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Publié le 02/04/2015

Bernard Stiegler : "Internet c'est comme l'héro, dès qu'on y touche c'est cuit, personne n'y échappe"


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Bernard Stiegler est philosophe spécialiste des mutations induites par les technologies numériques. Il est Initiateur et président du groupe de réflexion philosophique Ars Industrialis créé en 2005. Aujourd'hui, il est directeur du département du développement culturel du Centre Georges Pompidou, où il dirige l'Institut de recherche et d'innovation (IRI), créé à son initiative en avril 2006 – c'est là qu'il nous a reçus.

Ventscontraires – Vous le dites et le redites : comme l'écriture, Internet est un pharmakon, à la fois remède et poison...

Bernard Stiegler – Le Net nous rend plus et moins intelligents, pertinents, individués, singuliers. Il intensifie nos capacités noétiques, au sens où Aristote parlait de l'intelligence. Et en même temps il les affaiblit. En nous mettant tous en réseau il nous réticule, et par là même intensifie à un niveau foudroyant nos capacités, notre savoir mais aussi nos régressions collectives – selon un processus qui relève de la psychologie des foules.

J'observe sur moi-même une formidable augmentation de mes capabilités – un terme défini par l'économiste indien Amartya Sen – mais aussi une incroyable addiction régressive. Je ne connais personne qui y échappe. C'est comme l'héro, dès qu'on y touche c'est cuit.

Car c'est le marché qui commande aujourd'hui le Net. Ce qui lui arrive est exactement ce qui est arrivé à la télévision. Ça n'était pas une fatalité que la télévision produise de la trash tv. Dans le futur les gens verront notre tv et se diront que nous étions pires que les barbares, pire que la décadence romaine. Je pense que l'affaire du 7 janvier passe par là. Nous vivons une démoralisation forte, des petits enfants jusqu'aux grands-pères, tous pètent les plombs.

Cette technologie réticulaire est très peu analysée. Les gens sont toujours en retard sur l'évolution du système, l'arrivée des Big Data, cette société d'hypercontrôle gouvernée par le marché. Et le marché n'a qu'un seul but, un seul : gagner de l'argent.

C'est la même chose qui s'est passée en France dans les années 80 entre TF1 et M6, et que j'ai bien étudiée à l'époque. Avec la privatisation et l'arrivée des actionnaires, TF1 a été obligée de suivre les régressions de M6 et a fini par avouer que sa mission était de vendre du temps de cerveau libre à Coca Cola. Personne n'y échappe. Même si vous ne regardez jamais la télévision, "la bêtise attire la bêtise."

Il est très rare que face à la bêtise on produise quelque chose d'intelligent. Mais on peut y arriver. C'est ce que prétend Nietzsche. Et d'une certaine manière le Christ. J'observe la bêtise sur moi.

Le Rond-Point est un rond-point où beaucoup de gens se croisent, se rencontrent, se mélangent, forment des molécules, de nouveaux matériaux, des tissus à motifs inédits. En voilà quelques uns, attrapés par le bras par la rédaction de ventscontraires.net, ils viennent faire un tour avec nous. 

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Bernard Stiegler

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Le 1 avril 2010

Michel Onfray

Les grands riards

Depuis six mois Michel Onfray «décentralise» l'Université Populaire de Caen vers Paris, plus précisément au Théâtre du Rond-Point. Expérience positive, elle sera renouvelée la saison prochaine. Pour l'heure, il nous parle des philosophes qu'il préfère : ceux qui savent rire."L’histoire de la philosophie officielle aime les pisse- froids, les tièdes, les raseurs, les émétiques, les verbeux, les tristes figures, les barbants, les phraseurs. Nul besoin de donner les noms, la liste se superposerait à celle des auteurs officiels des programmes scolaires ou à celle des habituels totems universitaires. Or il existe une autre histoire de la philosophie, non officielle. Elle  n’est ni enseignée, ni éditée, ni traduite, ni diffusée, et pour cause : elle est subversive, elle défend le corps et la chair, le vin et les femmes, la vie et l’amour, la table et l’amitié, le théâtre et la poésie, le voyage et la musique, elle moque les puissants et rit des Princes, elle raille les honneurs et méprise l’argent, ces sucres d’orge des esprits bas. Dans cette liste dont l’origine remonte au VIe siècle avant l’ère courante, on ne trouve que les grands « riards » comme dit Montaigne qui en fait partie, à savoir : Démocrite et les matérialistes, Diogène et les cyniques, Aristippe et les cyrénaïques, Philodème de Gadara et les épicuriens, Carpocrate et les gnostiques, Quintin Thierry et les Frères du Libre Esprit, Montaigne donc, Cyrano et les libertins, puis une pléiade de mauvais garçons dont les derniers furent, après Nietzsche, Foucault, Deleuze et Guattari. Rire, voilà à quoi il faut philosophiquement tendre : rire des puissants et de leurs hochets, rire des politiques et des importants, rire des présidents de ceci, des roitelets de cela, rire des icônes du marché, rire du barnum télévisuel, rire des journalistes, ces demi-habiles qui jouissent d’un pouvoir sans contre-pouvoir, la définition de toute tyrannie, rire des sportifs, rire des philosophes en chambre, des penseurs en toc, rire des curés, de tous les curés, rire des dévots des religions, de toutes les religions, rire des uniformes, rire des partis, rire des uniformes, rire des écoles, rire des chapelles, rire du vulgaire de la plupart des comiques qui ne savent pas rire, rire des rubans à la boutonnière, rire des ministres, rire des professeurs qui n’aiment pas leur métier, rire, rire, rire….Et pour ce faire, philosopher en ayant présente à l’esprit l’invite rimbaldienne qui suppose « la philosophie féroce »…"Michel Onfray, philosophe, fondateur de l’Université populaire de Caen> l'Université populaire de Caen au Rond-Point

Le 10 avril 2015 à 09:12

Bernard Stiegler : "L'industrie des datas menace l'espérance de survie de l'humanité"

"Il faut parler d'abord du numérique, puis du numérique réticulé et enfin du web. Le numérique, c'est la computationnalisation de toute la vie de l'entendement si on parle dans un langage qui est celui d'Emmanuel Kant. Depuis Kant, les philosophes distinguent dans la vie de l'esprit et de la conscience plusieurs facultés et, en particulier, deux très grandes facultés qui sont les concepts de l'entendement et les idées de la raison. Les concepts de l'entendement, dit Kant, sont analytiques : c'est avec l'entendement qu'on analyse le réel, l'intuition, etc. J'ai essayé de montrer que l'entendement, en tant que capacité analytique, est toujours fondé sur la rétention tertiaire et la grammatisation qui nous permet de découper le réel par des processus d'enregistrement : des peintures rupestres, des écritures hiéroglyphiques, des écritures alphabétiques, ensuite des technologies en tout genre, des films – le cinéma en anthropologie sert à analyser : on filme pour analyser. Le cinéma scientifique en général sert à ça – et aujourd'hui, le numérique. Le numérique a fait passer la capacité d'extériorisation de l'entendement dans des machines, des artefacts à un niveau inouï et qui pose un problème très très particulier dans la mesure où les machines numériques qui supportent l'entendement aujourd'hui vont extrêmement vite. Dans les cas extrêmes, elles vont 4 millions de fois plus vite que nous. Nous sommes des êtres dotés de systèmes nerveux. Nos systèmes nerveux sont constitués par des nerfs, réseaux de nerfs – c'est un Net là aussi. Sur ce réseau qui est constitué par des cellules qui se touchent, l'information, l'influx nerveux ne circule qu'à 50 mètres par seconde, ça peut aller un peu plus vite dans certains cas mais pas beaucoup plus vite. On peut imaginer de brancher directement sur le cortex visuel ou sur le néo-cortex une fibre optique, c'est ce que font certains chercheurs pour des pilotes de chasse aux Etats-Unis et en Israël notamment mais ça, c'est un autre question qu'on appelle la question transhumaniste, etc. Normalement, l'information circule dans notre corps à 50 mètres par seconde ; sur les réseaux, dans les conditions optimales, elle circule à 200 millions de mètres par seconde donc 4 millions de fois plus vite que nous, ce qui fait que quand on interagit avec le système, pendant qu'on est en train de commencer à prendre une décision, lui, il a déjà fait des millions d'opérations sur nous, sur nos congénères, sur ceux qui sont nos amis, sur ceux qui sont des profils comparables aux nôtres, etc. Et donc qu'est- ce qu'il a fait en faisant ça ? Il est devant nous comme Jiminy Cricket qui est toujours devant l'autre et il nous dit « c'est ça que tu veux ». En fait, ce n'est pas du tout ce qu'on veut mais, étant donné qu'il y a une telle ressemblance avec ce qu'on veut, on finit par se laisser prendre et donc on fait ce qu'il nous dit, on est télécommandé. Ca, c'est ultra-régressif et c'est extrêmement dangereux. C'est ce qui est produit par ce qu'une juriste et un philosophe belges appellent la gouvernementalité algorithmique et je pense que c'est extrêmement dangereux parce que ça produit de l'entropie – l'entropie étant, comme on le sait, ce qui détruit l'univers et donc je soutiens qu'aujourd'hui, cette industrie des datas est devenue hyper-entropique et extrêmement dangereuse, et il va vraiment falloir en faire une vraie critique, au sens kantien du mot, non pas pour dénoncer cette technologie – je la développe, cette technologie, je ne la dénonce pas – mais pour dénoncer les mésusages de cette technologie qui sont extrêmement dangereux aujourd'hui et absolument sans contrôle. Je siège dans beaucoup de commissions nationales voire internationales et je vois très bien que les gens – même des gens très haut placés – n'ont aucune conscience et ne se rendent absolument pas compte de ce qui se passe et ce qui se passe est très très très dangereux. C'est de la nature de ce que Paul Virilio avait décrit en 1972 dans les négociations qui avaient été ouvertes entre Brejnev et Nixon, lorsque les deux états-majors soviétiques et américains avaient prévenu leurs deux patrons que ça ne serait pas eux qui décideraient de la guerre nucléaire mais que ce serait un accident, un bug, parce qu'il y aurait une mauvaise information et que les missiles partiraient tout seuls. C'est l'automatisation de la prise de décisions, nous sommes en train de vivre cela et j'ai insisté dans mon bouquin sur le fait que c'est ce que Alan Greenspan a montré pour se défendre en 2008, en disant « mais ce n'est pas de ma faute, c'est le système qui est comme ça ». Il aurait pu dire la même chose en tant que Nixon ayant reçu un missile. Donc, moi je dis « attention, il faut arrêter ces conneries-là parce c'est vraiment quelque chose qui nous envoie dans le mur et à échéance extrêmement courte. Nous avons déjà des expériences : le krach de 2008 est en grande partie lié à ce genre de choses qui étaient beaucoup moins développées en 2008. Maintenant, c'est incommensurable. Ca, c'est le numérique réticulé, le calcul fait sur des réseaux de gens qui sont toute la population solvable du globe, deux milliards et demi de personnes en temps réel c'est-à-dire qu'à la vitesse de la lumière, tout ce que nous faisons est traité en permanence et ça produit une augmentation de l'entropie donc une diminution extraordinaire de l'espérance de survie de l'humanité, c'est ça que ça veut dire : augmenter l'entropie, c'est diminuer l'espérance (de vie), mécaniquement. Ce qui donne à la vie son espérance de vie, c'est sa capacité de néguentropie donc ce que je dis c'est qu'il faut aujourd'hui mettre le Net au service de la néguentropie et non plus de l'entropie"

Le 27 avril 2015 à 10:00

Bernard Stiegler : "Le Web peut toujours être une plateforme pour le bien public"

"Je pense qu'il est toujours possible de faire du Web une plateforme pour le bien public pour l'expression et l'extension des idées universelles mais je pense que pour ça, il faut en changer la structure et l'architecture, comme on dit dans ce monde-là. Et en l'occurrence, il faut le faire passer à ce que nous appelons ici le Web herméneutique. Nous avons développé des méthodes que j'emploie dans les cours que je donne à mes étudiants pour que, par exemple, les étudiants qui suivent un cours prennent des notes et ensuite les partagent sur une plateforme de partage de notes et qui transforment le cours d'une façon tout à fait extraordinaire parce que tout à coup, il y a toute l'herméneutique, toutes les interprétations des étudiants... On a mis en place des systèmes qui permettent de les partager, de les confronter. On est en train de développer un réseau social spécialisé là-dedans et tout à coup, ça devient magnifique, c'est-à-dire que c'est très vivant : c'est le prof, mais c'est pas que le prof, c'est les élèves, et à un moment donné, ça donne un groupe, ce qu'on appelle ici une individuation collective et c'est passionnant. Nous pensons qu'il est possible de généraliser ça dans le Monde entier pour toute sorte d'activité, des débats politiques, la presse... Ça fait des années que je propose à la presse de développer des choses comme ça, non pas pour dire « allez, vous avez la parole, lâchez-vous » – il y a quand même 90% de choses un peu accablantes parce que ça ne produit pas suffisamment d'individuation collective. La capabilité au sens d' Amartya Sen, ce n'est pas seulement de l'individuel, c'est aussi du collectif et nous essayons de développer des instruments pour développer ce genre de choses et donc nous pensons que c'est généralisable au niveau du Web et nous avons d'ailleurs un projet : développer ça en Seine-Saint-Denis avec un opérateur de télécommunication, en grand, sur le territoire de Plaine-Commune, 430.000 habitants et de proposer à ces 430.000 habitants de développer ça pour eux, et aussi pour développer leurs capacités, y compris au bénéfice d'un modèle dont j'avais déjà parlé au Théâtre du Rond-Point, à savoir le revenu contributif, c'est-à-dire une nouvelle façon de redistribuer la richesse produite par les gains de productivité qui est colossale aujourd'hui parce que l'automatisation fait faire des gains de productivité absolument énormes mais que si on ne les redistribue pas, on va créer une surproduction énorme. On doit inventer un autre modèle de redistribution et nous, nous pensons que ces instruments dont je parle sont des instruments qui permettent de redistribuer en fonction des capacités de production de néguentropie que les gens sont capables de produire en tant qu'ils ont acquis des capacités. Et un territoire organisé comme ça est un territoire extrêmement dynamique qui valorise ses habitants, qui ne les voit plus comme des consommateurs ou comme des emmerdeurs – parce que surtout dans des régions comme la Seine-Saint-Denis, on voit surtout les populations comme des problèmes. Moi, je dis « non, c'est pas des problèmes ». Déjà parce que beaucoup d'immigrés ont des capacités absolument incroyables, beaucoup plus grandes que les sédentaires de s'adapter. Dana Diminescu qui est une Roumaine a magnifiquement bien montré ça, elle a étudié beaucoup la manière dont les immigrés s'emparent de toutes ces techniques, par exemple. Je pense qu'il y a là des choses magnifiques à mettre en œuvre mais ça suppose une politique industrielle qui véritablement s'attache à le faire, ça suppose aussi d'ailleurs de repenser très en profondeur l'enseignement public, l'enseignement supérieur en particulier. Le projet que nous avons en Seine-Saint-Denis, c'est aussi de créer des chaires de recherche, d'enseignement supérieur et d'enseignement professionnel pour faire en sorte que la prise en charge de ce genre de démarche par un territoire devienne aussi un objet de capitalisation, de formation, de recherche, de thèses. Nous voulons aussi développer sur ce territoire ce que nous appelons de la recherche contributive pour que les jeunes chercheurs travaillent avec des habitants à véritablement inventer de nouveaux modèles pour faire face à ces défis."

Le 10 avril 2017 à 09:52

Jean-Daniel Magnin : "Dans un canard", les influences

Ses pièces ont été jouées au Festival d’Avignon, à la Comédie-Française. Avec "Dans un canard", il écrit et met en scène une comédie grinçante qui épingle la drôle de catastrophe de la société du travail, ses dérives, ses failles, ses pièges, sa folie. Jean-Daniel Magnin — J’ai eu la chance d’avoir exercé trente-six métiers parallèlement à ma vie d’écrivain de théâtre, à tous les échelons et dans tous les secteurs. Mais c’était avant la mise en place de cette méthode de domination appelée  le benchmarking, avec ses coachs-évangélistes, ses autoévaluations mutilantes, la recherche de la qualité zéro  défaut qui contrôle, compresse et parfois tue. Si vous désirez en savoir plus, et si vous avez les nerfs solides, regardez sur le Net la formidable série documentaire La Mise à mort du travail de Jean-Robert Viallet, et aussi les analyses accablantes du psychiatre du travail Christophe Dejours.    La leçon que j’en tire ? La pièce campe un monde où les revendications syndicales, la défense des droits sont  oubliées ou perçues comme obsolètes. C’est la maladresse du héros qui va provoquer des catastrophes et révéler la souffrance de chacun au sein de l’entreprise. Je ne suis pas optimiste quant à la résistance possible dans le  monde du travail, mais je crois à une chose qui grippera à un moment ou un autre la machine, une chose qui réside au fond en chacun de nous : la paresse et la lâcheté, un peu comme autrefois dans le monde soviétique...  Cette pièce n’est pas un constat ni une leçon sur notre rapport au travail, mais plutôt une vision tendre et comique qui va contribuer, je l’espère, à nous rassembler un instant autour de cette question. Qu’est-ce qui est pire ? Travailler, ou ne pas travailler ? Je ne pense pas que la question soit celle du travail, mais plutôt celle de l’emploi. Dans le monde sans emploi et automatisé en train de se mettre en place, tout un chacun devrait pouvoir s’adonner sans souci à l’activité  qui le motive et le fait grandir. Qu’il s’agisse d’art, d’engagement associatif, de bricolage ou d’agriculture,  peu importe. Il faut regarder vers les pays qui commencent à mettre en place un système de revenu garanti  minimum, et considérer l’émergence croissante d’initiatives expérimentant une économie contributive qui  permettrait à chacun de se responsabiliser sur ces questions...    > en partenariat avec theatre-contemporain.net

Le 1 septembre 2015 à 08:25

Etienne Klein : En savoir plus sur le Big Bang ? Ça dépend de nous tous

Vous avez dit "boson de Higgs " ? #7

Quand le langage scientifique défait tout ce que nous savons du monde, il faut au moins le talent de conteur du physicien Etienne Klein pour nous le restituer à travers le grand bruit provoqué par la détection du boson de Higgs au CERN le 4 juillet 2012. Le boson de Higgs est à l'évidence une drôle de chose. Mais au fait, s'agit-il vraiment d'une chose ? La détection du boson de Higgs au CERN fut annoncée urbi et orbi le 4 juillet 2012, pas moins de 48 ans après que des physiciens théoriciens ont prévu son existence. Cette découverte est fondamentale en physique, mais pas seulement : elle a aussi des implications philosophiques qui viennent défaire le lien que l'on a l'habitude de faire, depuis la naissance de la physique moderne, entre le concept de matière et celui de masse. En général, nous pensons que ces deux notions sont ontologiquement intriquées : que serait en effet une matière dépourvue de masse ? Et comment imaginer une masse qui ne s'incarnerait pas en particules de matière ? Or ce que révèle la présence de bosons de Higgs dans l'univers, c'est que, contrairement à ce que l'on pensait, la masse n'est pas une propriété intrinsèque des particules élémentaires, seulement une propriété secondaire : elle résulte du fait qu’elles se frottent au vide, plus exactement au champ qu’il contient et qu’on appelle « le champ scalaire de Higgs ». On osera ici une analogie, imparfaite mais éclairante : tout se passe comme si les particules élémentaires étaient des objets sans masse, mais dotées de skis, se déplaçant sur un champ de neige qui serait l’équivalent du champ scalaire de Higgs ; les particules ayant des skis parfaitement fartés se déplacent sans frottement, donc à la vitesse de la lumière, et leur masse apparente est nulle ; celles dont les skis sont mal fartés glissent mal sur la neige, leur vitesse est moindre que celle de la lumière et leur masse est non nulle. La masse apparaît alors comme une mesure de la mauvaise qualité du fartage des skis des particules… > écouter le podcast audio complet

Le 1 mai 2015 à 09:40

Bernard Stiegler: "Nous devons sortir de notre relation addictive et débile avec les instruments numériques"

"Je m'intéresse énormément à l'addiction. Nous avons, à Ars Industrialis, beaucoup fait de choses sur l'addiction , avec des addictologues, des laboratoires, l'hôpital Marmottan à Paris, le CHU de Nantes et puis beaucoup d'associations de médecins, de pédiatres parce que l'addiction est deenu un problème absolument colossal. Moi-même, je considère que l'addiction n'es pas forcément mauvaise. Je pense que ce qui est très mauvais c'est une addiction qui diminue mon individuation. Quand j'aime quelqu'un, je suis addict. Aimer quelqu'un vraiment, c'est être addict, c'est-à-dire que vous ne pouvez pas vous passer de la personne. Et si vous lisez le texte de Freud, Deuil et mélancolie, qu'est-ce que décrit Freud ? Il décrit quelqu'un qui est en manque de quelqu'un d'autre. Ce quelqu'un d'autre vient de mourir et ça conduit dans certains cas à la mort du survivant, c'est-à-dire au suicide - Il décrit tout ça- et, en tout cas, à une mélancolie. C'est magnifique, ça ! C'est beau, ça ! Belle addiction ! Winnicott dit ça aussi. Donald Winnicott qui, pour moi est un penseur très important, pédiatre, psychiatre, très important. Winnicott parle de l'objet transitionnel et dit que l'objet transitionnel provoque de l'addiction. L'objet transitionnel c'est le doudou. Si vous avez eu des enfants ou des petits-enfants, si on perd le doudou à 10 heures du soir, au moment d'aller se coucher, c'est une catastrophe ! C'est pas la tétine seulement, c'est le doudou, qui sent comme ça, qui pue et si on le perd, ça va être une nuit d'enfer pour le gamin et pour ses parents : c'est de l'addiction et « c'est une très bonne addiction » dit Winnicott. Le problème n'est pas l'addiction en tant que telle. Le problème est la politique de l'addiction : quelle est la politique que la mère a de cette addiction ? Parce que la mère suffisamment bonne, comme il l'appelle , la good enough mother, doit à la fois encourager la dépendance du doudou et, à un moment donné, désintoxiquer le gamin, lui apprendre progressivement à se débarrasser de cette addiction pour se fixer sur une autre addiction. Ces addictions, en général, ce sont des objets d'idéalisation. Picasso aussi était addict : à la peinture. Vous auriez dit à Picasso en 1943 rue Guénégo « vous êtes interdit de vendre de la peinture par les collaborateurs et les nazis qui occupent la France donc changez de métier, devenez plombier ou peintre en bâtiment », il n'aurait pas arrêté de peindre, parce qu'il ne peignait pas du tout pour gagner de l'argent : il peignait parce qu'il était addict à la peinture, c'est-à-dire au visible, c'est-à-dire à la lumière, à la couleur, etc. , tout comme un musicien est addict au son et au son. En fait, une vie ne vaut la peine d'être vécue que si elle est pleine d'addictions. Le problème ce n'est pas l'addiction en tant que telle, c'est le type d'addiction. C'est comme le pharmakon : il y a de l'addiction négative et de l'addiction positive. Bien entendu, rien n'est plus beau que d'être amoureux : on est capable de faire des trucs incroyables quand on est amoureux, on se surpasse. Après, on peut cesser d'aimer, ça devient dur : ça s'appelle la descente chez les toxicos. Ce que je pense, moi, c'est que les sociétés sont basées sur des modèles addictifs. Une religion c'est une forme d'addiction.Il n'y a pas que la religion, bien entendu, qui fait les sociétés mais il y a toujours une forme d'addiction. Les sociétés où il n'y a pas d'addiction qui fonctionne ne marchent pas. Donc la question n'est pas la question ; la question c'est la positivité ou la négativité. La positivité ne se produit que quand ma dépendance, par exemple, de quelqu'un que j'aime va m'amener à intérioriser cet être que j'aime et à me transformer et à faire entrer l'autre en moi, ce qu'aujourd'hui on commence à connaître assez précisément d'une manière synaptique puisqu'ici nous travaillons avec une neurologue qui s'appelle Marianne Wolf qui est une spécialiste de la dyslexie et qui analyse très en détail ce qui se passe dans les cerveaux des gamins avec qui elle travaille, qui é écrit un livre que nous allons publier en français- nous sommes en train de le faire traduire qui montre c'est mon interprétation de son travail et elle ne le présentera très certainement pas comme ça exactement ; j'en ai beaucoup discuté avec elle, c'est en ligne, d'ailleurs soit le pharmakon - revenons à cette qualification de l'objet - me court-circuite, c'est-à-dire fait que je suis exclu, je suis de plus en plus qui fait ce que me dit le pharmakon, plus du tout celui qui invente quelque chose avec le pharmakon alors c'est une catastrophe : ça, c'est l'addiction au sens de l'héroïne telle que la décrit William Burroughs, qui me détruit, qui fait de moi un junkie. Ou bien le pharmakon va m'amener à me transformer, à l'adopter et en me transformant et en l'adoptant, à le transformer et à l'adopter, c'est-à-dire à faire qu'il m'adopte aussi, c'est-à-dire créer un processus d'individuation entre l'objet et moi. C'est par exemple ce qui se passe Arturo Benedetti Michelangeli, grand virtuose et interprète de piano que j'ai écouté une fois à la radio je n'étais pas là- salle Pleyel, qui é té annoncé pendant presque un an par France Musique, c'était en 80 ou 81, quelque chose comme ça, qui allait jouer des choses fabuleuses dont la Cathédrale engloutie de Debussy, salle Pleyel, qui est arrivé, je ne sais plus en quelle période de l'année mais je crois que c'était en automne. Il s'est assis à son piano, il est resté une longue minute sans rien dire, puis il s'est levé, il a refermé le truc et il a dit « mon piano a froid ». Et il est reparti. Alors, tout le monde a dit « scandale ! », « comportement de diva », « caprice honteux », etc. Je pense qu'il y avait évidemment de ça mais ce qui m'a intéressé là-dedans c'est que je pense qu'un pianiste, un grand pianiste, le piano avec lequel il joue fait partie de son corps et réciproquement. Par exemple, un coureur automobile qui roule à 380 km/h comme Schumacher, sa bagnole fait corps avec lui complètement, sinon il ne pourrait pas. Ça veut dire que son cerveau a été complètement transformé. On connaît très bien l'exemple des violonistes : les cerveaux de violoniste sont totalement transformés par l'exercice du violon, ça maintenant on le sait très positivement. Aujourd'hui, la question est que le Net, le Web et le numérique plus généralement court-circuitent nos organes cérébraux, c'est-à-dire les vident de leur contenu mnésique, de leur capacité de compter, etc, etc et font que nous sommes devenu complètement dépendants de ça, addict dans ce sens-là... Ce qui reste à faire maintenant et qui est un impératif, à mon avis, c'est de créer une nouvelle culture où nous serions capables de nouer avec ces instruments non plus la relation addictive et un peu débile qui fait que dès qu'on va sortir de cette réunion, vous et moi, on va regarder ce qui est arrivé sur notre téléphone portable, ce qui est complètement idiot quand on y pense mais qu'on aurait un rapport véritablement nécessaire, noétique pour reprendre l'expression que j'utilisait tout à l'heure, c'est-à-dire intellectuel, spirituel, relationnel, intelligent au sens du XVIIIe siècle, c'est-à-dire créant vraiment de l'intelligence et non pas seulement du mimétisme et ça, ça suppose de réinventer toute la culture comme, par exemple, Luther a réinventé complètement l'éducation à partir du moment où l'imprimerie est arrivée, avec le protestantisme ; comme Socrate et Platon, avec l'Académie de Platon, ont complètement reconfiguré ce qui est à l'origine de l'Université puisque l'Académie de Platon c'est l'origine de ce qu'on appelle les académies, c'est-à-dire les universités, le savoir occidental ; et comme aussi le judaïsme avec les rabbins a développé la culture de l'interprétation et du commentaire, etc. et en fait une civilisation... Il faut que nous fassions ça. Google, Apple, Facebook, tout ce qu'on veut, ça peut être admirable. Moi j'ai beaucoup d'admiration pour Google même si je pense que c'est une entreprise très dangereuse mais vraiment j'admire cette boutique ; ce n'est pas du tout le cas de Facebook. Dans tous les cas, c'est dangereux et ça n'est pas ça du tout. Ça voudrait se faire passer pour ça, d'ailleurs ; ils se présentent souvent comme une église mais ça n'est pas du tout ça. Ou alors ils sont une église mais au très mauvais sens du terme, c'est-à-dire l'église de scientologie ou ce genre de choses. Je pense qu'il y a là un sujet politique, économique, épistémologique... Nous avons créé ici ce réseau de digital studies parce que nous pensons que la physique, la biologie, les statistiques, la géographie, absolument tous les savoirs sont absolument, totalement reconfigurés par le numérique. Il faut donc prendre le problème comme cela alors qu'aujourd'hui on se demande comment on s'adapte à Google, comment on rentre dans l'écosystème de Google pour gagner un petit peu d'argent : c'est grotesque et c'est d'autant plus grotesque qu'en fait, on ne gagne pas d'argent parce que dès que Google n'a plus besoin de vous, il vous vire. Ça c'est ce que Fleur Pellerin avait découvert il y a un an quand Apple avait décidé de virer une start-up française de la plateforme Apple et c'est ce qui se passe en permanence. Je travaille avec des grands industriels du Web qui ne veulent pas en parler pour les raison que je vous disais tout à l'heure mais qui sont totalement dépendants de Google ou d'Apple et qui, le jour où ils déplairont, les éjecteront. Ce n'est plus du tout une démocratie, ça."

Le 11 septembre 2012 à 10:56

Sex Toy

Entretien avec Jean-Marie Gourio

Jean-Marie Gourio est l'auteur d'un des romans remarqués de cette rentrée littéraire. Son Sex Toy publié chez Julliard nous entraîne dans le sillage de Didrie, une jeune fille de 13 ans, perdue dans un monde trop grand pour elle, entre pornographie omniprésente, binge drinking et questions existentielles. Un ouvrage sombre, inspiré, haletant, désespéré, tragique et dérangeant. Pour ventscontraires.net - où il a déjà publié 135 pensées, brèves et haïkus - Jean-Marie Gourio a accepté de répondre à quelques questions. - L'univers que vous décrivez dans Sex Toy est très sombre. Considérez-vous qu'il est conforme à la réalité ou avez-vous noirci le trait ? - Les deux. Il est conforme à ce que vivent certains adolescents. Quant à noircir le trait, il fonce de lui-même du fait même que c'est la gamine de 13 ans qui raconte sa vie et donc trace les contours de son désarroi, c'est elle qui parle, nous sommes dans sa tête. Il faut imaginer une fillette au bord d'une falaise sujette à un terrible vertige, il y aura donc l'image de cette silhouette immobile au bord du gouffre et ce qu'elle ressent. Le malaise ressenti est immense. Bien plus grand que ce que nous pourrions discerner en restant hors d'elle. Peut-on dire que nous grossirions le trait en quittant la périphérie et en nous installant en son coeur pour le décrire ? Au même titre, il y a une monde entre l'image d'un alcoolique qui titube en criant des insanités et ce qui se passe dans sa tête à ce moment-là. La noirceur totale. La mort. La peur. La rage. La violence. Il n'y a pas de noir ajouté à la noirceur. Au contraire, les mots l'éclairent et la font voir. Comme chez Soulages.   - Sexe, alcool, Internet, l'univers des adolescents en 2012 vous semble-t-il plus dangereux que celui dans lequel vous avez évolué ? - L'Univers dans lequel j'ai évolué, un lycée en banlieue, à Vitry, était très proche de celui de Didrie. Alcool. Scarifications en classe. La violence sexuelle me paraît avoir été moins grande, même si je me souviens avoir assisté très jeune à des scènes extrêmement violentes qui se passaient au bord de la Seine, près de la centrale hydroélectrique d'Alfortville, un lieu où nous allions traîner. Je me souviens du surnom donné à la gamine malmenée, Pip-Pip. ( Les deux cheminées rouges de cette centrale sont visibles depuis les trains qui arrivent en Gare de Lyon) Chaque fois que j'arrive à Paris, je repense à ces moments, au Lycée Romain Rolland, à la Cité des combattants, à la Cité Balzac, dont une barre vient d'être détruite à l'explosif. C'est dans cette cité qu'une gamine a été aspergée d'essence et brulée vive, dans un local à poubelles, il n'y a pas si longtemps. Je suis de là-bas.   - Les adolescents que vous mettez en scène sont en perte totale de repères. Le retour annoncé de la morale à l'école vous semble-t-il une solution pour y remédier ? - Bien sûr que non. Il n'y a de morale que celle du cœur. L'affection doit être la morale à respecter entre jeunes élèves et professeurs. Je ne connais pas de savoir qui ne se transmette sans chaleur.   - Est-ce plus difficile d'être un parent aujourd'hui qu'il y a 20 ans ? - Il est toujours très difficile d'être parent. Curieusement, si faire des enfants est un acte naturel, être parent ne l'est pas du tout. On apprend à conduire en conduisant. Cela peut être dangereux quand la vie tourne et se perd en lacets.   On vous connaît subversif et anti-conformiste. Peut-on dénoncer les dérives d'une société sans devenir un vieux con ? - C'est vite arrivé et c'est bien de le savoir. Cela permet de faire taire ce vieux con qui n'a de cesse de vouloir installer son mobile home au milieu de votre esprit et de faire des barbecues en regardant la télé, dos tourné à la mer. A cela sert le théâtre, le cinéma, la littérature. A regarder la mer. Et voir les baigneurs qui s'y noient.   - Quels retours avez-vous reçu de vos lecteurs ? - Beaucoup de lectrices ont été frappées par la justesse de la voix de la petite Didrie. J'ai eu la plaisir de m'entendre dire que ce livre était mon meilleur texte. Je croise les doigts. Le culot aura payé.   - S'il fallait trouver une note d'espoir dans votre roman, laquelle pourrait-ce être ? - Ce livre existe. Il a été écrit, compris, édité, et peut être lu. Jean-Marie Gourio, Sex Toy, Julliard

Le 22 avril 2015 à 09:23

Rodrigo García : "Le Net c'est vertigineux et souvent superficiel"

Rencontre avec l'écrivain, metteur en scène et directeur de théâtre Rodrigo García au resto du Rond-Point. 3e épisode : le Net. "Pour moi, Internet est un outil de travail magnifique. Par exemple quand je lis un livre et que l'auteur cite un autre auteur qui cite lui-même un auteur, avant, il fallait que j'aille à la librairie, que je me déplace, que j'achète le livre, que je le commande, maintenant je peux savoir rapidement qui est l'auteur. Chacun utilise Internet pour ce qu'il veut. Avant, les gens devaient se déplacer au cinéma porno pour se masturber, maintenant, ils peuvent se masturber à la maison et c'est un avantage parce que les gens peuvent se masturber à la maison et évacuer leurs tensions sans aller au cinéma porno en supportant l'humiliation d'être vus par d'autres gens. Pour la recherche, c'est aussi très intéressant mais il faut faire attention parce que les informations ne sont pas toujours authentiques et elles ne sont pas toujours complètes alors même si j'aime beaucoup aller d'un auteur à un autre, naviguer sur le réseau, je préfère de loin aller dans une bibliothèque, prendre les livres et y consacrer du temps parce que le temps en ligne est un temps vertigineux, très rapide. C'est agréable de prendre le livre, de l'ouvrir, chercher la page et je pense que ça prédispose à une meilleure lecture et à une meilleure compréhension. De l'autre manière, c'est vertigineux et souvent superficiel." Traduit de l'espagnol par Vincent Lecoq

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