas faire partie d’un peuple, à la limite ce que je veux bien faire c’est créer un peuple, mais alors un peuple expérimental : un peuple lié à des végétaux sur terre, un peuple expérimental discret des forêts. Un peuple invisible, qui non pas se fond mais nage dans le paysage. Nage c’est-à-dire circule, mais pas spécialement exclusivement linéairement, aussi de haut en bas et de travers, de tous côtés, en fonction des circonstances. Un peuple qui végète pas mal aussi, d’ailleurs, affalé, connecté à la façon des plantes, par des moyens un peu zarb, hormonaux, souterrains. Prolifération de plantes, observées avec toute la patience du monde, prolifération de tout un peuple de plantes, les plantes comme modèles politiques, un peuple le moins humain possible, un peuple fatigué d’être humain, un peuple fatigué, un peuple fatigué d’être techniquement intelligent, un peuple qui développe des stratégies intenses de passivité, un peuple sur lequel on ne compte pas, un peuple alangui, un peuple du degré zéro de l’énergie vitale, un peuple désolé, presque pierre mais néanmoins végétal, un peuple végétal qui tend à devenir pierre, une population qui ne rigole pas, couchée, jamais debout, en désaccord avec ses organes, en désaccord avec la dictature de son système de digestion. Un peuple calme, dont le corps est l’œil, un peuple-corps-œil, content-contemplatif-fatigué. La fatigue est bonne pour la santé, c’est la pierre dans le système, le poids, le sentiment de poids dans le système nerveux, et c’est précieux car c’est le calme qui s’installe, or justement ce dont on a besoin c’est de la tristesse du calme désolé. La tristesse du calme désolé ouvre le gouffre grâce auquel l’enthousiasme peut déborder. Déborder calme, le végétal a tout compris. Le rire décolle, le poids et la tristesse collent.

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