Noël Godin
Publié le 15/04/2015

C'est clair et Net comme torchette


Je n’ai jamais pigé que couic à Internet. Heureusement, je concubine avec la trépidante Sylvie, une fée du logis qui me montre les messages du jour sur un rectangle lumineux et qui tape et expédie mes chroniques et mes mails là où il faut en ne manquant pas de glapir : « Ne serait-il pas temps que tu apprennes ? Et que tu ne dépendes plus des autres ? » C’est pourquoi, finissant par céder à cette pression obstinée, et à celles des compères du Rond-Point m’engouffrant sans vergogne dans les procédures du ci-présent dossier (et deux pressions comme ça ensemble, ça commence à constituer un sacré groupe de pression), j’ai accepté stoïquement d’apprendre l’informatique.

La première phase de mon initiation a eu lieu le 10 avril sur un appareil préhistorique que mes cambrioleurs de la semaine dernière ont délaissé. En voici la captation.

Sylvie : Voici l'ordinateur, le clavier, l'écran, le boîtier.

Moi : Bonjour.

Sylvie : Le boîtier, c'est la fameuse souris. Quand tu la touches, ça bouge sur l'écran sous la forme d'une flèche.

- D'une flèche ?

- Oui, et quand la flèche qui se ballade dans les rubriques arrive sur un sujet qui prête, si on le veut, à des développements, elle se transforme en main.

- En main ?!

 - Oui, et si on veut en savoir plus sur le sujet en question, on clique avec la souris.

 - C'est-à-dire qu'on pousse sur la souris ?

 - Oui, deux fois.

- Ah, deux fois ?

 - Tu vois ici à droite, la flèche se transforme en main.

 - Et c'est toujours à droite que…

 - Mais non ! ça dépend comment le site est conçu. Et quand tu as cliqué deux fois, un sablier apparaît.

- Un sablier ?

 - Pour nous faire attendre un peu. Après quoi, un nouvel écran apparaît sur lequel on trouve des articles plus ou moins longs illustrés avec des images.

 - Et cette flèche-là ?

 - C'est quand on va dans du blanc avec la souris.

 - Et là, cet espèce de crochet à quatre crocs ?

 - C'est quand tu circules dans le texte. Tu vois ? Dans le coin droit de l'écran, on met la flèche sur le curseur.

 - Le curseur ?

 - C'est le petit bloc qui se trouve dans la barre de défilement. Il permet que le texte puisse se dérouler à notre convenance pendant qu'on pousse sur la souris.

 - Ah il faut pousser sur la souris pour que…

 - Beh oui ! Pour que le texte défile. Viens, on va attaquer. Allons… allons dans la section « interactif ».

- Oh, voilà le sablier !

 - Oui, prenons n'importe quel sujet.

 - Si on prenait plutôt l’air, j’ai la tête en marmelade de coings.

 

 Il n’y aura pas de seconde leçon. Mais cette chronique savante n’est pas close car j’ai décidé de servir coûte que coûte à quelque chose en vous mettant le nez à la diable sur une poignée de livres récents fort bien torchés filant une belle trempe aux technologies informationnelles.

La Vie algorithmique d’Éric Sadin (L’Échappée) dresse impavidement l’inventaire des prises de pouvoir par la raison numérique des pratiques, entre autres, du commerce, de l’enseignement, de la médecine et de la communication. Rarement, ventre de bœuf !, on a mieux cartographié le mouvement de marchandisation des rapports aux autres, à nous-mêmes, à la ville, à l’habitat. « Acceptons-nous d’être toujours plus intégralement régentés par ce mouvement qui s'intensifie et se perfectionne à des vitesses exponentielles, ou sommes-nous décidés à y opposer des logiques fondées sur de tout autres exigences aptes à favoriser la faculté humaine de libre choix et la subjectivation des existences ? »

Critique de la raison numérique de Dominique Mazuet (éd. Delga) déchire la cartouche sans quartiers contre la société « empirionumériste » de la « création destructive »

« - où l’on détruit les activités humaines pour mieux en réduire les coûts ;

- où les bibliothèques ont disparu au profit des médiathèques ;

- où les éducateurs, en attendant leur propre dématérialisation, ont encore pour charge de désapprendre à lire aux enfants pour qu’ils sachent mieux consommer ;

- où « le temps de cerveau disponible » doit être dégagé de toute entrave à son gavage distractif par les contenus des réseaux ;

- où seuls survivront les mieux dotés et les plus décidés parmi les gagneurs, et les plus malins parmi les autres ;

- où les capacités de Connaître, Comprendre, Lire et Savoir sont dénoncées comme des notions ésotériques à éradiquer ;

- où la connaissance est donc reléguée au dernier rang des compétences requises d’une activité culturelle ;

- où la vie sociale se conçoit comme un mouvement brownien de particules individuelles, suivant chacune leur conatus propre selon de trajectoires opportunistes, imprévisibles, et collectivement inintelligibles les unes aux autres ;

- où conséquemment le rapport social concret, la production partagée des moyens communs de subsistance, le commerce que l’humanité entretient avec elle-même ont vocation à disparaître, à l’instar de « l’homme cette invention récente » et désormais inadaptée. »

 

Mais voilà que le mot « numérique » est lui-même envoyé chez Plumeau dans le tome 2 de l’essai collectif Poétique(s) du numérique des éditions l’entretemps. Dans sa préface mordante au livre, Pierre Musso trompette que le mot « informatisation » qualifie mieux la mutation contemporaine que ce mot passe-partout censé refléter la modernité alors que c’est depuis belle lurette, depuis les Grecs, que l’Occident met le monde en chiffres. La révolution numérique est derrière nous, jambon à cornes ! À l’heure de la troisième révolution industrielle, celle de l’informatisation, place maintenant, tenez-vous bien, à une sorte de « bauhaus électronique » réunissant les artistes, les savants et les industriels (selon les souhaits de l’utopiste, un peu bléchard, il est vrai, du XIXe siècle Saint-Simon). Place à un « lieu-carrefour » mêlant le local et l’international, un « territoire-réseau fait de lieux et de liens » faisant la nique aux « multiples fatalismes » et à toutes les formes de « rationalité comptable ». Place à l’invention, à la rage, à la drôlerie, au scandale. Place à la poétique des outrages aux bonnes mœurs à la Dada, à la situ, à la Jarry, à la Fourier, à la Péret, à la Topor.

 

Facebook anatomie d’une chimère de Julien Azam (éditions Les Réveilleurs de la nuit) réussit splendidement son coup. Partant des analyses debordiennes et de celles de Georg Lukacs dans son hit Histoire et conscience de classe relatives à la marchandisation de tous les aspects de la vie et à la transformation méthodique des êtres en choses, il montre que l’aliénation ayant prospéré, « on assiste désormais à une auto-réification des individus, Facebook en constituant le lieu privilégié ».

 

Mais souvent avec le Rond-Point,

Le Happy End n’est pas trop loin !

 

Pour partir guillerettement en guérilla contre la raison numérique, contre la société empirionumériste, contre les multiples fatalismes et la rationalité comptable, contre l’auto-réification des individus, y a d’éperonnants livres de contre-attaque tels que :

L’Art de la révolte – Snowden, Assange, Manning de Geoffroy de Lagasnerie (Fayard)

Révolutions du net – Ces anonymes qui changent le monde d’Ariel Kyrou (Inculte)

L’Éthique des hackers de Steven Levy (Globe).

 

À dévorer et à expérimenter, mille bombardes !

Dans le très catholique "Télérama" belge, "Amis du film et de la TV", Noël Godin, dans les années 70-75, a saboté méthodiquement, et sans jamais être démasqué, les différentes rubriques dont il était titulaire en y injectant une tonnelée de faux "camérages" et de fausses interviews de célébrités cinématographiques, et en rendant compte, de retour de festivals, d'une foultitude de films inexistants dont il fournissait les photos de tournage. A part ça, l'escogriffe a écrit quelques traités de haute pédagogie ("Anthologie de la subversion carabinée", "Entartons entartons les pompeux cornichons ! ...) et a réalisé quelques courts métrages bougrement éducatifs ("Prout prout tralala", "Grève et pets", "Si j'avais dix trous de cul"...).
Toute l'actualité anarcho-pâtissière sur http://www.gloupgloup.be 

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Noël Godin

 ! 

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Le 10 novembre 2013 à 08:06

Les chimères sont parmi nous

Les progrès du futur #8

A partir de 2013, l'hypothèse commença à se répandre parmi les biologistes. Au début, le pouvoir tenta d'étouffer la rumeur. Certains grands scientifiques disparurent mystérieusement à cette époque, on fit même croire à la mort naturelle d'Albert Jacquard. Mais ce fut peine perdue et l'information finit par filtrer : beaucoup d'humains sont des chimères, portant plusieurs ADN différents. De nombreuses mères en particulier portent celui de leurs enfants en plus du leur. Quand Ségolène Royal fit son coming-out sur le sujet, on n'y fit pas trop attention. Mais d'autres célébrités suivirent, dont, pour certaines, on doutait qu'elles eussent même un seul ADN complet. Finalement l'idée fut largement relayée par la presse. Ce fut un cataclysme. Si chacun pouvait porter plusieurs ADN, la médecine légale perdait un de ses outils d'identification les plus fiables : la diffusion de la série « Les experts » fut stoppée net dans un gigantesque scandale, au motif que ça n'était « plus crédible ». Des centaines de prisonniers virent leurs dossiers rouverts, ce qui acheva d'engorger le système judiciaire. Mais surtout, la découverte acheva de brouiller les frontières de l'humain : si nous gardons en nous un peu de notre mère, si les deux kilos de microbes que nous avons dans le ventre font partie de nous, si nous portons des prothèses sous la peau, l'humain ne colle plus à l'image simple d'un sac étanche dont le mode d'emploi est enregistré sur ADN. Que sommes-nous alors ? se demanda-t-on. Une ville avec des entrées et des sorties, des bouchons et des espaces verts, des glissements de terrain et des zones industrielles ? Un biotope avec des centaines d'espèces, comme un paysage de moyenne montagne ? Un métaréseau chimio-électro-psychologique ? Le penseur prothète Bernabé Fakebum résuma ces doutes dans sa légendaire formule : « La seule certitude désormais, c'est que l'humain est une construction bioculturelle. »

Le 29 novembre 2014 à 09:03

Eyjafjallajökull

Under the volcano

J'ai de plus en plus peur que la surchauffe de mon cerveau formidable ne se joue aux dépens de mon intégrité physique, car n'y a-t-il pas, déjà, dans mes plus forts moments créatifs, des fumerolles qui s'échappent de la coupole de mon crâne, soumise à de trop fortes pressions internes ? Voilà pourquoi je m'attends, tôt ou tard, à l'explosion terminale, assortie d'une éruption qui devrait intéresser le public, surtout si elle s'offrait sous l'aspect d'un fantastique jaillissement de vocables que l'on verra monter très haut, s'épanouir en un large dôme, et redescendre lentement jusqu'à se trouver enfin, pour ceux de leur tribu qui auraient survécu à la traversée des atmosphères, à la portée des spectateurs soucieux ne pas repartir les mains vides. Encore ne saurais-je leur garantir que tout, de leur butin, sera exploitable, et tel qui faisait le fier pour avoir empli sa musette du plus riche butin lexical, sa désillusion sera grande si, de retour à la maison, il n'en retire qu'un magma, un obscur grouillement dont il hésitera puis se résoudra à se défaire, et ce n'est pas à moi de lui donner tort. D'autres récoltants auront ramené un petit magot qui peut-être ne paie pas de mine, mais s'ils savent l'exploiter, par de subtils agencements, par des combinaisons imprévues, ils pourraient en obtenir des résultats non négligeables, mais attention, chers amis - je m'adresse aux plus aventureux -, à ne pas agiter si fort sous votre crâne votre petit matériel de récupération que ne vous étonnez pas si la menace d'une surchauffe est imminente qui, etc.

Le 2 octobre 2013 à 07:56

Si Éric Chevillard n'existait pas

Ce matin, au réveil, j’ai imaginé que Éric Chevillard n’existait pas.   Ce serait donc une vieille connaissance, à son image, qui le représenterait lors de ses timides sorties dans les centres mercantiles et littéraires de la capitale. Si je pousse plus loin mon raisonnement, les livres de E.C. ne seraient que des reproductions d’ouvrages naturalistes et ésotériques médiévaux.    Allons plus profondément encore ! E.C. ne serait pas le pater familias de deux petites filles, mais de deux tortues luth qu’un nom d’emprunt promènerait, de jour comme de nuit, dans les rues dijonnaises. Là, je crois que la mayonnaise commence à prendre, et que la poche du kangourou s’ouvre pour y cacher un troupeau de matriochkas. Ce ne serait donc pas Éric Chevillard qui alignerait des aphorismes sur un blog, mais un fabricant auvergnat d’objets vaudou et autres grigris en forme de baleine pour parapluie. Il n’y aurait aucun lien de parenté entre Éric Chevillard et Pierre Jourde, puisque P.J. serait un maçon respecté qui construirait des yourtes au cœur des vallées jurassiennes. Quant aux critiques littéraires publiées dans le Monde, elles seraient rédigées par de petits êtres gris venus d’ailleurs, mais cela personne n’osera vous le confirmer, car la vérité serait trop dure à étendre sur la presse d’un éditorial de renom. Éric Chevillard serait donc un nom cousu, de toutes pièces, de fil d’araignée et d’or du Commandant Cousteau, par les mains habiles des sœurs de la Nativité qui vivraient recluses dans un couvent malien, à l’abri du mistral et des premières pluies de la célébrité.     Enfin soulagé, E.C. peut désormais déjeuner en paix, sous sa tonnelle, en levant un calice rempli de coulis de fraises — dans lequel flotte aussi une oreille rouge ? — sang des esprits sacrifiés, sous le signe du taureau, au nom du dieu Mars, à la fin septembre. Pendant que je vous écris ces quelques mots, le personnage fictif Éric Chevillard se les gèle en composant un recueil de mémoire sur la vie des dauphins en Antarctique. Dès lors, quand vous croiserez Éric Chevillard, vous pourrez le toucher, et, par miracle, il exaucera tous vos vœux en vous balançant un pain de sucre en pleine poire.

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