Nicolas Delesalle
Publié le 02/06/2015

Le trou


Mon père creuse. Je creuse. Voilà, ça va finir comme ça. C’est difficile, c’est long d’arriver à l’essentiel. Il n’y a plus rien d’autre à faire. Donner des coups de pelle dans la terre dure au pied du grand sapin sous la neige fondue. On ne parle pas. Il est trois heures du matin. On n’avance pas. Creuser en janvier, c’était pas une bonne idée. J’ai les mains gelées, le front brûlant et le nez qui coule.

On a galéré pour trouver le bon emplacement. Il ne fallait pas tomber sur les autres. Depuis cinquante ans, on creuse toujours sous le grand sapin. Du coup, il atteint les vingt mètres de haut, l’animal.

Les sons sont étouffés par la nuit, janvier, l’air comprimé par le froid, on creuse dans du coton noir et dur. On respire comme des paquebots des années vingt. Nos vapeurs s’entrecroisent et dessinent de jolies volutes. Je fais une pause. La lampe torche est par terre et son faisceau enveloppe la silhouette de mon père qui continue de creuser. Son ombre menaçante s’étale dans le champ. Raspoutine est à côté, dans le drap blanc.

Il était toujours fourré avec nous, ce chien. Dans les voyages. À la maison. Avec sa gueule de loup, ses grands yeux de biche, ses longs cils et sa langue trop longue dont le bout dépassait quand il dormait. J’avais huit ans quand on l’a eu, vingt-deux quand on l’a perdu.

Il avait été un partenaire de jeu idéal. Nous étions gamins en même temps. Je lui ai cassé une patte en l’installant sur un tourniquet de square, j’ai ramassé consciencieusement ses crottes dans le jardin, je lui ai lancé des centaines de bâtons qu’il a toujours ramenés comme un couillon de chien, yo-yo horizontal, boomerang à poils, et puis il a grandi plus vite que moi.

On courait ensemble l’été, à la campagne, sur un chemin de pierres blanches, des footings de dix bornes sous le cagnard, et il se foutait de moi, caracolant en tête, puis il se figeait, revenait, poursuivait des mouches ou des proies imaginaires. Avec le temps, il a cessé sa course erratique de jeune chien fou, il s’est mis à trotter à mon rythme, ni plus, ni moins, la langue pendante sur le côté. Plus tard encore, il n’a plus réussi à suivre, il peinait vingt mètres derrière moi, prêt à crever la gueule ouverte pour ne pas me perdre de vue et j’étais obligé de raccourcir la foulée pour l’attendre. Voilà, il était vieux.

Les nuits de janvier à la campagne, ça gèle et toute la nature est morte. C’est comme si les arbres ne servaient plus à rien et les paysages ressemblent à de très vieilles femmes sèches qui n’ont plus la force de se maquiller.

Papa fait une pause à son tour et s’allume un cigarillo. Je descends dans le trou. Il me reste des forces et je voulais un trou profond, quelque chose de net, pas un trou d’amateur, mais je sens que ce n’est déjà plus de la rage qui me fait tenir, ce n’est plus de la peine, c’est quelque chose de plus doux qui tend mes muscles.

On l’appelait Ras’, ou Poutine, Poupoutche, plus une centaine d’autres surnoms tous plus imbéciles les uns que les autres. Raspoutine, c’était quand il faisait une connerie, quand il bouffait une poule pendant les vacances à la campagne, coursait un de ses congénères ou mendiait un os. Il avait été là à chaque instant, témoin silencieux de tout ce qui construit une enfance, une jeunesse quand je suis rentré de ma première cuite, de mon premier rendez-vous, quand je me suis fait casser la gueule, quand j’ai eu mon bac, quand j’ai fumé ma première clope en cachette, quand j’étais dans le canapé ce jour de printemps et que le parfum de l’herbe coupée dilatait mes pupilles, il était là. Il était toujours là.

On avait l’impression qu’il souriait tout le temps, un peu comme les dauphins avec leur gueule figée dans la joie. Il y a une innocence infinie dans l’oeil d’un chien, une jeunesse éternelle dans le cristallin qui contrarie le pourrissement des muscles et les années dans les os. Sur la fin, c’était moins drôle, il pissait partout, son arrière-train se carapatait, on avait attendu le plus longtemps possible, mais il avait quatorze ans et un cancer généralisé, il était au bout de ce qu’on peut réaliser quand on vit à quatre pattes, qu’on course des bâtons et des mouches et qu’on ahane au premier rayon de soleil.

Je n’ai plus de chien, je n’ai plus de chat, mais je sais que leur présence sans jugement, sans morale, leur présence de meuble toujours heureux avait quelque chose de rassurant. Moi, ça me rassurait de me faire caresser la paume de la main par les poils de mon chien.

Je sors du trou, je suis épuisé, en sueur et gelé. Papa me remplace, il saute, le cigarillo toujours à la bouche, on dirait Clint. Il creuse. Je m’allume une clope. Je vois le bout incandescent de son cigarillo monter et descendre comme une luciole.

Au cours d’un reportage chez un crémateur animalier, j’avais feuilleté le livre d’or noirci par les gens quand ils viennent déposer leur chien, leur chat et qu’ils repartent avec une urne minuscule. J’étais parti là-bas avec l’idée de bien rigoler. J’étais revenu avec la gueule de travers et toute la solitude des hommes sur les épaules. Des hommes à l’écriture tremblante qui parlent de leur animal de compagnie comme de leur enfant, le dernier remède à l’isolement, le vaccin aux journées nues, le dernier lien. On ne doit pas souvent être trahi par un animal.

J’ai souvent compté les trucs en vies de chien, sept ans par sept ans. J’avais trois ans quand c’est arrivé, trois ans en vie de chien. Un soir, on s’est réunis en famille. Raspoutine respirait péniblement dans le couloir. On a fermé la porte du salon comme s’il pouvait comprendre. Papa a dit qu’on ne pouvait plus le garder comme ça. Maman a ajouté qu’il fallait le libérer. Mes soeurs et moi, nous étions grands, alors on n’a rien dit, on était d’accord. On avait peur de la réaction de ma soeur Irina, parce que c’était un peu son chien, elle l’avait eu pour ses dix ans, elle y était plus attachée que tous les autres, mais elle a opiné du chef sans rien dire. Elle n’en a jamais parlé après. Il doit y avoir des trucs qu’on garde pour soi dans des lieux sacrés, tout au fond, et qui ne refont jamais surface, même dans l’humour, même des années après. Les épaves sous-marines de nos plus grands renoncements.

Le dernier soir, je suis redescendu dans la nuit, comme un spéléologue, avec des cordes plein la tête, pour pas me casser la gueule. Peut-être que mes soeurs et mes parents ont fait pareil, discrètement. J’ai posé sa grosse tête de loup sur mes genoux, il avait comme une crinière de lion, très douce, des poils très longs, noir et feu, je l’ai caressé. Il m’a regardé avec cet air de dire « C’est pas grave, ça va aller, n’aie pas peur, c’est pas grave. »

Il m’observait attentivement et j’essayais de comprendre ce que disait son regard. Je me suis aperçu qu’il m’avait ouvert la voie et peut-être que ces yeux ne disaient rien d’autre « Voilà, Kolia, c’est ça, en résumé, une enfance, une adolescence, l’âge adulte, la maturité, la vieillesse, le naufrage, c’est ça une vie. » Voir vivre un chien, le voir mourir, ça sert peut-être à ça, à ne pas mourir soi-même au dernier moment, à commencer plus tôt.

On a pris rendez-vous chez le vétérinaire un vendredi après-midi. On y est allé tous les six. Avec mon père, on a aidé Raspoutine à monter dans le coffre. Il était excité comme un grabataire qui sent venir l’infirmière gironde et son décolleté parfumé. Il devait croire qu’on partait en forêt. Il allait vite déchanter.

Il avait des yeux de berger, c’est-à-dire qu’il y avait pas mal de trucs qui nageaient dans son regard et c’était difficile de faire la part entre ce qu’on y ajoutait et ce qu’il s’y tramait vraiment. On est entrés. La vétérinaire était plutôt du genre cool, deux paquets de clopes par jour, la cinquantaine joyeuse et déglinguée. Une petite bonne femme toute sèche avec de grands yeux clairs qui avait lâché son mari et ses trois fils pour se mettre en couple avec son aide-soignante, une Hollandaise géante et un peu brutale qui matait les molosses les plus furieux en levant un sourcil.

J’avais un peu peur de la grande Hollandaise, je ne voulais pas qu’elle soulève Raspoutine comme un paquet de viande morte. Je me trompais. Elle a été très délicate au contraire, elle a soulevé ses cinquante kilos comme si c’était un piano Steinway et je comprenais soudain ce que la véto lui trouvait, à cette grande gigue de Hollandaise. Le chien n’a pas moufté alors que d’habitude il se cachait sous la table.

Les deux blouses blanches ont chuchoté. Elles nous ont laissés un moment avec lui. Mon père a bombé le torse, il a posé la main sur la tête du chien, il a inspiré un coup et puis il est parti fumer des cigarillos. Il avait euthanasié son chien précédent tout seul, en secret, à la campagne, quand on était gamins, et je crois que ce souvenir l’avait anesthésié, il ne pouvait plus, il ne voulait plus, il se protégeait.

Mes soeurs et ma mère pleuraient comme des Roumaines officielles, les femmes pleurent en Europe de l’Est, c’est la tradition, ça chasse les mauvais esprits. Je ne savais pas trop comment me comporter, j’étais censé être un mec, ne pas pleurer en public, alors j’étais figé comme une truffe héroïque dans un arrêt sur image au moment le plus dramatique du film.

Il y avait tant de peine, tant de souvenirs dans cette petite pièce en carrelage blanc et le coeur du chien qui battait encore et son regard, putain, son long regard qui semblait dire « c’est bon, je crois que je suis prêt », ou « je vous ai tant aimé », ou « je veux pas mourir », ou « ramenez-moi dans mon couloir sur mon tapis », ou quelque chose du même style, il y avait tant de tensions dans ce huis clos que je serrais les dents comme dans les films de mon enfance, Paul Newman dans la Tour Infernale, à me faire péter les plombages.

Et puis, soudain, Ras’ a tourné un peu la tête et m’a regardé avec ce genre de paires d’yeux qui vous flinguent le moral et les guiboles. J’ai fait comme mon père, je lui ai posé la main sur la tête, j’ai inspiré un grand coup et j’ai dit « au revoir, mon vieux », et je suis sorti.

La vétérinaire et la Hollandaise sont revenues. Il y a eu les dernières caresses, les derniers mots qui peuvent sembler si ridicules pour ceux qui n’ont jamais eu de chien, et mes soeurs et ma mère sont parties à la maison, dans les larmes, dans les mots que seules les femmes savent se dire dans ces moments-là.

Quand la voiture des filles a démarré, mon père m’a regardé et il m’a tapé sur l’épaule et ce geste m’a un peu secoué. On est resté là sur le gravier dans un de ces silences typiquement masculins, un silence solidaire, cousu de fumée de cigarette, de mains dans les poches et de regards par terre. On a attendu une demi-heure comme ça et puis la vétérinaire est venue nous dire que c’était fini. On pouvait récupérer le chien.

C’était déjà plus Raspoutine, c’était une grosse masse lourde, tellement lourde, la pisse lui sortait du ventre, ça sentait déjà la mort. On l’a mis dans un drap blanc. On a mis le drap blanc dans une bâche en plastique et puis on est partis à la campagne, dans la maison de vacances, à 200 km/h vers le grand sapin, six cents bornes avec le chien mort dans le coffre.

Voilà, le trou est assez profond, pas loin d’un mètre. On attrape le drap, on le soulève, il est de plus en plus lourd, la mort double la force de gravité, c’est une loi de la physique dont personne ne parle, on le dépose au fond. On dirait une grosse larve de dinosaure. Sur la recommandation de mes soeurs, on ajoute sa couverture favorite, un truc rose immonde plein de poils, et puis une balle de tennis, un collier, une laisse, deux trois conneries qu’il aimait mâchouiller. On fait une petite minute de silence, papa prend une longue inspiration pour faire un discours. Il dit « Salut, mon Ras’. » Je le regarde. Il a les larmes aux yeux. Il ne dit plus rien. C’est fini. On chope les pelles et on remplit le trou sous la neige fondue. Voilà, c’est comme ça que ça finit parfois, un chien, une enfance.

 

Ce chapitre est extrait d'Un parfum d'herbe coupée (Préludes éditions)

Le jour où les éléphants se maquilleront les cils en utilisant des oiseaux-mouches plongés dans de la poudre de charbon, j'écrirai une biographie raisonnable. 

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Le 16 février 2012 à 10:39

« Le débat de la prochaine présidentielle ne se jouera pas droite comme gauche, euh, droite contre gauche. »

Nicolas Sarkozy, TF1, mercredi 15 février 2012

Pour un candidat-président qui allait « cliver » à mort durant la campagne afin de transformer le « Flanby » socialiste en bouillie de chat, pas étonnant qu’il se soit mélangé les pinceaux.  En se lançant officiellement dans la bataille, il s’est métamorphosé en président au dessus des partis, des syndicats et même des « élites », qui ne décidera plus de rien à l’avenir sans « donner la parole au peuple. » Promis, juré, craché. Et le peuple, c’est malheureux mais c’est ainsi, comprend des gens de gauche. Alors, évidemment, les référendums à venir – déjà trois au compteur - mieux vaudrait qu’ils transgressent les camps politiques sur des sujets bien tordus, s’il ne veut pas qu’à chaque fois les électeurs se remobilisent sur le  mode « Dégage ! »  Enfin, s’il est réélu. Car d’ici là, il y a du boulot. On ne dira jamais assez le stress du président qui se succède à lui même. Une seule exception : Mitterrand en 1988. Sarkozy en 2012 serait plutôt dans le mimétisme giscardien. Ce qui n’est pas le bon choix quand on se souvient de ce qu’il advint en 1981. Mais la peur de perdre peut être mauvaise conseillère :  il a ainsi opté pour un slogan de campagne : « La France forte ! »,  quasi identique à celui de Giscard voici trente ans : « Il faut une France forte. » C’est sans doute ce qui explique l’autre lapsus de son annonce de candidature, quand il a failli dire qu’il concourrait pour un  second « septennat. »

Le 16 mai 2014 à 09:11

1+0=2

Les progrès du futur #11

En 2051, le Parlement européen finit par autoriser le clonage à des fins reproductives. Pour André, ce fut une délivrance. Étant d’un naturel sauvage, il n’avait jamais trouvé de compagne et d’ailleurs n’avait aucun penchant pour la copulation. Il se lança aussitôt dans la procédure de clonage. On lui préleva très simplement une goutte de salive, puis un œuf anonyme reçut son ADN et fut implanté dans un utérus lui aussi anonyme, probablement moldave. La naissance eut lieu en janvier 2052 et le bébé fut tout naturellement appelé André Junior. Dès son arrivée, toute la vie d’André tourna autour de lui. Prudent, André avait vérifié auprès de sa propre mère qu’il avait été un bébé facile : à cinquante ans passés, il ne se sentait pas le courage de se lever la nuit pendant des mois. Ses espoirs furent déçus : Junior était d’un naturel agité et pleurait beaucoup. Il ne fit ses nuits qu’à dix mois puis enchaîna les cauchemars pendant plusieurs années. Bien sûr, il ressemblait énormément physiquement à son père, malgré un teint de peau plus clair, et il était comme lui d’un naturel volcanique mais taiseux. Cependant, plus les années passaient, plus leurs chemins divergeaient. André, qui rêvait de partager ses passions, philatélie, héraldique, football gaélique, vit avec désespoir son fils tomber dans le rugby à treize et le théâtre contemporain. Junior en particulier négligeait la cuisine japonaise dont André raffolait, lui préférant le bortsch. Puis un jour Junior disparut, laissant un mot disant qu’il partait à la recherche de sa mère et que désormais il s’appelait Andrzej. Alors André, souriant entre ses larmes, se souvint avec émotion comme il avait quitté précipitamment le domicile parental à seize ans.

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Tu connais l'histoire de cette chanson ? Écoute ce que la voix raconte sans le dire. Il y a cette petite fille. Elle a dans les douze ans. Elle est gauchère et vient de s'acheter sa première guitare grâce à l'argent des ménages qu'elle fait avec sa mère. Elle apprend toute seule, à l'envers. Le week-end elle chante à l'église. Elle habite à Carrboro, en Caroline du Nord, près de la voies ferrée. La nuit elle entend les trains de marchandise qui roulent vers l'inconnu en hachant l'obscurité. C'est ainsi qu'elle compose cette petite comptine lancinante, Freight Train, Freight train going so fast... C'est doux et sombre. La petite Libba comme on l'appelle y parle déjà de sa mort. When I'm dead and in my grave / No more good times here I'll crave / Place the stones at my head and feet / And tell them I've gone to sleep. Les années passent. Les trains de marchandises continuent à déchirer l'horizon. Elle reste là. Se marie à quinze ans. A des enfants. Travaille comme femme de ménage. Elle arrête plus ou moins de chanter. Presque vingt ans plus tard elle devient la bonne de Mike Seegers. Famille de musiciens. Il a trois enfants à qui elle chante ses chansons le soir pour les endormir. Il l'enregistre en 1958, la fait connaitre, passer à la télé. La vague folk des années soixante lui permet de finalement s'acheter une maison à Syracuse. Elle y enregistre un dernier album dans lequel elle chante avec son petit fils. Le train numéro neuf ne roule plus depuis longtemps.

Le 10 mai 2012 à 08:35

Le fémur de Guillaume

Histoires d'os 31

Guillaume le Conquérant, roi d’Angleterre et duc de Normandie, vient de mourir. Tous ses compagnons d’armes et les dignitaires du royaume sont réunis en l’Abbatiale Saint Etienne de Caen pour une cérémonie funéraire empreinte de gravité. Quand une voix s’élève du fond de la nef : celle d’un homme courroucé. Ancien propriétaire du terrain sur lequel a été édifiée l’église, il prétend que la terre ne lui a pas été payée et il réclame son dû, menaçant de s’opposer à ce que le cadavre royal y soit enseveli. Embarras de l’assistance qui se cotise, racle ses fonds de poche pour régler au plus vite le litige.   Mais le roi d’Angleterre que l’on porte en terre ce jour-là, n’est plus le fringant jeune homme qui a livré bataille à Hastings, plus de vingt ans auparavant. C’est un vieillard obèse dont le l’embonpoint est à l’étroit dans le sarcophage royal. Un corps dont la fermentation a déjà commencé et qui selon une légende tenace, s’éventre pendant la messe, produisant de violentes nuisances olfactives.   Pourtant, les aventures post mortem du duc-roi ne se limitent à ces deux incidents assez spectaculaires. Sa tombe va faire l’objet d’une profanation durant les guerres de religion et ses ossements seront dispersés par des pillards mal intentionnés. Aujourd’hui, il ne reste plus qu’un fémur de Guillaume. Un os de belle prestance qui en dépit de sa grande taille, ne risque pas de manquer de place au fond de cette sépulture normande qui semblait ne pas vouloir de lui.

Le 6 novembre 2012 à 07:52

Le bras de Gérard Longuet présente ses excuses à la communauté algérienne

Après le scandale du « bras d’honneur » de Gérard Longuet. C’est un bras indigné et plein de remords qui a témoigné hier soir sur BFM TV dans un entretien exclusif. « Je ne sais pas ce qui m’a pris, je ne me contrôlais plus, c’est comme si quelqu’un avait pris possession de moi. Je me revois faire ce geste, j’ai tellement honte ». Un geste qui a été beaucoup critiqué par la plupart des analystes et commentateurs. A l’origine le bras d’honneur était destiné au ministre algérien des anciens combattants. De nombreux algériens ont été choqués par l’attitude de l’ancien ministre de la défense et sa désinvolture jusque dans sa justification. Le bras de Gérard Longuet a quant à lui voulu prendre les devants pour marquer son opposition. Invité hier soir sur BFM TV, il a tenu à prendre ses distances avec l’ancien ministre. « Avec Gérard nous avons souvent eu des différends mais je l’ai toujours soutenu et accompagné dans ses combats. Mais là j’ai le sentiment d’avoir été manipulé, le sentiment que l’on m’a forcé la main. Je tiens à souligner le fait que je me désolidarise totalement de lui et de ses idées. Aujourd’hui je me sens sale. J’ai tellement honte et je pense à ma famille qui m’a vu ainsi » . Cet incident pourrait bien marquer la fin d’une collaboration vieille de 66 ans entre l’ancien ministre de la Défense et son bras: “Après cet évènement, j’en ai parlé avec le bras droit d’Henri Emmanueli qui avait eu ce même problème il y a un an et demi. J’ai écouté ses conseils et maintenant je crois que mon parcours avec Gérard s’arrête là. Ce matin j’ai officiellement fait une demande d’amputation à l’hôpital du Val-de-Grace”. Interrogé, Gérard Longuet n’a pas souhaité commenter les déclarations de son bras.   Le Gorafi

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