Nicolas Delesalle
Publié le 02/06/2015

Le trou


Mon père creuse. Je creuse. Voilà, ça va finir comme ça. C’est difficile, c’est long d’arriver à l’essentiel. Il n’y a plus rien d’autre à faire. Donner des coups de pelle dans la terre dure au pied du grand sapin sous la neige fondue. On ne parle pas. Il est trois heures du matin. On n’avance pas. Creuser en janvier, c’était pas une bonne idée. J’ai les mains gelées, le front brûlant et le nez qui coule.

On a galéré pour trouver le bon emplacement. Il ne fallait pas tomber sur les autres. Depuis cinquante ans, on creuse toujours sous le grand sapin. Du coup, il atteint les vingt mètres de haut, l’animal.

Les sons sont étouffés par la nuit, janvier, l’air comprimé par le froid, on creuse dans du coton noir et dur. On respire comme des paquebots des années vingt. Nos vapeurs s’entrecroisent et dessinent de jolies volutes. Je fais une pause. La lampe torche est par terre et son faisceau enveloppe la silhouette de mon père qui continue de creuser. Son ombre menaçante s’étale dans le champ. Raspoutine est à côté, dans le drap blanc.

Il était toujours fourré avec nous, ce chien. Dans les voyages. À la maison. Avec sa gueule de loup, ses grands yeux de biche, ses longs cils et sa langue trop longue dont le bout dépassait quand il dormait. J’avais huit ans quand on l’a eu, vingt-deux quand on l’a perdu.

Il avait été un partenaire de jeu idéal. Nous étions gamins en même temps. Je lui ai cassé une patte en l’installant sur un tourniquet de square, j’ai ramassé consciencieusement ses crottes dans le jardin, je lui ai lancé des centaines de bâtons qu’il a toujours ramenés comme un couillon de chien, yo-yo horizontal, boomerang à poils, et puis il a grandi plus vite que moi.

On courait ensemble l’été, à la campagne, sur un chemin de pierres blanches, des footings de dix bornes sous le cagnard, et il se foutait de moi, caracolant en tête, puis il se figeait, revenait, poursuivait des mouches ou des proies imaginaires. Avec le temps, il a cessé sa course erratique de jeune chien fou, il s’est mis à trotter à mon rythme, ni plus, ni moins, la langue pendante sur le côté. Plus tard encore, il n’a plus réussi à suivre, il peinait vingt mètres derrière moi, prêt à crever la gueule ouverte pour ne pas me perdre de vue et j’étais obligé de raccourcir la foulée pour l’attendre. Voilà, il était vieux.

Les nuits de janvier à la campagne, ça gèle et toute la nature est morte. C’est comme si les arbres ne servaient plus à rien et les paysages ressemblent à de très vieilles femmes sèches qui n’ont plus la force de se maquiller.

Papa fait une pause à son tour et s’allume un cigarillo. Je descends dans le trou. Il me reste des forces et je voulais un trou profond, quelque chose de net, pas un trou d’amateur, mais je sens que ce n’est déjà plus de la rage qui me fait tenir, ce n’est plus de la peine, c’est quelque chose de plus doux qui tend mes muscles.

On l’appelait Ras’, ou Poutine, Poupoutche, plus une centaine d’autres surnoms tous plus imbéciles les uns que les autres. Raspoutine, c’était quand il faisait une connerie, quand il bouffait une poule pendant les vacances à la campagne, coursait un de ses congénères ou mendiait un os. Il avait été là à chaque instant, témoin silencieux de tout ce qui construit une enfance, une jeunesse quand je suis rentré de ma première cuite, de mon premier rendez-vous, quand je me suis fait casser la gueule, quand j’ai eu mon bac, quand j’ai fumé ma première clope en cachette, quand j’étais dans le canapé ce jour de printemps et que le parfum de l’herbe coupée dilatait mes pupilles, il était là. Il était toujours là.

On avait l’impression qu’il souriait tout le temps, un peu comme les dauphins avec leur gueule figée dans la joie. Il y a une innocence infinie dans l’oeil d’un chien, une jeunesse éternelle dans le cristallin qui contrarie le pourrissement des muscles et les années dans les os. Sur la fin, c’était moins drôle, il pissait partout, son arrière-train se carapatait, on avait attendu le plus longtemps possible, mais il avait quatorze ans et un cancer généralisé, il était au bout de ce qu’on peut réaliser quand on vit à quatre pattes, qu’on course des bâtons et des mouches et qu’on ahane au premier rayon de soleil.

Je n’ai plus de chien, je n’ai plus de chat, mais je sais que leur présence sans jugement, sans morale, leur présence de meuble toujours heureux avait quelque chose de rassurant. Moi, ça me rassurait de me faire caresser la paume de la main par les poils de mon chien.

Je sors du trou, je suis épuisé, en sueur et gelé. Papa me remplace, il saute, le cigarillo toujours à la bouche, on dirait Clint. Il creuse. Je m’allume une clope. Je vois le bout incandescent de son cigarillo monter et descendre comme une luciole.

Au cours d’un reportage chez un crémateur animalier, j’avais feuilleté le livre d’or noirci par les gens quand ils viennent déposer leur chien, leur chat et qu’ils repartent avec une urne minuscule. J’étais parti là-bas avec l’idée de bien rigoler. J’étais revenu avec la gueule de travers et toute la solitude des hommes sur les épaules. Des hommes à l’écriture tremblante qui parlent de leur animal de compagnie comme de leur enfant, le dernier remède à l’isolement, le vaccin aux journées nues, le dernier lien. On ne doit pas souvent être trahi par un animal.

J’ai souvent compté les trucs en vies de chien, sept ans par sept ans. J’avais trois ans quand c’est arrivé, trois ans en vie de chien. Un soir, on s’est réunis en famille. Raspoutine respirait péniblement dans le couloir. On a fermé la porte du salon comme s’il pouvait comprendre. Papa a dit qu’on ne pouvait plus le garder comme ça. Maman a ajouté qu’il fallait le libérer. Mes soeurs et moi, nous étions grands, alors on n’a rien dit, on était d’accord. On avait peur de la réaction de ma soeur Irina, parce que c’était un peu son chien, elle l’avait eu pour ses dix ans, elle y était plus attachée que tous les autres, mais elle a opiné du chef sans rien dire. Elle n’en a jamais parlé après. Il doit y avoir des trucs qu’on garde pour soi dans des lieux sacrés, tout au fond, et qui ne refont jamais surface, même dans l’humour, même des années après. Les épaves sous-marines de nos plus grands renoncements.

Le dernier soir, je suis redescendu dans la nuit, comme un spéléologue, avec des cordes plein la tête, pour pas me casser la gueule. Peut-être que mes soeurs et mes parents ont fait pareil, discrètement. J’ai posé sa grosse tête de loup sur mes genoux, il avait comme une crinière de lion, très douce, des poils très longs, noir et feu, je l’ai caressé. Il m’a regardé avec cet air de dire « C’est pas grave, ça va aller, n’aie pas peur, c’est pas grave. »

Il m’observait attentivement et j’essayais de comprendre ce que disait son regard. Je me suis aperçu qu’il m’avait ouvert la voie et peut-être que ces yeux ne disaient rien d’autre « Voilà, Kolia, c’est ça, en résumé, une enfance, une adolescence, l’âge adulte, la maturité, la vieillesse, le naufrage, c’est ça une vie. » Voir vivre un chien, le voir mourir, ça sert peut-être à ça, à ne pas mourir soi-même au dernier moment, à commencer plus tôt.

On a pris rendez-vous chez le vétérinaire un vendredi après-midi. On y est allé tous les six. Avec mon père, on a aidé Raspoutine à monter dans le coffre. Il était excité comme un grabataire qui sent venir l’infirmière gironde et son décolleté parfumé. Il devait croire qu’on partait en forêt. Il allait vite déchanter.

Il avait des yeux de berger, c’est-à-dire qu’il y avait pas mal de trucs qui nageaient dans son regard et c’était difficile de faire la part entre ce qu’on y ajoutait et ce qu’il s’y tramait vraiment. On est entrés. La vétérinaire était plutôt du genre cool, deux paquets de clopes par jour, la cinquantaine joyeuse et déglinguée. Une petite bonne femme toute sèche avec de grands yeux clairs qui avait lâché son mari et ses trois fils pour se mettre en couple avec son aide-soignante, une Hollandaise géante et un peu brutale qui matait les molosses les plus furieux en levant un sourcil.

J’avais un peu peur de la grande Hollandaise, je ne voulais pas qu’elle soulève Raspoutine comme un paquet de viande morte. Je me trompais. Elle a été très délicate au contraire, elle a soulevé ses cinquante kilos comme si c’était un piano Steinway et je comprenais soudain ce que la véto lui trouvait, à cette grande gigue de Hollandaise. Le chien n’a pas moufté alors que d’habitude il se cachait sous la table.

Les deux blouses blanches ont chuchoté. Elles nous ont laissés un moment avec lui. Mon père a bombé le torse, il a posé la main sur la tête du chien, il a inspiré un coup et puis il est parti fumer des cigarillos. Il avait euthanasié son chien précédent tout seul, en secret, à la campagne, quand on était gamins, et je crois que ce souvenir l’avait anesthésié, il ne pouvait plus, il ne voulait plus, il se protégeait.

Mes soeurs et ma mère pleuraient comme des Roumaines officielles, les femmes pleurent en Europe de l’Est, c’est la tradition, ça chasse les mauvais esprits. Je ne savais pas trop comment me comporter, j’étais censé être un mec, ne pas pleurer en public, alors j’étais figé comme une truffe héroïque dans un arrêt sur image au moment le plus dramatique du film.

Il y avait tant de peine, tant de souvenirs dans cette petite pièce en carrelage blanc et le coeur du chien qui battait encore et son regard, putain, son long regard qui semblait dire « c’est bon, je crois que je suis prêt », ou « je vous ai tant aimé », ou « je veux pas mourir », ou « ramenez-moi dans mon couloir sur mon tapis », ou quelque chose du même style, il y avait tant de tensions dans ce huis clos que je serrais les dents comme dans les films de mon enfance, Paul Newman dans la Tour Infernale, à me faire péter les plombages.

Et puis, soudain, Ras’ a tourné un peu la tête et m’a regardé avec ce genre de paires d’yeux qui vous flinguent le moral et les guiboles. J’ai fait comme mon père, je lui ai posé la main sur la tête, j’ai inspiré un grand coup et j’ai dit « au revoir, mon vieux », et je suis sorti.

La vétérinaire et la Hollandaise sont revenues. Il y a eu les dernières caresses, les derniers mots qui peuvent sembler si ridicules pour ceux qui n’ont jamais eu de chien, et mes soeurs et ma mère sont parties à la maison, dans les larmes, dans les mots que seules les femmes savent se dire dans ces moments-là.

Quand la voiture des filles a démarré, mon père m’a regardé et il m’a tapé sur l’épaule et ce geste m’a un peu secoué. On est resté là sur le gravier dans un de ces silences typiquement masculins, un silence solidaire, cousu de fumée de cigarette, de mains dans les poches et de regards par terre. On a attendu une demi-heure comme ça et puis la vétérinaire est venue nous dire que c’était fini. On pouvait récupérer le chien.

C’était déjà plus Raspoutine, c’était une grosse masse lourde, tellement lourde, la pisse lui sortait du ventre, ça sentait déjà la mort. On l’a mis dans un drap blanc. On a mis le drap blanc dans une bâche en plastique et puis on est partis à la campagne, dans la maison de vacances, à 200 km/h vers le grand sapin, six cents bornes avec le chien mort dans le coffre.

Voilà, le trou est assez profond, pas loin d’un mètre. On attrape le drap, on le soulève, il est de plus en plus lourd, la mort double la force de gravité, c’est une loi de la physique dont personne ne parle, on le dépose au fond. On dirait une grosse larve de dinosaure. Sur la recommandation de mes soeurs, on ajoute sa couverture favorite, un truc rose immonde plein de poils, et puis une balle de tennis, un collier, une laisse, deux trois conneries qu’il aimait mâchouiller. On fait une petite minute de silence, papa prend une longue inspiration pour faire un discours. Il dit « Salut, mon Ras’. » Je le regarde. Il a les larmes aux yeux. Il ne dit plus rien. C’est fini. On chope les pelles et on remplit le trou sous la neige fondue. Voilà, c’est comme ça que ça finit parfois, un chien, une enfance.

 

Ce chapitre est extrait d'Un parfum d'herbe coupée (Préludes éditions)

Le jour où les éléphants se maquilleront les cils en utilisant des oiseaux-mouches plongés dans de la poudre de charbon, j'écrirai une biographie raisonnable. 

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L'Unicef lance un casting pour trouver des visages d'enfants encore plus tristes

L’humanitaire n’empêche pas le marketing. C’est en tout cas ce que montre cette singulière histoire révélée par le journal La Croix ce matin. Le Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef) entame visiblement sa petite révolution publicitaire. La célèbre agence, Prix Nobel de la paix, a lancé depuis trois semaines un casting géant aux quatre coins du monde. Avec un seul objectif : trouver des visages d’enfants encore plus tristes pour sa prochaine campagne d’affichage. Reportage.   Trouver le prochain visage de l’Unicef En France c’est l’agence de casting Talentuo qui a décroché l’appel d’offre lancé par l’Unicef. Dans un entretien accordé à La Croix, Didier Cros, son patron, revient sur la mission qui est la sienne depuis bientôt un mois : « Nous nous donnons encore deux mois pour trouver le jeune garçon ou la jeune fille qui deviendra l’emblème de l’Unicef pour les cinq prochaines années. Le cahier des charges imposé par les Nations unies est très strict : il ou elle doit avoir moins de 14 ans, il doit être pauvre, non caucasien, si possible sale mais pas trop. Enfin, et c’est le point le plus important de notre recherche, il doit être en mesure d’adopter une expression profondément triste sur son visage. » Ce dernier point semble au cœur de la démarche de l’Unicef, comme le confirme Marixie Mercado, porte-parole de l’organisation : « Au regard des précédentes campagnes, nous nous sommes aperçus que les enfants que nous choisissions étaient tristes certes, mais pas assez pour inciter à un passage à l’action. Ils avaient beau avoir le visage décharné par la malnutrition ou des mouches dans les yeux à cause du manque d’hygiène, cela n’était pas suffisant pour interpeller l’opinion publique. Nous voulons désormais revenir aux fondamentaux. Ce que nous recherchons, désormais, c’est un garçon ou une fille capable de véritablement jouer une tristesse viscérale ou, à défaut, quelqu’un qui soit profondément triste dans sa propre vie. » L’agence Talentuo sillonne donc les routes de France depuis début novembre à la recherche de ce jeune talent. Pour l’instant, elle ne l’aurait pas encore trouvé, selon son directeur qui se rend pourtant dans les lieux les plus propices à ce type de profil : « Nous cherchons évidemment dans les quartiers pauvres, les banlieues. Nous avons fait de belles rencontres mais rien d’assez convaincant pour l’instant. Je passe donc le message à tous vos lecteurs qui seraient intéressés : si vous êtes pauvres et tristes et que vous souhaitez que les gens le sachent, nos portes vous sont grandes ouvertes. » Le Gorafi

Le 25 juin 2012 à 08:46

Mon petit pan de mur gris

Yves-Noël Genod : exercice d'admiration numéro 11

> premier épisode "Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?" C'est le titre du dernier livre de Jeannette Winterson, lecture conseillée par Patrice. Je lis, j'aime beaucoup et tandis que je découvre Winterson ils sont dans la dernière semaine de Je m'occupe de vous personnellement. Dimanche prochain, dans quelques heures, ce sera fini, tout va disparaître. La salle Roland Topor va retrouver son gris bleuté et fini pour moi les exercices d'admiration. Cette dernière semaine ne parachève rien, au contraire, Yves-Noël recommence, de plus belle, c'est encore un nouveau spectacle, neuf comme tous les matins du monde. Je sens monter une vague de nostalgie, elle me prend à la gorge, je bois la tasse salée. La nostalgie n'est que l'angoisse du futur et l'appréhension du vide après le plein. Bientôt, dimanche en fin d'après-midi, dans quelques heures donc, un petit pan de ma vie - petit pan de mur jaune - va s'estomper, disparaître, s'évanouir. J'aurais vécu avec eux, les acteurs d'Yves-Noël, je les aurais aimé d'amour. Tant pis si on me trouve sentimental ou naïf, c'est l'amourre qui fait ça. Je crois que je n'ai jamais offert autant de fleurs qu'à Valérie Dréville, je crois que je n'ai jamais offert autant de pastèque qu'à Dominique Uber. Tous ensemble et chacun en particulier, je les ai caressés du regard, je les ai écoutés, tendrement contemplés. J'ai admiré Yves-Noël, je l'ai supporté, parce qu'il peut être infernal YVES-NOËL GENOD, infernal dans le sens que Duras donnait à ce mot, infernal comme est infernal ce qu'il a fait et tenu, tout seul pendant trois semaines, un spectacle différent chaque soir, mettre tant de liberté à la fois sur un plateau, gérer les fauves, ne pas leur couper les griffes ou les endormir. Je pense au premier spectacle de Rabeux que j'ai vu : Les Enfers Carnaval. Correspondances.  Yves-Noël cite souvent Peter Handke : "Regarde le miracle, et oublie-le". Je ne sais pas comment je vais oublier le miracle que fut ce spectacle mais comme souvent quand j'ai un problème, je relis Proust : "L'oubli est un puissant instrument d'adaptation à la réalité parce qu'il détruit peu à peu en nous le passé survivant qui est en constante contradiction avec elle."  Et j'ai encore envie de faire une citation, parce que ceci sera ma dernière chronique et je sens que ma bouche s'assèche déjà : "Bien sûr nous eûmes des orages, vingt ans d'amour c'est l'amour fol. Mille fois tu pris ton bagage, mille fois tu pris ton envol. Et chaque meuble se souvient dans cette chambre sans berceau, des éclats des vieilles tempêtes. Plus rien ne ressemblait à rien, tu avais perdu le goût de l'eau et moi celui de la conquête." Dominique Uber, chère Catherine Deneuve du Sauvage et de Possession réunis, je vous aime. Anne Issermann, chère Virginia Woolf à l'ovale lumineux, je vous aime.  Alexandre Styker, mon Marilyn, mon Marcello, mon jeune faon diaphane, je vous aime.  Lorenzo De Angelis, mon cher nageur prodige, toi qui porte bien ton nom de famille, je vous aime.  Marlène Saldana, chère délicate et fine figure du réel, je vous aime.  Philippe Gladieux, mon cher faiseur et défaiseur de lumières et de sons, je vous aime.  Simon Bourgade, mon cher "garçon naturel", je vous aime.  Valérie Dréville, pour tout ce que j'ai déjà écrit et pour le reste, je vous aime.  Yves-Noël Genod, mon cher chat blond, de gouttière et angora, qu'est-ce que je peux ajouter ?  J'avais de grandes ambitions avec mes chroniques pour Vents Contraires, j'aurais voulu suivre le spectacle, en rendre compte de la manière la plus précise qui soit. Une sorte de spectacle littéraire dans le spectacle. Pas sur le spectacle mais dedans, exactement, sous le soleil. Je n'y suis pas arrivé. Il y aura eu 22 représentations, je n'ai fait que 11 chroniques. On ne suit pas à pieds dans la vase un pur sang lancé au galop. Au final il y aura eu autant de Je m'occupe de vous personnellement que de têtes et de mémoires de spectateurs. Ce que j'ai vu, je l'ai vu par le trou de ma serrure personnelle, tout petit point de vue, l'instant d'un regard. Mais un regard qui s'est dilaté à la mesure de toute la vie.  Je vais moins vivre désormais. J'aurai moins de vie vécue. Dimanche soir, après la dernière, je me mettrai sérieusement dans mon second livre. Je suis prêt pour l'apnée. J'ai eu beaucoup d'oxygène ces-temps-ci.

Le 4 mai 2011 à 14:53
Le 24 mai 2011 à 19:30

Ça bouge sur les réseaux

Sit-in devant la Bourse 8

Je viens de recevoir un message sur mon smartphone, on dirait que ça bouge sur les réseaux :"Nous, jupes roses et sans-culottes, cagoules et bonnets, mitaines et foulards imbibés de citron, masques de latex et lunettes de plongée, communiquons à tou.te.s notre volonté de passer à l’action, ce jeudi 26 au matin, contre la finance organisée et ses réseaux mafieux. Nous appelons une horde débonnaire et clandestine à venir nous rejoindre le jeudi 26 mai à 9h à la Rotonde de la Villette (Métro Stalingrad) pour un départ groupé en direction d’un symbole bien connu de la manigance capitaliste, en vue de son occupation.Nous avertissons copains et copines que le risque juridique sera faible, mais que la jouissance sera grasse, car nous avons prévu de nous maintenir dans ledit lieu jusqu’à la dissolution de la dette grecque et du déficit de la sécu française.Nous avons prévu de monopoliser l’espace, d’y faire du boucan et d’y jeter des paperasses, d’y crier notre mépris pour le pognon et la magouille. Toute participation insolente et désinvolte de votre part ne nous rendra que plus forts et plus aguerris pour les batailles suivantes.Prenez avec vous tout ce qui agace les nanti.e.s et les cadres, quirend nauséabond l’atmosphère et réjouit les compagnon.ne.s révolté.e.s.JEUDI 26 MAI à 9H00 pétante,Place de la rotonde (Métro Stalingrad)Premiers signataires : Collectif des Allumés de la Fraude (CAF), Organisation des Téléspectateurs Anarco-Nihilistes (OTAN), Fédération Malgache des Insoumis (FMI), Groupe Invivable des Garçonnières du Nébraska (GIGN), Union Nécrosée des Lessiveurs de Parpaings, Association des fossoyeurs du Pole Emploi, Le collectif “Bien Assez de Conneries !” (BAC), le Cercle des Amis de l’Intifada, l’Union Radicale Survivre SAns Fessebouc (URSSAF), L’Internationale vegan pour une revanche des animaux, Collectif “Vivons bien, vivons couchés”, le Syndicat Démocrate Individualiste contre la Guerre (SDIG) et le Syndicat Démocrate pour l’Abolition du Téléthon (SDAT)..."Et j'ajoute mon nom à la liste des signataires : Fleur Ho!> épisode suivant> premier épisode

Le 23 septembre 2012 à 10:47

Mona Mailing n°5

Attendez voir si je me lève !

Dites-donc vous ne voyez pas que derrière mon écran de sfumato, je suis brûlante comme l’Etna ? Et entière ! Un jour, je vous jure, je sortirai de mes gonds. Les alarmes pourront bien hurler, je sauterai par-dessus votre fichu cordon sanitaire et je sortirai la boîte à gifles. Je ferai voler les appareils photos et les téléphones mobiles, je fendrai la foule, je dégringolerai les marches 4 à 4, et, ô jouissance absolue... j’exploserai les présentoirs. Fini la Joconde en tête de gondoles, non mais quelle infamie pour une Florentine ! Je pulvériserai les tasses, tordrai le cou aux cravates, lacérerai les livres. Je laisserai juste les cahiers de coloriage pour que les gosses et les Duchamp continuent à m’en faire voir de toutes les couleurs. Qu’est ce que ça fera du bien, depuis le temps que j’en rêve… plus de deux siècles que ce traître d’italien francisé, ce révolutionnaire césarisé m’a livrée aux peuples acculturés. Moi qui aimais tant l’intimité troublante des cabinets privés, la confidence et l’exclusivité, le souffle chaud et les doigts caressants sur mon décolleté. Que du prince, que du roi, que du gibier de choix ! Maintenant c’est le tout venant. Pas de tri sélectif, l’incessant défilé et jamais de sévices. Fini le gémissement du vernis qu’on écorche, le craquement du bois qu’on lapide, les enlèvements romantiques, les amants éperdus qui risquent la prison, les amours défendues. J’avais l’habitude avec Giocondo ! L’amour qui déchire, cris et réconciliations et pour finir la couche et de jolis enfants. Voilà, vous êtes contents : je suis cataloguée ! Me voici définitivement fille publique, en pâture. Mona Lisa, fille de joie. 9€ la passe. Produits dérivés en sus. Sauf le mardi pour cause de repos et contrôle sanitaire.

Le 17 février 2014 à 08:26
Le 21 mars 2011 à 09:41

Sapeck

Caricaturistes et dessinateurs du monde entier (8)

Celui-ci n’est plus de ce monde. Ni des vivants ni du souvenir que d’aucuns auraient pu garder de lui jusqu’à aujourd’hui. Pourtant, comme illustrateur et caricaturiste, Sapeck (1853-1891) égalait André Gill. Comme fomenteur de canulars, il annonçait Marcel Duchamp. Comme agitateur de l’espace public, il préfigurait les situationnistes. Comme mystificateur pince-sans-rire, il rivalisait avec Alphonse Allais dont il était le maître et l’ami. Sapeck le fumiste avait fait de sa vie un roman. Non, une farce. Dans la vie réelle, cette existence de détails et de contraintes qui est celle de Monsieur et Madame-tout-le-Monde, il s’appelait Eugène François Bonaventure Bataille et exerçait depuis 1883 la profession de conseiller de préfecture. Du reste, il travaillait avec zèle et ses supérieurs l’estimaient. Si bien qu’ils lui prédisaient un bel avenir dans l’administration. Lui faisait ses heures. Après quoi, il était libre. Libre de croquer des scènes de mœurs et des portraits-charge pour La Chronique Parisienne, libre de convoquer son double Sapeck et de partir en promenade avec ce personnage qui aimait en inventer autres. Tantôt un Turc, tantôt un compositeur hongrois, tantôt un inspecteur de chant dans un collège de jeunes filles, tantôt un géomètre arrêtant la circulation à un carrefour embouteillé ou un chiot dans les omnibus interdisant les canidés. A la vue de Tenny-Tenny, son minuscule toutou tassé dans une poche de son pardessus, un conducteur l’ayant prié de circuler – ce qui voulait dire en l’espèce déguerpir –, Sapeck obéit, flanqua prestement Tenny-Tenny dans un fiacre et commanda au cocher de suivre le tramway où il remonta aussitôt. Ce à quoi le conducteur, montrant les crocs, s’opposa derechef, au motif qu’il possédait un chien. Pour s’innocenter, Sapeck se dévêtit. Le conducteur n’en démordit pas et fit appeler à l’arrêt suivant un contrôleur qui, vérification faite, lui intima l’ordre de poursuivre son itinéraire. Sapeck alors imita l’aboiement plaintif du chien. Le conducteur freina net son engin, Sapeck se déshabilla et ainsi de suite jusqu’au terminus, à la grande joie des passagers. C’était un bonimenteur tel qu’il rendait chèvre n’importe qui, la maréchaussée, un marchand de musique chez qui, jouant les amoureux éplorés, il essayait mélancoliquement tous les instruments. Il savait jouer tous les registres comme il sied aux comédiens de talent et aux anti-conformistes. Dans le quartier Latin, au Luxembourg, on guettait chacune de ses réjouissantes apparitions. Car sitôt qu’il surgissait les Parisiens respiraient mieux. « L'illustre Sapeck, le grand-maître du fumisme, le beau rieur infatigable qui a osé jeter au nez des bourgeois de la rive gauche le premier éclat de rire depuis la guerre, vive Sapeck ! », s’écriait Alphonse Allais qui, comme lui, appartint au Club des Hydropathes. Sapeck donna à l'exposition des Arts Incohérents, une Mona Lisa fumant la pipe. Il envisagea sérieusement d’organiser des courses de femmes à Longchamp. Il aurait pu mettre ce projet à exécution à la façon dont à Honfleur il avait peinturluré tous les chevaux et ânes de paroissiens en pèlerinage. La peinture blanche ayant séché, ceux-ci, déconfits, durent défiler en drôles de zèbres. Les chevaux, c’était son dada à Sapeck. Il en mettait beaucoup dans ses dessins, avec de grandes mâchoires où hennissait la moquerie. Imaginez une soirée officielle du Second Empire, avec chambellan à l’entrée. Quatre fois, ce Fregoli se fit annoncer sous divers déguisements: après Bataille, conseiller de préfecture, Bataille, lieutenant de réserve puis Bataille, avocat suivi de Bataille, fumiste. Fou, il mourut à l’asile en 1891. Et non, il n’aurait pas eu cent cinquante-huit ans cette année. Puisque, précisément, il était mort en 1891.

Le 30 décembre 2014 à 08:01

Le Professeur Pascal répond à vos questions

Avant J.C, c'était comment ?

Avant J.C, on ne portait pas de petite croix autour du cou. On la portait, tout simplement, puis on se faisait clouer dessus, paf ! Avant J.C, Jean-Baptiste préparait le terrain. Avant J.C, Ponce-Pilate se lavait déjà les mains avant de déjeuner. Avant J.C, on avait le sens du tragique : de vrais lions dévoraient de vrais victimes dans les arènes de Lutèce. Avant J.C, le monde était cruel, mais il y avait quand même de belles filles dans les bordels de Pompéi. Avant J.C, les guerriers germains morts au combat montaient au Walhalla. Sur la musique de Richard Wagner, bien entendu. Avant J.C, un esclave pouvait être employé de maison. Aujourd'hui, un employé de maison peut être esclave. Avant J.C, la mauvaise foi existait déjà. Avant J.C, il n'y avait pas de cathos de gauche, seulement des païens de droite. Avant J.C, si tu voulais faire une prière, tu avais intérêt à réviser ton dictionnaire de mythologie. Avant J.C, on allait aux Enfers et non pas en Enfer. C'est un peu comme aujourd'hui : on va aux toilettes, mais ça ne veut pas dire qu'il y a plusieurs pièces. Avant J.C, seuls les Hébreux pratiquaient le monothéisme. Le monokini apparaîtra bien des siècles plus tard et sera l'objet d'une autre dévotion. Avant J.C, l'Islam n'existait pas. Le judaïsme tenait le maillot jaune dans la course de côte du monothéisme, bientôt rattrapé cependant par son outsider, le christianisme. Avant J.C, le bouddhisme existait déjà. Les pauvres et les malades s'essayaient au Nirvana, mais ça ne marchait pas toujours. Avant J.C, les dindes et les chapons passaient un Noël tranquillou. Avant J.C, le foie gras restait là où il était : dans le ventre des canards obèses. Avant J.C, on ne croyait pas au Père Noël. Les mômes braillards ne collaient pas leurs nez morveux sur les vitrines des Galeries Lafayette. Avant J.C, on fêtait le solstice d'hiver : on faisait un grand feu de bois dans lequel on jetait le premier venu, hop ! Avant J.C, l'univers avait à peu près 15 milliards d'années ; il était comme aujourd'hui : sombre, froid, hostile. Sur la planète bleue, on s'écharpait déjà pour un empire, une vérité éternelle, un petit bout de terrain. Le bordel ambiant était bien installé pour des siècles et des siècles, amen.

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