Pascal Hérault
Publié le 16/04/2015

Peut-on vivre sans Internet ?


Le professeur Pascal répond à vos questions

OUI. On peut vivre sans Internet. Pour cela, il suffit de l'utiliser chez les autres. Un bon copain. Un bon gros pote qui vous invite pour son anniv : la zique y coule à flots, la tequila aussi ; les filles ont les épaules nues et de la poudre dans le nez. Vers vingt-trois heures, alors que tout le monde commence à se sentir vraiment bien, vous demandez à votre bon gros pote : « J'ai un mail à envoyer. Ça te dérange pas si je passe dans ta chambre ? » Et de préciser, un brin faux-cul : « T'inquiète, je resterai pas longtemps. » Bref, une fois la machine lancée, vous voici parti à mettre de l'ordre dans vos multiples boites mails gorgés de spams et de messages aussi essentiels que : « J'tai pas vu hier, t'étais où, tu boudes ? ». Vous en profitez aussi pour parcourir la presse, laisser deux ou trois posts en bas d'articles que vous avez lus en diagonale, tweeter cinq ou six trucs histoire de montrer que vous existez sur le réseau, puis vous passez à votre chère page Facebook. Là, c'est vraiment l'arbre de Noël, des photos partout, des amis qui vous aiment, des réflexions aussi profondes que : « Nan !!! J'rigole, mec ! ». Vous n'en finissez pas de dérouler l'écran, il y a toujours un truc qui se révèle à vous, une photo de grognasse à partager, un appel à dons pour les nains de jardin, quelqu'un qui cherche la tandress, mais pas l'orthographe qui va avec. Pendant ce temps, dans la pièce d'à-côté, c'est la super teuf : tout le monde est bourré, les filles sont à moitié nues, on fait l'amour dans le placard à balais. L'amour, justement. Vous vous rendez sur votre site de rencontres préféré ; il vous reste encore des points pour discuter avec Jennyfer93 ou Maîtresse Monique, vos chouchous, et peut-être vous payer une petite webcam avec Miss Sophia, une jolie brunette en string. Trois heures du matin : votre bon gros pote reparaît dans la chambre. Il n'est pas seul. Vous non plus. Il est chez lui. Vous, vous êtes ailleurs, perdu dans les courbes duveteuses de Miss Sophia . Internet stimule le lien social, et pas seulement. Votre pote insiste, veut vous virer. Vous lui demandez distraitement d'éteindre la lumière. La pénombre, c'est quand même mieux pour zieuter une nana qui se trémousse devant sa webcam ! C'est plus intime. On s'y croirait.

Pascal Hérault est tombé dans la littérature quand il était tout petit et depuis il ne s’en est pas relevé. Auteur d’albums et de romans pour la jeunesse, il écrit aussi des polars, des chroniques pour le site K-libre et des textes inclassables où la logique se prend les pieds dans le tapis. Derniers ouvrages parus : Suzy a disparu !, éditions Les 400 CoupsL’Ile de la faim, éditions Oskar. A paraître : C’était comment avant ?,  essai humoristique et vaguement historique aux éditions Max Milo. On peut le retrouver sur son site : www.pascalherault.fr

 

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Le 24 juin 2014 à 08:00

Aider un ami à déménager : la crainte n°1 chez les 18-35 ans

La « Génération Y » n’a pas les mêmes désirs, les mêmes envies, ni les mêmes craintes que leurs parents. C’est ce dernier point qu’a voulu approfondir la dernière étude de l’Office National de la Jeunesse (ONJ). En effet, afin de connaître les causes du mal-être des 18-35 ans, l’ONJ a mené une grande enquête depuis le début de l’année. Les résultats sont édifiants. Ainsi, parmi les 9000 personnes interrogées, l’ONJ a dressé un panel des plus grandes appréhensions que doivent affronter au quotidien ces jeunes adultes. Voici les réponses les plus données à la question «Quelles sont vos plus grandes craintes pour l’avenir ?» -    36% : aider un proche à déménager -    24% : accompagner quelqu’un à l’aéroport -    21% : être invité à un repas de famille -    10% : réparer l’ordinateur de ses parents -    6% : s’occuper d’enfants en général -    4% : payer le café à ses collègues de bureau « Quelle plaie ! » Anthony et Moussa, 48 ans à eux deux, témoignent : « On est dans une période de nos vies où on change souvent d’appart’. On se cherche un studio, on s’installe avec une fille, puis on se met en coloc quand on se fait plaquer… Les déménagements s’enchaînent. » explique Anthony, réparateur de briquets jetables dans le XIXe arrondissement de Paris. « Quelle plaie ! » renchérit Moussa. « Les déménagements ça nous bouffe tout un samedi, on rentre crevés et on profite même pas de notre week-end ! Moi qui adore danser…» Une technique bien rôdée On apprend dans l’étude de l’ONJ que la technique la plus utilisée par les personnes voulant déménager est une astuce bien rôdée. Elle consiste tout d’abord à contacter ses amis trois semaines ou un mois avant le jour J. Face au message bien tourné accompagné de smileys, les différents « déménageurs en herbe » ne pourront pas refuser sous peine de passer pour de « mauvais amis » et culpabiliser. L’ONJ conseille de ne pas hésiter à exprimer un refus clair et honnête, même aux amis très proches ou à la famille. Le moral de ces jeunes en dépend.

Le 12 octobre 2014 à 09:41

SOS Kivik

"Depuis quand les coussins nous espionnent-ils ?" se demanda Paul Portier. Il avait été alerté par un message codé envoyé à tous les acheteurs, que les coussins vendus avec le canapé IVAR n'étaient pas ordinaires, mais probablement des messagers transmettant des informations ultra-privées (conversations, programmes TV, historique du smartphone) à des commanditaires dont on ignorait les objectifs. "On est plus tranquille chez soi" avait réagi Irène, la femme de Paul, tandis que Lina, leur ado accro aux widgets, pianotait sur son Galaxy S4, assise sur la lunette refermée des toilettes. Quelques jours après cette mise en garde, Paul était couché avec Irène. Des jeux érotiques se profilant sous les draps, il se demanda soudain si les oreillers n'étaient pas en train d'espionner leur vie sexuelle, leurs mouvements de tête durant le sommeil, la mécanique de leurs rêves. Si tout cela n'allait pas quelque part au loin, dans une autre galaxie, où des créatures accumulaient ces informations en vue d'une prochaine invasion, voire d'un possible remplacement du genre humain. Cette pensée interrompit leur moment d'intimité, qu'ils poursuivirent dans la salle de bains. C'est là qu'ils décidèrent de combattre les envahisseurs : si les extra-terrestres étaient des coussins, alors ils allaient apprendre de quel bois on se chauffe chez les Portier. Dès le lendemain, les coussins subirent un tabassage continuel, des lavages en machine répétés, froids, brûlants, javellisés à outrance, des teintures contradictoires. Lina prit l'habitude de se masturber avec un coussin qu'elle insultait et accablait de son mépris, tandis que l'orgasme montait. Paul et Irène se lançaient dans des disputes infernales où les coussins volaient, brisant lampes, vases et sous verres. En quelques jours, non seulement les coussins furent ruinés, mais aussi tout leur intérieur. C'est alors que Paul reçut un SMS rectificatif lui annonçant que les coussins incriminés n'étaient pas ceux du modèle IVAR, mais ceux de la nouvelle collection en cuir KIVIK.(Coussins et photo Marie Beauchesne)

Le 7 octobre 2012 à 08:25

Journeedelamechancete.fr

C'est la Journée de la Méchanceté, chacun est appelé à faire sa M.A., sa Mauvaise Action ! Bousculer une vieille dame, mettre des clous sur le macadam pour crever les pneus des autos, du poison pour faire crever les chiens, les chats, c'est facile, c'est banal, je peux faire mieux, moi. Mais attention, n’oublions pas qu'en cette grande Journée Nationale de la Méchanceté, c'est bien joli d'être acteur, mais on risque aussi d'être victime, d'un mauvais coup ou d'une sale blague. Donc je vais aller à la campagne - c'est moins peuplé, il y aura moins de  méchants – avec pour suprême et singulière  ambition de, je vous le donne en mille, casser trois pattes à un canard ! Sauf que rien ne m’assure que j'aurai le bonheur de rencontrer ce monstre, la plupart des palmipèdes ne jouissant que de la bipédie, c'est embêtant. A défaut de cet exploit, imaginons que j'avise au milieu d'un champ l'une des ces cultivatrices dont, comme disait le père Hugo, on voit surtout la première syllabe, aucune hésitation : je l’attaque, je la prends de force, aujourd’hui j'ai le droit, pour ne pas dire le devoir. Et si elle se débat, si elle lève sa bêche sur ma binette, renonçant à mon plaisant dessein il ne me sera que de me rabattre sur … sur un épouvantail, voilà : suffit que je m'imagine que c'est une femme, je la renverserai dans les sillons et je jouirai sur ses jupons moisis tandis que le soir tombe et que l'angélus égrène, comme moi ma semence, ses notes mélancoliques.

Le 4 août 2011 à 08:16

Les SDF nous ouvrent la voie

Dans un contexte de crise de l’hébergement d’urgence, des voix s’élèvent pour reprocher à Nicolas Sarkozy de ne pas avoir respecté sa promesse de 2006 d’atteindre zéro SDF en deux ans. Quelle mauvaise foi ! Après tout, ce n’est quand même pas sa faute si les hivers n’ont pas été assez rigoureux et que ces malheureux ont survécu en nombre. Et puis il faut bien reconnaître qu’il n’a pas ménagé ses efforts. Durcissement des conditions d’accès aux soins, sécuritarisme et stigmatisation systématique de l’infâme assistanat, tout a été fait pour pousser les sans-abri, si ce n’est vers la réinsertion, au moins vers l’exil ou le suicide. Dans un processus qui doit relever du darwinisme social, les SDF ont su s’adapter à la dureté du milieu. Ils sont devenus plus endurants, plus résistants selon une évolution biologique proche de celles que l’on observe chez certains microbes ou virus. Cette mutation dont ils sont les précurseurs concernera bientôt l’ensemble de la société. Dans un monde privé de protection sociale, où les intérêts économiques prendront le pas sur les solidarités institutionnelles, chacun devra en effet faire preuve de force et de combativité. Et là, miracle de la nature, les SDF survivants nous ouvrent la voie et nous donnent de l’espoir. Les plus forts d’entre nous survivront et pourront asseoir leur domination sur les plus faibles. Et ça – reconnaissons-le, c’est vraiment une très bonne nouvelle.

Le 9 janvier 2015 à 10:24
Le 3 août 2015 à 08:42

Du manque d'ambition

Pourquoi, dans toutes les statistiques, on constate ce cas de figure systématique : les femmes sont moins bien payées, font moins carrière, ont moins de postes à responsabilités ? Éliminons d’entrée le fait qu’elles puissent être moins intelligentes. Merci. Et je ne parlerai pas non plus des difficultés supplémentaires qu’elles peuvent avoir à s’imposer dans des domaines ou à des postes trustés depuis très longtemps par les hommes, qui hésitent à leur faire confiance. Ça va, on le sait, je ne veux faire de procès à personne aujourd’hui, je ne suis qu’amour. Non, c’est un autre sujet qui m’interpelle : elles manquent d’ambition. C’est une réalité culturelle et sociologique. Les femmes sont pour moitié responsables de leur situation. Naître fille, c’est être baignée dans un univers où le discours majoritaire n’est pas leur accomplissement personnel, mais celui de l’Autre. Les femmes sont les championnes du « care ». On leur apprend à être aux petits soins, attentionnées, à l’écoute de. Et on leur dit de faire passer leurs ambitions personnelles après. Nous je ne parle pas de 1954, mais bien d’aujourd’hui. On sait que les filles réussissent mieux à l’école, au moins jusqu’à l’entrée dans le Supérieur. Et même là elles sont plus performantes. Si ce n’est qu’elles choisissent plus souvent des filières dont les débouchés professionnels seront moins rémunérateurs, moins spécialisés. Est-ce que les femmes aiment-moins l’argent et la valorisation sociale que les hommes ? De façon biologique ? Ça m’étonnerait beaucoup... Mais on leur a dit depuis toujours que leur essentiel à elles, n’est pas là. L’orientation pour leurs études est moins poussée, moins réfléchie, moins pensée, l’investissement est en deçà de ce qu’il peut être pour un garçon. L’effort qui est demandé est moindre pour la fille. Leur essentiel (l’injonction sociétale de leur essentiel) c’est d’avoir une famille. Une femme a un utérus, elle doit un jour ou l’autre en faire usage. Point barre. Interrogez toutes les femmes qui n’ont pas procréé autour de vous, elles vous diront la pression qu’elles vivent ou ont vécu de la part de leurs familles, amis, entourages professionnels, etc. Une femme qui veut réussir est suspecte. Une femme qui veut réussir et qui ne veut pas avoir d’enfant est présumée coupable (de tout un tas de choses pas super reluisantes). Quid d’un homme ambitieux qui restera sans descendance ? Il a fait un CHOIX, lui. La femme dans la même situation aura SUBI. Voilà ce que l’on nous radote depuis notre tendre enfance. La pauvrette n’aura pas trouvé d’homme acceptant de lui faire des enfants. On a tous une tante machine à 12 degrés de séparations généalogiques dont on nous a rabâché l’histoire : « Elle n’a pas eu d’enfants : c’est une originale/une lesbienne (que cela soit vrai ou non, l’argument de lesbianisme des femmes sans enfant est très très fréquente)/elle n’en a fait qu’à sa tête et elle mourra seule (le truc super déprimant a priori si ce n’est qu’il me semble que l’on meure tous, seuls…). Tonton bidule, lui, qui a eu un parcours similaire, a « réussi sa vie, a été libre, a choisi de faire son chemin ». Sérieusement ? Il faut être très forte dans sa tête pour passer outre ce que l’on nous propose comme modèle. Les hommes ne sont pas en reste, je ne dis pas le contraire, et je ne nie pas leurs difficultés. Mais vraiment c’est incomparable. Revenons-en à nos moutons. La jeune fille fait des études, trouve un métier qui lui plaît se met en couple et fait un /enfant(s) parce qu’elle le souhaite et que c’est cool. Et là, on ne sait trop pourquoi, elle met sa carrière entre parenthèses. Pas le compagnon/conjoint/époux (je généralise, ne hurlez pas que chez vous c’est différent, bien évidemment qu’il y a des exceptions ; mais voilà : des EXCEPTIONS…) qui continue sur sa voie. Être père n’est pas un frein à la carrière professionnelle. Mais être mère….. Comment dire …. ? Parce que ma cocotte, le poupon (voir les 2 ou 3) qui hurlent la nuit, tu les as voulus (pas le papa apparemment…) et maintenant tu vas t’en occuper tu vas être « UNE BONNE MERE ». Ils sont ta priorité absolue. Plus rien d’autre ne doit passer avant. Surtout pas ton travail. Preuve : qui prend très majoritairement les congés parentaux en France ? ….. Pas les hommes. Mais pourquoi les femmes se sentent-elles obligées de se conforter à ce schéma ? Parce que c’est le modèle dominant qui leur est proposé. C’est être dans la norme. Et casser cette norme, défier la société, et son cercle poche, demande une énergie, un courage qui peuvent souvent anéantir toute velléité de faire « différemment ». C’est accepter aussi de se confronter à un monde tenu par les hommes, à leurs dures ambitions (« Ton bébé a 39 de fièvre, ce n’est pas une raison pour arriver en retard, tu l’as voulu, tu assumes ») parce que l’on ne laissera rien passer aux femmes (et c’est ça l’égalité, puisque c’est ce que vivent les hommes) tant qu’elles ne seront pas rentrées de façon massive dans cette démarche. C’est donc aussi par une transformation générale du monde du travail, que l’égalité homme/femme pourra avoir lieu : une transformation globale qui prenne en considération que l’être humain n’est pas un robot. Qu’il soit homme ou femme. P.S : Je n’ai pas parlé du partage des tâches ménagères. Cela aurait été trop long… P.S bis : Je ne souhaite en aucun cas à être stigmatisante ; être une mère au foyer est un choix (quand il s’agit bel et bien de choix) et une liberté tout à fait respectables. Et je sais aussi comme le regard de la société est dur pour les hommes qui choisissent d’être des pères au foyer.   Dessin : James

Le 8 septembre 2013 à 08:05

Trop de plaisir tue le plaisir.

Les progrès du futur #6

Le début du XXIe siècle connut une terrible épidémie d'obésité : jamais l'homme n'avait connu une telle abondance de nourriture. Les gouvernements européens, tentant de sauver leurs systèmes de santé, réformèrent l'étiquetage des aliments en vue de sensibiliser les consommateurs aux dangers de la malbouffe. On décida d'afficher de façon uniforme le contenu des aliments en sucre, sel et graisses. Dans un élan de marketing public, on inventa le SaSuFaSU, pour Salt-Sugar-Fat Standardized Unit (noté : ?). L'initiative fut un flop, au même titre que les mini-vidéos trash qu'on voyait désormais sur les paquets de cigarettes. Le mot sasufasu resta cependant pour qualifier quelque chose d'immédiatement plaisant, à tel point que les jeunes commencèrent à appeler ainsi les jolies filles dans la rue. Puis Bollywood sortit une comédie musicale de quatre heures intitulée Sasufasu love love, qui eut un succès planétaire. Entre-temps, les syndicats professionnels s'étaient emparés du concept et s'étaient mis d'accord sur une échelle unifiée du plaisir ressenti à la consommation ; rapidement, le sasufasu s'imposa comme unité de mesure. Bientôt, des petits malins l'affichèrent sur leurs produits. Cela déclencha une violente guerre commerciale, où la surenchère devint la norme : tel scooter affichait 1000 ?, telle voiture 10.000 ?. On passa ainsi rapidement du sasufasu (ou sasuf, dans le langage courant) au kilosasuf. Vers 2025, la mise au point des prothèses sexuelles fit sauter le compteur jusqu'au mégasasuf. Et quand on brancha les prothèses sexuelles sur les sondes cérébrales, on explosa le gigasasuf. C'est là que commença l'épidémie d'accidents vasculaires rachidio-cérébraux.

Le 15 janvier 2015 à 12:09

Des histoires

« La flamme est un monde pour l’homme seul »Gaston Bachelard Sous le ciel bas et lourd (de la connerie) qui pèse comme un couvercle, le lendemain est advenu et il a bien fallu mettre un jour devant l'autre. Nous, les grands, encore choqués du coup de conscience derrière la nuque, du morceau de coeur arraché, du recul infligé à la petite épaule rougie de la liberté après la déflagration. Et vous, les petits, nos petits, ou sonnés, ou perdus, ou aussi méticuleusement que possible protégés de l'avalanche lourde et froide, perpétuelle, de tous ces mots accumulés pêle-mêle sur l'ère du temps. Des mots comme terroriste, attentat, prophète, traque, manifestation, otages, juif,  etc. Tous ces mots qui n'expliquent rien. Toutes ces petites boîtes à peur. Lorsqu'on n'y prend garde ce genre de graine ne fait rien pousser de bon. Alors tout le long du jour je m'échine, parce qu'à 5 ans on ne comprend pas le lien entre un dessin et un cadavre, à t'épargner des giboulées sanguinolentes de la bêtise. Télé éteinte bien sûr (ça c'est la base) mais surtout, tenter de t'abriter sous le parapluie de mon rire de cette pluie perpétuelle d'oiseaux morts, de jugements et d’avis, qui tombent partout de la bouche des gens autour de nous, et dont on met un peu plus de temps à trouver la tache incrustée de souillure. Oui, d'abord commencer par n'en rien dire, l'en préserver parce que quoi, ça suffit déjà comme ça la petite Suzie dans la cour qui nous rend chose, l'hôpital pour les vers de terre, la bataille de Laval et Gragger au pays des Legochima, cette histoire de cuillère cassée à la cantine qui se paiera un jour, et l'autre là-bas qui est méchant, bref on a tous une journée chargée, sans parler du cauchemar de l'araignée jaune, ça en fait du pain sur la planche. Et puis surtout ne jamais te laisser l'occasion de demander Papa pourquoi tu pleures ? Et c'est ainsi cahin-caha, à pousser notre boule de peine, que tout ce petit monde atteint un nouveau soir, soleil couché dans l'heure du bain, avec l'envie de dire bêtement merci (on ne sait à qui) d'être après tout, encore intact jusqu'à demain. Et c'est là l'erreur fatale. Bain donc et réflexe (oh l'amateur) de rallumer le poste radio comme ça d'un clic en même temps que le chauffe-serviette, trois mots tombent dans le silence rouge "(...)ont été décapités(...)" avant de bondir sur le bouton et d'enchaîner piteusement sur Nostalgie. Mais c'est trop tard on le sait déjà, d'évidence tu as été touché, à bout portant, par ces trois balles perdues venues de nulle part. Je le vois dans les yeux tout ronds triple diamètre que tu me fais. Le temps d'imaginer comment commencer à dire l'horreur, te voilà qui éclate de rire pendant que moi parfaitement coi, je mets du temps à déchiffrer ce que tu répètes plusieurs fois  : "ont tété, ont tété, comme les tétés des filles" pour finalement me raccrocher, soulagé comme pas deux, au demi croissant de lune, fleur ouverte de ton énorme sourire. Cette fois c'est bon mon cochon mais la prochaine... Car il y aura une prochaine horreur à traverser en lui tenant la main comme on visite des ruines, n'est-ce pas ? Et comme dit Woody Allen "Je hais la réalité, mais c'est le seul endroit où se faire cuire un bon steak." Alors quoi mon p'tit gars, que fait-on de tout ça, de cette réalité, ce mur, ces mots et ces images qui constituent le mur, qui constituent le monde, ces chiens féraux, bêtes sauvages prêtes à te sauter à la gorge, meute de peine et de douleur, d'incompréhension, de questions, de crocs en verre aussi déformants qu'aiguisés, comment les dompter, petit bonhomme, les tenir à distance, avec le fouet de notre amour ? D'autant que j'ai comme l'impression que tu commences jeune ! Moi à ton âge à part le goût des bonbons bananes je n'habitais pas trente-six mystères, tandis que toi, mon minot, avec des questions comme Où est ce qu'on est quand on n'existe pas ? Ou comme Mais dans quoi il est l'univers ? À 6h45 du matin avec des petits bouts de rêves encore collés au bord des paupières, on ne peut pas dire que ta douce curiosité me facilite la mastication des cornflakes. On se débrouille avec les réponses. On se débrouille toujours avec les réponses. Plus ou moins bien. Parce que la vérité n'est pas faite pour consoler. Moi, vois-tu, mon père est mort quand j'avais trois ans. On m'a dit qu'il était monté au ciel. Alors j'ai demandé quand est-ce qu'il allait redescendre. Je voudrais faire en sorte que tu n'attendes jamais que quelque chose redescende du ciel, à part des martinets et des flocons de neige. Je voudrais répondre à toutes tes questions sans en clore aucune. Je voudrais que tu puisses construire une cabane dans le baobab de ta curiosité. Je me dis que depuis toujours les hommes se sont raconté des histoires pour s'épargner de la peur et se consoler de la mort. Je me dis que toutes ces histoires ont fait quelques bons livres et pas mal de mauvais massacres. Je me dis que je voudrais te raconter des histoires sans jamais te mentir. Les vraies histoires ne sont pas des mensonges, ce sont des dragons sauvages qui permettent d'amadouer le monde, tu le sais déjà pendant que nous nous appliquons à l'oublier. Ce dont il faut te préserver ce n'est pas le potentiel d'horreur qui existe en vivre ; tu connais déjà les loups, les sorcières, les ogres et les enfants abandonnés dans la forêt par leur père. Tu connais déjà l'obscurité. Ce dont je dois te préserver c'est la paralysie, l'incapacité à traduire le monde dans une autre langue que celle de la peur et en particulier que celle de la peur des adultes. Ce que je dois te transmettre c'est la capacité à en dire, à en penser, à en faire des histoires. Tous les Dieux sont des histoires et toutes les histoires sont des Dieux. Nous construisons en racontant, nous nous construisons en nous racontant. Tout le piège consiste à confondre histoire et mensonge. Dieu est une histoire d'apparition qui sert à expliquer la disparition. Un enfant ne demandera jamais tout seul qui nous a créés, par contre il ne manquera pas de demander ce que c'est que de mourir. A cette question mon fils, je t'ai raconté l'histoire que j'ai choisie. Il y en a d'autres. Poussière d'étoile, fumier, réincarnation de moustique, paradis, esprit animal, tu te choisiras la tienne. Chacun ses silex pour tenir dans le noir. Mais veille à partager le feu.

Le 25 décembre 2010 à 12:15

La schizophrène et Noël

Tiraillements gastronomiques d'une Franco-Slovène

C’est décidé, cette année je fête Noël en France. La preuve, je suis là. J’attends avec impatience les prochaines chutes de neige pour batifoler dans les congères. Je suis prête je vous dis. J’ai fait tous mes cadeaux. J’ai acheté des livres, des DVD, et deux places pour le théâtre. J’ai tout prévu pour Noël, tout. ça me réjouit. D’habitude, je ne sais jamais ce que je fais, ni où je suis. Mais cette année j’assure. Je suis à Paris, avec des Français. Je laisse de côté ma moitié slovène, je la débranche, je la cache dans le placard comme un amant encombrant. Le soir du réveillon, je dînerai français, parfaitement ! Au menu, foie gras, huîtres puis dinde aux marrons. Et en dessert, la traditionnelle… J’allais écrire bûche, mais soudain un doute affreux m’envahit. Bûche ou… potica ? La bûche, c’est délicieux, oui, surtout au chocolat, et puis c’est typique… mais la potica !! Ce joli gâteau tout roulé tout moelleux tout crémeux (voir la photo) fourré aux noix aux noisettes au choco… bref qui fond sur la langue dans la bouche et jusque sur les hanches, ah il est simplement… « trop bon » comme on dit ici ! Oui, « trop bon », mais 100% slovène. Alors qu’est-ce que je fais ? Un menu français et un dessert slovène ? Je ressors mon amant du placard ? Ou bien je mets mes deux moitiés d’accord et j’achète des sorbets chez Picard ? Mais non, des sorbets un soir de réveillon c’est sinistre, c’est comme voir la neige qui fond. Ah j’en ai marre, vivement la diète ! Vesel bozic ! Joyeux Noël !

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