Special Guest
Publié le 19/05/2015

Christophe Alévêque : "La guerre économique crée beaucoup de colère"


      Partager la vidéo 

Autres épisodes :

A l'instar de Christophe Alévêque, de plus en plus de gens, et pas nécessairement des économistes, s'emparent du sujet de la dette et essaient de trouver des réponses. Puisque l'incompréhension généralisée face aux mécanismes économiques est un terrain propice à à la colère, à l'abstention, au conspirationnisme et au vote extrême, il est plus que jamais crucial de faire preuve de pédagogie.

Le Rond-Point est un rond-point où beaucoup de gens se croisent, se rencontrent, se mélangent, forment des molécules, de nouveaux matériaux, des tissus à motifs inédits. En voilà quelques uns, attrapés par le bras par la rédaction de ventscontraires.net, ils viennent faire un tour avec nous. 

Plus de...

Christophe Alévêque

 ! 

Partager ce billet :

Tous les billets du dossier

À voir aussi

Le 19 novembre 2015 à 09:54

Jade Lindgaard : "Les limites maximum de taux de CO2 dans l'atmosphère sont déjà dépassées depuis deux ans"

L'état des savoirs sur les changements climatiques La journaliste Jade Lindgaard suit pour Médiapart les négociations climatiques en vue de la COP21. Aujourd'hui, nous dit-elle, les travaux du GIEC offre une synthèse sans précédent sur l'état du climat et des effets sur lui de nos activités économiques. C'est un outil extraordinaire, réunissant les travaux de physiciens, chmistes, météorologues, sociologues, économistes, spécialistes de la faune et de la flore, etc. Il est de plus en plus précis et ses conclusions sont plus alarmantes que jamais. On y voit clairement un lien entre les émissions de CO2 et le dérèglement du climat qu'on peut déjà observer à travers des événements qu'on ne prévoyait que pour dans plusieurs décennies. Les limites maximum de taux de CO2 dans l'atmosphère sont déjà dépassées depuis deux ans. Comme il faut beaucoup de connaissances pour apprécier les résultats complexes de ces travaux, un objectif symbolique et politique a été établi autour d'une limite du réchauffement global de l'athmosphère limité à 2°. Il s'agit d'une élévation de température moyenne pour l'ensemble de la planète, qui cache des réalité disparates, avec des régions déjà torrides où il fera 5 voire même 6 degrés de plus. Or certaines régions gagneront à ce réchauffement. En fondant la banquise arctique donne accès à des champs pétrolifères jusqu'alors inaccessibles. Vu de France, 2° ne semblent pas effrayants. Mais d'énormes bouleversements auront lieu, comme l'arrivée du moustique vecteur du chikungunya ou le déplacement des vignobles vers le nord...  

Le 26 mars 2015 à 12:32

Antoine Boute : Les Morts rigolos (la vie c'est du luxe)

Trousses de secours, saison 3 : Rattraper la langue

Attention : voyage de 40 minute dans l'univers sonore, mental, drôlissime et percussif d'Antoine Boute. L'auteur redonne par la bouche naissance à son roman Les Morts rigolos – entre chant diphonique, stand-up littéraire jusqu'au boutiste, réinvention des rites d'enterrement (ce qui, dit en passant, est une œuvre d'utilité publique urgente à laquelle aucun artiste à ce jour ne s'était encore attelé).  Entrez dans une conférence-performance ou plutôt – selon les propres mots de Boute – "un dispositif-impertinence pour ériger le roman en blague, faire de la blague un système philosophique, repousser l'instant de la chute, histoire de voir combien de temps la bécane va tenir sans imploser." Poète-bucheron-météore venu de Belgique, Boute, vous verrez, pousse la littérature jusqu'à la catastrophe. Antoine Boute est l’un des représentants les plus emblématiques de la poésie expérimentale en Belgique. Son œuvre, plurielle, se caractérise par une singularité forte, une identité tout à la fois propre et hybride, mutante, inquiétante, excitante. Philosophe, écrivain, poète sonore, pornolettriste, prophète conceptuel et naturaliste, il s’adonne également à la poésie graphique, à l’écriture collective, aux pratiques collaboratives, et est organisateur d’événements.Parmi ses ouvrages : Les Morts rigolos (éditions Les Petits Matins 2014)  Enregistré le 27 novembre 2014 au Théâtre du Rond-Point durée 40 minutes

Le 12 novembre 2014 à 10:55

Antoine Boute veut des morts rigolos

Ahurissant et drôlissime auteur-performer venu de Belgique, Antoine Boute pousse la poésie expérimentale jusqu'à la catastrophe. Il vient au Rond-Point le 27 novembre avec un dispositif-impertinence pour ériger le roman en blague, faire de la blague un système philosophique, repousser l'instant de la « chute » – histoire de voir combien de temps la bécane va tenir sans imploser.  Ventscontraires – On dit souvent que chaque époque a ses usages propres de la langue. Comment caractérisez-vous notre rapport à la langue aujourd’hui ?Antoine Boute – Le rapport à la langue aujourd’hui me semble domestiqué, trop domestiqué par les formes de vie induites notamment par l’économie telle qu’elle fonctionne en ce moment ainsi que par le désir de sécurité. Si notre rapport à la langue va de pair avec notre rapport au monde, avec notre façon de s’inventer vivant, alors il faut trouver dans la langue des façons d’être, de fonctionner, de penser qui dépassent les questions et angoisses provoquées par le « tout-économique » et la « dérive sécuritaire » qui nous écrase aujourd’hui. Si nous acceptons tant cette domestication de nos vies, de nos pensées, de nos langues, c’est par angoisse, angoisse très basique mais souvent complètement refoulée de la mort, de la souffrance, du manque. C’est logique mais pas du tout inéluctable. C’est pour ça que dans « Les Morts Rigolos », j’ai dans l’idée que révolutionner le rapport à la mort permet, selon une saine logique, de révolutionner le rapport à la vie, et partant, le rapport à la langue. La vie aujourd’hui c’est quoi ? C’est la crise : la célèbre crise économique d’abord, qui fait qu’en Occident on réduit le concept de « vie » au concept de « pouvoir d’achat ». C’est la crise de la mort aussi : le monde occidental a un sérieux problème avec la mort : tout le monde est au courant mais tout le monde le refoule, raison pour laquelle ici on s’ennuie tellement pendant les enterrements. Et enfin c’est aussi la crise de l’art : le grand public, le tout public se désintéresse complètement de l’art, nul doute possible là-dessus. Si on révolutionnait les enterrements, se dit-on dans « Les Morts Rigolos », on résoudrait ces trois crises d’un coup, en faisant exploser le concept d’enterrement, pour en faire quelque chose d’expérimental, quelque chose d’aussi expérimental que cet autre événement 100% expérimental qu’est l’événement de notre mort. Il s’agit là d’un programme très concret, concrètement artistique, qui travaille au concret de la vie des gens et de leur rapport à la langue : révolutionner la mort et les enterrements permet d’assumer la mort, de faire des enterrements une fête, une vraie fête, qui explose la petite angoisse occidentale contemporaine qui fait s’identifier « vie » et « pouvoir d’achat ». Non : la vie est une fête, qui peut être triste bien sûr mais c’est une fête quand même, être vivant c’est du luxe, du luxe sauvage. Connecter le rapport à la langue à ce luxe sauvage permet d’envisager tant la vie que la mort comme de l’art… – Selon-vous qu'est-ce qui menace la langue et qu'est-ce qui la « sauve » ?– Ce qui menace à mon avis la langue c’est ce qui en fait le vecteur de formes de vie tristes, glauques, dépendantes ; ce qui sauve la langue au contraire est ce qui en permanence permet l’invention ou l’évidence d’intensités de vie. Ce qui « sauve » c’est donc ce qui est « sauvage », d’une certaine manière : sauvage par rapport à la domestication résignée, angoissée, dépendante. Par « sauvage » j’imagine une sorte de tension vers des intelligences de type animales, animales pour dire instinctuelles ; je me dis qu’il faut être infra-intelligent, qu’il faut avoir l’intelligence des couches basiques de l’existence, une intelligence matérielle, infra-matérielle, nucléaire, une connexion avec les énergies et les intensités les plus évidentes du monde… – Et votre propre langue, qu'avez-vous à en dire ?– Je lie donc ma pratique de la langue à la question de la forme de vie. Je travaille la langue dans le sens d’une évidence d’intensité dans ce que je dis, écris, fais sonner ; j’espère sans doute que cette intensité particulière amène quelque chose de l’ordre de la liberté, d’une liberté « sauvage » dans nos formes de vie. – Quel événement et/ou quelles rencontres ont façonné votre langue et qu'est-ce qui la nourrit au quotidien ?– Il se fait que je convoque dans « Les Morts Rigolos » une grande partie des personnes dont la rencontre a influencé d’une manière ou d’une autre ma pratique de la langue et de la performance. Il s’agit d’artistes, bien sûr, (j’y propose un dispositif pour leur enterrement) mais également de mes enfants, avec lesquels j’ai écrit une partie du livre, la partie la plus déjantée, à mon avis. Par ailleurs voici quelques événements ou rencontres qui ont eu des effets sur ma pratique de l’écriture, de l’oralité, de la performance : la pratique de l’écriture collective sur internet aux alentours de 2004-2007, qui m’a permis d’explorer à nouveaux frais le rapport entre écriture, oralité, performance et spontanéité ; la lecture de Derrida, parce qu’un grand rire parcourt son écriture ; l’écoute de toutes sortes de musiques et de chants, qui ont nourri mon rapport à la voix et au rythme : le guitariste no wave Arto Lindsay, le groupe industriel allemand Einstürzende Neubauten, les œuvres pour piano d’Olivier Messiaen, Alexander Scriabine et Morton Feldman, la poésie sonore de Maja Ratkje, les polyphonies Dorzé, les chants kazakhs, les joutes vocales inuit, la chanteuse Diamanda Galas… Au quotidien, ce qui nourrit mon travail est une lecture fragmentaire d’une énorme quantité de livres à la fois, notamment d’anthropologie, de sciences, de philosophie, d’histoire des idées, le tout pour explorer toutes sortes de formes de vie et d’intelligences. – Nous vous avons proposé de venir au Rond-Point "rattraper la langue"... Comment allez-vous vous y prendre ?– Rattraper la langue est une question de vitesse or la vitesse est mouvement et le mouvement est le propre de l’animal. Pour rattraper la langue il y a donc une tension vers quelque chose d’animal à trouver : du coup je compte entrer de temps en temps légèrement en transe. Etant dans l’évidence les animaux n’entrent pas en transe ; c’est nous qui devons de temps en temps entrer en transe en direction d’eux, pour rattraper dans la langue son intensité sauvage et luxueuse.

Le 24 septembre 2015 à 11:24

Jean-Michel Besnier : "L'ambiance politico-scientifique actuelle a quelque chose d'inquiétant"

L'idée d'innovation a remplacé celle de progrès Dans cette 3e partie de l'interview qu'il a accordée à ventscontraires, le philosophe Jean-Michel Besnier évoque les courants métaphysiques tels que la Gnose, sur lesquels s'appuient certains partisans du transhumanisme, dans l'optique d'un savoir susceptible de parachever la création divine en affranchissant l'Homme de ses limites et contingences. Jusqu'ici optimiste sur les conséquences d'un post-humanisme susceptible d'élargir l'humanité à d'autres êtres tels que les animaux, les cyborgs, les clones ou les robots, Jean-Michel Besnier nous confie aujourd'hui son inquiétude sur ces questions, au regard de l'emprise croisssante des multinationales sur les politiques de recherche. Agrégé de philosophie et docteur en sciences politiques, Jean-Michel Besnier est professeur de philosophie à l’université Paris-Sorbonne (Paris IV), où il a créé et dirigé le Master « conseil éditorial et gestion des connaissances numérisées » de 2001 à 2013 et où il dirige actuellement l’EA 3559 « Rationalités contemporaines ». Il est membre du conseil scientifique de l’IHEST, du Directoire du MURS (Mouvement universel pour la responsabilité scientifique) et de la commission Littérature scientifique et technique du CNL. Parmi ses ouvrages :Demain les posthumains : Le futur a-t-il encore besoin de nous ? Hachette 2009L'homme simplifié : Le syndrome de la touche étoile, Fayard 2012  

Le 25 septembre 2014 à 09:50

Philippe Meirieu : "Ce qui m'anime c'est de susciter le plaisir d'apprendre et la joie de comprendre"

Ça va bien à l'école ? #4

D'abord instituteur puis professeur de philosophie et de Lettres, Philippe Meirieu est aujourd’hui professeur des universités en sciences de l’éducation à l'université LUMIERE-Lyon 2. Engagé à plusieurs reprises dans des chantiers importants de l’Éducation nationale, il a beaucoup travaillé sur le collège, le lycée et la formation des enseignants. Parmi ses derniers livres : Faire l’Ecole, faire la classe (ESF éditeur, 2009), Lettre aux grandes personnes sur les enfants d’aujourd’hui (Rue du Monde, 2011), Pédagogie : des lieux communs aux concepts-clés (ESF éditeur, 2013), Le plaisir d’apprendre (Autrement 2014). Une version refondue et actualisée de sa Lettre à un jeune professeur sort en librairie le 10 septembre. Pour Ventscontraires.net, il accepté de répondre à quelques questions. Quatrième et dernière partie de cette instructive plongée au coeur de l'école. > Première partie Le fort taux de chômage actuel doit-il nous inciter à faire évoluer l'école en l'adaptant aux « réalités économiques » ? Il est, malheureusement, un taux plus fort que celui du chômage, c’est celui de l’abstention – en particulier des jeunes - aux différentes consultations électorales ! C’est ce déficit citoyen là qui me semble, d’abord, interpeller l’École dans sa fonction fondatrice. Comment accepter que notre École « produise » autant de gens qui se désintéressent de la vie publique ? De toute évidence, notre « éducation civique », sous ses différentes formes et appellations, n’est pas d’une grande efficacité ! Peut-être faudrait-il se demander si l’École ne doit pas, enfin, introduire le droit comme discipline de plein exercice ? Car c’est quand même paradoxal d’ « affirmer que nul n’est censé ignorer la loi » alors que notre institution scolaire ne l’enseigne pas dans le cadre de la scolarité obligatoire : il y a pourtant des principes fondateurs comme « nul ne peut se faire justice soi-même », « nul ne peut être, à la fois, juge et partie » qui devraient bien être présentés et expliqués à tous de manière dynamique en montrant leur importance décisive pour la construction du lien social. Et puis, il y a la manière dont notre École est gérée et la part qu’y prennent – ou, plus exactement, que n’y prennent pas – les élèves. Pas question, évidemment, de singer en classe la démocratie directe en faisant voter les élèves sur le programme à traiter ! Mais, en revanche, l’apprentissage de la responsabilité dans un collectif, l’identification de l’autorité légitime, la distinction entre ce qui relève des obligations statutaires et ce qui relève des choix personnels et collectifs, la réflexion sur les conditions du travail en commun… tout cela fait partie pleinement des missions de l’École. Là encore, les pédagogues ont défriché le terrain depuis bien longtemps ; là encore, ils ne sont guère entendus et la « machine école » fonctionne dans l’indifférence générale en promouvant implicitement ou explicitement l’individualisme systématique. Ce n’est pourtant pas très compliqué : dès quatre ans, en classe maternelle, un enfant peut comprendre qu’en tant que responsable du bocal à poissons rouges, il détient une autorité légitime liée intrinsèquement à sa responsabilité ! Il peut apprendre ainsi qu’une autorité légitime ne s’exerce toujours « qu’en tant que… ». De même, très tôt, des rituels peuvent permettre d’organiser des débats structurés à l’école et de réfléchir sur les droits et les devoirs de chacun au sein du collectif… Jusqu’aux « délégués de classes » qui peuvent progressivement avoir une véritable fonction de proposition dans la vie de l’établissement… Pas question de prendre les élèves pour des « citoyens avant la lettre ». Mais abdiquer sur toute véritable formation progressive à la citoyenneté est une véritable démission que nous payons très cher ! Qui peut imaginer qu’un jeune reçoit « l’onction citoyenne » la nuit de ses dix-huit ans et qu’il peut, du jour au lendemain, comprendre ce qu’est une société solidaire et voter en conséquence de cause ? Quant au chômage, il interroge, bien évidemment, lui aussi, le système scolaire. Mais il ne doit pas le faire en l’amenant à renoncer à ses ambitions culturelles pour toutes et tous et en mettant en place un « utilitarisme » à courte vue avec des orientations prématurées et plus ou moins obligatoires vers les « métiers en tension » : ce serait une catastrophe ! Il doit, en revanche, intégrer, à la fois, une véritable découverte des métiers dans leur diversité, dès l’école primaire, et introduire, très tôt, une éducation au choix, avec un système de choix réversibles avant les choix irréversibles… Plus globalement, évidemment, le chômage de masse que nous vivons interroge la place de la « formation tout au long de la vie » et pose la question du partage du temps de vie entre « formation personnelle et professionnelle », d’une part, et « implication productive », d’autre part : je suis partisan, pour ma part, d’un « crédit formation » de cinq années, par exemple, que pourrait prendre en cours de carrière toute personne qui n’a pas bénéficié d’une formation initiale longue. Il n’est pas certain, d’ailleurs, que cela coûterait très cher dès lors que l’on se déciderait à flécher une partie significative des 32 milliards de la formation continue en France vers ce dispositif.   Les faits divers donnent l'impression d'une violence croissante à l'école. Selon vous, est-ce le cas ? Les incidents et les agressions augmentent, en effet, inégalement selon les établissements et les quartiers, mais significativement. De même que le harcèlement entre élèves, y compris sous la forme nouvelle du cyber-harcèlement, d’autant plus violent, parfois, qu’il n’est pas facilement repérable par les éducateurs et que l’agresseur ne voit pas la souffrance de sa victime qui, dans la face à face, aurait pu l’inviter à la modération. Mais ces phénomènes sont, à mes yeux, la conséquence, d’une part, de réalités sociales qui font ainsi irruption dans l’univers scolaire et, d’autre part, d’une sorte de désinstitutionalisation de cette École qui est moins capable aujourd’hui de se protéger et, surtout, de prévenir ce type de comportements. Concernant les réalités sociales, il y a, bien évidemment, tout un contexte de banalisation de la violence - en particulier à travers les médias, films et jeux vidéo - qui peut inciter au passage à l’acte des enfants ou des adolescents fragiles et peu soutenus familialement. D’autant plus que je fais partie de ceux qui s’interrogent sur les difficultés d’exercice de la parentalité aujourd’hui et pensent qu’elles sont très largement sous-estimées. Beaucoup de parents sont totalement démunis face à Internet, par exemple, ou face à des phénomènes de socialisation juvénile radicalement nouveaux : ils ont tendance alors à attendre de l’École qu’elle résolve des questions qui relèvent d’abord – même si ce n’est pas totalement – de l’éducation familiale. Il n’est pas question, ici, de culpabiliser quiconque ; en revanche, il faut noter que la France est un pays qui apparaît vraiment très en retard en matière de recherches et de pratiques d’aides à la parentalité. Et ce phénomène se conjugue avec ce que j’appelle la désinstitutionalisation de l’École. En effet, jadis profondément structurée en fonction d’impératifs sociétaux indiscutables, pourvue de rituels nombreux scandant le temps et organisant l’espace, sous la tutelle d’une hiérarchie pyramidale toute-puissante, l’École était un de ces « dispositifs disciplinaires » décrits par Michel Foucault, destiné à assujettir les corps pour mieux asservir les esprits. Même si je trouve, pour ma part, la description de Foucault ainsi que l’usage qui en est fait trop caricaturaux, il n’en reste pas moins que cette École « tenait » et « contenait » relativement bien les tentations centrifuges d’une population encore, il est vrai, fortement triée sur le volet dès la fin de l’école primaire. Or, cette structuration s’est effritée et le cadre s’est considérablement distendu… On doit, bien sûr, se réjouir que les rituels jugés humiliants ou obsolètes aient disparu. Mais le problème, c’est qu’ils n’ont pas vraiment été remplacés et que le cadre, lui, a même parfois, complètement disparu. Les établissements scolaires, en particulier les collèges, sont ainsi devenus progressivement des lieux de passage où rien ne vient jamais vraiment stabiliser des postures physiques et mentales, où l’appartenance symbolique n’est plus guère possible et où l’institution elle-même, dans sa cohérence et son projet, devient insaisissable. Comment des enfants de onze ans, qui entrent en sixième, peuvent-ils se représenter ce qu’est leur collège et ce que l’École attend d’eux quand ils ne voient jamais ensemble la quinzaine d’adultes qui est chargée de leur éducation et qu’ils sont ballotés, tout au long de la journée, entre des salles et des situations dont rien ne vient signifier l’unité ? Certes, on fera parfois une séance d’explication du règlement intérieur, mais cela ne peut remplacer l’implication dans un collectif solidaire qui ne s’éprouve, lui, qu’à travers des activités communes et un encadrement cohérent… Je fais l’hypothèse que la montée des comportements anomiques est profondément liée à un mode de gestion des établissements où, faute d’un cadre structurant à taille humaine encadré par un groupe d’adultes identifiés et solidaires, dominent l’anonymat, l’individualisme, la débrouillardise, la recherche exclusive de son propre intérêt, avec, à terme, le mépris pour le collectif vécu comme générateur de contraintes et non comme lieu d’expression de sa liberté. La découverte fondatrice que « l’interdit autorise » et que le respect de la loi permet non seulement de « vivre ensemble », mais aussi donner le meilleur de soi-même dans le respect d’autrui, me semble être un impératif politique – au sens le plus noble de ce terme – de l’École. Et, là encore, non pas en rajoutant des « cours » spécifiques, mais en se saisissant des activités d’enseignement pour leur donner la force structurante, tant psychique que sociale, dont les élèves ont besoin. Faute de quoi, ils ne les fréquentent qu’en « touristes » et pratiquent sans scrupules les transgressions qui leur permettent de se sentir exister… Certes, je ne suis pas naïf et je sais que certains enfants et adolescents sont porteurs d’une violence que de simples aménagements pédagogiques ne pourront pas contenir. Pour eux, de toute évidence, nous avons besoin de professionnels formés et d’un soutien spécifique des enseignants chargés de leur encadrement. Mais, pour la grande majorité des incidents qui viennent compromettre le quotidien des établissements et rendent les apprentissages difficiles, voire impossibles, je suis convaincu que « réinstitutionnaliser » les établissements, en inscrivant les élèves dans des collectifs de taille raisonnable (quatre classes semble un bon étiage), encadrés par des équipes structurées, avec des activités mobilisatrices, des rituels adaptés et des modes de gestion plus proches des personnes, permettrait de construire ces cadres éducatifs qui nous font tant défaut aujourd’hui.   Et pour finir, une question plus personnelle : qu'est-ce qui vous a tellement marqué dans votre propre rapport à l'école pour que vous ne vous en éloigniez jamais ? On ne sait jamais très bien identifier l’origine de nos engagements et l’on reconstruit souvent a posteriori de belles histoires qui relèvent plus de la fiction que de la réalité. Pour ce qui me concerne, je crois que ma passion est plus celle de la transmission que celle de l’École. C’est pourquoi sans doute, je me suis souvent permis d’interroger les formes actuelles de l’École – comme la classe « homogène » d’élèves prétendument de même niveau censés faire tous la même chose en même temps… c’est-à-dire le modèle de « l’enseignement simultané » imposé par Guizot – au nom de sa faible efficacité en matière de transmission. Je ne crois pas que les modalités actuelles de l’École soient sacrées et doivent être pérennisées sans jamais être interrogées. Mais il faut interroger ces modalités de l’École au nom des finalités qu’on lui affecte et c’est cela que j’ai tenté de faire depuis tant d’années. Et puis, ce qui m’anime, en fait, c’est de susciter le plaisir d’apprendre et la joie de comprendre. C’est là où je trouve aujourd’hui encore le plus de satisfactions, bien loin de toutes les formes d’exercice du pouvoir institutionnel qui, dans l’Éducation nationale comme ailleurs, devraient, à mes yeux, s’assigner à plus de modestie.

Le 26 août 2010 à 12:46

Libertude, égalitude, fraternitude

L'autre feuilleton de l'été - 24

En exclusivité pour les aficionados de ventscontraires.net,  voici les meilleures feuilles du livre que Christophe Alévêque publie avec Hugues Leroy chez Nova Planet.lundi 18 juin 2007Élysée. Le plan d’économies gouvernementales « un euro dépensé, un euro utile » se poursuit avec une rigueur spartiate. Après avoir fait changer toutes les ampoules de l’Élysée pour des modèles à basse consommation, la présidente fait procéder à un audit des caves, suivi d’une vente aux enchères de 10 000 des 15 000 grands crus en réserve — qui pourrait rapporter entre 2 et 5 millions d’euros. L’opération est rondement menée, malgré la crise de nerfs du sommelier de l’Élysée : le forcené s’enferme dans les caves, criant qu’il n’y laissera jamais descendre la présidente, parce qu’elle ferait tourner le vin. La garde républicaine l’en délogera. Au grand mécontentement des syndicats viticoles, on procède au réexamen des contrats avec les fournisseurs réguliers, essentiellement remplacés par des producteurs de Pineau des Charentes,  pour 200 000 € d’économies à l’année. La droite, sous l’impulsion de Jean Louis Borloo, hurle qu’on brade à l’encan le patrimoine. Les frais de bouche sont revus dans le sens « de l’économie ménagère », c’est-à-dire qu’on accommodera les restes. Les réceptions officielles se voudront « festives et conviviales », centrées autour d’un buffet Pineau des Charentes et chabichou. Le chef du protocole ayant fait circuler une note angoissée sur les menaces que ces disposition font planer sur le prestige de la nation, la présidente a suggéré qu’on les complète — pour les grandes occasions seulement — par des pyramides de rochers au chocolat sur des plateaux : 21 millions d’économie à l’année. L’ensemble du parc automobile est soldé, pour être remplacé par 45 voiturettes électriques Heuliez « Friendly ». La Présidente aligne sa rémunération sur le SMIC — « Ça m’évitera les questions pièges sur le niveau du SMIC », déclare-t- elle — et elle prie à chaque membre du gouvernement de proposer, lui-même, la baisse de ses émoluments : les Français jugeront ces hommes et ces femmes en fonction du pourcentage annoncéLa suite demain...

Le 10 mai 2016 à 16:10

Stefano Massini : "Nous n'avons rien appris de la crise de 29"

A propos de "Chapitres de la chute", sa saga sur Lehman Brothers

L'auteur et metteur en scène italien Stefano Massini voit sa trilogie sur la grandeur et la chute de l'empire Lehman Brothers créée pour la première fois dans une mise en scène remarquée d'Arnaud Meunier et une traduction de Pietro Pizzuti. Jean-Daniel Magnin – C'est sur le thème et le titre de la pièce que de nombreux spectateurs du Rond-Point ont été attirés par la pièce. Comme si nous avions un grand besoin d'en savoir plus sur l'économie. Comme s'il s'agissait là d'une histoire qui nous importait au plus haut point. Une histoire dont personne ne nous parle en fait.Stefano Massini – Je crois que le théâtre a toujours été un espace de connaissance. Le spectateur devrait en sortir enrichi, chaque fois. Non pas pour dire que les spectacles doivent "donner un enseignement", car éprouver une émotion forte (quel qu'en soit le type) est une forme de connaissance. Dans le cas présent je pense que la véritable expérience ne consiste pas à connaître la vie familiale des Lehman, mais à devenir un peu plus experts sur une chose (l'économie) qui nous affecte tous, mais que nous ne connaissons pas en fait. J'ai trouvé que la saga Lehman offrait l'occasion idéale de faire pénétrer le public dans un milieu hostile comme celui de la finance : j'avais besoin d'un cheval de Troie et je l'ai trouvé dans le grand écheveau biographique qui compose l'histoire de cette banque. On peut dire que la saga des Lehman n'est pas l'objet de ma trilogie, mais l'outil que j'ai utilisé pour rendre le public un peu plus "économiste". – Est-ce que tu t'es inspiré d'œuvres antérieures, comme par exemple les Buddenbrock de Thomas Mann ? – Plutôt que de m'inspirer d'un texte ou d'une œuvre, j'ai eu une confiance totale dans les potentialités de cette idée. Comme je l'ai déjà dit, je n'avais pas l'intention d'écrire sur les Lehman, mais l'idée était de pouvoir rendre le public plus expert dans une matière difficile et théâtralement vierge - et par conséquence extrêmement intéressante. Bien sûr, s'il fallait pointer des modèles, il faudrait aller plutôt du côté de la littérature que vers le théâtre, car je crois que le théâtre lui-même est aujourd'hui en quête d'un minimalisme dans lequel je ne me reconnais pas. – Comment définir ta pièce ? Un long blues post-capitaliste ? Une saga ? Une série américaine ? Un poème épique ? Un conte des temps jadis ?– Je le définirais comme du "matériel scénique". C'est un grand mélange de récit, de roman, de drame, de comédie, d'éléments documentaires - et même de poésie. Je pense qu'aujourd'hui nous vivons un total dépassement des genres. Et pas seulement parce que tout a été désormais essayé, mais parce que chaque "genre" est dépassé aussitôt qu'il a été expérimenté.  Et ainsi je préfère concevoir chacune de mes oeuvres comme un matériau, un ensemble de suggestions, un catalogue de possibilités. Puis c'est au metteur en scène et aux acteurs (mais aussi aux lecteurs) de faire un choix, en se frayant chemin à l'intérieur de ce que je leur offre.– L'humour et la poésie du texte me plaisent beaucoup. Cette manière si simple de raconter, tu l'as trouvée tout de suite ?– Crois-moi : cette ironie m'appartient, je ne l'ai pas choisie. Parfois c'est même pénible de voir comment les choses de la vie - même les plus tragiques - prennent des contours dont nous ne pouvons nous empêcher de rire. Et le rire est la plus forte expérience émotive de l'être humain, car le rire implique une pleine connaissance de ce qui le déclenche (alors que les pleurs non, les pleurs sont passifs, ils subissent la réalité, ils ne la contrôlent pas). – Tu n'as pas décrit en détails la faillite Lehman de 2008, probablement parce que nous connaissons "de l'intérieur" cette crise. C'est bien ça ?– Oui mais pas uniquement pour cette raison. J'ai décidé de ne pas raconter la faillite de 2008 (ou mieux : de ne pas la raconter dans les mêmes détails que je ne l'ai fait par contre pour la crise de 1929), justement parce que je voulais qu'une chose saute aux yeux : la crise de 1929 a été un précédent dont il aurait fallu apprendre beaucoup de choses. Hélas ça ne s'est pas passé comme ça : les mêmes erreurs ont été refaites, une fois passée la panique. Ça me semblait intéressant de raconter la crise actuelle à travers un miroir vieux de 80 ans.– Selon toi, les ferments de la faillite Lehman étaient déjà présent au début de leur histoire ?– Je ne pense pas qu'il s'agisse d'un mal génétique. Le problème réside dans les profondes mutations de tout le système capitaliste qui, comme le raconte la Trilogie, est passé d'une recherche de fonds pour financer l'industrie à une recherche d'argent visant juste à la création de gains virtuels. C'est ici que s'ouvre le gouffre : l'argent ne doit générer que de l'argent. Et par dessus le marché, les évolutions technologiques ont entraîné une dépersonnalisation encore plus grande, avec pour résultat un labyrinthe de chiffres et d'argent n'ayant plus aucun lien avec la réalité.– Les rituels juifs et la Bible t'ont beaucoup inspiré dans cette pièce. Tu as aussi écrit "Je crois en un seul Dieu", une pièce qui se déroule en Israël - nous allons la lire en public avec Anne Alvaro en avril prochain. Est-ce une coïncidence, ou la question juive t'intéresse-t-elle particulièrement ?– En fait j'ai eu la grande chance d'avoir une "double vie" dans mon enfance, chrétienne et juive. Cela vient du fait que certains événements dans ma famille m'ont conduit à assister assidûment à la vie de la communauté juive dans le Temple de Florence. Cela dit, ma famille étant chrétienne et pas juive, chaque année nous célébrions Noël mais aussi Hanoukah - et je connaissais les prières du Seder (Pessah) aussi bien que les prières catholiques. Je pense que c'était important, pour moi, car la culture juive est un élément clé de la culture moderne, aussi bien européenne que nord-américaine. L'histoire des Lehman le démontre, leur saga est un très bon exemple du changement subi par les immigrants juifs en Amérique au siècle dernier.– Nous avons immédiatement décidé de programmer le spectacle avec Arnaud Meunier après avoir découvert seulement la première partie du texte au comité de lecture du Rond-Point. Tu as écrit les deux autres ensuite. Elles sont venues facilement ?– La seconde et la troisième partie ont été sans nul doute les plus difficiles à écrire. Surtout "L'immortel", la troisième. J'ai toujours pensé que la première partie de la trilogie était une "zone mythologique", alors que la deuxième est une comédie et la troisième un drame qui tourne entièrement autour de la solitude de Bobbie et de la partie d'échecs périlleuse qu'il joue avec un monde qui change autour de lui de manière vertigineuse. J'ai dû me documenter énormément avant d'écrire, lire des centaines (milliers) de pages sur l'Histoire américaine, des traités d'économie et bien sûr des livres sur la famille Lehman qui m'ont été envoyés des Etats Unis. Chapitres de la chute, saga des Lehman Brothers, de Stefano Massini, traduction Pietro Pizzuti, L'Arche éditions

Tous nos invités
Tous les dossiers

derniers podcasts

je m'abonne :   
Kader Aoun et des stand-uppers : "Je n'abandonnerai jamais la banlieue"
Live • 23/03/2019
Tania de Montaigne : L'Assignation
Live • 07/02/2019
Florence Aubenas au grand oral désopilant du Barreau de Paris
Live • 07/02/2019
Eric Vuillard en conversation avec Pierre Assouline
Live • 13/02/2018
Tobie Nathan : Le Parlement des dieux
Live • 13/02/2018
Tous les podcasts

ventscontraires sur Youtube

Découvrez la chaîne
La revue en ligne du Rond-Point
Auteurs maison   Vedettes etc.   Confs & Perfs   Archives   Tous les chroniqueurs
Les vidéos   Les sons   Les images   Les textes  Nous contacter   Presse
ventscontraires.net, revue en ligne, vous est proposée par le Théâtre du Rond-Point.
Site administré par
© 2014 - CC.Communication