François Bon
Publié le 25/04/2015

Internet s'est noyé


Est-ce qu’on interroge son jardin ? Non, on le fait. Est-ce qu’on interroge la légitimité de l’existence de sa bibliothèque ? Non, on y prend un autre livre, on y range parfois ceux qui traînent. Est-ce qu’on interroge la légitimité de l’angle des deux rues qu’on aperçoit par la porte-fenêtre du bureau, de l’autre côté de l’ordinateur ? Non. Il se passe si peu de choses. On remarque sans y prêter trop attention les allées et venues du voisin, les rapports sont cordiaux ou pas, mais ça s’arrête au portail de l’autre. Internet m’a fait depuis longtemps franchir les portails.

Je ne mets pas de textes en ligne, plutôt que je laisse venir à mon écran, non par dessus mon épaule (ce serait indiscret, et je ne montre pas tout, ni de mes recherches, ni de mes courriers, ni de mes utilités diverses, mais j’aime aussi passer en mode live-stream, et que ce soit comme un copain pousse ici la porte),  mais de l’autre côté de l’écran. Un jardin aussi c’est ouvert à la vue, et on partage ce qui y pousse. Je n’ai pas attendu le web pour un jardin et que ça y pousse. Ça s’appelait livres, articles, tables rondes, on ne savait pas faire autrement et maintenant oui.

Ça n’empêche pas les livres : on produit des frontières comme d’autres font ces grandes bulles de savon, avec des mélanges détergents qu’ils gardent soigneusement secrets, et parfois même s’incluent dans leur propre bulle. Un livre numérique est une de ces bulles, qui quitte le site et s’en va on ne sait où, comme le livre imprimé une autre. C’est finalement de peu d’importance. Ma société est bien réelle : des amis sont là, peu mais de tous les bords du monde. Mon travail est bien concret : je m’enfonce dans le blog des autres comme autrefois dans une phrase de Saint-Simon où quinze verbes diffractent. Ce que je suis d’écriture a toujours été dans un partage : le jeu des temporalités change, mais la publication au quotidien assemble d’étranges objets lents, encore plus lents que le livre papier qui en bloquait l’avancée tandis que le site est infiniment modelable.

Il peut m’arriver d’avoir à subir d’être sans connexion, me rappelant cette fragilité, ou cet état non-naturel d’isolement et mutité dans la communauté qu’avec moi j’emporte jusque dans ces zones où le signal montant ne passe plus. On en souffre moins que d’un mal de dents, on laisse passer comme on laisse passer un jour gris. On n’en fait certes pas une maladie. Mais on souffle quand on est revenu à la respiration ordinaire, au jardin vivant, à la non-préoccupation absolue du web, parce que tout simplement il est là, et qu’on travaille et qu’on vit comme on pense qu’il est bon de vivre et travailler.

Né en 1953, François Bon est l'auteur de plus d'une trentaine de livres, de Sortie d'usine à Fragments du dedans, en passant par Rolling Stones, une biographie, Après le livre, Autobiographie des objets. Impliqué très tôt dans l’exploration des technologies numériques, ce dont témoigne son blog et son site d’auteur, www.tierslivre.net, il a aussi fondé la coopérative d’édition numérique www.publie.net. 

Plus de...

François Bon

 ! 

Partager ce billet :

Tous les billets du dossier

À voir aussi

Le 22 avril 2015 à 09:01

[title]Le corps et la machine[-title]

[head][title]Le corps et la machine[-title][-head][body] [b]Je ne vous parle pas de mes vies parallèles dans les univers immersifs. Je vous parle de la vie primaire.[-b] Dans celle-là, mes doigts ont changé de forme, il y a plusieurs mois. J'étais le seul à m'en rendre compte, c'était d'abord un ressenti de l'intérieur. Et puis c'est devenu évident : plus longs, plus rigides, la peau plus blanche qu'avant, les articulations plus volumineuses. Une plus grande force dans la frappe. Puis ce fut le tour de mes jambes. Je les sentais moins réactives et plus courtes qu'avant. A la différence de mes bras, qui semblaient avoir grandi. Mes yeux devenaient moins souples. Regarder en face ne me posait pas de problème, mais sur les côtés, c'était un effort. Dans le même temps, mon tour d'oeil a quasiment doublé de taille, les paupières ayant reculé. [b]Je ne vous parle pas de mes vies immersives dans les univers parallèles. Je vous parle de la vie primitive.[-b] Dans celle-là, je suis allé voir un médecin, qui a confirmé que je développais tous mes symptômes. J'étais venu avec une photo d'avant, et malgré tout son professionnalisme, il n'a pu s'empêcher cinq ou six aller-retours entre l'image et la réalité. Quasiment à voix basse, il a dit : [q]"Tendinite"[-q]. Et je suis sûr qu'il a ajouté : [q]"Bof"[-q]. Il a  arraché une feuille d'un bloc de papier. Il a noté quelques mots et me les a tendus, et avant même que je réagisse : [q]"Vous donnerez ça à votre pharmacien, bonne journée"[-q]. Il me poussait dans le dos, j'ai eu juste de le temps de récupérer ma veste. A l'officine, personne n'a réussi à déchiffrer l'ordonnance. Le médecin ne répondit à aucun appel. Quelques jours plus tard, je constatai que mon cou diminuais. Je ne m'affaissais pas : précisément, ma tête entrait dans mes épaules. Mes jambes perdaient chaque jour quelques millimètres, que mes bras regagnaient. Mes cheveux étaient chaque jour plus longs et plus translucides. [b]Je ne vous parle pas de mes immersions temporaires dans les dimensions alternatives. Je vous parle de la partie [i]blood and guts[-i] de la vie[-b]. [q]"C'est à cause de la machine"[-q], m'a dit hier un ami, effrayé par ma nouvelle apparence en constante évolution. Je n'ai pas compris tout de suite de quoi il parlait. [q]"C'est ton nouvel appareil"[-q]. Il parlait ma de nouvelle interface. Elle nécessite une position particulière pour un fonctionnement optimum, mais c'est son seul inconvénient. [q]"Elle te contraint"[-q]. Elle me permet la connexion la plus rapide du marché, une immersion sans équivalent. Peut-être que dans six mois un concurrent proposera mieux, mais pour le moment, grâce à elle, mes vies parallèles n'ont jamais été aussi fluides. Je ne vois pas en quoi la machine serait liée à mon état.  * [b]Je ne vous parle pas de mes plongées quotidiennes dans les autres mondes. Je vous parle de la vie dite niveau zéro[-b]. Dans celle-là, je ressens une [FONT color=red]douleur[-FONT] légère, trop légère. Au début, ça me permettait de dire que c'était mieux que pire, mais ça finit par m'inquiéter. [U]Plus personne de me reconnaît[-U]. De toute façon je n'ose plus sortir. J'ai été contacté par une firme de santé qui a proposé de me livrer gratuitement une série de prothèses en [FONT face=Helvetica]bêta-test[-FONT], contre l'usage de certains éléments de ma vie primaire pour [a href="http:--www.megacure.com" target="_blank"]leurs recherches et leur publicité[-a]. J'ai accepté, j'ai retrouvé temporairement l'usage de mes jambes, une partie de mon cou a réapparu, et puis les prothèses ont été [a href="http:--www.megantivirustroyan.cm" target="_blank"]contaminées par un bug[-a]. Je suis revenu à mon état initial, puis en deçà. Mon corps est devenu une sorte de cube, ma tête a disparu sous la ligne de mes épaules, j'ai perdu la vue, je suis désormais incapable de me mouvoir sur mes deux membres inférieurs atrophiés.  Heureusement il me reste assez de force dans mes bras effilés pour mettre l'interface en route, vers 7h. D'ailleurs, en ce moment, je vous parle depuis mes [i]vies parallèles et immersives[-i]. Je porte une casquette, la douleur est totalement absente et le moral est bon.[-body] [-html] 

Le 13 avril 2015 à 08:40

Les ombres du Net

Un jour sûrement, il y aura sur Internet plus de morts que de vivants. Mais t’es-tu lecteur déjà demandé comment était la vie en ligne dans l’au-delà ? Tu te réveilles les yeux brumeux. Ta main cherche machinalement le smartphone. Tu déverrouilles l’écran et te voilà connecté aux Internets. Tu commences ton périple journalier. Un peu de web, des apps sociales, du LOL, un RT par-ci, un like par-là, un petit Instagram culinaire, un Vine improbable. Tu consommes, tu produis, bref tu mènes ta barque numérique, insouciant, le cœur léger. Et pourtant. Et pourtant autour de toi, rôdent des spectres, par millions, par dizaines de millions, bientôt des centaines. Où que tu sois en ligne, ils sont là, figés dans le temps. Derrière une image, un son, un profil, une page, une app, un gif, un com’. Ils sont là, flottant dans un lieu sans géographie. Qui ? L’armée de ceux qui ont laissé une trace numérique qui leur a survécu. À jamais devenus l’ombre de ce qu’ils furent : les fantômes du virtuel. Et ce qu’ils te disent si tu les écoutes bien, se résume en un tweet : Voyageur ! Voyageur ! Ce que tu es, moi je le fus ; ce que je suis, tu le seras… Mon intention, je te rassure cher lecteur, n’est pas de plomber ta belle journée avec des pensées noires. J’aimerais simplement t’inviter à un voyage subjectif aux frontières de la mort et du numérique. Et puisqu’il faut un commencement à ce périple, commençons par le début. Et ce début pour moi, commence en 2005 avec World of Warcraft (WoW). Je suis une chasseuse elfique, jeune et intrépide, parcourant fièrement les mondes avec ma monture ailée. Jusqu’à ce jour de novembre 2005 où mon univers numérique a tout entier basculé. Une joueuse chinoise de WoW venait de mourir. Pour de vrai. IRL. Ceux qui la connaissaient décidèrent de lui rendre hommage. Un hommage d’un genre inédit. Une sorte de flashmob virtuel dans le jeu où s’animait l’avatar de la défunte. Ceux qui ne l’avaient connue qu’en ligne venaient saluer ici son fantôme virtuel. Et c’est là que pour moi tout a basculé. Le voile fragile qui recouvrait jusque-là tout ce que je côtoyais en ligne s’est soudain levé. J’ai réalisé que chaque page web, chaque pseudo, chaque contenu pouvait être l’écho d’un défunt. Le web que je pratiquais jusque-là était devenu une gigantesque fosse commune numérique. Je naviguais sur une mer de morts. Et comme dans Sixth Sense, j’ai chuchoté, transi d’effroi :  « I see dead people ». Parce que si un fantôme est l’esprit d’un mort dans une enveloppe immatérielle, alors le monde virtuel en est plein. Voilà. Maintenant tu sais toi aussi que chris22 et pucca1 sur le forum Doctissimo sont peut-être des fantômes. Alors, poursuivons notre exploration. Face à la mort, il y a ceux qui ont prévu leur départ et les autres. Commençons par les plus nombreux : les autres. Ils représentent la grande majorité silencieuse des traces numériques post-mortem présentes en ligne. Tu te souviens peut-être de ces deux jeunes, dont la mort en fuyant la police a été à l’origine des émeutes de 2005 : Zyed et Bouna. Ils avaient leur blog. Un Skyblog qui est très vite devenu un lieu de recueillement sur lequel les proches, amis, ou internautes de passage pouvaient laisser un commentaire et saluer ce qu’ils furent. Aujourd’hui plus qu’hier avec l’avènement des réseaux sociaux et les milliards de profils qu’ils ont générés, de tels fantômes vont devenir légion. On ne compte presque plus ces gens fauchés dans leur élan vital. Des comptes Twitter en suspens, des profils Facebook comme gelés, des chaînes Youtube figées. Et ce n’est que le début. Parce que mécaniquement le nombre de morts ayant laissé une trace sur le Net sera un jour plus grand que celui des vivants. Ce jour-là, le Net leur appartiendra. Cette population grandissante de morts, il va bien falloir s’y intéresser. Comme il faudra aussi que les anthropologues se penchent sur les nouvelles pratiques funéraires qui leur sont associées, parce que celles qu’on voit apparaître aujourd’hui sont fascinantes. Outre ceux qui meurent subitement, il y a ceux qui savent qu’ils vont partir et qui veulent laisser une trace. Souvent sous la forme d’un message adressé aux vivants. Dans ce cas-là on peut distinguer deux populations : les bons, les plus nombreux, et les méchants. Pour ces derniers, on pense à Elliot Rogers, le tueur en série devenu youtuber célèbre après son suicide, notamment avec une dernière vidéo mise en ligne quelques heures avant sa furie meurtrière. Voilà un ghost bien sordide. D’autres sont des gens biens qui racontent leur maladie par exemple. Se sachant condamnés, ils partagent avec nous leur dernier moment et nous parlent avec la sagesse de ceux qui savent l’essentiel de ce que signifie vivre. Je pense au blog du journaliste de la BBC Ivan Noble décédé d’un cancer en 2005 ou plus récemment celui de la journaliste de Libération Marie-Dominique Arrighi. Il y a aussi ceux qui sont tout simplement bien organisés. Ceux-là se tournent vers des boîtes privées chargées de gérer leur présence post-mortem en ligne. Et il y en a pléthore, un vrai business. De « La Vie d’après » à « After Me » en passant par « DeadSocial », « If I die » sur Facebook, ou « edeneo », le futur mort n’a que l’embarras du choix. Quant à moi, je préfère te proposer, dans cette séquence tutos, quelques options plus artisanales mais du plus bel effet. En profitant des capacités de publication programmée de tweets ou de statuts Facebook, tu peux préparer toi-même un message de l’au-delà en suivant les étapes suivantes : Tu programmes un tweet ou un statut Facebook, pour dans un an. Très important, tu inscris une alerte dans ton agenda quelque jour avant la date de la publication. Le jour J, soit tu es mort et ton message, sans souci aucun, est publié d’outre-tombe ; soit tu ne l’es pas encore et tu reprogrammes ton message pour l’année suivante. Et ainsi de suite. Simple, pratique et efficace. Pourquoi ne pas également programmer un check-in post-mortem en enfer sur Foursquare ? Il te suffit de passer par l’appli auto4sq et d’y trouver l’enfer. Avec un peu de chance tu pourras même en devenir le mayor. La classe absolue. Et si tu es un peu geek, j’ai même préparé une recette IFTTT qui te permettra une publication automatique en fonction d’où se trouvera ta dépouille. Dans notre cas, au cimetière du Père-Lachaise. Il faudra juste ne pas te faire incinérer et penser à glisser ton smartphone rechargé dans ton cercueil. Si tu manques d’inspiration, mon tweet programmé est celui-ci : « J’arrive au cimetière pour un bout de temps, à très vite. » Tu peux aussi plus simplement faire appel à un proche pour qu’il s’occupe de ta présence en ligne pour peu que tu lui aies laissé le mot de passe de ton trousseau d’accès. Avec des risques d’abus possibles. https://twitter.com/ThePoke/status/475963080313409536/photo/1 Une chose est certaine : il sera bientôt impensable de ne pas gérer son identité virtuelle après sa mort, on pratiquera tous une sorte de personal branding post-mortem. Je vois d’ici les manuels du type « Gérer son e-ghost pour les nuls » et les nouveaux influenceurs, stars du passage de vie à trépas. Pour ma part, j’aimerais bien expérimenter des choses. Pourquoi pas lancer la mode des selfies post-mortem, programmer un Follow Friday spécial twittos morts, tenter de tweetclasher un vivant ou encore être le premier twittos de l’au-delà à aller troller Christine Boutin. Je me tâte encore. Les possibilités sont si grandes et le temps si court. Ou si long. Sur ce, n’oublie pas ces sages paroles : « Mange, bois, joue… Viens ! » Tristan Mendès France@TristanMF  Article publié initialement dans le numéro 2 de Nichons-nous dans l'Internet

Le 28 mai 2015 à 09:38

Inbox du futur

[Hôpital de surveillance à distance - message de relance du 11 octobre 2027] Vos données Google Implant® ont été analysées et votre taux d’ACE s’est encore rapproché du stade Alarmant. Des métastases circulent dans votre corps (cf. PJ) et pour localiser plus précisément la ou les tumeurs cancéreuses, vous devez vous rendre sous 8 jours à compter de la réception de ce message, dans le centre d’imagerie médicale le plus proche (ici). Le traitement vous sera automatiquement injecté dès que vous aurez accepté les Conditions Générales de Soins, en cliquant ici. [IFOP & Prestavote - message du 15 mai 2027] Vous trouverez ci-joint le détail de vos intentions de vote pour les élections qui auront lieu demain. Votre suffrage est d'ores et déjà prêt et programmé, aucune action supplémentaire n'est nécessaire de votre part. Si vous souhaitez toutefois le modifier, il vous reste douze heures pour vous rendre sur cette page et remplir le formulaire, la liste des pièces justificatives à fournir est ici.   [Sécurité Sociale - message du 27 avril 2028] Les données fournies par votre Google Implant® nous indiquent de votre part une non prise régulière des 5 portions de fruits & légumes par jour au cours de ces onze dernières années. En conséquence le remboursement de votre chimiothérapie Pfizer sera réduit pour passer à 22%. Pour revenir au taux de 31% vous devez suivre le régime imposé dont la prise sera vérifiée électroniquement par l’intermédiaire d'une Apple Watch™, disponible à la location pour 8,40€ par mois (hors applications) dans l’agence la plus proche de chez vous. Durant cette période vous ne devrez pas utiliser Google Implant® sous peine de voir annuler votre taux de 31% pour repasser à 22%, assorti d’une amende. PS/ À compter de ce jour, vos intentions de vote sont soumises à un contrôle de santé et d’autonomie.  [Bibliothèque municipale de Paris - message du 11 juin 2032] Vous avez dépassé votre quota de lecture de livres d'éditeurs indépendants pour l’année 2032, en conséquence votre catalogue personnalisé sera restreint à l’offre commerciale et culturelle en vigueur. Pour mieux vous conseiller d’après vos goûts et votre personnalité, nous vous proposons, afin de pouvoir lire jusqu’au 31 décembre : la réédition des œuvres complètes et définitives de Guillaume Musso en Quarto ; les trois derniers épisodes de la saga Intergalactique de Katherine Pancol et Alexandre Jardin ; le deuxième roman vérité de Lucas-Philibert d'Ormesson : Mon grand-père est un autre. [Sécurité Sociale et HSD - message du 4 décembre 2032] La chimiothérapie Pfizer et les différents traitements injectés dans votre corps ont chassé les tumeurs. D’après nos relevés vous êtes parfaitement rétabli, hormis ce petit rhume de saison et cette démangeaison au coude, et pouvez dès aujourd’hui retrouver l’ensemble de vos droits illimités à consommer, lire et voyager.  PS/ Vos intentions de vote restent soumises à contrôle pendant une période de probation de 90 jours, qui recouvre les 4 prochains scrutins. [Bibliothèque municipale de Paris - message du 4 décembre 2032] Pour fêter votre rétablissement et le retour de votre droit illimité à lire, nous vous avons réservé en exclusivité L’Intégrale des scénarios de Luc Besson 2000-2030, illustrés par Pénélope Bagieu, avec une préface de Laurent Weil. PS/ Attention, vous êtes en retard de 3 semaines pour rendre l’épisode 2 de La vie pro-active des pandas interstellaires de Pancol et Jardin, à 52% de pages lues ; l’amende a été débitée directement sur votre compte Paypal, en même temps que la prolongation automatique de votre abonnement. [Google - message du 6 février 2038] Les mots utilisés dans votre mail du 5 février à 20h31 ne sont plus homologués depuis le 1er janvier dernier. Votre mail n’a pas été expédié à la fois pour des raisons de sécurité intérieure, et pour des raisons d’inadéquation au message que vous vouliez faire passer. Pour le réécrire nous vous suggérons notre application de création automatique de correspondance qui vous aidera à mieux vous faire comprendre de votre destinataire. Ce service est gratuit jusqu’au 30 mars.  [Caisse de retraite, Sécurité Sociale & Goapple  - message du 3 novembre 2052] D'après les relevés statistiques des métadonnées de votre productivité, de vos géolocalisations, de vos communications, au cours de ces 15 dernières années, nous vous signalons qu'il vous reste 500 jours de production au taux régulier, ou 500 items échangeables au taux que vous pourrez atteindre, avant de toucher votre première mensualité. Pour fêter cet évenement, profitez dès aujourd’hui de notre catalogue de voyages avec une réduction de 8% sur les hébergements en bungalows médicalisés. Consultez notre site pour le rachat d'items et ainsi réduire vos objectifs. Vendez plus de données personnelles ou cédez plus de droits pour obtenir plus de réductions. [Institut de dépôt numérique, Goapple Federal State - message du 11 août 2070] L’archivage permanent de vos données arrive à son terme, votre disparition imminente nous oblige à vous demander les derniers accès que nous ne possédons pas, ainsi que les données non numériques en votre possession. Nous vous rappelons que l’évasion des données, quel que soit leur format ou support, est passible d’une amende jusqu’à 100.000 € et d’une peine allant jusqu’à 5 ans d’emprisonnement transmissibles à vos héritiers. Votre archivage sera accessible à vos proches indéfiniment selon les termes de votre contrat. Vous pouvez également, afin de repousser votre fin, acquérir des organes et prothèses de fin de vie, qui pourront vous prolonger de six mois à plusieurs années, via notre filiale Progle & Gambet. Cliquez ici pour lire les termes et conditions. [Goapple - message à Liste Famille, Liste Amis, Liste Livre, Liste Presse, Liste admirateurs, Liste admiratrices, du 30 septembre 2070] Votre parent, père, mari, amant, ami, ennemi, proche, auteur favori, meurtrier, troll, cible, vague connaissance, voisin, pire souvenir, inconnu total, erreur de destinataire, est décédé le 31 août 2070. Nous avons relevé depuis dans vos correspondances et conversations des mots et des phrases relevant du droit d’auteur. Ces emprunts pirates de sa langue vous seront facturés afin de respecter sa mémoire, et vous devrez prononcer les phrases de recueillement avant la fin de l’année en cours.   [Federal World State - message à tous, du 31 août 2071] Il nous a quitté voici une année. Une copie de sa personnalité est prête pour vous à l'adresse habituelle de son site web ou sur sa page Facebook permanente. Sa voix, ses expressions, ses tics, défauts, sa manie de l'écriture, tout cela aisément reproductible grâce aux algorithmes de nouvelle génération de l'OS Oreste 4R7. La version en ligne est disponible ici après abonnement et acceptation des Conditions Générales d’Héritage ; la version robotisée augmentée de son ADN, livrée à domicile, est à commander ici.

Le 19 décembre 2010 à 11:47

« Cessez d'emmerder les Français ! »

Jacques Myard, Assemblée nationale, jeudi 16 décembre 2010

Europhobe, homophobe et tenant de la trique sécuritaire, ce député UMP est réputé pour ses saillies dans l’enceinte du Palais Bourbon, ce qui n’a bien sûr aucun rapport avec le fait qu’il soit élu de Maisons-Laffitte (Yvelines), « Cité du cheval ». Lors de la discussion du projet LOPPSI 2, acronyme gentillet d’une loi à poigne sur Internet, la vidéosurveillance, les mineurs de 13 ans, les squats, les écoutes, les fichiers, les polices municipales ou encore les chauffards, le liberticide s’est révélé libertaire avec ce cri du cœur inspiré du fameux « Arrêtez d’emmerder les Français ! » de Georges Pompidou. C’était en 1966 et le Premier ministre pestait contre l’excès de lois, décrets et circulaires. Moyennant quoi leur nombre n’a jamais cessé de croître. Rien que depuis 2002 on en est à dix-sept lois sur la sécurité et cinq sur l’immigration. Mais Jacques Myard visait seulement la réglementation du permis à points dont il souhaitait un assouplissement. Avec cet argument fort : un « pépé » flashé à 56 km/heures sur « les berges de la Seine » et qui serait de la sorte sanctionné. Il a flotté soudain comme un parfum de nostalgie sur l’hémicycle puisque si la bagnole peut faire la course avec les péniches dans la capitale on le doit à… Georges Pompidou. Au cas ou Delanoë persiterait dans son projet de rendre ces berges aux piétons, qu’il ne s’étonne pas si Jacques Myard remonte en selle avec un slogan tout trouvé : « Faites pas chier les Parisiens ! ».

Le 9 décembre 2012 à 10:18

La bulle de l'euro (version 1.0)

Econotrucs #9

Une des façons simples de décrire la crise européenne est d’y voir l‘éclatement de la bulle de l’euro. Ce que je vais essayer de faire ici, en la comparant avec la bulle de l’Internet de la fin des années 90. On peut en effet voir l’euro comme une innovation, au même titre que l'Internet. Une « monnaie sans état », c’était un truc vraiment nouveau auquel on prêtait tout un tas de vertus. Bien sur elle comportait aussi tout un tas de défauts et de risques dont débattaient les économistes, mais il existait une utopie de la construction européenne, et la réalité économique a quelque peu été étouffée par une croyance un peu « magique ». C’est toujours le cas avec les bulles financières : elles sont le fruit d’une réelle innovation apportant du progrès (et des bénéfices), qui provoque un emballement de plus en plus généralisé. Il est chaque fois question d’un temps nouveau, d’une nouvelle économie, ou d’un nouveau paradigme. L’innovation attire des investissements, nourris par une expansion du crédit : jusqu’à ce que l’on comprenne que les anticipations des bienfaits apportées par l’innovation sont largement exagérées, et que la bulle explose.  Avec la « bulle de l’euro » les actifs financiers dont la valorisation était irrationnelle, étaient les dettes souveraines. Ainsi, avant 2010, le taux d’intérêt la dette grecque était pratiquement aussi bas que celui de la dette allemande : de même que pendant la bulle de l‘Internet, le prix des actions de certaines entreprises ne reflétait pas leur véritable potentiel (les bénéfices actuels et futurs), le marché des dettes souveraines ne reflétait plus l’état des finances  des pays, (le ratio d’endettement, la dynamique économique, etc.). Un peu comme pendant la bulle de l'Internet il suffisait d’avoir un « point com » accroché à son nom pour être valorisé comme Yahoo, il suffisait d’entrer dans la zone euro pour voir son taux d’intérêt se rapprocher de celui du modèle le plus vertueux, l’Allemagne. Dans les bulles, il y a souvent une haute autorité qui valide la croyance des marchés. Alan Greenspan (alors président de la FED, la Banque centrale américaine) avait produit le discours de la « nouvelle économie » pour « valider » le potentiel de croissance de l’internet, et booster la bourse. De même la Banque Centrale Européenne en décidant de traiter de la même manière le collatéral grec et allemand (c’est-à-dire les titres souverains qu’elle accepte comme garantie d’emprunt) a envoyé un  message aux marchés : La Grèce était aussi solide que l’Allemagne.  Tous les pays de la zone euro pouvaient se financer sur les marchés à très faible coût, et donc s’endetter pour pas un sou, ce qui ne pose pas trop de problèmes tant que les taux d’intérêt restent très bas, (ou que l’endettement sert à financer des reformes structurelles qui à l’avenir vous permettront de produire, d’exporter, et d’équilibrer votre balance des paiements).   Lorsque le doute s’installe sur l’avenir (de l‘entreprise ou du pays) on se retrouve dans un schéma de ce qu’on nomme une panique auto-réalisatrice. Les investisseurs craignent l’effondrement de leurs actifs (actions internet ou dettes souveraines)  et vont chercher à tout prix à éviter des pertes en cas de défaut (faillite de l’entreprise ou restructuration de la dette). Ils vont donc vendre leurs titres ou leurs obligations. Celle-ci vont s’effondrer (les taux d’intérêts exploser dans le second cas) et vont aggraver la crise et rendre plus probable le défaut ou la faillite redouté. Certes, ma présentation est un poil simpliste et la crise européenne a de nombreux autres aspects bien plus complexes. Mais cette vision doit nous rassurer un peu : l’Internet n’est pas mort à cause de la bulle. Nous devrions passer un jour à l’euro 2.0

Le 6 avril 2010

Saint Marcel

L'art du tripatouillage

Quand, le soir venu, la menaçante oisiveté me tombe dessus, j'aime tripatouiller des choses, des recettes de cuisine, des petits bouts de texte. Ça me soulage. Tripatouillage et bidouillage sont les deux mamelles de ma tranquillité d'esprit. Mais pourquoi parler de deux mamelles quand un mot contient aussi insolemment le préfixe -tri- trois dans sa constitution? Tripatouiller, donc, serait patouiller trois fois, comble du patouillage embrouillé.  Vérification faite auprès de l'incollable Robert, le mot ne vient ni du grec ni du latin, ni même du persan ou du haut-allemand. Il vient, platement, d'un mot bien de chez nous "tripoter", lequel vient lui-même de "tripot", qui n'a rien à voir avec des tables à trépied ou des tourniquets tripodes. Tripatouiller est la version populaire de tripoter. Serait-ce donc pratiquer les manigances les plus inavouables, car conçues dans un tripot sous l'effet euphorisant de breuvages alcoolisés? Là encore, que nenni, nous dit le savant Robert, tripatouiller c'est "remanier sans scrupule un texte original". C'est donc se livrer à l'immémoriale activité de tous les écrivains, le palimpseste. C'est faire ce à quoi nous invitent les auteurs les plus reconnus, imiter, réécrire, s'inspirer de. Heureusement la mention robertienne d'absence de scrupule réintroduit un peu d'amusante immoralité dans tout cela. Tripatouiller permet ainsi le palimpseste irrespectueux, le débordement hasardeux, l'effacement bienheureux.  Dans la cuisine donc, je tripatouille allègrement. Une pâtissière lettrée de mes amies m'a fait parvenir une recette de cake aux fruits confits qu'elle prétend avoir trouvée dans Proust, encore lui. Je change tout. Les petits raisins infusés dans le thé deviennent des abricots au rhum. L'angélique, trop céleste, est avantageusement remplacée par le cédrat, plus voltairien. Le moule chemisé me prend de court. Il restera tout nu. Et pendant qu'il dore au soleil du four électrique, je vais tripatouiller ailleurs. Les voies du tripatouillage sont infinies. Je reprends ma déviante activité dans mon bureau. Je m'attaque à une liasse de feuillets. Je biffe, je rature, je relis, je cherche le mot juste, je le mastique et le rumine. Je donne libre cours aux phrases les plus débridées. A nous deux Marcel! La nuit sera longue, car, moi, jamais je ne me suis couchée de bonne heure.

Le 25 avril 2015 à 08:34

Pas si Net

Une nouvelle religion est née...de «relié», nous sommes passés à «connecté». Smartphone, tablette et ordinateur. Drôle de Trinité ! J'en connais qui ont les trois... si si j'vous assure! Plus smart que jamais le «phone» est devenu sans que l'on s'en aperçoive une sorte de fil à la patte. Son intelligence n'est hélas pas contagieuse et on ne peut rien lui cacher. Il sait tout de nous étant très à l'écoute. On pourrait l'appréhender comme un fil d'Ariane, ou une laisse invisible très lâche qui malgré la sensation de liberté et de légèreté qu'elle procure pourrait un jour se raccourcir et réduire notre espace. Peut-être même que dans le dédale de notre existence virtuelle, des applications, de Facebook, Twitter, Google et autres moteurs de recherches, on sera amenés à se retrouver sur la toile, non pas face à un cheval de Troie, mais au Minotaure. Extension de nous-mêmes le smartphone nous permet de rester en contact avec le monde entier. On ne pourrait plus s'en passer ! C'est un ami qui nous veut du bien. Capable du meilleur, il peut même sauver des vies. C'est parfois aussi simple qu'un coup de fil. Il peut aussi nous pousser à boire jusqu'à la lie le poison et l'antidote réunis de la connexion. Objet du désir polymorphe qui dans sa version sombre peut dans le meilleur des cas, rendre con, voyeur ou dépendant, voire les trois à la fois. Ne sous-estimons pas notre meilleur copain qui n'a pas une tête de noeud lui ! Bientôt, une micro puce obligatoire, nous sera implantée sous la peau...et tout en nous sera connecté. Ringards les smartphones, tablettes et compagnie ! Plus besoin de prothèses extérieures. Inter et intraconnectés, nous serons des balises vivantes... quoique « vivantes » ne sera plus le mot adéquat. J'en connais qui ont passé l'âge mais qui dorment avec leur portable, sorte de doudou nouvelle génération, sous l'oreiller... non loin d'eux, un ordinateur veille... Peut-être feraient-ils bien de croire à nouveau à la Petite Souris car qui nous dit qu'après plusieurs années d'un sommeil connecté, sans lâcher prise, ils ne perdront pas leurs dents.... et que l'on ne va pas se prendre un jour les pieds dans la toile... c'est vrai, on ne sait pas. On n'a pas assez de recul... normal, on est toujours un peu dans le flou quant au Net !

Le 10 novembre 2013 à 08:06

Les chimères sont parmi nous

Les progrès du futur #8

A partir de 2013, l'hypothèse commença à se répandre parmi les biologistes. Au début, le pouvoir tenta d'étouffer la rumeur. Certains grands scientifiques disparurent mystérieusement à cette époque, on fit même croire à la mort naturelle d'Albert Jacquard. Mais ce fut peine perdue et l'information finit par filtrer : beaucoup d'humains sont des chimères, portant plusieurs ADN différents. De nombreuses mères en particulier portent celui de leurs enfants en plus du leur. Quand Ségolène Royal fit son coming-out sur le sujet, on n'y fit pas trop attention. Mais d'autres célébrités suivirent, dont, pour certaines, on doutait qu'elles eussent même un seul ADN complet. Finalement l'idée fut largement relayée par la presse. Ce fut un cataclysme. Si chacun pouvait porter plusieurs ADN, la médecine légale perdait un de ses outils d'identification les plus fiables : la diffusion de la série « Les experts » fut stoppée net dans un gigantesque scandale, au motif que ça n'était « plus crédible ». Des centaines de prisonniers virent leurs dossiers rouverts, ce qui acheva d'engorger le système judiciaire. Mais surtout, la découverte acheva de brouiller les frontières de l'humain : si nous gardons en nous un peu de notre mère, si les deux kilos de microbes que nous avons dans le ventre font partie de nous, si nous portons des prothèses sous la peau, l'humain ne colle plus à l'image simple d'un sac étanche dont le mode d'emploi est enregistré sur ADN. Que sommes-nous alors ? se demanda-t-on. Une ville avec des entrées et des sorties, des bouchons et des espaces verts, des glissements de terrain et des zones industrielles ? Un biotope avec des centaines d'espèces, comme un paysage de moyenne montagne ? Un métaréseau chimio-électro-psychologique ? Le penseur prothète Bernabé Fakebum résuma ces doutes dans sa légendaire formule : « La seule certitude désormais, c'est que l'humain est une construction bioculturelle. »

Le 23 juin 2014 à 08:39

À Elia Kazan : Sur les couettes

Sous ma couvrante, tout dépend du livre que je me farcis Comment ça se passe sous ma couvrante ? En fait, ça dépend essentiellement du livre que je me farcis peu avant ou peu après avoir pénétré dans le pagnot. Ou alors dans le Pagnol. Il m’est en effet arrivé pendant la crémaillère d’un poteau bouquiniste de souffler mes clairs sur les piles des œuvres complètes de Marcel Pagnol que j’avais préférées à celles d’André Gide ou à celles, moins dodues il est vrai, de l’apôtre des résignations fétides Cioran. Je me dois de préciser encore que je ne fais pas pipi au lit chez les amis. Sinon c’est certainement dans le coin Philippe Sollers que j’aurais choisi de coincer la bulle. Voici les parutions récentes que j’ai examinées ces jours derniers dans les bannes. Elles ont toutes un petit côté libidinal. Car on commence à comprendre que c’est là que Jean-Michel Ribes et Jean-Daniel Magnin désirent en venir, que les larrons, en effet, ont de plus en plus en tête de refiler du rond-point à leur public. Ce qui impliquerait si l’on se réfère aux recherches langagières de leur vieil acolyte polygraphe, le regretté François Caradec, qu’ils mijotent vraiment, avec la distance philosophique qui s’impose, de lui faire subir à ce public un « coït anal » cathartique Trêve de jacasseries, il faut que je prouve à présent que je sais causer livres et cul à la fois au cas où François Busnel serait à la recherche d’un documentologue particulier. Quelques mots donc sur les ouvrages plastronnant sur ma tablette de nuit en rêvant de se plumarder bientôt avec vous. Livre et cul : parutions récentes sur ma tablette de nuit Par exemple Emeuta Erotika (éditions Sao Maï), six nouvelles de Lilith Jaywalker, une féerique sorcière aimantée par « l’étrange, la révolte, le dérèglement » qui sait fort bien, telle la Nelly Kaplan du Réservoir des sens, comment convier en même temps à toutes les espèces de transgressions toniques pimentées en entrelaçant les plaisirs du déchaînement sexuel sans freins avec ceux du déchaînement insurrectionnel anti-marchand à la Black Block. Autre recueil de nouvelles perturbantes (cette fois, y en a une cinquantaine), à lire pour bien faire avec un balconnet sur le thorax, La Plus Belle Paire des seins du monde (Wombat) de l’irremplaçable Topor qui nous explique comment rendre aujourd’hui hommage à Dada en se passant du centre Pompidou et des omniscients époux Virmaux. « Jetez un œuf contre le mur.Crevez une toile qui s’y trouve accrochée.Effeuillez les pages d’un livre pris au hasard dans votre bibliothèque.Mouchez-vous dans votre moquette.Jetez vos souliers par la fenêtre.Pissez dans votre frigo.Chiez sur votre télé.Au nom de Dada, merci. » Le troisième livre de ma pile est plutôt à brandir qu’à éplucher. C’est  le Nouveau Moyen de bannir l’ennui du ménage ou les 20 épouses des 20 associés (Finitude), fricassé en 1781 par Rétif de la Bretonne, qui propose aux jeunes mariés menacés par la routine de s’associer avec dix-neuf autres couples dans des communautés prônant l’égalité et l’entraide. Mais le texte du précurseur de la science-fiction Rétif restant curieusement pondéré et moraliste et allant jusqu’à réprouver tout « désordre avec les épouses les uns des autres », il vaut mieux le réinventer dans sa tête ou en polissonne compagnie. Ce qu’il n’y a pas lieu par contre de réinventer, c’est le somptueux « hymne à la lubricité » de l’éducatrice dépravée Delphine Solère qui, dans son premier roman, Le Goût du désamour (La Musardine), nous convainc sans peine que, expérience oblige, le meilleur endroit de Paris pour se branler l’un l’autre amoureusement, ce sont les chiottes du Fouquet’s. Il n’y a pas non plus à réinventer les deux récits historiques fort bien torchés appelant à la liberté sexuelle explosive qui ont tellement aimé faire dodo avec moi ces dernières semaines. Le Sylvia Bataille d’Angie David (Léo Scheer) qui n’a pu s’écrire qu’à partir des souvenirs des proches de la pétroleuse, cette dernière ayant détruit ses principales archives, est passionnant. Il nous montre à quel point la femme de Georges (Bataille), avant de devenir celle de Jacques (Lacan !), personnifia l’amour libre irréductible pendant l’entre-deux-guerres. La subjuguante Sylvia ne se laisse pas encager par sa mère possessive, sèche les cours du collège Sévigné, a le bon goût d’être fort vite déçue par la compagnie d’André Gide (dormez plutôt sur Marcel Pagnol), expérimente à dix-sept ans la formule du ménage à trois enjoué, refuse les avances de Guy de Rothschild pour convoler avec Georges Bataille qu’elle trouve aussi fédérateur que transgressif, cautionne les frasques incessantes de son mari dans les bordels, fait du théâtre d’avant-garde, est adoptée par la bande à Prévert, perd tous ses sous au casino avant qu’un mystérieux inconnu (Jules Berry !) ne les lui regagne, devient vedette de cinéma (Topaze, Jenny, Le Crime de M. Lange, Une partie de campagne…), s’acoquine avec le groupe révolutionnaire Contre-Attaque et avec la société secrète dionysiaque Acéphale. Sur la couverture du livre, et sur la mienne quand je lis au lit : une incandescente photo de Sylvia Bataille, les rebelles dénudés, prise par Denise Bellon. L’autre traité d’histoire ayant bercé mes nuits est frigoussé également par une tigresse érudite, Linda Williams, une prof de Berkeley connue pour ses études sur le ciné porno démontrant que le plaisir sexuel y est systématiquement filmé d’un point de vue phallo-macho. Dans Screening Sex (Capricci), Linda cherche à comprendre pourquoi, au fil du temps, certaines images à caractère sexuel, initialement considérées comme « ob/scènes » sont vues à présent comme étant « en/scènes ». Comment se fait-il que tout à coup Elizabeth Taylor s’est mise à balancer à ses partenaires des mots orduriers jusqu’alors interdits ou que les cow-boys de Brokeback Mountain s’empapaoutent soudain extatiquement. Pour nous sortir les bonnes réponses, la sociologue se fait épauler futefutement par Freud, Benjamin, Foucault et le docteur J. B. Pontalis. Heureusement que j’ai un grand plumard !

Le 24 mars 2015 à 09:32

Logique séparée du monde de l'autre

« or before I go stark mad with the uncertainty of things & the inability to continue a quiet programme of solitary nocturnal writing » , H.P.  LovecraftL’autre est devant et agit pour moi. C’est un choix par défaut. On n’a pas trouvé autre chose pour l’instant. Il accepte. Il n’a pas le choix. L’autre de soi est la construction qu’en avant sans cesse on construit pour être protégé des bruits, des visages, des paroles, des actes : leur monde ne nous convient pas. Il en souffre, mais moins que moi. Il a confiance. C’est ensemble. La nuit ici est favorable. La nuit est un écran. La nuit est scène où nous avons construit nos ruines, celles qui nous conviennent. On soutient dans l’espace le passage des phrases. Elles sont fragiles. Elles ne supporteraient pas le monde gris, et froid, le monde avec l’argent, le monde avec les formalités, les courses, les heures salariées, les chemins contraints. J’ai rompu progressivement. On s’est dissocié progressivement. Si je tendais la main à travers l’écran, je rejoignais les choses grises et concrètes, dont le contact me déplaisait. Le destin du monde m’indiffère, l’aventure est finie. On a assez sédimenté. Il suffisait de se retourner. Alors je suis entré dans l’écran, et maintenant, lorsque ma main passe à travers ce sont elles, les phrases que je tends dans la nuit. Et ce sont toutes les phrases et les visages et le grand silence du passé. Ceux-là, qui oeuvraient, sont mes frères. Il en viendra d’autres, heureusement, dans le monde gris qu’ils ont repris. Je les salue à distance. C’est l’avantage d’être soi et son autre – on continue ici les corvées mais c’est lui qui fait le travail, et passé l’écran il y a les phrases et la nuit. Il y a une seule phrase. Au bout de la phrase il y a un blanc. C’est la partie qu’on doit réaliser soi. L’autre va son chemin, on a peine pour lui, c’est l’argent c’est les trains et c’est l’état usé du monde. Là on doit juste compléter la phrase dans la nuit, on est dans les grandes constructions où on arrive en traversant l’écran. Je n’ai plus de maison parce que je n’ai plus de monde. C’est la tâche de l’autre avec tous les autres. Ici où on marche on se salue de loin, on est nombreux les travailleurs dans la nuit de l’écran et les grandes constructions dans la nuit. Parfois l’autre revient. On essaye que ce soit plus possible. On se tient, on se serre fort. On est même et autre. On n’a pas vraiment besoin de se dire. Il y a si longtemps, quitté le monde, que j’ai plus besoin de dire, ni à lui ni à personne. La phrase à construire dans la nuit, le fragment de phrase qui est nôtre, n’exige pas qu’on parle ni qu’on dise. Il se réalise pour lui-même et n’appartient pas au monde, là où sont les mauvais vents, le mauvais gris, le terrible bruit et l’impasse de ce qui finit. Je ne dis pas que nous ayons choisi cet équilibre. Je ne dis pas que cet équilibre nous convienne. Je dis encore moins que je n’aie pas nostalgie du monde, et regret de la retraite dans la nuit de l’écran, où seul le passé parle, et que ce fragment de phrase qu’il nous revient de faire est déjà désigné par la vieille nuit et lui appartient. Je dis que l’autre et moi, ou le contraire, on s’en accommode parce que. Il y a ici de la beauté. Le seul truc curieux c’est quand lui, parfois aussi, parfois quand même, le dit aussi.

Le 13 novembre 2012 à 08:00

Rapport Gallois : le monde littéraire divisé

“Bavard”, “Une intrigue mal nouée” ou “Un suspense haletant” et “La naissance d’une franchise” ? Le monde de la littérature est fortement divisé après la publication du “Rapport Gallois”. Si certains éditeurs et magazines jugent sévèrement le style de Louis Gallois, d’autres estiment qu’il représente un auteur à suivre. Compte rendu.   Contre Attendu avec impatience, le « Rapport Gallois » est jugé très sévèrement par le milieu littéraire. Pour Gallimard ce rapport « est long et inintéressant . Louis Gallois n’avait clairement pas les épaules pour se lancer dans une telle aventure, son style ne résiste pas à la litanie des chiffres, il n’y apporte rien ». Même son de cloche chez Flammarion. « Il y avait un potentiel, mais Gallois échoue totalement. Le lecteur n’est jamais transporté, on ne ressent rien pour les personnages ». Pour Albin Michel « La littérature n’a pas besoin de Louis Gallois. On a rarement vu une intrigue aussi mal nouée, M. Gallois ne sait hélas clairement pas exploiter son histoire » .  Pour beaucoup,  la non-sélection du rapport dans les prix littéraires de ce mois de novembre est une douche froide de plus pour le gouvernement.   Pour Le jugement est plutôt nuancé pour le Magazine Littéraire qui voit en Louis Gallois un successeur possible à Michel Houellebecq. « La litanie des chiffres et des tableaux encercle le lecteur, c’est froid, c’est clinique, on retrouve tout à fait le style de Michel Houellebecq, M. Gallois a su parfaitement se fondre dans le moule » . Pour Livre Hebdo, « Il faut s’attendre à une suite ou une série. Louis Gallois pose les jalons d’un nouveau genre qui fera des émules. Le twist final sur la situation économique en Allemagne laissera les lecteurs sur leur faim » . Un avis que partage Le Monde. « Il y a du James Ellroy chez Gallois quand il nous décrit le fonctionnement des primes à l’investissement » . Pour le Figaro « Le rapport Gallois est un thriller économique à l’ancienne » . Les lecteurs suivront-ils ? Dans l’immédiat, Amazon a annoncé que “le Rapport Gallois” venait d’entrer dans le top 10 des meilleures ventes sur son site.   Le Gorafi  

Le 23 avril 2010 à 16:12

Conseil Citoyen 3

Diérèse de bon aloi soulignée!

Tu exhibes partout et partout tu débites Ce que fait ton IPhone, comme on branle une bite. Tu le tiens par la main dans un geste branché, Mais sa vocation est de rester caché. Laisse-moi te guider sur le correct usage De ce petit outil dont tu fais grand tapage.   Mais commençons d’abord par ce qu’il faut avoir Dans tous les bons dîners. Le suprême accessoire Qu’il te faut posséder. Le must aujourd’hui. Je le nomme en un mot : La POLLAKIURIE. Ah ! Ça t’en bouche un coin ! Oui c’est un mot français. Tripote ton IPhone et cherche ce que c’est. MICTION EXCESSIVE ! Eh bien voilà, poussin! Tu comprends maintenant ou tu veux un dessin. La Pollakiurie est donc, en résumé, L’envie incontrôlée d’aller aux cabinets ! C’est ça le grand atout, l’avantage notable Si tu veux aujourd’hui briller à une table. Tu fuis les intellos par peur qu’ils te la coupent Mais il ne tient qu’à toi de leur servir la soupe. La Pollakiurie est le mal élégant Pour être remarqué des cercles influents.   Annonce la couleur dès les apéritifs, Cette sincérité est un point décisif. « Je souffre sachez-le d’une maladie rare…» Résume l’exposé, ne sois pas trop bavard. Ainsi à chaque fois que tu sens le débat Tourner sur un sujet que tu ne connais pas, Tu quittes la tablée, demandes les latrines Et là, seulement là, assis dans la cabine, Tu saisis ton IPhone et son écran tactile. Trouve d’un doigt concis quelques propos subtils Et retourne t’asseoir en parfait prosélyte. Voilà comment gagner l’oreille de l’élite.

Le 22 octobre 2010 à 10:00

David Foenkinos fait parler Lennon

Un chroniqueur de ventscontraires.net a encore frappé

Depuis mercredi, on trouve enfin en librairie le nouveau roman de notre chroniqueur David Foenkinos, après le succès public et critique du précédent La délicatesse. C'est un long monologue que Lennon : John Lennon chez la psychanalyste qui est installée dans son immeuble et que, donc, on n'entendra jamais, elle. L'ex-Beatles s'y raconte, en toute immodestie, en toute (brillante) intelligence. Et avec pas mal d'humour, ça lui fait au moins un point commun avec l'auteur du livre.En avant-première et affectueusement pour les lecteurs de ventscontraires.net, voici un extrait de cet ouvrage paru chez Plon : la première visite des Fab'Four à New York City.“ Vous n'avez jamais mis les pieds dans un pays, et des milliers de personnes sont là à vous attendre. Dans le froid, dans la nuit, peu importe. Les aéroports étaient le lieu des premières scènes d'hystérie. Parfois, j'ai pensé que ce n'était pas possible. Ce que je voyais ne pouvait être qu'une distorsion de mes iris. Le vêtement de mes hallucinations. Mais non, tout ça était bien réel. Aussi réel que je suis là à vous parler. En arrivant à New York, j'ai levé le bras pour saluer la foule. J'étais un chef d'Etat, j'étais la reine d'Angleterre devant ses troupes. On nous a précipités dans une salle. Avec des centaines de journalistes. Des milliers, peut-être, je ne sais pas. Il aurait pu y avoir le début de la Troisième Guerre mondiale ce soir-là que personne n'en aurait parlé. Tous les Américains voulaient nous découvrir. Ils voulaient savoir comment on parlait, comment on bougeait. On a été grandioses. On était vraiment drôles en conférence. Notre humour a joué dans la Beatlemania. Je ne sais pas comment on faisait, mais il n'y avait jamais de blanc. A chaque question, l'un de nous trouvait quelque chose à dire, une blague ou je ne sais qoi. Je me souviens qu'on nous avait demandé si on aimait Beethoven, et Ringo avait répondu : "Oui, surtout ses poèmes." Après la conférence, on a quitté l'aéroport en Cadillac. Pour aller au Plaza. Sur la route, les filles continuaient de crier. Une fois à l'hôtel, dans notre chambre, on a trouvé ça dingue de voir autant de chaînes à la télévision. On est restés au moins une heure, fascinés, à regarder tous les programmes possibles. Pour nous, c'était là le symbole ultime de la démesure. Mais il fallait rester concentrés. On devait affronter un défi majeur : l'Ed Sullivan Show. Cette émission était la Mecque. Fallait pas qu'on se plante. Et ça a été énorme. En quinze minutes, l'Amérique entière nous connaissait. Les parents inquiets de l'hystérie de leurs enfants ont été rassurés de nous voir. Surtout le visage poupin de Paul. Je suis certain que notre succès vient de là : nous étions comme une folie maîtrisée. Une révolution douce. Nous étions à la fois subversifs et respectueux. C'était comme s'introduire dans une maison, baiser la fille au premier étage, mais avant de faire tout ça, on aurait pris soin de bien s'essuyer les pieds sur le paillasson. ”> Lire les chroniques de David Foenkinos sur ventscontraires.net

Tous nos invités
Tous les dossiers

derniers podcasts

je m'abonne :   
Kader Aoun et des stand-uppers : "Je n'abandonnerai jamais la banlieue"
Live • 23/03/2019
Tania de Montaigne : L'Assignation
Live • 07/02/2019
Florence Aubenas au grand oral désopilant du Barreau de Paris
Live • 07/02/2019
Eric Vuillard en conversation avec Pierre Assouline
Live • 13/02/2018
Tobie Nathan : Le Parlement des dieux
Live • 13/02/2018
Tous les podcasts

ventscontraires sur Youtube

Découvrez la chaîne
La revue en ligne du Rond-Point
Auteurs maison   Vedettes etc.   Confs & Perfs   Archives   Tous les chroniqueurs
Les vidéos   Les sons   Les images   Les textes  Nous contacter   Presse
ventscontraires.net, revue en ligne, vous est proposée par le Théâtre du Rond-Point.
Site administré par
© 2014 - CC.Communication