Antoine Boute
Publié le 30/04/2015

Internet mais internet biohardcore


Il y a une analogie structurelle entre Internet et la nature : prenons une forêt : il y a de l’internet à fond là-dedans, tellement d’interconnexions, d’échanges de données que l’on peut tranquillement affirmer : forêt = Internet = forêt. Partant de là allons-y à fond : profitons-en pour sauver le monde. Sauvons le monde sauvons ses poumons. Sauvons le monde sauvons ses poumons-internet : ses forêts. Or impossible de sauver les deux grands poumons de la terre (les forêts amazonienne et congolaise) tant qu’elles ne s’appartiennent pas, n’est-ce pas ? Tant qu’elles ne seront pas autonomes ? Oui car une forêt vierge est vierge précisément de toute connexion autre que celles de son internet intérieur : pour sauver les poumons du monde – et notons au passage l’analogie structurelle entre le réseau interne des bronches, bronchioles, alvéoles et la frondaison de l’arbre – il faut connecter son réseau internet intérieur à un réseau internet extérieur de type révolutionnaire biohardcore ; si vous voulez mon avis. Si vous voulez mon avis, le World Wide Web convient parfaitement comme outil politique pour faire accéder les forêts-poumons à l’autonomie, à la libre disposition de soi. Si vous voulez mon avis, pour sauver le monde et donc les forêts, il faut que ces forêts deviennent des Etats indépendants. Et ça, c’est possible grâce au www et au potentiel révolutionnaire de l’excitation inhérente à la jeunesse mondiale. Ce que je propose c’est de créer un jeu vidéo hyper addictif auquel jouera un nombre sans cesse croissant de jeunes nerds, un jeu vidéo dans lequel le but est de sauver le monde en lui sauvant ses forêts en les transformant en états indépendants. Un jeu, on l’aura compris, qui sera un jeu complètement sérieux, un jeu connecté au réel pour du tout tout vrai : alliance secrète des jeunes addicts biohardcore du monde entier, alliance improbable entre le nerd boutonneux allemand et l’enfant-soldat psychologiquement ravagé du Sierra Leone, alliance entre le petit chiffonnier de Calcutta, la petite esclave prostituée du Cambodge, l’écolier orphelin du Nord-Kivu, le fils de diplomate saoudien, etc., complétez à souhait cette liste infinie. Quelqu’un a une idée de comment réaliser ceci ? Regroupez toutes ces forces, pour combattre par drones par exemple les multinationales minières de tout poil, aider les pygmées et les indiens, connecter le réseau internet forestier intérieur au www et ainsi fabriquer des prototypes de biocratie ? Oui car cette utilisation révolutionnaire du www extérieur permettra la mise au point d’un système politique plus fun que celui de la démocratie – trop défectueuse à trop de points de vue comme nous le savons tous. La biocratie biohardcore, c’est pas fun ça, comme concept opératoire ? Un système de solution collective des problèmes non pas sur base de la volonté supposée de quelque chose comme le peuple – qui bien sûr est une vulgaire fiction – mais sur base de la volonté de quelque chose comme la vie, la nature, dans tout ce que nous lui fantasmons de hardcore – ce qui bien sûr n’existe pas non plus, mais est quand même dangereusement plus fun. Voilà le plan : la vie est révolutionnaire, la vie dans la fleur de l’âge est révolutionnaire, connectons la jeunesse révolutionnaire à la révolution biohardcore. Allez les jeunes on y va, on se défonce à la web-addiction, on se met en réseau, on y va on crée un jeu qui fout bien la merde dans le réel, on bosse à connecter l’énergie de la jeunesse, l’énergie inhérente à l’explosion foisonnante hormonale de la jeunesse, on bosse à connecter ce foisonnement chimique hormonal juvénile au foisonnement électrique et nerveux du www. Le projet est évident : connexion évidente entre le chimique et l’électrique, le tout dans une perspective biohardcore et révolutionnaire puisque la face du monde ne nous plaît pas – le monde contemporain dans sa face tangible ne ressemble plus du tout assez à une forêt, ce qui est triste car nous croyons au paradigme de la forêt, nous croyons à un retour du monde sur lui-même, comme une sorte de vague, une vague dont le pitch est la forêt, l’intensivité chimique et électrique de la forêt. C’est pourquoi au paradigme « forêt » est lié le paradigme « central park », nous verrions bien le monde en tant que structuré autour d’une série de places centrales, centrales mais sauvages-jungles, comme à New York mais en pire, en bien bien pire. Le centre sera le plus sauvage, noyau dur du sauvage, du foisonnement sauvage et morbide de la vie : tension biohardcore de la grande ville mondiale vers une série de central park-poumons-biohardcore. Cette tension-là, nul doute que l’on puisse lui augmenter efficacement l’intensité grâce à une saine tension entre la charge hormonale foisonnante inhérente à la jeunesse et le délire hétérogène, électrique et nerveux du www, allez les jeunes on y va.
Antoine Boute est l’un des représentants les plus emblématiques de la poésie expérimentale en Belgique. Son œuvre, plurielle, se caractérise par une singularité forte, une identité tout à la fois propre et hybride, mutante, inquiétante, excitante. Philosophe, écrivain, poète sonore, pornolettriste, prophète conceptuel et naturaliste, il s’adonne également à la poésie graphique, à l’écriture collective, aux pratiques collaboratives, et est organisateur d’événements.Parmi ses ouvrages : Les Morts rigolos (éditions Les Petits Matins 2014) 

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Le 1 avril 2015 à 14:00

Toujours plus Net ?

Internet nous prend la tête. Pour le meilleur et pour le pire. Partage des savoirs. Siphonage de l’intime. Et si nous ne savions pas encore l’utiliser ? C’est sur notre ignorance – et depuis Edward Snowden, sur notre passivité – que compte la NSA pour continuer à pomper et stocker à une échelle ahurissante nos données personnelles, ce pétrole au potentiel économique inestimable, jalousement gardé derrière les barbelés de camps retranchés. C’est de notre nonchalance que s’enrichissent les Maîtres du web.2, ces ex-jeunes prodiges ayant inventé de géniales tuyauteries qui ne vaudraient pas un kopeck sans les myriades de contenus dont nous les goinfrons chaque jour gratuitement. Que devons-nous faire pour reprendre la main et ne plus être aliénés de nous-mêmes ? Pour éviter que des autoroutes de plus en plus gigantesques tiennent au creux de la main de quelques uns ? Comment être moins primitifs, moins naïfs devant ce nouvel univers qui vient de s’ouvrir en nous reliant les uns aux autres ? Pendant tout ce mois d’avril, et pour fêter le 5e anniversaire de la revue en ligne du Rond-Point, nous écouterons le philosophe Bernard Stiegler : le Net, tout comme autrefois  l’invention de l’écriture, est autant un remède qu'un poison. Qu’il faut savoir maîtriser, pour être capable de choisir entre deux destins : celui de l'automation implacable d’un monde dans lequel nous ne serions plus que des fourmis ou celui d'une nouvelle économie contributive dans laquelle chacun d’entre nous pourrait trouver sa place. Parmi vos témoignages, parmi les billets d’artistes du Net et d’écrivains fidèles à la revue, vous retrouverez les conseils éclairés du hacker Jérémie Zimmermann (la Quadrature du Net) et ceux du militant des logiciels libres Tristan Nitot : deux regards venus de l’intérieur du web, engagés pour nos libertés en ligne et la neutralité de la Toile. Nous ne resterons pas éternellement des enfants. Certains esprits optimistes imaginaient dans les années 90 qu’un jour le Net « s’éveillerait » : la Terre hyperconnectée accèderait soudain, comme un cerveau de dimension planétaire, à une conscience supérieure. Et si nous en étions justement là ?

Le 19 novembre 2015 à 09:54

Jade Lindgaard : "Les limites maximum de taux de CO2 dans l'atmosphère sont déjà dépassées depuis deux ans"

L'état des savoirs sur les changements climatiques La journaliste Jade Lindgaard suit pour Médiapart les négociations climatiques en vue de la COP21. Aujourd'hui, nous dit-elle, les travaux du GIEC offre une synthèse sans précédent sur l'état du climat et des effets sur lui de nos activités économiques. C'est un outil extraordinaire, réunissant les travaux de physiciens, chmistes, météorologues, sociologues, économistes, spécialistes de la faune et de la flore, etc. Il est de plus en plus précis et ses conclusions sont plus alarmantes que jamais. On y voit clairement un lien entre les émissions de CO2 et le dérèglement du climat qu'on peut déjà observer à travers des événements qu'on ne prévoyait que pour dans plusieurs décennies. Les limites maximum de taux de CO2 dans l'atmosphère sont déjà dépassées depuis deux ans. Comme il faut beaucoup de connaissances pour apprécier les résultats complexes de ces travaux, un objectif symbolique et politique a été établi autour d'une limite du réchauffement global de l'athmosphère limité à 2°. Il s'agit d'une élévation de température moyenne pour l'ensemble de la planète, qui cache des réalité disparates, avec des régions déjà torrides où il fera 5 voire même 6 degrés de plus. Or certaines régions gagneront à ce réchauffement. En fondant la banquise arctique donne accès à des champs pétrolifères jusqu'alors inaccessibles. Vu de France, 2° ne semblent pas effrayants. Mais d'énormes bouleversements auront lieu, comme l'arrivée du moustique vecteur du chikungunya ou le déplacement des vignobles vers le nord...  

Le 27 avril 2015 à 10:00

Bernard Stiegler : "Le Web peut toujours être une plateforme pour le bien public"

"Je pense qu'il est toujours possible de faire du Web une plateforme pour le bien public pour l'expression et l'extension des idées universelles mais je pense que pour ça, il faut en changer la structure et l'architecture, comme on dit dans ce monde-là. Et en l'occurrence, il faut le faire passer à ce que nous appelons ici le Web herméneutique. Nous avons développé des méthodes que j'emploie dans les cours que je donne à mes étudiants pour que, par exemple, les étudiants qui suivent un cours prennent des notes et ensuite les partagent sur une plateforme de partage de notes et qui transforment le cours d'une façon tout à fait extraordinaire parce que tout à coup, il y a toute l'herméneutique, toutes les interprétations des étudiants... On a mis en place des systèmes qui permettent de les partager, de les confronter. On est en train de développer un réseau social spécialisé là-dedans et tout à coup, ça devient magnifique, c'est-à-dire que c'est très vivant : c'est le prof, mais c'est pas que le prof, c'est les élèves, et à un moment donné, ça donne un groupe, ce qu'on appelle ici une individuation collective et c'est passionnant. Nous pensons qu'il est possible de généraliser ça dans le Monde entier pour toute sorte d'activité, des débats politiques, la presse... Ça fait des années que je propose à la presse de développer des choses comme ça, non pas pour dire « allez, vous avez la parole, lâchez-vous » – il y a quand même 90% de choses un peu accablantes parce que ça ne produit pas suffisamment d'individuation collective. La capabilité au sens d' Amartya Sen, ce n'est pas seulement de l'individuel, c'est aussi du collectif et nous essayons de développer des instruments pour développer ce genre de choses et donc nous pensons que c'est généralisable au niveau du Web et nous avons d'ailleurs un projet : développer ça en Seine-Saint-Denis avec un opérateur de télécommunication, en grand, sur le territoire de Plaine-Commune, 430.000 habitants et de proposer à ces 430.000 habitants de développer ça pour eux, et aussi pour développer leurs capacités, y compris au bénéfice d'un modèle dont j'avais déjà parlé au Théâtre du Rond-Point, à savoir le revenu contributif, c'est-à-dire une nouvelle façon de redistribuer la richesse produite par les gains de productivité qui est colossale aujourd'hui parce que l'automatisation fait faire des gains de productivité absolument énormes mais que si on ne les redistribue pas, on va créer une surproduction énorme. On doit inventer un autre modèle de redistribution et nous, nous pensons que ces instruments dont je parle sont des instruments qui permettent de redistribuer en fonction des capacités de production de néguentropie que les gens sont capables de produire en tant qu'ils ont acquis des capacités. Et un territoire organisé comme ça est un territoire extrêmement dynamique qui valorise ses habitants, qui ne les voit plus comme des consommateurs ou comme des emmerdeurs – parce que surtout dans des régions comme la Seine-Saint-Denis, on voit surtout les populations comme des problèmes. Moi, je dis « non, c'est pas des problèmes ». Déjà parce que beaucoup d'immigrés ont des capacités absolument incroyables, beaucoup plus grandes que les sédentaires de s'adapter. Dana Diminescu qui est une Roumaine a magnifiquement bien montré ça, elle a étudié beaucoup la manière dont les immigrés s'emparent de toutes ces techniques, par exemple. Je pense qu'il y a là des choses magnifiques à mettre en œuvre mais ça suppose une politique industrielle qui véritablement s'attache à le faire, ça suppose aussi d'ailleurs de repenser très en profondeur l'enseignement public, l'enseignement supérieur en particulier. Le projet que nous avons en Seine-Saint-Denis, c'est aussi de créer des chaires de recherche, d'enseignement supérieur et d'enseignement professionnel pour faire en sorte que la prise en charge de ce genre de démarche par un territoire devienne aussi un objet de capitalisation, de formation, de recherche, de thèses. Nous voulons aussi développer sur ce territoire ce que nous appelons de la recherche contributive pour que les jeunes chercheurs travaillent avec des habitants à véritablement inventer de nouveaux modèles pour faire face à ces défis."

Le 4 novembre 2015 à 13:00

Ça va chauffer !

Les seules fois où j'ai vu de l'argent traîner sans que personne ne songe à le ramasser — il y avait plein de billets et de pièces couverts de poussière — c'était sur des photos prises près des centrales de Tchernobyl et de Fukushima. Ce qui m'a fait me poser la question suivante : ne sommes-nous capables de changer de comportement qu'une fois la catastrophe consommée ? Si tu as du pétrole dans ton jardin, tu le tireras jusqu'à la dernière goutte, même si tu es convaincu qu'il faut en finir avec les énergies fossiles. Est-il humainement impossible de ne pas tirer profit d'un bien disponible ? C'est l'enjeu de ces COP qui se suivent en réunissant tous les pays de la Terre, aux intérêts si divergents. Peut-on espérer que l'Arabie Saoudite, par exemple, annonce soudain : — Pas de problème les gars, j'arrête de pomper, je rebouche les puits ! et que les pays phare de la construction automobile surenchérissent : — Le moteur a explosion ça pue, c'est ringard, siècle dernier : on vous jure c'est fini ? Nous entrons dans l'anthropocène, ce moment de la planète où l'action des humains est prépondérante, comme un porte-avions lancé à pleine vitesse qui d'un seul coup renverserait la marche de ses hélices en arrière. Une seule manière de contrer l'incommensurable force d'inertie qu'appuient de tout leur poids lobbies et industriels : il faut que les peuples s'en mêlent. Serons-nous assez nombreux et déterminés pour initier ce changement de cap à temps ? Ça va chauffer !

Le 13 octobre 2016 à 11:54

Frédéric Ferrer : "Pour moi, le réchauffement climatique est une source de dramaturgie sans cesse renouvelée"

Il présente au Rond-Point Cartographies, l'ensemble de ses conférences à la fois documentées et délirantes dédiées au réchauffement climatique. A la fois auteur, metteur en scène, comédien et agrégé de géographie, Frédéric Ferrer invente une nouvelle forme de théâtre panique : la conférence affolée, la prise de conscience en mode accéléré de nos catastrophes climatiques en cours, comme si nous devions mettre les bouchées doubles pour intégrer tout ce que nous n'avons pas voulu voir ou entendre jusqu'alors : les pôles ont fondu, le moustique du chikungugna est déjà aux portes de Paris, les grandes messes de type Kyoto ou COP21 patinent à longueur de séance sur de pricrocholins problèmes d'alinéas, de virgule, de traduction de prépositions ou d'adjectifs pour mettre au point leur texte final. Pour chacun de ses spectacles ou conférences-performances, Ferrer file sur les lieux à l'autre bout de la planète, enquête, synthétise, extrapole, et projette jusqu'à l'absurde les données recueillies dans son accélérateur à particules de rire. Et si le rire éveillé était notre meilleure façon de prendre conscience du nouveau monde dans lequel nous entrons, celui que nous méritons parce que nous l'avons fait ? Bienvenue dans l'anthropo-scène. > voir les conférences de Frédéric Ferrer sur ventscontraires > l'actualité de Frédéric Ferrer

Le 20 avril 2012 à 08:37

Eric Chevillard : l'Autofictif répond à des questions

Entretien avec Eric Chevillard

Peut-on vous considérer comme un marathonien du minuscule ? 42,195 kilomètres à petits pas, vous n’y pensez pas ! Mais disons, pour filer la métaphore, que je cours volontiers sur plusieurs distances, le roman, la note, la chronique. Et bien sûr, quand j’écris un roman, je n’en considère pas moins que mon unité d’écriture est la phrase, donc il y a une tension vers l’aphorisme ou la formule. Et quand je prends des notes, au contraire, celles-ci se proposent aussitôt d’enfler démesurément et de se développer aux dimensions d’un livre. Si bien que j’ai dû mettre au point une stratégie que je trouve assez fine : je laisse mes romans devenir des aphorismes et mes aphorismes des romans ; ainsi, finalement, mes deux pentes naturelles d’écriture sont suivies jusqu’au bout. Avez-vous accompli votre devoir autofictif aujourd’hui ? Prenez-vous parfois de l’avance ? Avez-vous des réserves secrètes ? Où, quand, comment expédiez-vous les trois aphorismes du jour ? Mon devoir, il y a de ça hélas… Un comble, puisque l’idée au départ était justement d’être souverainement libre, qu’il s’agisse du format (si peu apprécié des éditeurs) ou des contenus : tous azimuts. Mais l’assiduité aussi fait partie du principe de l’entreprise et je me dois de ne pas lâcher l’affaire. Il me semble que se dessine ainsi, jour après jour, un tracé qui vaut bien ceux de l’électroencéphalogramme et de l’électrocardiogramme pour juger de ma santé physique et mentale. C’est aussi la forme d’une vie. J’ai souvent en effet des notes d’avance, elles me viennent par rafales… Mais je construis le petit triptyque quotidien juste avant de le poster, comme on dit, avec l’envie souvent de donner à lire les notes les plus récentes. Quelques-unes finissent par être oubliées dans le puits sans fond de l’ordinateur. Enfin, je publie mon billet vers minuit, depuis chez moi ou depuis mon netbook si je n’y suis pas. Etes-vous maniaque, bordélique, voleur, prolixe, jaloux, douloureux  ? Maniaque et pointilleux comme la plupart de ceux qui rêvent d’une révolution générale qui ne laisserait pas debout une seule pierre de ce monde… Pour vous ces pépites d’écriture sont-elles : des romans morts-nés ? des graines de romans ? des fulgurances aussi vite oubliées qu’écrites ? autre ? Des décharges nerveuses, des parades et des ripostes, des épées tirées et des sabres avalés. Des pensées d’idiot affectant la forme sentencieuse que le sage affectionne, ou au contraire des idées auxquelles je tiens lancées comme des plaisanteries. En fait, je crois que je n’en sais rien. Tout est possible dans ce carnet, des formes élaborées, des griffonnages, toutes sortes de tentatives hasardeuses, de spéculations, de paradoxes.   Pourriez-vous un jour écrire un “De qui se moque-t-on ?” sur l’aphorisme ? Non, parce que ce serait redondant. Tout aphorisme en effet dit plus ou moins cela, « de qui se moque-t-on ? » Etes-vous un geek de la littérature ou un poète du net ? Je n’ai pas la religion d’Internet. Je publie mes livres, y compris L’Autofictif. J’écris pour l’essentiel au crayon sur de petits carnets ou de grands cahiers, et encore c’est parce qu’on ne trouve plus de stylet et de pierres à graver. Mais je dois reconnaître qu’Internet offre à l’écrivain l’expérience inédite de la présence, le direct, lui qui semblait voué à ne pouvoir jamais exister qu’à contretemps de ses contemporains, comme s’il évoluait de son vivant même à la manière d’un fantôme, dans la brume d’une indécidable et toujours virtuelle postérité. Paradoxalement, donc, c’est ce monde virtuel d’Internet qui lui permet de prendre corps dans l’époque et de vivre l’écriture comme un art martial, où le réflexe compte autant que la méditation.   > Le dernier billet d'Eric Chevillard sur ventscontraires.net > Les aphorismes d'Eric Chevillard mis en ligne sur son site l'Autofictif sont rassemblés et édités par les éditions de l'Arbre vengeur

Le 10 avril 2015 à 09:12

Bernard Stiegler : "L'industrie des datas menace l'espérance de survie de l'humanité"

"Il faut parler d'abord du numérique, puis du numérique réticulé et enfin du web. Le numérique, c'est la computationnalisation de toute la vie de l'entendement si on parle dans un langage qui est celui d'Emmanuel Kant. Depuis Kant, les philosophes distinguent dans la vie de l'esprit et de la conscience plusieurs facultés et, en particulier, deux très grandes facultés qui sont les concepts de l'entendement et les idées de la raison. Les concepts de l'entendement, dit Kant, sont analytiques : c'est avec l'entendement qu'on analyse le réel, l'intuition, etc. J'ai essayé de montrer que l'entendement, en tant que capacité analytique, est toujours fondé sur la rétention tertiaire et la grammatisation qui nous permet de découper le réel par des processus d'enregistrement : des peintures rupestres, des écritures hiéroglyphiques, des écritures alphabétiques, ensuite des technologies en tout genre, des films – le cinéma en anthropologie sert à analyser : on filme pour analyser. Le cinéma scientifique en général sert à ça – et aujourd'hui, le numérique. Le numérique a fait passer la capacité d'extériorisation de l'entendement dans des machines, des artefacts à un niveau inouï et qui pose un problème très très particulier dans la mesure où les machines numériques qui supportent l'entendement aujourd'hui vont extrêmement vite. Dans les cas extrêmes, elles vont 4 millions de fois plus vite que nous. Nous sommes des êtres dotés de systèmes nerveux. Nos systèmes nerveux sont constitués par des nerfs, réseaux de nerfs – c'est un Net là aussi. Sur ce réseau qui est constitué par des cellules qui se touchent, l'information, l'influx nerveux ne circule qu'à 50 mètres par seconde, ça peut aller un peu plus vite dans certains cas mais pas beaucoup plus vite. On peut imaginer de brancher directement sur le cortex visuel ou sur le néo-cortex une fibre optique, c'est ce que font certains chercheurs pour des pilotes de chasse aux Etats-Unis et en Israël notamment mais ça, c'est un autre question qu'on appelle la question transhumaniste, etc. Normalement, l'information circule dans notre corps à 50 mètres par seconde ; sur les réseaux, dans les conditions optimales, elle circule à 200 millions de mètres par seconde donc 4 millions de fois plus vite que nous, ce qui fait que quand on interagit avec le système, pendant qu'on est en train de commencer à prendre une décision, lui, il a déjà fait des millions d'opérations sur nous, sur nos congénères, sur ceux qui sont nos amis, sur ceux qui sont des profils comparables aux nôtres, etc. Et donc qu'est- ce qu'il a fait en faisant ça ? Il est devant nous comme Jiminy Cricket qui est toujours devant l'autre et il nous dit « c'est ça que tu veux ». En fait, ce n'est pas du tout ce qu'on veut mais, étant donné qu'il y a une telle ressemblance avec ce qu'on veut, on finit par se laisser prendre et donc on fait ce qu'il nous dit, on est télécommandé. Ca, c'est ultra-régressif et c'est extrêmement dangereux. C'est ce qui est produit par ce qu'une juriste et un philosophe belges appellent la gouvernementalité algorithmique et je pense que c'est extrêmement dangereux parce que ça produit de l'entropie – l'entropie étant, comme on le sait, ce qui détruit l'univers et donc je soutiens qu'aujourd'hui, cette industrie des datas est devenue hyper-entropique et extrêmement dangereuse, et il va vraiment falloir en faire une vraie critique, au sens kantien du mot, non pas pour dénoncer cette technologie – je la développe, cette technologie, je ne la dénonce pas – mais pour dénoncer les mésusages de cette technologie qui sont extrêmement dangereux aujourd'hui et absolument sans contrôle. Je siège dans beaucoup de commissions nationales voire internationales et je vois très bien que les gens – même des gens très haut placés – n'ont aucune conscience et ne se rendent absolument pas compte de ce qui se passe et ce qui se passe est très très très dangereux. C'est de la nature de ce que Paul Virilio avait décrit en 1972 dans les négociations qui avaient été ouvertes entre Brejnev et Nixon, lorsque les deux états-majors soviétiques et américains avaient prévenu leurs deux patrons que ça ne serait pas eux qui décideraient de la guerre nucléaire mais que ce serait un accident, un bug, parce qu'il y aurait une mauvaise information et que les missiles partiraient tout seuls. C'est l'automatisation de la prise de décisions, nous sommes en train de vivre cela et j'ai insisté dans mon bouquin sur le fait que c'est ce que Alan Greenspan a montré pour se défendre en 2008, en disant « mais ce n'est pas de ma faute, c'est le système qui est comme ça ». Il aurait pu dire la même chose en tant que Nixon ayant reçu un missile. Donc, moi je dis « attention, il faut arrêter ces conneries-là parce c'est vraiment quelque chose qui nous envoie dans le mur et à échéance extrêmement courte. Nous avons déjà des expériences : le krach de 2008 est en grande partie lié à ce genre de choses qui étaient beaucoup moins développées en 2008. Maintenant, c'est incommensurable. Ca, c'est le numérique réticulé, le calcul fait sur des réseaux de gens qui sont toute la population solvable du globe, deux milliards et demi de personnes en temps réel c'est-à-dire qu'à la vitesse de la lumière, tout ce que nous faisons est traité en permanence et ça produit une augmentation de l'entropie donc une diminution extraordinaire de l'espérance de survie de l'humanité, c'est ça que ça veut dire : augmenter l'entropie, c'est diminuer l'espérance (de vie), mécaniquement. Ce qui donne à la vie son espérance de vie, c'est sa capacité de néguentropie donc ce que je dis c'est qu'il faut aujourd'hui mettre le Net au service de la néguentropie et non plus de l'entropie"

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