Hervé Le Tellier
Publié le 03/06/2015

Deux ou trois choses que je sais d'elles


Avant d’entrer dans le vif du sujet que j’ai choisi pour ce mois, les crottes de chien, je voudrais m’excuser auprès du lecteur, surtout si c’est un chien. J’ai dû l’écrire en une nuit, je n’ai pas eu le temps de me replonger dans le moindre ouvrage faisant autorité  (je puiserai néanmoins dans la thèse de troisième cycle de M. Virgile Lespinasse, Rapports sophro-psychologiques hommes-chiens en milieu urbain), je n’ai enfin pas eu l’occasion non plus, un lumbago m’ayant immobilisé à la maison, de marcher dans une crotte de chien depuis près de trois jours. Mon érudition déjà hélas relativement ancienne ne sera guère compensée par la qualité médiocre d’un style que je n’aurai pas le temps, je le crains, de retravailler.

Ceci posé, et sans vouloir me vanter, je ne suis pas totalement incompétent : pour paraphraser Térence dans son Heautontimoroumenos (I ; 1, vers 77) : « Parisianis sum : nihil dejectioni canis a me alienum puto », (i.e. « Je suis parisien : rien de ce qui touche aux déjections canines ne m’est étranger »). Né dans notre belle capitale, c’est dès mon plus jeune âge que j’ai pu marcher dans ma première crotte de chien (je n’en tire pas gloire, mes parents m’ayant d’ailleurs longuement préparé à cette expérience en y faisant passer plusieurs fois les roulettes de ma poussette). « Un peu de crotte rapproche de la nature, beaucoup en éloigne » souligne avec élégance Virgile Lespinasse.

Avec les années et les glissades, j’ai appris à mieux apprécier les consistances, les saveurs, les couleurs, les odeurs. Certes, les chiens naissent libres et égaux, mais j’ai su peu à peu distinguer l’animal nourri de manière équilibrée de celui soumis à un régime par trop lipidique. Le chien n’a pas choisi son maître, et, pour son malheur, il ne choisit pas sa crotte non plus. Comme l’écrit justement Virgile Lespinasse, « Si crotter est le propre du chien, la crotte de chien est le propre du maître. » Et nombreuses sont les opportunités d’approfondir ses connaissances sur nos 2400 kilomètres de trottoirs parisiens.

Je sais ce qu’on va me dire. La situation serait améliorée. Une politique urbaine mêlant pédagogie et sanction aurait fait bouger les comportements. Mais les faits sont têtus et les crottes tenaces. Pour citer notre ami Lespinasse, « Plus j’étudie les maîtres, plus que j’ai l’impression que ce sont les chiens qui les sortent. » Il existe néanmoins, techniquement, une limite à la crotte de chien, car aucune n’est plus grosse que le chien lui-même. « Un chien, c’est d’abord un animal plus gros que sa crotte » écrit joliment sur cette question le chercheur que vous savez.

Comment savoir que l’on se trouve face à une crotte de chien, et non devant une crotte de renard, ou de chat, ou d’homme ? Question à la réponse difficile. Saussure aurait dit (à peu près) que la crotte de chien ne se distinguait pas de la crotte de loup tant que n’existait pas le mot chien. C’est possible. Pour ma part, je m’y connais trop peu en crottes de loup pour discuter les affirmations du fondateur de la linguistique moderne. En revanche, je suis d’accord avec lui lorsqu’il écrit (je cite de mémoire, comme trop souvent), « le mot crotte ne pue pas ».

Pour ne pas conclure (conclure est toujours une erreur), j’ai glané ici et là quelques informations étonnantes que je vous livre en vrac. Saviez-vous que la crotte de chien, carbonisée, chez les pygmées, servait à cautériser les scarifications des enfants ? Que nos amis québécois disent «  geler comme une crotte de chien » pour dire « avoir très froid » (j’ignore en revanche pourquoi on dit toujours « nos amis québécois ») ? Savez-vous ce que signifient les signes suivants : ………….O. [C’est, vu d’en haut, un type en sombrero qui avance dans la neige après avoir marché dans une crotte de chien]. Je l’aime bien parce qu’il faut revenir en arrière, et c’est toujours bien de devoir revenir en arrière.

J’ai écrit ce texte du pied gauche. Mais si vous l’avez lu du même pied, sachez que cela porte bonheur.
Hervé Le Tellier est un écrivain membre de l’Oulipo mais ce n’est pas son seul défaut. Il est aussi l’auteur de romans, de théâtre, de poésie et de formes courtes. Il a traduit les Contes liquides de l'écrivain lusitano-brésilien Jaime Montestrela, travail d’autant plus méritoire qu’il ne parle pas portugais. L’ouvrage a reçu en 2013 le Grand Prix de l’Humour noir.
 

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Hervé Le Tellier

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Le 20 septembre 2016 à 12:17

Pro-Fumiers contre anti-fumiers : le combat continue

Thomas Blanchard par skype avec les vrais personnages de son spectacle adapté d'un épisode de la série StripTease

La cour de ferme dont une aile a été transformée en pavillon avec pelouse et piscine. D'un côté les Dejousse qui viennent de Paris. De l'autre Nicole, qui passe ses journées à vider sa brouette de bouse sous leurs fenêtres. Ils sont en guerre depuis une dizaine d'années quand l'émission StripTease vient immortaliser leur combat et tous les témoins liés à cette affaire, comité de soutien "pro-fumier" en première ligne. L'émission filmée par Florence et Manolo d’Arthuys, diffusée sur FR3 le 23 septembre 2012 devient vite culte. Quatre ans plus tard, Thomas Blanchard adapte pour la scène Fumiers pour en faire un spectacle de théâtre, aujourd'hui au Rond-Point.   Thomas Blanchard – Ce conflit de voisinage est à la fois si petit et si énorme qu’il peut bien sûr renvoyer à tous les conflits. Disons que le spectacle utilise le brut de cette situation pour rentrer dans la matière du conflit, son essence. Et ce qui le nourrit, l’amplifie et lui donne un caractère particulier, c’est l’étrange et irrépressible plaisir que les protagonistes prennent dans la confrontation et la violence... Il y a en cela, je crois, une résonance avec un certain état d’esprit général en France actuellement. Mais où en est l'affaire elle-même ? Pour le savoir, Thomas Blanchard contacte par Skype Evelyne et Daniel, membres du comité de soutien de Nicole et protagonistes dans le documentaire de StripTease.   > L'épisode StripTease "Fumiers" (FR3) en intégrale  

Le 14 septembre 2015 à 08:32

En avant le progrès !

— Savez-vous, monsieur, que j’ai une montre connectée ?— Pas possible !— Mais oui, monsieur, comme je vous le dis.— Mais que faites-vous de votre montre connectée ?— Hé bien, je peux, par exemple, vous dire le nombre de pas que j’ai effectués dans la seule journée d’aujourd’hui.— Grandiose ! et vous en avez fait combien ?— Alors, laissez-moi consulter ma montre… J’en ai fait 1789.— Ça, c’est vraiment stupéfiant, c’est une révolution. La montre indique la marche, c’est preuve que votre montre marche.— Je ne vous le fais pas dire ! On n’arrête pas le progrès.— Quant à moi, monsieur, j’ai là un petit essai de Jean-Pierre Siméon sur la poésie.— Remarquez que je peux faire beaucoup d’autres choses avec ma montre connectée.— Il y est beaucoup question de poètes, vous comprenez ?— Par exemple, ma montre est connectée avec mon téléphone.— On n’arrête pas le progrès ! « La poésie sauvera le monde », nous dit Jean-Pierre Siméon.— Même si je me sauve, voyez, j’ai un GPS sur ma montre, alors je peux me retrouver.— Il faut dire que le monde est un peu chamboulé, voyez par exemple les médias qui vous servent une langue toute préparée, et qui vous disent ce que vous devez penser de tout. Tandis que la langue des poètes…— C’est que, voyez-vous, je n’ai plus besoin des autres pour penser, puisque je suis connecté en permanence.— Oui mais l’alexandrin ?— Hé bien voyez, il me suffit de taper « alexandrin » sur ma montre, et je peux vous en trouver un.— Vous n’en connaissez pas vous-même ?— Vous voulez dire : un habitant d’Alexandrie ?— Enfin… pas tout à fait, je parle de vers.— Des verres ? Mais quels verres ? Ma montre connectée a aussi un verre. Ça la protège, naturellement.— Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.— Je vois : ma montre est noir brillant, elle sonne à chaque réception de mail, mais elle n’a pas d’odeur.— Ça viendra, ça viendra. Les constructeurs n’ont pas encore pensé à tout.— Et l’écran est tactile.— Qui rime avec futile.— Pourtant, regardez comme ma montre a peu d’épaisseur.— La poésie, en revanche, ne cherche que l’épaisseur.— Et ma montre me permet de recevoir mes mèles.— Cherchons justement un vers se terminant par mèle, pour faire la rime.— Vous voulez que je cherche sur ma montre ?— Non, non merci. « Les vœux où le regret au souvenir se mêle » c’est du Chénier. J’ai trouvé celui-là dans ma mémoire.— Moi, j’ai 10 giga octets de mémoire vive au poignet.— La mémoire, voyez, c’est ce qui reste quand on a tout oublié.— Pas du tout, monsieur ! Ma montre a tout en mémoire.— Oui mais quand elle est en panne ? ou quand elle n’est plus rechargée ?— Voyons, monsieur, c’est une Watch !— Je vois, je vois, en effet. Pas très commode pour la rime, votre Watch.— ???— Ah, si ! Attendez un peu…« Je vis au jour le jour, à l’heure de ma Watch,Elle colle à ma peau, elle est mon parfait patch. »— Mais dites-moi au moins, monsieur, vous avez l’iphone 6 ?

Le 17 juillet 2011 à 09:02

De la nécrologie comme crotte de chien

Le deuil est un chien comme les autres

Aux fantômes on s’en prend comme aux chiens. On les mate, on les dresse. Assis, debout, couché, attaque, à la niche, lève la patte. Adopter, apprivoiser l’animal, c’est se garantir une domination définitive, s’aliéner un amour à vie. On a son chien, on est quelqu’un. Obéissant, fidèle, loyal, protecteur, craintif, il se montre reconnaissant à jamais de la dépendance où on le tient, l’animal domestique. Il ne connaît ni la rancœur ni l’ingratitude. Sa jalousie, une plus-value, grandit le maître. Le deuil est un chien comme les autres. On asservit le spectre, on le nourrit. On le soumet à nos peurs du grand néant inconcevable. On a une ardoise avec le ciel, on en appelle aux morts, on prie pour la paix de leur âme dans tous les bénéfices du doute. C’est faire avec ce qu’on a, exactement rien. Le deuil, c’est faire avec rien. Et les morts et les deuils s’entrechoquent, on mélange bientôt nos fantômes, les spectres sont pratiques ; ils rapprochent ceux qui restent. Pareils, les chiens se reniflent le trou du cul sous l’œil mouillé de ceux qu’ils baladent, et qui grâce à eux s’accostent enfin. Puis on ramasse les excréments, c’est la moindre des choses. Il faut bien que les vivants traversent le monde sans marcher toujours dedans. Goûter de la nécrologie, guetter l’hommage de tf1, acheter le journal match ou libé parce qu’il a fait sa grande une avec le petit mort de l’année, c’est ramasser dans un sac plastique la crotte de chien ; pour que les vivants marchent un peu au propre, au clair, au calme d’une conscience débarrassée momentanément du suprême effroi d’être soi-même le jouet de la mort.

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