Rattraper la langue
Publié le 31/03/2015

Jérôme Rouger : "Je crois que l'humanité fait sa crise d'adolescence"


En spécialiste des allocutions détournées, Jérôme Rouger vient le 3 avril au Rond-Point défendre les droits de la poule et les conditions de vie de l’œuf en venant poser la question : mais pourquoi donc les poules préfèrent-elles être élevées en batterie et ressentent-elles le besoin de se coller les unes aux autres, dans des conditions qui paraissent pourtant peu enviables ?

Ventscontraires – On dit souvent que chaque époque a ses usages propres de la langue. Comment caractérisez-vous notre rapport à la langue aujourd’hui ?
Jérôme Rouger – Et bien je dois dire que je m’estime parfaitement incompétent pour répondre à cette question. Et comme je pense régulièrement : si à chaque fois que quelqu’un d’incompétent qui a quelque chose de pas intéressant à dire quand on l’interroge sur un sujet, s’abstenait, la langue, la littérature et l’humanité ne s’en porteraient pas plus mal, aussi vous me permettrez donc de passer directement à la seconde question.

– Selon-vous qu'est-ce qui menace la langue et qu'est-ce qui la « sauve » ?
– Mes grands-parents parlaient le patois là où ils vivaient, dans le nord des Deux-Sèvres. J'ai encore un oncle qui parle ce parlhange dans la vie de tous les jours. Mais au cours de mon existence, cette façon de parler aura disparu, du moins dans son usage par des gens au quotidien. Mes oreilles auront entendu une langue faire silence définitivement.
Ma mère me racontait que quand elle était enfant, elle parlait ce patois à l’école, et on se moquait d’elle, alors elle a appris à parler toujours en français. Si je me réfère à cet exemple, qu’on considère ou pas que ce parlhange est une langue n’a à mon avis par d’importance, ce qui l’a menacée et tuée, c’est le fait d’être parlée uniquement par des « dominés », des gens qui n’avaient pas assez d’outils pour la défendre. Et on a donc réussi, par désir d’uniformisation, pour renforcer l’adhésion à la communauté nationale, non seulement à retirer aux gens toute fierté de la parler, mais même à leur en faire éprouver un sentiment de honte.
A l’inverse, ce qui sauve une langue, ou la conserve, c’est qu’elle soit pratiquée, enseignée, c’est surtout qu’elle fasse communauté, qu’elle soit un objet de fierté pour ceux qui la parlent, voire un moyen de défendre la communauté, et qu’elle soit parlée par tous les corps, sans distinction sociale, de cette communauté.
Même s’il y a certainement des « langues de résistance », il me semble que leur pérennité passe par là.

– Et votre propre langue, qu'avez-vous à en dire ?
– En prolongement de ce que je viens de répondre à la question précédente, je dirai que ma langue est une langue qui parle de la domination et de la manipulation. Elle le fait de façon j’espère astucieuse, c'est-à-dire sans dire son nom, en cachette. C’est pour cela que j’en ai déjà trop dit et que je n’en dirai pas plus sur cet aspect.
C’est aussi une langue du rire, et ce n’est pas ici que je vais faire la leçon sur la puissance du rire. C’est d’ailleurs bien pour cela qu’il est si souvent dénigré. Mon rire à moi joue plutôt avec la syntaxe, le rythme et le sens, qu’avec les jeux de mots. J’aime aussi le rire pour son aspect fédérateur, il ne laisse pas grand monde de côté.
C'est souvent aussi une langue de l'oralité, écrite pour que ça coule, pour que ça donne comme l'impression de ne pas avoir été écrit.

– Quel événement et/ou quelles rencontres ont façonné votre langue et qu'est-ce qui la nourrit au quotidien ?
– Dans ma famille maternelle, il y a beaucoup de légèreté, ce qui pourrait s’apparenter à une espèce de sagesse populaire. Mon grand-père et ses enfants, particulièrement mon plus jeune oncle, font énormément de blagues aux autres dans la vie quotidienne, ils sont fantaisistes, et très certainement cela m’a marqué.
J’ai aussi toujours été attiré par les gens décalés, les fous, je crois parce qu’ils nous interpellent sur notre propre condition et sur la relativité de toute chose... J’aime les gens qui ne font pas comme les autres, qui ne sont pas lisses, qui ne mettent pas leurs qualités au service de la domination de l’homme par l’homme ou d’une vie toute tracée.
Ce qui nourrit ma langue au quotidien, c’est toute cette histoire et l’observation de l’autre. Je prends grand plaisir à observer comment les gens d’un même milieu épousent les mêmes codes, se copient, s'imitent, bref, s’envoient des signes de reconnaissance, parfois jusqu’à la parodie d’eux-mêmes.
La langue de la Culture par exemple, c’est quelque chose.
C’est certainement pour cela que je m’intéresse aussi beaucoup à l’observation des différentes rhétoriques : celle de l'élu, celle du prof, celle du lobbyiste, celle du militant, celle du directeur de théâtre…
Je m’intéresse à observer comment les gens parlent et comment cela indique ou pas leur place dans la société, ou la conditionne. Parce que si j’entends aussi par langue, une façon de l’utiliser, elle traduit une appartenance à un corps social, à des repères… bien observée, elle dit non seulement l’appartenance sociale de quelqu’un mais traduit aussi comment cette personne en est plus ou moins détachée.
Après il y a toutes les "rencontres" avec l’art sous toutes ses formes : les lectures, les spectacles… et tous les gens que j’ai rencontrés en exerçant ce métier.
Même si je crois que ça ne se voit pas du tout dans ce que je vais faire chez vous, j’ai été marqué par la rencontre avec la poésie (de Rimbaud à René Char). Tous ces textes qui vont vous chercher et vous trouver immédiatement, dans ce que vous considérez comme la partie la plus noble de votre être, qui raisonnent en vous, et sans que vous ne sachiez expliquer précisément pourquoi, sans que vous ne puissiez donner un sens précis à ce que vous lisez. « Nous ne pouvons comprendre toute la vérité : mais nous pouvons parfois comme la saisir sans la prendre, tendre nos mains mentales » dit si joliment Valère Novarina. C’est pour cela qu’il n’y a aucune vérité définitive dans ce que j’écris. Le théâtre ne trouve pas de réponses, il cherche des nouvelles questions, ou de nouvelles façons de se les poser.
Autrement, ces dernières années, comme le milieu des arts de la parole a souhaité se développer au-delà du seul conte, j’ai souvent été invité dans des manifestations qui entendent « arts de la parole » au sens très large, et j’ai ainsi rencontré beaucoup de conteurs.
J’ai ainsi pu prendre conscience que je ne me sentais pas du tout conteur. Je compte beaucoup d’amis conteurs, mais je dois dire que le conte et la diction du conteur m’ennuient souvent. C’est certainement pendant certains spectacles de conte que je me suis le plus ennuyé (et pourtant j’ai assisté à beaucoup de concerts de jazz expérimental !) Mais cela m’a aussi permis de comprendre ma différence, et peut-être ainsi de pouvoir la désigner.
Je suis beaucoup plus marqué par le phrasé de gens comme Jacques Bonnaffé, Laurence Vielle, Bernard Lubat, Bernard Combi… des phrasés du rythme, de la syntaxe, de Jean-Quentin Châtelain, ou encore de Dominique Pinon dans « Pour Louis de Funès » de Novarina (mis en scène par Renaud Cojo).
Et puis il y a aussi tous ces gens qui me font beaucoup rire, dans des genres très différents : Fred Toush, Albert Meslay, le Théâtre Group’, Nicolas Jules, même si c’est un chanteur la liste est longue.

– Nous vous avons proposé de venir au Rond-Point "rattraper la langue" avec votre performance : "Pourquoi les poules préfèrent-elles être élevées en batterie"? Est-ce à dire que notre part grégaire nous condamne au gloussement vain et à l'impuissance ?
– Certes, si l’on se fait encore des illusions sur l’émancipation de la poule et le grand soir des gallinacées, il y a des raisons de désespérer. Mais aucun gloussement n’est vain, sauf si l’on pense sauver l’humanité avec un petit gloussement. C’est l’histoire du colibri de Pierre Rabhi. Car un peu partout naissent des initiatives passionnantes, des gens se fédèrent pour fonctionner autrement, en dehors des circuits traditionnels, inventent d’autres façon de vivre ensemble, de subvenir à leurs besoins,…
Je crois que l’humanité fait sa crise d’adolescence. Elle a besoin d’expérimenter, de se faire mal, peut-être même très mal, elle a besoin de chercher ses limites.
Mais je pense qu’elle s’en remettra. Et notamment grâce à tous ces gloussements qui ne sont pas vains.
Il y a certes mille raisons de penser comme Einstein « deux choses sont infinies : l'Univers et la bêtise humaine. Mais, en ce qui concerne l'Univers, je n'en ai pas encore acquis la certitude absolue. » Et quand on sort son nez de l’actualité quotidienne, et qu’on voit tous ces gens formidables qui nous entourent, il y a aussi mille raisons d’espérer.

 

Place aux poètes, aux créolisants, aux corsaires du langage, place aux passeurs et aux décrypteurs de paroles, place aux cracheurs d'avenir.
Pauvre langue. Réduite en « éléments de langage ». Qui nous parle de plus en plus petit. Pasteurisée, simplifiée, désertifiée par les stratèges en communication. Confisquée par les adeptes du pugilat médiatique, de la harangue haineuse et du bashing. Nos paroles, nos pensées, les mots avec lesquels nous rêvons n'ont jamais été si convoités. Le langage est notre bien le plus précieux. Alors rattrapons ce qui nous échappe peu à peu. Ce langage qui nous façonne. Et qui façonne le monde. Toutes nos infinies façons de dire.

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Quinze ans de Théâtre du Rond-Point racontés par ceux qui l'ont fait, avec des interviews originales et des archives tirées de ventscontraires.net, la revue en ligne du Théâtre du Rond-Point. durée : 36 min générique :Meilleurs souvenirs du Rond-PointVidéo album de Jean-Daniel MagninAvec par ordre d’apparition : voyageurs de la gare de Lyon, Yann Frisch, Edouard Baer, Jacques Bonnaffé, Zabou Breitman, Michel Fau, Sophie Perez, Pierre Guillois, Marthe L'Huillier, Bernard Pivot, Rémi De Vos, Kery James, Bertrand Delanoë, Dada Masilo, Anne Benoit, Dominique Reymond, Hélène Ducharne, Arnaud Pontois Blachère, Mélanie Lheureux, Annik Le Goff, Michel Onfray, Etienne Klein, Philippe Decouflé, Nicolas Bouchaud, Pierre Notte, Jean-Paul Muel, Daniel Pennac, Gilles Gaston-Dreyfus, Marie Rémond, Nelson Monfort, Marion Aubert, Elisa Benslimane, Julia Passot, Olivier Martin-Salvan, Boris Cyrulnik, Kader Aoun, Michel Serres, Erik Orsenna, Marjane Satrapi, Pierre Meunier, Alain Rey, Alexis Macquart, Guy Bedos, Luciano Rosso, Valérie Bouchez, Rodrigo García, Charb, Gérard Mordillat, Plantu, Frédéric Lordon, Mathieu Madénian, Thomas VDB, Ekoué et Hamé (La Rumeur), Wary Nichen, Edwy Plenel, Jean-Michel Ribes, Babx, Gaël Faye, Christine Taubira, Jacques Gamblin, l'équipe du Théâtre du Rond-Point Musique : L’Orchestre du Rond-Pointcomposition et arrangements Gilles Normand David Lescot, Jean-Claude Leguay, Christian Hecq, Philippe Fretun, Guillaume Monard, Jean-Daniel Magnin, Lionel Dublanchet, Emilie Rambaud, Jean-Philippe Vallet, Pierre Grisar, Bruno Allain, Gilles NormandRéalisation et montage : Jean-Daniel Magninavec des archives de ventscontraires.net , la revue en ligne du Théâtre du Rond-Pointet des photographies de Giovanni Cittadini Cesi

Le 7 février 2015 à 09:50

La meilleure façon de cuire un oeuf

Enquête dans les cuisines du restaurant du Rond-Point

Chacun a sa méthode pour réussir un bon et brave œuf à la coque.Mais quelle est la meilleure recette? Pour vous, je me suis rendu dans les cuisines du restaurant du Rond-Point afin d'y interroger l'équipe chargée de la cuisson des œufs à la coque.Eh bien, ça n'est pas aussi simple qu'on pourrait le croire, tant il y a de paramètres à prendre en compte. Pour n'en citer que quelques-uns : le diamètre, le taux de zinc, de sodium, de magnésium, la fraîcheur (les œufs frais coulent), le poids (rien à voir entre un œuf de 53 et un oeuf de 73 grammes), le type d'élevage (batterie, perchoir, sol, "libre parcours"...), les mentions figurant sur l'œuf ou l'emballage, la couleur, la provenance, etc. Tous ces indices impliquent des décisions quant au volume d'eau de cuisson, sa température au moment de la plongée, sans oublier l'ardeur du feu, les adjonctions de sel, d'ammoniac, de vinaigre, etc. dans le bain de cuisson.En fin de compte, chaque œuf est un individu ayant sa personnalité, sa vitesse de réaction. On peut le comprendre puisqu'un œuf, si on le laisse se développer, donne à l'éclosion un être unique, forcément différent de ses semblables.Alors, quel est le secret des professionnels pour réussir la cuisson d'un œuf à la coque ? Tout simplement l'expertise, l'expérience, et de franches confrontations d'idées avant la prise de décision finale. Comme nous avons pu nous en rendre compte de visu (photo), la cuisson professionnelle d'un œuf à la coque nécessite un travail d'équipe, une bonne ambiance, et surtout le débat, l'écoute de l'autre, passion et sincérité, et l'esprit de synthèse quand il faut passer à l'action. Bref, cuire un œuf à la coque, c'est un peu comme se jeter soi-même à l'eau : avant tout une manière d'exprimer sa liberté en assumant sa responsabilité personnelle.Avec nos remerciements à l'équipe du restaurant du Rond-Point pour le temps précieux qu'elle a bien voulu consacrer à répondre à mes questions, alors qu'elle était, comme à son habitude, en plein coup de feu.

Le 25 mars 2015 à 12:46

Yannick Jaulin : "Faire quelques estafilades à une langue liposucée"

Le conteur Yannick Jaulin est parti 10 ans durant collecter « la culture des gens de la vie » (contes et chants compris) chez les vieux du pays. Il devient porte-parole militant (d’un monde paysan) avant de s'imposer comme l'un des plus importants conteurs de par chez nous. Il vient le 4 avril au Rond-Point porter quelques estafilades à une langue française bien trop homogénéisée, bien trop lisse, bien trop "liposucée" : "Ah ce français, ce véhicule des cours d'Europe, "la langue des rois"... Cette langue de pouvoir et de domination fait moins la maline, assteur!" Ventscontraires – On dit souvent que chaque époque a ses usages propres de la langue. Comment caractérisez-vous notre rapport à la langue aujourd’hui ?Yannick Jaulin – Il y a 30 ans quand j’ai commencé à parler en public, je justifiais l’intrusion de mots de mon patois par la nécessité de défatiguer la langue française. Je la sentais déjà épuisée. Il me semblait qu’elle se rabousinait sur elle-même en même temps que disparaissait la diversité francophone.Je suis sûr aujourd’hui d’un repli de la langue.Il me semble que cette fatigue est devenue lassitude. Elle est lessivée. C’est particulièrement sensible sur BFM qui annonce sans doute l’arrivée des intelligences artificielles remplaçant allégrement les tristes présentateurs comme on a remplacé les caissières de supermarché.Du côté des politiques, la langue de bois claque comme jamais dans les voûtes du palais. Le jargon religieux de l’économie et tout son clergé servile occupe le terrain en distillant ce venin pernicieux de la peur. Et les artistes font ce que je fais. Ils donnent leur avis sur tout comme s’ils étaient compétents pour cela.Ça ne rit pas franchement dans le ventre. – Selon-vous qu'est-ce qui menace la langue et qu'est-ce qui la « sauve » ?– La résistance à la langue majoritaire est un exercice d’émancipation. La langue étant un outil exceptionnel d’exercice du pouvoir. Faire fleurir la langue dans une région ou une corporation est une façon de se mettre debout, devant la langue première qui est forcément celle du pouvoir. Aujourd’hui, il n’y a guère que la « banlieue » qui génère une langue colorée et violente. Mais comment faire autrement ? Frantz Fanon disait « l’homme se libère dans et par la violence », une violence qui « désintoxique » et « débarrasse le colonisé de son complexe d’infériorité. »Je pourrais faire mienne cette violence, cette « ardeur » qui me prend quand on me dit que continuer à utiliser mes mots « maternels » c’est du passéisme.Ce qui menace la langue est d’abord le manque de curiosité sur les autres langues. Dans notre pays des dizaines de langues sont utilisées au quotidien et on fait mettre des sous-titres aux films québécois parce que notre oreille n’est plus capable d’entendre la diversité.On braille comme des veaux à la liberté d’expression et on n’échange plus rien ou des lieux communs ou ce qui ne nous déséquilibre pas. Pourtant il n’y a que le déséquilibre pour se mettre en marche. – Et votre propre langue, qu'avez-vous à en dire ?– Ma langue maternelle est une langue minoritaire, un patois. Je me suis beaucoup battu pour lui redonner de la dignité. Il me semblait que l’utiliser était un acte politique dans la mesure où il me permettait de désaxer la langue des dominants.J’ai même joué au Rond-Point un spectacle sur la domination culturelle. Ce spectacle, j’ai su que j’avais eu raison de le faire en le jouant à la Réunion. Tout à coup là-bas, ils « entendaient » ce dont je parlais. Le pire sans doute « chez nous » c’est le peu de conscience que nous avons en général sur les mécanismes de domination, en particulier liés à la langue.C’est aussi pour cela que j’aime tant Frantz Fanon, le philosophe de la domination. Pour Fanon, le colonisé finit par intégrer ces discours de stigmatisation, le sentiment d’être inférieur, il finit par mépriser sa culture, sa langue, son peuple, il ne veut plus alors qu’imiter, ressembler au colonisateur.  – Quel événement et/ou quelles rencontres ont façonné votre langue et qu'est-ce qui la nourrit au quotidien ?– Ma famille tribale d’abord a été fondamentale (et l’est toujours puisque je parle toujours ma langue avec mes parents). Puis il y a eu les humiliations, à propos de cette langue. Elles ont été déterminantes.Puis, à 16 ans, alors que j’étais un petit belou de campagne,  je me suis retrouvé dans un grand mouvement d’éducation populaire. Je suis parti avec des dizaines d’autres collecter les anciens de mon pays pour sauver ce qui pouvait l’être d’une histoire et d’un savoir méprisés par les élites du pays depuis toujours. Nous étions encadrés par des gens de « jeunesse et sports » une antiquité mon cher !Un lieu de formation à l’esprit critique, au regard, un apprentissage de la liberté et de la responsabilité.Chaque jour de ma vie et de mon engagement dans la vie associative, le développement culturel, je suis le fils de cette éducation populaire qui me semble toujours aussi fondamentale. Regardez donc en politique, les partis sans cette dimension-là ne génèrent plus de militants, que des apparatchiks, avec leur parole pathétique et prévisible.J’aime les mots, leur histoire, leur origine. J’aurais aimé en être un savant, je n’en suis qu’un disant. – Nous vous avons proposé de venir au Rond-Point "rattraper la langue"... Comment allez-vous vous y prendre ?– Je n’en sais fichtre rien. Ça m’est toujours aussi difficile « d’écrire » sur la langue. Alors de là à la rattraper !Je suis un fils de l’oralité et ma langue se déplie quand le monde s’installe en face.Il me semble que j’irai m’épouverter comme une poule folle dans les joies du déjouqueur de mots. Que je pourrai tenter quelques expériences pour redonner du mordant à des lieux communs ne générant plus que l’ennui.J’aimerais m’amuser, taquiner ma muse pour qu’au moins à l’arrière du troupeau communiquant, je me dise qu’il reste quelques ânes à mots qui pourraient faire à l’occasion quelques estafilades à une langue bien trop lisse.

Le 15 janvier 2015 à 17:47

Christophe Fiat : "La peur empêche d'entendre et de parler"

Trousses de secours, saison 3 : Rattraper la langue

Écrivain, auteur dramatique, metteur en scène et poète électrique, Christophe Fiat vient au Rond-Point le 22 janvier nous raconter... Marcel Pagnol ! Ou comment le monde entier découvre le premier film français parlant et son accent marseillais. Une performance loin des clichés provençaux, avec guitare électrique et batterie. Ventscontraires – On dit souvent que chaque époque a ses usages propres de la langue. Comment caractérisez-vous notre rapport à la langue aujourd’hui ?Christophe  Fiat – Si j’en avais une idée précise, je ne serais pas écrivain. Je n’essayerais pas d’inventer des récits, dont j’espère qu’ils nous libèrent du cynisme décomplexé de notre époque. – Selon-vous qu'est-ce qui menace la langue et qu'est-ce qui la « sauve » ?– Tout menace la langue : les injonctions, la mauvaise foi, le mensonge, bien sûr mais surtout la peur. La peur empêche d’entendre et de parler. Sans doute que la littérature a toujours été là pour nous libérer de ça. Si ce n’est qu’aujourd’hui, elle retrouve ses origines orales, épiques dans l’art de la performance ou de la poésie sonore, et parfois même dans le théâtre. – Et votre propre langue, qu'avez-vous à en dire ?– C’est une langue à la fois écrite et orale. Elle est faite pour être lue dans les livres que je publie et aussi pour être écoutée dans mes pièces de théâtre comme La Jeune Fille à la Bombe en 2007 au Festival d’Avignon ou L’Indestructible Madame Richard Wagner au Théâtre de Gennevilliers en 2011 mais aussi dans des fictions radiophoniques comme Spirit of Marcel Pagnol réalisée par Blandine Masson et interprété par Stanislas Nordey ou Sur les traces de Godzilla réalisé par Jacques Taroni. C’est donc une langue à deux vitesses, langue accessible mais inappropriable, pleine d’énergie. – Quel événement et/ou quelles rencontres ont façonné votre langue et qu'est-ce qui la nourrit au quotidien ?– Thomas Bernardt pour l’exagération, William Burroughs pour la paranoïa, Baudelaire pour la délicatesse, Shakespeare pour ses chansons, Philippe Sollers pour la légèreté apparente, Claude Louis-Combet pour le mystère et le dark continent féminin.Tout me nourrit au quotidien. Mais à en juger par mes livres, c’est certainement les figures légendaires et pop qui m’inspirent : Batman, Stephen King, La Comtesse de Ségur et celles que j’ai intitulé Héroïnes (Al Dante 2005) : Courtney Love, Sissi, Isadora Duncan, la Wanda de Sacher Masoch et Madame Mao.Certains événements agissent aussi sur moi comme des révélateurs : le 11 septembre dans mon livre New York 2001 (Al Dante, 2002), le 11 mars au Japon dans Retour d’Iwaki (Gallimard, 2011) et bientôt sans doute – j’y travaille – les attentats à Paris de janvier 2015. Comment les nommer ? C’est impossible à dire, à l’heure qu’il est. – Nous vous avons proposé de venir au Rond-Point "rattraper la langue".... Comment allez-vous vous y prendre ?– Le plus simplement du monde. En musique. Ce qui fait le lien entre mon écriture et la scène est la culture rock. Culture suspecte au plus haut point parce que : 1. dévorée de l’extérieur par la société de consommation (ou ce qu’il en reste, étant donné qu’on va vers une société de la pénurie et de la gratuité) et 2. dévorée de l’intérieur par la prédication protestante non dite, en tout cas non suffisamment identifiée par ceux qui se prétendent critiques de rock.Ceci dit le rock m’intéresse parce qu’il est un puissant vecteur d’émotions (à canaliser) Rien n’arrête Marcel Pagnol donc. Au travers de textes chantés et lus sur des riffs grinçants et des rythmes psychédéliques, Pagnol va apparaître sous un nouveau jour. Aventurier obstiné et artiste aux multiples facettes (dramaturge, cinéaste, écrivain). Finis le mythe provençal et les souvenirs d’école, Pagnol c’est rock’n’roll !Je ne sais pas si la langue peut être rattrapée. Attrapons-là déjà et on verra bien. Nicolas Fenouillat, artiste qui m’accompagne à la batterie électronique dans le groupe POETRY sera à mes côtés.      

Le 12 novembre 2014 à 10:55

Antoine Boute veut des morts rigolos

Ahurissant et drôlissime auteur-performer venu de Belgique, Antoine Boute pousse la poésie expérimentale jusqu'à la catastrophe. Il vient au Rond-Point le 27 novembre avec un dispositif-impertinence pour ériger le roman en blague, faire de la blague un système philosophique, repousser l'instant de la « chute » – histoire de voir combien de temps la bécane va tenir sans imploser.  Ventscontraires – On dit souvent que chaque époque a ses usages propres de la langue. Comment caractérisez-vous notre rapport à la langue aujourd’hui ?Antoine Boute – Le rapport à la langue aujourd’hui me semble domestiqué, trop domestiqué par les formes de vie induites notamment par l’économie telle qu’elle fonctionne en ce moment ainsi que par le désir de sécurité. Si notre rapport à la langue va de pair avec notre rapport au monde, avec notre façon de s’inventer vivant, alors il faut trouver dans la langue des façons d’être, de fonctionner, de penser qui dépassent les questions et angoisses provoquées par le « tout-économique » et la « dérive sécuritaire » qui nous écrase aujourd’hui. Si nous acceptons tant cette domestication de nos vies, de nos pensées, de nos langues, c’est par angoisse, angoisse très basique mais souvent complètement refoulée de la mort, de la souffrance, du manque. C’est logique mais pas du tout inéluctable. C’est pour ça que dans « Les Morts Rigolos », j’ai dans l’idée que révolutionner le rapport à la mort permet, selon une saine logique, de révolutionner le rapport à la vie, et partant, le rapport à la langue. La vie aujourd’hui c’est quoi ? C’est la crise : la célèbre crise économique d’abord, qui fait qu’en Occident on réduit le concept de « vie » au concept de « pouvoir d’achat ». C’est la crise de la mort aussi : le monde occidental a un sérieux problème avec la mort : tout le monde est au courant mais tout le monde le refoule, raison pour laquelle ici on s’ennuie tellement pendant les enterrements. Et enfin c’est aussi la crise de l’art : le grand public, le tout public se désintéresse complètement de l’art, nul doute possible là-dessus. Si on révolutionnait les enterrements, se dit-on dans « Les Morts Rigolos », on résoudrait ces trois crises d’un coup, en faisant exploser le concept d’enterrement, pour en faire quelque chose d’expérimental, quelque chose d’aussi expérimental que cet autre événement 100% expérimental qu’est l’événement de notre mort. Il s’agit là d’un programme très concret, concrètement artistique, qui travaille au concret de la vie des gens et de leur rapport à la langue : révolutionner la mort et les enterrements permet d’assumer la mort, de faire des enterrements une fête, une vraie fête, qui explose la petite angoisse occidentale contemporaine qui fait s’identifier « vie » et « pouvoir d’achat ». Non : la vie est une fête, qui peut être triste bien sûr mais c’est une fête quand même, être vivant c’est du luxe, du luxe sauvage. Connecter le rapport à la langue à ce luxe sauvage permet d’envisager tant la vie que la mort comme de l’art… – Selon-vous qu'est-ce qui menace la langue et qu'est-ce qui la « sauve » ?– Ce qui menace à mon avis la langue c’est ce qui en fait le vecteur de formes de vie tristes, glauques, dépendantes ; ce qui sauve la langue au contraire est ce qui en permanence permet l’invention ou l’évidence d’intensités de vie. Ce qui « sauve » c’est donc ce qui est « sauvage », d’une certaine manière : sauvage par rapport à la domestication résignée, angoissée, dépendante. Par « sauvage » j’imagine une sorte de tension vers des intelligences de type animales, animales pour dire instinctuelles ; je me dis qu’il faut être infra-intelligent, qu’il faut avoir l’intelligence des couches basiques de l’existence, une intelligence matérielle, infra-matérielle, nucléaire, une connexion avec les énergies et les intensités les plus évidentes du monde… – Et votre propre langue, qu'avez-vous à en dire ?– Je lie donc ma pratique de la langue à la question de la forme de vie. Je travaille la langue dans le sens d’une évidence d’intensité dans ce que je dis, écris, fais sonner ; j’espère sans doute que cette intensité particulière amène quelque chose de l’ordre de la liberté, d’une liberté « sauvage » dans nos formes de vie. – Quel événement et/ou quelles rencontres ont façonné votre langue et qu'est-ce qui la nourrit au quotidien ?– Il se fait que je convoque dans « Les Morts Rigolos » une grande partie des personnes dont la rencontre a influencé d’une manière ou d’une autre ma pratique de la langue et de la performance. Il s’agit d’artistes, bien sûr, (j’y propose un dispositif pour leur enterrement) mais également de mes enfants, avec lesquels j’ai écrit une partie du livre, la partie la plus déjantée, à mon avis. Par ailleurs voici quelques événements ou rencontres qui ont eu des effets sur ma pratique de l’écriture, de l’oralité, de la performance : la pratique de l’écriture collective sur internet aux alentours de 2004-2007, qui m’a permis d’explorer à nouveaux frais le rapport entre écriture, oralité, performance et spontanéité ; la lecture de Derrida, parce qu’un grand rire parcourt son écriture ; l’écoute de toutes sortes de musiques et de chants, qui ont nourri mon rapport à la voix et au rythme : le guitariste no wave Arto Lindsay, le groupe industriel allemand Einstürzende Neubauten, les œuvres pour piano d’Olivier Messiaen, Alexander Scriabine et Morton Feldman, la poésie sonore de Maja Ratkje, les polyphonies Dorzé, les chants kazakhs, les joutes vocales inuit, la chanteuse Diamanda Galas… Au quotidien, ce qui nourrit mon travail est une lecture fragmentaire d’une énorme quantité de livres à la fois, notamment d’anthropologie, de sciences, de philosophie, d’histoire des idées, le tout pour explorer toutes sortes de formes de vie et d’intelligences. – Nous vous avons proposé de venir au Rond-Point "rattraper la langue"... Comment allez-vous vous y prendre ?– Rattraper la langue est une question de vitesse or la vitesse est mouvement et le mouvement est le propre de l’animal. Pour rattraper la langue il y a donc une tension vers quelque chose d’animal à trouver : du coup je compte entrer de temps en temps légèrement en transe. Etant dans l’évidence les animaux n’entrent pas en transe ; c’est nous qui devons de temps en temps entrer en transe en direction d’eux, pour rattraper dans la langue son intensité sauvage et luxueuse.

Le 10 novembre 2014 à 10:10

Plantu : Dessine-moi un scandale !

Caricature, langage sans frontière : Plantu vient le vendredi 28 novembre au Rond-Point, rendez-vous unique en compagnie du plus célèbre des caricaturistes français. Crayon en main, il vous fera découvrir sa méthode de travail, ses personnages et ce subtil « art du slalom » qui lui permet de louvoyer en riant entre fantasmes, interdits et susceptibilités contraires. Ventscontraires – On dit souvent que chaque époque a ses usages propres de la langue. Comment caractérisez-vous notre rapport à la langue aujourd'hui ?Plantu – En tant que dessinateur, je trouve que j'ai la possibilité de dire des choses qu'on ne sait pas, qu'on n'est pas capable de dire par l'écrit ou par la parole, et le dessin est une bonne manière de glisser des sentiments, des propositions ou des opinons dérangeantes. Et si c'est bien amené, on peut faire en sorte que le dessin ne soit pas non plus agressif inutilement, mais il peut suggérer mille choses. Grâce aux rencontres que j'ai faites avec des scientifiques, j'ai appris que finalement le premier jour de notre naissance, les cellules de notre cerveau ne sont pas faites pour comprendre l'écriture ou la lecture. Nos cellules ne s'organisent dans le cerveau qu'à l'âge de 10 ou 11 ans. Par contre, dès notre naissance, nos cellules cérébrales sont déjà faites pour comprendre notre vraie première langue : l'image. – Selon vous, qu'est-ce qui menace la langue et qu'est-ce qui la sauve ?– Ce qui menace la langue, ce serait de ne pas l'utiliser. Je pense que les enfants, les jeunes et les adultes qui n'ont pas eu la chance dans les écoles, les lycées, dans le secondaire ou le primaire, d'apprendre à utiliser le langage de la danse, de la musique, du dessin, de la peinture et du théâtre sont forcément handicapés un jour ou l'autre. Et je trouve regrettable qu'on ait longtemps considéré ces matières comme optionnelles, comme quantité négligeable et secondaires. On pourrait sauver énormément d'enfants qui ne sont pas capables d'utiliser le langage de la parole si on avait la possibilité de leur proposer d'autres outils pour s'exprimer. On pourrait sans doute évacuer énormément de frustrations accumulées qui feraient qu'un jour ou l'autre, ceux qui n'ont pas eu cette chance, se sont renfermés et auraient pu être amenés à déraper sérieusement. C'est pour cela que croire en la musique, en la langue du dessin ou à celle de la danse est un investissement, car même si c'est, au départ, une dépense de la part des autorités, de l'éducation nationale, ou de l'accompagnement social, c'est finalement un investissement rentable car il limite les dégâts. Moi-même, en tant que dessinateur, je dis souvent dans les interviews, que si je n'avais pas fait ce métier, j'aurais peut-être été terroriste. C'est de la provocation, bien entendu, mais, ces frustrations que nous accumulons tous, j'ai la chance de pouvoir les évacuer à travers mes dessins. Et quand mes dessins sont imprimés dans le journal, je me venge un peu et je venge peut-être aussi les autres.  – Quel événement ou quelle rencontre ont façonné votre langue et qu'est-ce qui la nourrit au quotidien ?– Déjà depuis petit, puis par déformation professionnelle, je pense en dessins. C'est ma manière d'accompagner les événements de la vie, du quotidien, les sourires ou les choses graves, d'images qui naissent dans mon regard ou dans mon imagination. Chaque fois que je lis quelque chose que j'ai du mal à comprendre, je suis toujours étonné qu'on n'ait pas pensé à le raconter en dessin. Je me pose la même question devant le mode d'emploi d'un appareil que je viens d'acheter. Et lorsque j'écoute un homme politique, je me dis : «pourquoi il nous raconte tout ça alors qu'il pourrait le dessiner ? » Et je ne supporte pas qu'on dise : « ah, moi, je ne sais pas dessiner. » Quand je joue au jeu Pictionnary, tout le monde pense que je vais gagner, ce qui n'est pas vrai ! Souvent, les personnes qui se croient incapables de dessiner ont des propositions graphiques qui sont  très spontanées et me battent au jeu. Le dessin n'est pas réservé à une élite, c'est un moyen d'expression à la portée de tous.

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