Fernando Arrabal
Publié le 15/04/2015

Le Net, la rigueur mathématique de la confusion


…le "Net" m'enchante comme le jeu d'échecs, Gödel, Wittgenstein... 
("…lo bueno, si breve, dos veces bueno… y aun lo malo, si poco, no tan malo…"*)
..la rigueur mathématique de la confusion...
…etc 
...arrabalaïkament
________________________________
* Balthasar Gracián (1601-1658), aphorisme 105 : « Lo bueno, si breve, dos veces bueno. » Pelegrín le traduit par : « Entre deux mots, il faut choisir le moindre. » Textuellement, la forme saisit mieux le fond : le bon, si bref, deux fois bon. Et la vie est si longue qu'il faut en permanence l'embellir et la raccourcir ; l'encourcir. Un an avant sa mort, au début de la troisième partie du Criticón, Gracián écrivait : « Un grand lecteur a dit d'une grande œuvre qu'il ne lui manquait qu'une chose : soit de ne pas être ou d'être si brève qu'on puisse la connaître par coeur ; soit d'être si longue que jamais on ne cesserait de la lire. » Il essaya dans sa vie d'écrire l'une et l'autre.


... je suis né  à Melilla (Afrique).... j'habite  Paris depuis 1955... 80  ans...
...Mel Gussow (The NewYork Times): ARRABAL est l'unique survivant des « quatre avatars de la modernité: DADA, SURREALISME, PANIC ET PATAPHYSIQUE ».
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Le 17 mars 2015 à 09:47

Chacun se vit comme un être unique installé sur sa petite île prestigieuse

Jean-Jacques Carton-Mercier, polytechnicien arrogant et sûr de lui, directeur Recherche & Développement d’une entreprise industrielle, a été mis à pied pour faute grave, suite à un funeste concours de circonstances. Depuis, il vit reclus dans son appartement du XVe arrondissement. Un jour, il fait la connaissance de son voisin de palier, le docteur Desnos, avec lequel il parlera toute une nuit, jusqu’au petit matin. – Ce type vous insultait ? – Il égrennait des commentaires méprisants, lente litanie d’insultes calmes, d’insultes contemplatives. Vous m’avez bien compris docteur Desnos. Insultes contemplatives. Il me contemplait. Il dénigrait toute ma personne sur le même ton qu’on célèbre un chef-d’œuvre. – C’est assez inhabituel comme mode de communication. – Je vous l’accorde. Il faudrait voir dans un livre de prosodie si ce ton qu’il employait a jamais été catalogué. Il faudrait savoir comment ça s’appelle cette manière particulière de s’adresser à quelqu’un. C’est un peu comme nous avec les retraités en K-Way, avec le garde-chasse servile de tout à l’heure. Ils nous révulsent. Ils nous fascinent. Ces types nous hypnotisent. Nous pourrions les admirer durant des heures. – C’est bien connu. Nous sommes toujours le retraité en K-Way de quelqu’un d’autre. Nul n’est à l’abri. C’est un axiome universel. – Je pensais pourtant l’être. Je veux dire à l’abri. J’ai toujours cru qu’on m’admirait, qu’on admirait ma situation, mes facultés, mon diplôme, mon mode de vie. Polytechnique est l’institution qui incarne au plus haut degré l’idée commune de supériorité. Je me sens supérieur aux gens. Je me sens supérieur à vous. Et je pensais qu’on validait cette supériorité. Qu’elle était dans l’ordre des choses. Postulée par mes contemporains. Le docteur Desnos me regarde d’un air bizarre. – Je me suis toujours vécu comme un être inégalable isolé sur l’île si prestigieuse des logiciens, une île semblable à celle que l’on peut voir sur les Bounty ®, mise à l’écart du monde médiocre par un liseré infranchissable. Et je me suis rendu compte récemment, après la boulangerie, les gros bonbons fruités qui grossissent, que les gens n’admettaient pas ma supériorité, qu’ils n’avaient pas pour moi l’admiration tacite que je leur supposais, qu’ils se foutaient des logiciens comme Jean-Jacques Carton-Mercier se fout du reste du monde. Et j’irais même plus loin docteur Desnos. J’ai découvert que chacun se vit comme un être unique installé sur sa petite île prestigieuse. Que chacun est convaincu de la supériorité de ses choix, ses croyances, ses convictions, son mode de vie, la décoration de son salon. Que chacun est convaincu d’avoir du goût, du talent, de l’entendement. Et que chacun se maintient donc dans l’incapacité d’en reconnaître aux autres. Les gens sont convaincus d’être plus logiques que les logiciens. Les jeunes brêles de la télé réalité sont convaincus d’être de plus grands chanteurs que les chanteurs. Les alcooliques des bars tabac sont convaincus d’être de plus grands politiciens que les politiciens. Les Stioupide Gueurle sont convaincues d’être de plus grandes décoratrices d’intérieur que les plus grandes décoratrices d’intérieur. Moi qui croyais qu’on admettait ma supériorité ! Moi qui pensais que la plupart des gens n’ignoraient pas qu’ils n’étaient pas uniques, précieux, non ! au contraire ! mais communs, identiques, indistincts, dupliqués, fabriqués sur le même moule ! Moi qui pensais qu’ils se vivaient comme des mouches, anonymes, toutes semblables ! Bref, aujourd’hui, docteur Desnos, cette multitude de mouches, de ce seul fait qu’elles se foutent des logiciens, de ce seul fait qu’elles revendiquent d’être uniques, distinctes, singulières, et d’avoir une identité qui les différencie de leurs semblables, cette multitude est devenue pour moi une masse hostile, démultipliée, menaçante. Moi qui devais faire face jusqu’à présent à une seule entité, l’entité générique des gens communs ! je me retrouve confronté à des milliards d’individus ! je me vis comme ayant la planète entière contre moi ! Puis, marquant une petite pause, tournant la tête vers le généraliste : Je ne sais pas si vous saisissez exactement le sens de ce retournement qui a mis ma vie par terre. – Vous parlez sans arrêt d’un enchaînement catastrophique. Qu’est-ce que vous entendez par là monsieur Carton-Mercier ? – Je voudrais vous y voir. Un type bizarre vous suit jusque chez vous. Se poste devant votre immeuble. Passe toute la nuit sous votre balcon. Il vous hurle des injures. Des insanités. Il crie le mot Bounty ® dans la rue. Il est encore en place le lendemain matin à sept heures quinze allongé sur une grille d’aération du métro. Je le regarde en robe de chambre depuis mon balcon. Si seulement il s’agissait d’un insecte, il existe des produits, des insecticides ! Mais quand on est l’idée fixe de quelqu’un, de quelle manière éradique-t-on cette idée fixe ? Par le raisonnement. C’est comme ça qu’on fait généralement. Le raisonnement est le meilleur des insecticides. Mais le rappeur est-il de nature à se laisser dépuceronner la cervelle par un raisonnement, par de petites granules roses Wittgenstein ? Aidez-moi à préparer ma valise docteur Desnos. Ils vont m’interpeller. Je suis certain qu’ils vont surgir d’une minute à l’autre pour m’arrêter. Il faut que je me casse d’ici au plus vite. Je me lève et me rends dans la chambre. Le docteur Desnos m’a suivi. J’ouvre la penderie. C’est un chaos textile et coloré que je n’ai pas la qualification d’ordonner, d’organiser, de morceler. Un écrasant découragement s’abat sur ma personne. – Je ne sais même pas où sont rangés les slips, les chaussettes, les T-shirt. – Vous n’avez pas besoin de chaussettes monsieur Carton-Mercier. C’est l’été, il fait chaud, restez pieds nus dans vos claquettes. Le docteur Desnos enfouit ses mains dans la masse de tissus qui emplit la penderie, la remue, l’analyse, la décompose avec ses doigts rapides de vendeuse de boutique, finit par en extraire un costume bleu qu’il me présente accroché à un cintre. – Il m’a l’air de saison, léger, il vous plaît ? – Seulement la veste, je déteste le pantalon, il me comprime les testicules. Mettez la veste sur le lit. – Vous parliez de petites granules roses Wittgenstein… – Cet abruti est-il du genre à se laisser dépuceronner la cervelle par de petites granules roses Wittgenstein ? Je me dis qu’il est trop obtus pour se laisser convaincre. Je décide donc de me déguiser. Ce sont mes enfants qui m’en ont donné l’idée. Je les ai vus surgir dans la cuisine accoutrés en estivants, Marie-Cécile en maillot, un bob trop grand sur le crâne, un rateau dans une main, un sceau crénelé dans l’autre, Jean-Baptiste en homme-grenouille, un masque caoutchouteux sur le visage, les pieds chaussés d’une paire de palmes. Oui, celle-là, la verte, mettez-la sur le lit. Le docteur Desnos rapproche du costume bleu étendu sur le lit la chemise verte suspendu à son cintre. Il examine l’accouplement d’un air critique. – Une chemise verte avec une veste bleue ? Vous trouvez ça joli ? Je crois pas, évitons, trouvons quelque chose d’autre. – Vous n’allez pas vous y mettre docteur Desnos. Vous n’allez pas imiter mon épouse. Le généraliste énumère avec ses doigts les chemises suspendues dans la penderie, en retire une deuxième, la considère avec satisfaction. – Celle-la, rouge, rayures prune, je vous assure. Faites-moi confiance monsieur Carton-Mercier. Vous vous êtes donc déguisé ? – Je me dis que le meilleur moyen de mettre un terme au harcèlement du banlieusard, c’est encore de le semer, qu’il ne me trouve plus. Si le rappeur élastique ne me voit plus, l’idée fixe se dissoudra peut-être d’elle-même ? C’est alors que Francine déboule dans la cuisine et invective Jean-Baptiste et Marie-Cécile. Je vois ses lèvres qui remuent. Les lèvres de Jean-Baptiste qui remuent. Les lèvres de Marie-Cécile qui remuent. J’imbibe de thé une biscotte de confiture. – J’ai trouvé les sous-vêtements. Vous en voulez combien ? – Quatre, cinq, je sais pas. Décidez tout seul docteur Desnos. – Je vous mets une demie-douzaine de slips. Et puis ce short hawaïen pour la plage. Vous les voyez remuer les lèvres ? – J’étais dans mes pensées. Je les voyais parler mais n’entendais strictement rien. J’ai trouvé d’énormes lunettes de sport d’hiver, un bonnet savoyard à pompon, un boubou sénégalais, un sac de surgelé Piquart où je décide que je dissimulerai l’attache-case. Le boubou sénégalais m’a été offert par les organisateurs d’un congrès scientifique auquel j’ai participé à Dakar en 1993. Mettez-moi quelques T-shirt. – Ils sont déjà sur le lit, un bleu, deux blancs. – Et puis un pantalon de jogging. Pour aller avec la veste. Le noir avec les rayures blanches. – Je vous arrête immédiatement Monsieur Carton-Mercier. Si je suis sûr d’une chose, c’est qu’il n’est pas possible de combiner veste de costume et pantalon de survêtement. – Ne m’énervez pas docteur Desnos. Ce n’est pas vous qui allez prendre la fuite. Qui allez partir en cavale. J’ai besoin d’être à l’aise. De pouvoir courir. Mettez-moi sur le lit sans discuter le pantalon de jogging. – A votre convenance monsieur Carton-Mercier. Vous parliez d’un boubou sénégalais… – J’enfile le costume vert que mon épouse m’a préparé, passe le boubou par-dessus, me coiffe du bonnet, installe sur mon crâne les énormes lunettes de ski. Je me mire dans la glace de la salle de bains. Absolument méconnaissable. Francine, inutile de vous dire, quand je sors de la salle de bains, elle me regarde avec stupeur. Voilà, j’y vais, je suis prêt, à ce soir les trésors ! Maman, regarde ! papa part travailler en robe africaine avec un bonnet et des lunettes de ski ! Je vois couler un haïku sur le visage de Francine, à peine se met-elle à remuer les lèvres que j’ai déjà salué les enfants d’un coucou rapide et me retrouve devant l’ascenseur. J’appuie sur la pastille d’appel. Les portes de l’ascenseur coulissent. Je vois surgir un gland à l’ancienne mode, on aurait cru un notaire de Poitiers, lequel me dévisage avec cet air navré qu’ont les édiles de province quand ils rencontrent un marginal. Il s’éloigne. Se retourne. S’étonne à nouveau. Je lui réplique en lui tirant la langue. – C’était moi, me déclare le docteur Desnos. – Quoi ? ! Qu’est-ce que vous dites ? ! C’était vous ? ! Je regarde le docteur Desnos assommé. Il a dans les mains un gros paquet désordonné et écumant de chaussettes de tennis. Je vois qui point dans son regard un début d’arrogance. – Nous nous croisons tous les matins devant l’ascenseur. – Le gland à l’ancienne mode, le notaire de Dijon, c’était vous ? ! – Le débile en boubou équipé d’énormes lunettes de ski, je m’en souviens, je me souviens qu’il m’a tiré la langue, je ne vous avais pas reconnu. – Déguisement d’une grande efficacité. L’animal des cités ne m’a pas reconnu non plus quand je suis sorti sur le trottoir. – Les éléments du dispositif que nous formons s’emboîtent parfaitement bien. Vous me preniez pour un gland à la mode notariale, je vous prenais pour un gland à la mode maths sup, nous sommes quitte, symétriques, ex æquo. – Vous me preniez pour un gland à la mode maths sup ?! – Pour un zombie à la peau grasse fagotté comme un as de pique. Le docteur Desnos m’oppose un regard dur, hostile, déterminé. – Vous cherchez les mauvais coups. Vous allez finir par les trouver docteur Desnos je vous préviens. – Je vous ai toujours trouvé répugnant, me déclare-t-il en laissant tomber les chaussettes de tennis sur le sol. – Vous n’êtes vous-même qu’une pédale, un héron littéraire, dis-je au généraliste en tirant d’un coup bref la ceinture de sa robe de chambre. – Vous vous prenez pour un génie, vous n’êtes qu’un gros balaise en maths, une charantaise à concours, un pur produit du système scolaire. – Petite bouclette, dis-je au docteur Desnos. – Furoncle orthonormé. – Fioriture. – Règle à calcul. – Conseiller municipal. Je regarde le docteur Desnos. Le docteur Desnos me regarde. Nous nous dévisageons fixement comme deux chats belliqueux sur une gouttière. Les narines du généraliste se sont dilatées. J’ai arrondi les lèvres. Je fais bouger légèrement mes oreilles. Un éclair de violence traverse son regard. – L’altérité, dis-je au docteur Desnos. – Quoi l’altérité ? Qu’est-ce que vous m’emmerdez avec l’altérité ? ! – Moi tel que vous vous me percevez, vous tel que moi je vous perçois, notre ignorance des représentations que cet autre peut avoir de nous, la surprise qui nous submerge quand nous découvrons qu’on nous regarde, qu’on nous représente, alors même que nous pensions qu’on était seul à percevoir et à représenter ! qu’on était à l’abri ! eh bien, docteur Desnos, découvrir les représentations que cet autre peut se faire de nous, se percevoir soudain comme étant aussi un autre, se vivre soudain comme étant l’autre de tous les autres, découvrir qu’on peut se retrouver sous la forme d’une image ou d’un concept à l’intérieur d’un cerveau étranger, c’est cette stupeur, docteur Desnos, le problème philosophique que recouvre l’aventure du Bounty ®. J’ai découvert que je n’étais pas le seul à voir et à juger les autres. Mais qu’on me regardait, qu’on me jugeait également. J’ai découvert cette vérité très récemment. Et je puis vous dire qu’elle m’est insupportable. – Il va pourtant falloir vous y faire. – Juste un exemple. L’autre jour je buvais un lait grenadine au comptoir d’un café. A un moment, un camion est passé dans la rue, la remorque a fait trembler les vitres, la patronne a plissé son visage d’une manière détestable. Enregistrant cette brève grimace, je me suis dit qu’elle resterait gravée dans ma mémoire à tout jamais. Dans quarante ans, si je revois cette femme, je reverrai ce bref instant et cette grimace qui l’a rempli. Je lui dirais, vous vous souvenez, un jour d’été, en 2004, un camion est passé, vous avez plissé les yeux ? Vous vous souvenez, madame, de cet instant, le camion qui passe, la grimace que vous avez faite ? Je trouve que cette question docteur Desnos est digne de Wittgenstein. – Et après ? me demande le généraliste. – Vous vous souvenez d’une grimace que j’ai faite il y a quarante ans ? ! me dirait-elle, stupéfaite. Parfaitement bien, petit instant, petite grimace, je m’en souviens parfaitement bien. Elle se sentirait profanée par cette image clandestine que j’ai d’elle, abusée, pénétrée, occupée. C’est une connaissance que j’ai d’elle qu’elle n’a pas, qu’elle n’aura jamais. C’est donc une forme de pouvoir, de supériorité que j’ai sur elle. C’est un truc effrayant. Nous sommes tous la buraliste d’un consommateur qui nous mémorise. Nous survivons dans la mémoire d’individus qui nous sont inconnus. Vous existez dans la mémoire de vos contemporains, docteur Desnos, qu’ils vous soient proches ou inconnus, patients, commerçants, serveurs de restaurant, usagers d’autobus. Vous existez dans leur mémoire sous la forme d’une représentation. La représentation à travers laquelle la buraliste survit dans ma mémoire, c’est la grimace qu’elle a faite ce jour-là. Nous appartenons aux autres, à ceux qui nous perçoivent, nous enregistrent, nous classifient. Nous ne sommes pas libres. Nous sommes prisonniers de la représentation que les autres se font de nous. Il est impossible d’en sortir. – Bouillie pour chats, me déclare le docteur Desnos. – Vous n’aviez jamais songé à cette chose vertigineuse ? Nous sommes partout. Nous proliférons. Je prolifère. J’ai proliféré dans la tête de trente crétins amassés dans une boulangerie. J’ai découvert que je m’étais multiplié depuis plusieurs années dans la cervelle d’une cinquantaine de collègues. Je coule des jours paisibles dans votre cerveau sous la forme d’une représentation dégradante. Je dois mon infortune à cette seule chose docteur Desnos, à l’image indélébile et orientée que mes collègues s’étaient faite de moi durant toutes ces années, enracinée dans leur cerveau, une image qui n’est pas moi, qui n’a rien à voir avec ce que je suis, que je ne maîtrise pas. Une image despotique qui manipule, qui conditionne mon existence. – Du Canigou philosophique, du Wittgenstein en boîte. – Ça vous a plu, tant mieux, tant mieux, j’en suis ravi. Existence, roman, Stock, 2004, Folio, 2013

Le 27 avril 2015 à 10:00

Bernard Stiegler : "Le Web peut toujours être une plateforme pour le bien public"

"Je pense qu'il est toujours possible de faire du Web une plateforme pour le bien public pour l'expression et l'extension des idées universelles mais je pense que pour ça, il faut en changer la structure et l'architecture, comme on dit dans ce monde-là. Et en l'occurrence, il faut le faire passer à ce que nous appelons ici le Web herméneutique. Nous avons développé des méthodes que j'emploie dans les cours que je donne à mes étudiants pour que, par exemple, les étudiants qui suivent un cours prennent des notes et ensuite les partagent sur une plateforme de partage de notes et qui transforment le cours d'une façon tout à fait extraordinaire parce que tout à coup, il y a toute l'herméneutique, toutes les interprétations des étudiants... On a mis en place des systèmes qui permettent de les partager, de les confronter. On est en train de développer un réseau social spécialisé là-dedans et tout à coup, ça devient magnifique, c'est-à-dire que c'est très vivant : c'est le prof, mais c'est pas que le prof, c'est les élèves, et à un moment donné, ça donne un groupe, ce qu'on appelle ici une individuation collective et c'est passionnant. Nous pensons qu'il est possible de généraliser ça dans le Monde entier pour toute sorte d'activité, des débats politiques, la presse... Ça fait des années que je propose à la presse de développer des choses comme ça, non pas pour dire « allez, vous avez la parole, lâchez-vous » – il y a quand même 90% de choses un peu accablantes parce que ça ne produit pas suffisamment d'individuation collective. La capabilité au sens d' Amartya Sen, ce n'est pas seulement de l'individuel, c'est aussi du collectif et nous essayons de développer des instruments pour développer ce genre de choses et donc nous pensons que c'est généralisable au niveau du Web et nous avons d'ailleurs un projet : développer ça en Seine-Saint-Denis avec un opérateur de télécommunication, en grand, sur le territoire de Plaine-Commune, 430.000 habitants et de proposer à ces 430.000 habitants de développer ça pour eux, et aussi pour développer leurs capacités, y compris au bénéfice d'un modèle dont j'avais déjà parlé au Théâtre du Rond-Point, à savoir le revenu contributif, c'est-à-dire une nouvelle façon de redistribuer la richesse produite par les gains de productivité qui est colossale aujourd'hui parce que l'automatisation fait faire des gains de productivité absolument énormes mais que si on ne les redistribue pas, on va créer une surproduction énorme. On doit inventer un autre modèle de redistribution et nous, nous pensons que ces instruments dont je parle sont des instruments qui permettent de redistribuer en fonction des capacités de production de néguentropie que les gens sont capables de produire en tant qu'ils ont acquis des capacités. Et un territoire organisé comme ça est un territoire extrêmement dynamique qui valorise ses habitants, qui ne les voit plus comme des consommateurs ou comme des emmerdeurs – parce que surtout dans des régions comme la Seine-Saint-Denis, on voit surtout les populations comme des problèmes. Moi, je dis « non, c'est pas des problèmes ». Déjà parce que beaucoup d'immigrés ont des capacités absolument incroyables, beaucoup plus grandes que les sédentaires de s'adapter. Dana Diminescu qui est une Roumaine a magnifiquement bien montré ça, elle a étudié beaucoup la manière dont les immigrés s'emparent de toutes ces techniques, par exemple. Je pense qu'il y a là des choses magnifiques à mettre en œuvre mais ça suppose une politique industrielle qui véritablement s'attache à le faire, ça suppose aussi d'ailleurs de repenser très en profondeur l'enseignement public, l'enseignement supérieur en particulier. Le projet que nous avons en Seine-Saint-Denis, c'est aussi de créer des chaires de recherche, d'enseignement supérieur et d'enseignement professionnel pour faire en sorte que la prise en charge de ce genre de démarche par un territoire devienne aussi un objet de capitalisation, de formation, de recherche, de thèses. Nous voulons aussi développer sur ce territoire ce que nous appelons de la recherche contributive pour que les jeunes chercheurs travaillent avec des habitants à véritablement inventer de nouveaux modèles pour faire face à ces défis."

Le 10 avril 2015 à 09:12

Bernard Stiegler : "L'industrie des datas menace l'espérance de survie de l'humanité"

"Il faut parler d'abord du numérique, puis du numérique réticulé et enfin du web. Le numérique, c'est la computationnalisation de toute la vie de l'entendement si on parle dans un langage qui est celui d'Emmanuel Kant. Depuis Kant, les philosophes distinguent dans la vie de l'esprit et de la conscience plusieurs facultés et, en particulier, deux très grandes facultés qui sont les concepts de l'entendement et les idées de la raison. Les concepts de l'entendement, dit Kant, sont analytiques : c'est avec l'entendement qu'on analyse le réel, l'intuition, etc. J'ai essayé de montrer que l'entendement, en tant que capacité analytique, est toujours fondé sur la rétention tertiaire et la grammatisation qui nous permet de découper le réel par des processus d'enregistrement : des peintures rupestres, des écritures hiéroglyphiques, des écritures alphabétiques, ensuite des technologies en tout genre, des films – le cinéma en anthropologie sert à analyser : on filme pour analyser. Le cinéma scientifique en général sert à ça – et aujourd'hui, le numérique. Le numérique a fait passer la capacité d'extériorisation de l'entendement dans des machines, des artefacts à un niveau inouï et qui pose un problème très très particulier dans la mesure où les machines numériques qui supportent l'entendement aujourd'hui vont extrêmement vite. Dans les cas extrêmes, elles vont 4 millions de fois plus vite que nous. Nous sommes des êtres dotés de systèmes nerveux. Nos systèmes nerveux sont constitués par des nerfs, réseaux de nerfs – c'est un Net là aussi. Sur ce réseau qui est constitué par des cellules qui se touchent, l'information, l'influx nerveux ne circule qu'à 50 mètres par seconde, ça peut aller un peu plus vite dans certains cas mais pas beaucoup plus vite. On peut imaginer de brancher directement sur le cortex visuel ou sur le néo-cortex une fibre optique, c'est ce que font certains chercheurs pour des pilotes de chasse aux Etats-Unis et en Israël notamment mais ça, c'est un autre question qu'on appelle la question transhumaniste, etc. Normalement, l'information circule dans notre corps à 50 mètres par seconde ; sur les réseaux, dans les conditions optimales, elle circule à 200 millions de mètres par seconde donc 4 millions de fois plus vite que nous, ce qui fait que quand on interagit avec le système, pendant qu'on est en train de commencer à prendre une décision, lui, il a déjà fait des millions d'opérations sur nous, sur nos congénères, sur ceux qui sont nos amis, sur ceux qui sont des profils comparables aux nôtres, etc. Et donc qu'est- ce qu'il a fait en faisant ça ? Il est devant nous comme Jiminy Cricket qui est toujours devant l'autre et il nous dit « c'est ça que tu veux ». En fait, ce n'est pas du tout ce qu'on veut mais, étant donné qu'il y a une telle ressemblance avec ce qu'on veut, on finit par se laisser prendre et donc on fait ce qu'il nous dit, on est télécommandé. Ca, c'est ultra-régressif et c'est extrêmement dangereux. C'est ce qui est produit par ce qu'une juriste et un philosophe belges appellent la gouvernementalité algorithmique et je pense que c'est extrêmement dangereux parce que ça produit de l'entropie – l'entropie étant, comme on le sait, ce qui détruit l'univers et donc je soutiens qu'aujourd'hui, cette industrie des datas est devenue hyper-entropique et extrêmement dangereuse, et il va vraiment falloir en faire une vraie critique, au sens kantien du mot, non pas pour dénoncer cette technologie – je la développe, cette technologie, je ne la dénonce pas – mais pour dénoncer les mésusages de cette technologie qui sont extrêmement dangereux aujourd'hui et absolument sans contrôle. Je siège dans beaucoup de commissions nationales voire internationales et je vois très bien que les gens – même des gens très haut placés – n'ont aucune conscience et ne se rendent absolument pas compte de ce qui se passe et ce qui se passe est très très très dangereux. C'est de la nature de ce que Paul Virilio avait décrit en 1972 dans les négociations qui avaient été ouvertes entre Brejnev et Nixon, lorsque les deux états-majors soviétiques et américains avaient prévenu leurs deux patrons que ça ne serait pas eux qui décideraient de la guerre nucléaire mais que ce serait un accident, un bug, parce qu'il y aurait une mauvaise information et que les missiles partiraient tout seuls. C'est l'automatisation de la prise de décisions, nous sommes en train de vivre cela et j'ai insisté dans mon bouquin sur le fait que c'est ce que Alan Greenspan a montré pour se défendre en 2008, en disant « mais ce n'est pas de ma faute, c'est le système qui est comme ça ». Il aurait pu dire la même chose en tant que Nixon ayant reçu un missile. Donc, moi je dis « attention, il faut arrêter ces conneries-là parce c'est vraiment quelque chose qui nous envoie dans le mur et à échéance extrêmement courte. Nous avons déjà des expériences : le krach de 2008 est en grande partie lié à ce genre de choses qui étaient beaucoup moins développées en 2008. Maintenant, c'est incommensurable. Ca, c'est le numérique réticulé, le calcul fait sur des réseaux de gens qui sont toute la population solvable du globe, deux milliards et demi de personnes en temps réel c'est-à-dire qu'à la vitesse de la lumière, tout ce que nous faisons est traité en permanence et ça produit une augmentation de l'entropie donc une diminution extraordinaire de l'espérance de survie de l'humanité, c'est ça que ça veut dire : augmenter l'entropie, c'est diminuer l'espérance (de vie), mécaniquement. Ce qui donne à la vie son espérance de vie, c'est sa capacité de néguentropie donc ce que je dis c'est qu'il faut aujourd'hui mettre le Net au service de la néguentropie et non plus de l'entropie"

Le 1 mai 2015 à 09:40

Bernard Stiegler: "Nous devons sortir de notre relation addictive et débile avec les instruments numériques"

"Je m'intéresse énormément à l'addiction. Nous avons, à Ars Industrialis, beaucoup fait de choses sur l'addiction , avec des addictologues, des laboratoires, l'hôpital Marmottan à Paris, le CHU de Nantes et puis beaucoup d'associations de médecins, de pédiatres parce que l'addiction est deenu un problème absolument colossal. Moi-même, je considère que l'addiction n'es pas forcément mauvaise. Je pense que ce qui est très mauvais c'est une addiction qui diminue mon individuation. Quand j'aime quelqu'un, je suis addict. Aimer quelqu'un vraiment, c'est être addict, c'est-à-dire que vous ne pouvez pas vous passer de la personne. Et si vous lisez le texte de Freud, Deuil et mélancolie, qu'est-ce que décrit Freud ? Il décrit quelqu'un qui est en manque de quelqu'un d'autre. Ce quelqu'un d'autre vient de mourir et ça conduit dans certains cas à la mort du survivant, c'est-à-dire au suicide - Il décrit tout ça- et, en tout cas, à une mélancolie. C'est magnifique, ça ! C'est beau, ça ! Belle addiction ! Winnicott dit ça aussi. Donald Winnicott qui, pour moi est un penseur très important, pédiatre, psychiatre, très important. Winnicott parle de l'objet transitionnel et dit que l'objet transitionnel provoque de l'addiction. L'objet transitionnel c'est le doudou. Si vous avez eu des enfants ou des petits-enfants, si on perd le doudou à 10 heures du soir, au moment d'aller se coucher, c'est une catastrophe ! C'est pas la tétine seulement, c'est le doudou, qui sent comme ça, qui pue et si on le perd, ça va être une nuit d'enfer pour le gamin et pour ses parents : c'est de l'addiction et « c'est une très bonne addiction » dit Winnicott. Le problème n'est pas l'addiction en tant que telle. Le problème est la politique de l'addiction : quelle est la politique que la mère a de cette addiction ? Parce que la mère suffisamment bonne, comme il l'appelle , la good enough mother, doit à la fois encourager la dépendance du doudou et, à un moment donné, désintoxiquer le gamin, lui apprendre progressivement à se débarrasser de cette addiction pour se fixer sur une autre addiction. Ces addictions, en général, ce sont des objets d'idéalisation. Picasso aussi était addict : à la peinture. Vous auriez dit à Picasso en 1943 rue Guénégo « vous êtes interdit de vendre de la peinture par les collaborateurs et les nazis qui occupent la France donc changez de métier, devenez plombier ou peintre en bâtiment », il n'aurait pas arrêté de peindre, parce qu'il ne peignait pas du tout pour gagner de l'argent : il peignait parce qu'il était addict à la peinture, c'est-à-dire au visible, c'est-à-dire à la lumière, à la couleur, etc. , tout comme un musicien est addict au son et au son. En fait, une vie ne vaut la peine d'être vécue que si elle est pleine d'addictions. Le problème ce n'est pas l'addiction en tant que telle, c'est le type d'addiction. C'est comme le pharmakon : il y a de l'addiction négative et de l'addiction positive. Bien entendu, rien n'est plus beau que d'être amoureux : on est capable de faire des trucs incroyables quand on est amoureux, on se surpasse. Après, on peut cesser d'aimer, ça devient dur : ça s'appelle la descente chez les toxicos. Ce que je pense, moi, c'est que les sociétés sont basées sur des modèles addictifs. Une religion c'est une forme d'addiction.Il n'y a pas que la religion, bien entendu, qui fait les sociétés mais il y a toujours une forme d'addiction. Les sociétés où il n'y a pas d'addiction qui fonctionne ne marchent pas. Donc la question n'est pas la question ; la question c'est la positivité ou la négativité. La positivité ne se produit que quand ma dépendance, par exemple, de quelqu'un que j'aime va m'amener à intérioriser cet être que j'aime et à me transformer et à faire entrer l'autre en moi, ce qu'aujourd'hui on commence à connaître assez précisément d'une manière synaptique puisqu'ici nous travaillons avec une neurologue qui s'appelle Marianne Wolf qui est une spécialiste de la dyslexie et qui analyse très en détail ce qui se passe dans les cerveaux des gamins avec qui elle travaille, qui é écrit un livre que nous allons publier en français- nous sommes en train de le faire traduire qui montre c'est mon interprétation de son travail et elle ne le présentera très certainement pas comme ça exactement ; j'en ai beaucoup discuté avec elle, c'est en ligne, d'ailleurs soit le pharmakon - revenons à cette qualification de l'objet - me court-circuite, c'est-à-dire fait que je suis exclu, je suis de plus en plus qui fait ce que me dit le pharmakon, plus du tout celui qui invente quelque chose avec le pharmakon alors c'est une catastrophe : ça, c'est l'addiction au sens de l'héroïne telle que la décrit William Burroughs, qui me détruit, qui fait de moi un junkie. Ou bien le pharmakon va m'amener à me transformer, à l'adopter et en me transformant et en l'adoptant, à le transformer et à l'adopter, c'est-à-dire à faire qu'il m'adopte aussi, c'est-à-dire créer un processus d'individuation entre l'objet et moi. C'est par exemple ce qui se passe Arturo Benedetti Michelangeli, grand virtuose et interprète de piano que j'ai écouté une fois à la radio je n'étais pas là- salle Pleyel, qui é té annoncé pendant presque un an par France Musique, c'était en 80 ou 81, quelque chose comme ça, qui allait jouer des choses fabuleuses dont la Cathédrale engloutie de Debussy, salle Pleyel, qui est arrivé, je ne sais plus en quelle période de l'année mais je crois que c'était en automne. Il s'est assis à son piano, il est resté une longue minute sans rien dire, puis il s'est levé, il a refermé le truc et il a dit « mon piano a froid ». Et il est reparti. Alors, tout le monde a dit « scandale ! », « comportement de diva », « caprice honteux », etc. Je pense qu'il y avait évidemment de ça mais ce qui m'a intéressé là-dedans c'est que je pense qu'un pianiste, un grand pianiste, le piano avec lequel il joue fait partie de son corps et réciproquement. Par exemple, un coureur automobile qui roule à 380 km/h comme Schumacher, sa bagnole fait corps avec lui complètement, sinon il ne pourrait pas. Ça veut dire que son cerveau a été complètement transformé. On connaît très bien l'exemple des violonistes : les cerveaux de violoniste sont totalement transformés par l'exercice du violon, ça maintenant on le sait très positivement. Aujourd'hui, la question est que le Net, le Web et le numérique plus généralement court-circuitent nos organes cérébraux, c'est-à-dire les vident de leur contenu mnésique, de leur capacité de compter, etc, etc et font que nous sommes devenu complètement dépendants de ça, addict dans ce sens-là... Ce qui reste à faire maintenant et qui est un impératif, à mon avis, c'est de créer une nouvelle culture où nous serions capables de nouer avec ces instruments non plus la relation addictive et un peu débile qui fait que dès qu'on va sortir de cette réunion, vous et moi, on va regarder ce qui est arrivé sur notre téléphone portable, ce qui est complètement idiot quand on y pense mais qu'on aurait un rapport véritablement nécessaire, noétique pour reprendre l'expression que j'utilisait tout à l'heure, c'est-à-dire intellectuel, spirituel, relationnel, intelligent au sens du XVIIIe siècle, c'est-à-dire créant vraiment de l'intelligence et non pas seulement du mimétisme et ça, ça suppose de réinventer toute la culture comme, par exemple, Luther a réinventé complètement l'éducation à partir du moment où l'imprimerie est arrivée, avec le protestantisme ; comme Socrate et Platon, avec l'Académie de Platon, ont complètement reconfiguré ce qui est à l'origine de l'Université puisque l'Académie de Platon c'est l'origine de ce qu'on appelle les académies, c'est-à-dire les universités, le savoir occidental ; et comme aussi le judaïsme avec les rabbins a développé la culture de l'interprétation et du commentaire, etc. et en fait une civilisation... Il faut que nous fassions ça. Google, Apple, Facebook, tout ce qu'on veut, ça peut être admirable. Moi j'ai beaucoup d'admiration pour Google même si je pense que c'est une entreprise très dangereuse mais vraiment j'admire cette boutique ; ce n'est pas du tout le cas de Facebook. Dans tous les cas, c'est dangereux et ça n'est pas ça du tout. Ça voudrait se faire passer pour ça, d'ailleurs ; ils se présentent souvent comme une église mais ça n'est pas du tout ça. Ou alors ils sont une église mais au très mauvais sens du terme, c'est-à-dire l'église de scientologie ou ce genre de choses. Je pense qu'il y a là un sujet politique, économique, épistémologique... Nous avons créé ici ce réseau de digital studies parce que nous pensons que la physique, la biologie, les statistiques, la géographie, absolument tous les savoirs sont absolument, totalement reconfigurés par le numérique. Il faut donc prendre le problème comme cela alors qu'aujourd'hui on se demande comment on s'adapte à Google, comment on rentre dans l'écosystème de Google pour gagner un petit peu d'argent : c'est grotesque et c'est d'autant plus grotesque qu'en fait, on ne gagne pas d'argent parce que dès que Google n'a plus besoin de vous, il vous vire. Ça c'est ce que Fleur Pellerin avait découvert il y a un an quand Apple avait décidé de virer une start-up française de la plateforme Apple et c'est ce qui se passe en permanence. Je travaille avec des grands industriels du Web qui ne veulent pas en parler pour les raison que je vous disais tout à l'heure mais qui sont totalement dépendants de Google ou d'Apple et qui, le jour où ils déplairont, les éjecteront. Ce n'est plus du tout une démocratie, ça."

Le 22 avril 2015 à 09:23

Rodrigo García : "Le Net c'est vertigineux et souvent superficiel"

Rencontre avec l'écrivain, metteur en scène et directeur de théâtre Rodrigo García au resto du Rond-Point. 3e épisode : le Net. "Pour moi, Internet est un outil de travail magnifique. Par exemple quand je lis un livre et que l'auteur cite un autre auteur qui cite lui-même un auteur, avant, il fallait que j'aille à la librairie, que je me déplace, que j'achète le livre, que je le commande, maintenant je peux savoir rapidement qui est l'auteur. Chacun utilise Internet pour ce qu'il veut. Avant, les gens devaient se déplacer au cinéma porno pour se masturber, maintenant, ils peuvent se masturber à la maison et c'est un avantage parce que les gens peuvent se masturber à la maison et évacuer leurs tensions sans aller au cinéma porno en supportant l'humiliation d'être vus par d'autres gens. Pour la recherche, c'est aussi très intéressant mais il faut faire attention parce que les informations ne sont pas toujours authentiques et elles ne sont pas toujours complètes alors même si j'aime beaucoup aller d'un auteur à un autre, naviguer sur le réseau, je préfère de loin aller dans une bibliothèque, prendre les livres et y consacrer du temps parce que le temps en ligne est un temps vertigineux, très rapide. C'est agréable de prendre le livre, de l'ouvrir, chercher la page et je pense que ça prédispose à une meilleure lecture et à une meilleure compréhension. De l'autre manière, c'est vertigineux et souvent superficiel." Traduit de l'espagnol par Vincent Lecoq

Le 30 avril 2015 à 09:16

Internet mais internet biohardcore

Il y a une analogie structurelle entre Internet et la nature : prenons une forêt : il y a de l’internet à fond là-dedans, tellement d’interconnexions, d’échanges de données que l’on peut tranquillement affirmer : forêt = Internet = forêt. Partant de là allons-y à fond : profitons-en pour sauver le monde. Sauvons le monde sauvons ses poumons. Sauvons le monde sauvons ses poumons-internet : ses forêts. Or impossible de sauver les deux grands poumons de la terre (les forêts amazonienne et congolaise) tant qu’elles ne s’appartiennent pas, n’est-ce pas ? Tant qu’elles ne seront pas autonomes ? Oui car une forêt vierge est vierge précisément de toute connexion autre que celles de son internet intérieur : pour sauver les poumons du monde – et notons au passage l’analogie structurelle entre le réseau interne des bronches, bronchioles, alvéoles et la frondaison de l’arbre – il faut connecter son réseau internet intérieur à un réseau internet extérieur de type révolutionnaire biohardcore ; si vous voulez mon avis. Si vous voulez mon avis, le World Wide Web convient parfaitement comme outil politique pour faire accéder les forêts-poumons à l’autonomie, à la libre disposition de soi. Si vous voulez mon avis, pour sauver le monde et donc les forêts, il faut que ces forêts deviennent des Etats indépendants. Et ça, c’est possible grâce au www et au potentiel révolutionnaire de l’excitation inhérente à la jeunesse mondiale. Ce que je propose c’est de créer un jeu vidéo hyper addictif auquel jouera un nombre sans cesse croissant de jeunes nerds, un jeu vidéo dans lequel le but est de sauver le monde en lui sauvant ses forêts en les transformant en états indépendants. Un jeu, on l’aura compris, qui sera un jeu complètement sérieux, un jeu connecté au réel pour du tout tout vrai : alliance secrète des jeunes addicts biohardcore du monde entier, alliance improbable entre le nerd boutonneux allemand et l’enfant-soldat psychologiquement ravagé du Sierra Leone, alliance entre le petit chiffonnier de Calcutta, la petite esclave prostituée du Cambodge, l’écolier orphelin du Nord-Kivu, le fils de diplomate saoudien, etc., complétez à souhait cette liste infinie. Quelqu’un a une idée de comment réaliser ceci ? Regroupez toutes ces forces, pour combattre par drones par exemple les multinationales minières de tout poil, aider les pygmées et les indiens, connecter le réseau internet forestier intérieur au www et ainsi fabriquer des prototypes de biocratie ? Oui car cette utilisation révolutionnaire du www extérieur permettra la mise au point d’un système politique plus fun que celui de la démocratie – trop défectueuse à trop de points de vue comme nous le savons tous. La biocratie biohardcore, c’est pas fun ça, comme concept opératoire ? Un système de solution collective des problèmes non pas sur base de la volonté supposée de quelque chose comme le peuple – qui bien sûr est une vulgaire fiction – mais sur base de la volonté de quelque chose comme la vie, la nature, dans tout ce que nous lui fantasmons de hardcore – ce qui bien sûr n’existe pas non plus, mais est quand même dangereusement plus fun. Voilà le plan : la vie est révolutionnaire, la vie dans la fleur de l’âge est révolutionnaire, connectons la jeunesse révolutionnaire à la révolution biohardcore. Allez les jeunes on y va, on se défonce à la web-addiction, on se met en réseau, on y va on crée un jeu qui fout bien la merde dans le réel, on bosse à connecter l’énergie de la jeunesse, l’énergie inhérente à l’explosion foisonnante hormonale de la jeunesse, on bosse à connecter ce foisonnement chimique hormonal juvénile au foisonnement électrique et nerveux du www. Le projet est évident : connexion évidente entre le chimique et l’électrique, le tout dans une perspective biohardcore et révolutionnaire puisque la face du monde ne nous plaît pas – le monde contemporain dans sa face tangible ne ressemble plus du tout assez à une forêt, ce qui est triste car nous croyons au paradigme de la forêt, nous croyons à un retour du monde sur lui-même, comme une sorte de vague, une vague dont le pitch est la forêt, l’intensivité chimique et électrique de la forêt. C’est pourquoi au paradigme « forêt » est lié le paradigme « central park », nous verrions bien le monde en tant que structuré autour d’une série de places centrales, centrales mais sauvages-jungles, comme à New York mais en pire, en bien bien pire. Le centre sera le plus sauvage, noyau dur du sauvage, du foisonnement sauvage et morbide de la vie : tension biohardcore de la grande ville mondiale vers une série de central park-poumons-biohardcore. Cette tension-là, nul doute que l’on puisse lui augmenter efficacement l’intensité grâce à une saine tension entre la charge hormonale foisonnante inhérente à la jeunesse et le délire hétérogène, électrique et nerveux du www, allez les jeunes on y va.

Le 2 avril 2015 à 11:26

Bernard Stiegler : "Internet c'est comme l'héro, dès qu'on y touche c'est cuit, personne n'y échappe"

Bernard Stiegler est philosophe spécialiste des mutations induites par les technologies numériques. Il est Initiateur et président du groupe de réflexion philosophique Ars Industrialis créé en 2005. Aujourd'hui, il est directeur du département du développement culturel du Centre Georges Pompidou, où il dirige l'Institut de recherche et d'innovation (IRI), créé à son initiative en avril 2006 – c'est là qu'il nous a reçus. Ventscontraires – Vous le dites et le redites : comme l'écriture, Internet est un pharmakon, à la fois remède et poison...Bernard Stiegler – Le Net nous rend plus et moins intelligents, pertinents, individués, singuliers. Il intensifie nos capacités noétiques, au sens où Aristote parlait de l'intelligence. Et en même temps il les affaiblit. En nous mettant tous en réseau il nous réticule, et par là même intensifie à un niveau foudroyant nos capacités, notre savoir mais aussi nos régressions collectives – selon un processus qui relève de la psychologie des foules. J'observe sur moi-même une formidable augmentation de mes capabilités – un terme défini par l'économiste indien Amartya Sen – mais aussi une incroyable addiction régressive. Je ne connais personne qui y échappe. C'est comme l'héro, dès qu'on y touche c'est cuit.Car c'est le marché qui commande aujourd'hui le Net. Ce qui lui arrive est exactement ce qui est arrivé à la télévision. Ça n'était pas une fatalité que la télévision produise de la trash tv. Dans le futur les gens verront notre tv et se diront que nous étions pires que les barbares, pire que la décadence romaine. Je pense que l'affaire du 7 janvier passe par là. Nous vivons une démoralisation forte, des petits enfants jusqu'aux grands-pères, tous pètent les plombs. Cette technologie réticulaire est très peu analysée. Les gens sont toujours en retard sur l'évolution du système, l'arrivée des Big Data, cette société d'hypercontrôle gouvernée par le marché. Et le marché n'a qu'un seul but, un seul : gagner de l'argent. C'est la même chose qui s'est passée en France dans les années 80 entre TF1 et M6, et que j'ai bien étudiée à l'époque. Avec la privatisation et l'arrivée des actionnaires, TF1 a été obligée de suivre les régressions de M6 et a fini par avouer que sa mission était de vendre du temps de cerveau libre à Coca Cola. Personne n'y échappe. Même si vous ne regardez jamais la télévision, "la bêtise attire la bêtise." Il est très rare que face à la bêtise on produise quelque chose d'intelligent. Mais on peut y arriver. C'est ce que prétend Nietzsche. Et d'une certaine manière le Christ. J'observe la bêtise sur moi.

Le 23 avril 2015 à 09:59

Les suicidés du réseau social

Chacune de nos interventions sur la toile est la fixation temporaire d’un de nos fantômes. On se souvient de la façon dont Nadar évoquait l’apparition de la photographie : « Ce mystère sentait en diable le sortilège et puait le fagot. Rien n’y manquait comme inquiétant : hydroscopie, envoûtement, évocations, apparitions. » Balzac expliqua même à son ami que chaque image était le détachement d’un des spectres foliacés du corps de la personne captée qu’on appliquait ensuite sur la feuille de papier. Depuis, nous avons été filmés, enregistrés et effacés ; nous avons communiqué par téléphone, envoyé des messages à la vitesse de la pensée et lancé des lettres d’amour à travers le monde, produisant un nombre infini de spectres et de duplicata. Et puis Internet est arrivé et nous avons tous eu, au sein de notre foyer, un four psychique où tremper nos doubles et les ressortir comme une multitude de petites épées brûlantes, prêts pour l’amour ou pour la guerre. Chacune de nos interventions sur la toile est la fixation temporaire d’un de nos fantômes, mais aussi l’envoi express de nos Golems dans les contrées de l’amitié. Seulement voilà : on a beau graver emet (vérité) dans la glaise, c’est toujours met(mort) que notre interlocuteur est susceptible de lire alors que notre créature est en train de saccager l’espace de son intimité. « Attends, semble-t-on dire alors à notre bien-aimé, attends, j’envoie mes domestiques parler avec les tiens ! » Dans l’intervalle, ça ressemble à un conte de Kafka. Les domestiques se perdent, s’engueulent, ils butent contre des problèmes secondaires, un nombre incalculable de malentendus apparaît. Il semble qu’ils ne délivreront jamais le message. L’espace qui nous sépare de notre bien-aimé est comme celui du plus proche village, mais nous avons beau lui envoyer tous les serviteurs, diplomates et jongleurs du monde, jamais nous n’arrivons à nous faire entendre. Chaque salut inoffensif est perçu comme une provocation ; les tentatives maladroites d’humour interprétées comme des insultes ; les lolcats rugissent comme des tigres, et les smiley sont des clowns de Stephen King ! Nous sommes inabordables l’un pour l’autre. Chacun a son cercle, et se tient à l’intérieur de celui-ci. D’où notre consternation quand on se rencontre : deux personnes incapables de se faire du mal, apathiques comme deux patates – et pourtant il y avait tant de démons entre nous. Et la marche arrière est impossible. On se fait la bise et on rentre chez soi, se bombarder de mails menaçants ou de SMS suicidaires. Alors quoi ? Alors, ce sont nos esprits qui se disputent, pas nous. Mais, du coup, qui est « nous » ? Le type bilieux qui ne lâche pas l’affaire tant que son ami ne s’avoue pas vaincu ? Le sentimental qui envoie des cœurs à sa petite copine ? L’être distingué qui publie le morceau de musique parfait sur Facebook ? Ou encore la personne derrière l’ordinateur avec son café froid et ses yeux fatigués ? Nous ne savons plus. Nous sommes tous devenus des Andy Kaufman du réseau social. Comme lui, nous sommes à la fois Oncle Andy qui anime sa page Facebook avec des chansons et des débats gentillets, et Mister Kaufman qui engueule tout le monde et considère l’humanité à peine digne de nettoyer ses pompes. Comme lui, quand nous prenons une seconde identité et nous nous transformons en troll, nous sommes son chanteur irascible Tony Clifton – pour finir par nous engueuler nous-mêmes par dessus le marché. Et puis nous sommes Foreign Man surtout : l’homme que l’hyperconnectivité a rendu hyperconformiste, mais au point où l’hyperconformisme le rend étranger à toutes et à tous. Ce que Internet nous aura démontré, c’est que, plus nous essayons de nous rapprocher, plus nous devenons étrangers au monde comme à nous-mêmes. L’univers est devenu sociable sans nous. Mais ça ne va pas durer. Parce que nous savons que Facebook n’est qu’une lettre d’amour perdue que Mark Zuckerberg a envoyé à son ex-girlfriend Erica Albright il y a maintenant une douzaine d’années. Et le jour où celle-ci finira par accepter sa demande d’amitié, le démiurge de notre « pocket cosmos » n’aura d’autre choix que de symboliquement nous suicider. Il brûlera son chef d’œuvre et fera exploser cette incroyable manufacture d’intimité. Ce jour-là sera comme un matin où le soleil ne se serait pas levé. Nous sortirons dans les rues, tout d’abord terrifiés, mais progressivement nous verrons les liens invisibles apparaître entre nous et les autres. Jadis signes de notre aliénation et de notre incapacité à vivre, des fils vibrant d’électricité circuleront magiquement dans l’espace comme le tissu de toutes nos relations accumulées, l’aura de cette communauté d’esprits dont le monde moderne nous avait depuis si longtemps privé. Rendus hypersensibles par les années passées à errer sur les réseaux, devenus intuitifs et visionnaires, ayant soudain récupéré tous nos spectres foliacés, sentant en diable le sortilège et puant le fagot, nous serons unis pour renverser ce monde menteur comme nous ne l’avions encore jamais été. Les suicidés du réseau social seront les anges exterminateurs du cadavre de cette société.

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