Isabelle Wéry
Publié le 06/06/2015

Poney flottant


Roman à paraître (extrait)

J'ai la robe.
De La Spagna.
J'arrive à la ferme.
J'ai la robe des femmes qui tortillent leurs mains comme les octopoussies leurs tentacules, j'arrive dans la ferme, je suis la femme de l'Andalouzy...
Mais les cliquetis des castagnettes et accords de cordes dans ma tête s'effilochent à la découverte des sons provenant de la cour...  Je perçois des bruits mats, des bruits de chairs, des à-coups de corps en lutte, je sens de la testostérone, des combats de virils -comme il doit y en avoir dans les prisons de Jean Genie-, j'entends des mises à mort, de la sueur, de la bave et du sperme...  Et ce cri?!?!?!...  Ah mais oui, c'est ça...  Ce ne sont que les plaintes d'un cochon mis à mort par Grand-Père et son ouvrier...  Oh, ce n'est que ça!!!...  Bon, je zappe.  On a tous assisté à la mort d'un cochon quelque part dans notre enfance et j'éviterai le paragraphe sur les chialures de gamin qui fait connaissance avec ce que l'on nomme "angoissss existentielle", la peur de son inévitable finitude blablabla...  Et je zappe également les similitudes physiologiques de l'humain et du cochon dont la peau de ce dernier fait d'excellentes greffes à celle du premier... (aussi qu'est-ce qui est humain, animal, végétal????)
Donc.  Dans ma robe Spanich, ce n'est pas la mort certaine de la bête qui m'impressionne. Ni ses cris écorchant le ciel du Pays des Galles, ni les claquements de ses sabots inventant la fuite, ni ses yeux de condamné à mort flairant sa transformation prochaine en saucisse grillée, ni ses regards implorant une once de pitié auprès de ses bourreaux bouffeurs de côtelettes...
Non. Ce qui m'impressionne terriblement, c'est l'état de l'homme Grand-Père dans ce corps à corps... Il a empoigné la massue et c'est comme s'il ne parvenait plus à lever l'engin du sol... Et quand il y parvient, c'est à côté du crâne de la bête qu'il l'abat, martelant pitieusement les pavés de la cour... Et Grand-Dad de vociférer comme un tout vieux rhinocéros, humilié par cette porcine bestiasse qu'il ne considérera jamais comme "un être vivant doué de sensibilité" le con...  Et le cochon, de hurler de plus belle, et l'ouvrier, de tenir la bête au cou, de perdre la maîtrise et de craindre vachement que la massue n'écrabouille ses menottes de travailleur manuel... Et cette scène perdure des secondes, des minutes éternelles... Mais Grand-Père, dans un dernier soubresaut, hurle "Laaaaaaast pig..." et rabat l'objet massif au crâne de l'animal. S'ensuit le traditionnel silence après la lutte.

J'aime ce silence après la lutte; je sens picoter dans mon corps l'adrénaline de mes pulsions de jeune assassine... Dans ce silence, je suppute que les processus de putréfaction du cadavre du cochon se mettent en branle... Sont-ils les mêmes que ceux chez les humains décrits dans l'Anthology du corps humain illustrated de Mummy ?  A savoir... : que 2 à 8 minutes après l'arrêt du cœur, les tissus nerveux commencent à dégénérer, que les sphincters et les muscles se relâchent et que spontanément, mictions et fécales surgissent, que le corps encore doucement tiède et mollasson pâlit, comme un soldat tombé dans son lit vert où la lumière pleut, qu'après 5 ou 6 heures, le macchabée devient raide de partout, que 24 heures après le décès, des taches de violette et de pinard Saint-Emilion paraissent, que le cadavre alors redevient tout mou et pue et se putréfie, qu'ensuite des couleurs vertes apparaissent sur l'abdomen puis sur tout le corps et que la peau sèche et devient friable comme une feuille de parchemin et que les cheveux, ongles, poils s'arrêtent de pousser et s'échouent, que les organes perdent leur forme anatomique et mollissent en bouillie-pour-le-chat, qu'à la 3e semaine le foie a disparu, qu'entre le 5e et 6e mois, le cœur a fondu, que toute l'eau s'évapore chariant sels et bactéries, que les sucres deviennent alcools (forts ou pas ?), que les acides mutent en gaz carbonique, que le cadavre peut produire jusqu'à 5000 litres de gaz, que les graisses dégoulinent en stalactites longs et tendres genre marshmallow et qu'enfin, au bout de 365 jours, ne reste qu'un squelette sans peau parsemé de quelques tendons, ligaments et grosses artères... Les os se disloquant au bout de 4 à 5 années.
Voilà.
Voilà.
Voilà.

Et ce petit processus lié aux humains semble effectivement s'être mis en route chez la bête car l'anus du cochon, tout relâché qu'il est, émet une crotte bien tristounette au pavement de la cour.  Alors, dans ma tête, je me remets les castagnettes et cordes. Un long moment de temps passe comme ça, tout suspendu dans le no man's de land.


Isabelle Wéry vit à Bruxelles.  Est belge.
Actrice, metteuse-en-scène, autrice de théâtre et de romans.  Elle fricote beaucoup avec les animaux.  Peut se déguiser en lapin pour l'anniversaire d'un ami.  Voyage pas mal avec son dernier roman Marilyn Désossée, Prix de littérature de l'Union européenne et traduit dans de drôles de pays comme la Macédoine, Bulgarie, Slovénie...  Fait le tour du monde avec la Compagnie Point Zéro et le texte de Jodorowsky L'école des Ventriloques.
A l'heure actuelle, fort fort intriguée par le Japon.

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Le 22 septembre 2010 à 19:20

Desarthe Vs Despentes : c'est la première qui gagne

Des tuyaux pour ne pas perdre son temps dans le grand fatras de la rentrée littéraire

Amateurs de littérature, friands des nouveautés de la rentrée littéraire, ne perdez pas votre temps avec le nouveau Despentes, dont toute la presse parle — c’est un peu le même phénomène qu’avec Houellebecq, on attend du shocking, mais il n’y en a guère —, un livre qui se lit sans véritable déplaisir, certes, mais sans aucun intérêt non plus. Non, lisez plutôt un outsider, un livre passé complètement inaperçu et c’est très injuste, le nouveau roman d’Agnès  Desarthe, Dans la nuit brune. Dans ce livre qui enchante, qui émeut, qui remue, il est aussi, comme chez Despentes, question de la disparition d’un adolescent. Définitive, celle-ci, dans un accident de moto. Ce tout jeune homme, c’était un garçon idéal, à qui, sans le savoir, le père de son amoureuse était très attaché. Car cette mort violente plonge Jérôme, terne agent immobilier de la petite province française, dans un tourbillon de sentiments, de bouleversements conduisant loin, bien loin, « dans la nuit brune ». On y croise une jeune veuve éplorée, une Anglaise complètement jetée, un ancien flic homosexuel, et surtout, surtout, Jérôme, qui garde enfouie en lui l’empreinte de son passé d’enfant sauvage… Ça a l’air fouillis, comme ça, ça pourrait même être ridicule ; avec les mêmes ingrédients, quiconque d’autre qu’Agnès Desarthe aurait pu faire une affreuse et chichiteuse mélasse. Mais ce livre, je vous le dis, est un enchantement, dans le sens premier du terme. Ne boudons pas le petit Poucet qui sommeille en nous.  Dans la nuit brune, Agnès  Desarthe, Editions de l’Olivier

Le 17 décembre 2011 à 07:40

Ô Senescence !

Vieillir, c'est se suicider au temps qui passe. On ne le dit pas assez. J'ai remarqué que, arrivé à un certain âge, on devient épicurien de gré ou de force, dans le sens où on vit chaque jour comme le dernier. Il n' y a aucun remède contre cela, et la mort viendra à nous aussi sûrement que la joue vient au poing à qui sait la tendre. Dans notre société de consommation sans scrupules, même la sénilité fait recette. Les vieux sont prêts à avaler n'importe quoi pour rajeunir, comme le viagra, ou les crèmes anti-rides. Ou le concept des femmes cougars. Je m'excuse, mais une cougar, sans ses dents, ça fait pas courir grand monde ! Et notre Johnny, ils vont nous le tuer avec sa prochaine tournée, Cheveux blancs, idées noires. Ma grand-mère me donnait son avis sur la question l'autre jour : « Tu veux que je te dise ? La jeunesse, c'est dans la tête ! » La pauvre. Elle ne se rappelle même plus qu'elle a Alzheimer. Mon grand-père me disait à ce propos : « Regarde cette photo sur le mur. Elle était belle à dix-huit ans, ta grand-mère. Cette photo c'est un peu le portait de Dorian Gray, mais à l'envers. » La vie est une vaste blague et la mort en est la chute. Parfois, c'est une chute qui n'en finit plus de chuter. Chute des cheveux, chute des dents, chute de tension, chute dans la baignoire et, pour finir, chute dans l'oubli. Sans rigoler, on en finirait presque par se demander si ce ne seraient pas les plus courtes les meilleures.

Le 27 février 2012 à 07:58

Mauvaise réputation

Il s’était appliqué pour que ce soit bien propre. Ça lui avait pris du temps, mais il était content de lui. Il avait choisi une belle malle en cuir. Ce qui l’ennuyait, c’était le risque à la douane. Qu’on la bloque pour contrefaçon. On n’est jamais assuré de ce qu’on trouve dans le souk de Marrakech.   A l’intérieur, pour ne pas salir – la malle pourrait toujours resservir – il l’avait capitonnée de polyane. Il avait rajouté un pot-pourri, le nom ne saurait être plus adapté, pour diffuser une odeur agréable. Le transport pouvait être long.   Elle était si jolie ce matin, quand il s’était réveillé. Elle dormait encore, la peau nacrée de son bras tranchant avec le doré de la sienne. Un sourire fermait ses lèvres. Elle n’avait jamais été aussi belle, elle ne pourrait jamais plus l’être autant. C’est cette image qu’il voulait conserver. L’ennui quand il lui avait tranché la gorge, c’est que ça laissait une trace sur son cou. Mais il avait attendu qu’elle se vide de tout son sang. Il l’avait bien lavée, essuyée. Et il lui avait attaché un foulard de soie pour dissimuler la plaie. On ne voyait presque rien. Il l’avait couchée dans la malle, repliant les bras et les jambes pour qu’elle soit à son aise. On fait une mauvaise réputation aux gendres.  Sa belle-mère pourrait le remercier, il avait simplement chercher à la satisfaire. C’est elle qui avait demandé, juste avant le départ pour le voyages de noces. « Bon voyage les enfants. Et surtout, envoyez-moi des souvenirs. »

Le 3 décembre 2014 à 09:17

Le Professeur Pascal répond à vos questions

Langue de bois et dérivés.

Tout le monde connaît la langue de bois, mais on ignore ses dérivés. En voici quelques uns : La langue de bois vernis. Essentiellement parlée dans les soirées mondaines, la langue de bois vernis se susurre entre deux coupes de champagne. Elle ne parle que de choses élégantes et futiles, qui sont pourtant essentielles à la survie du luxe. C'est la langue des gens bien nés et particulièrement vernis. Les pauvres n'y ont pas accès. La langue de sous-bois. Un brin gauloise et libidineuse, la langue de sous-bois se pratique aux abords des aires autoroutières et du bois de Boulogne. On la croit fleurie, mais elle dit les choses comme elles sont. Une chatte est une chatte, une pipe est une pipe, nom d'une pipe ! Souvent, la langue de bois se réduit à une série de râles virils et broussailleux pour s'achever en formules de politesse assez conventionnelles : « Merci, Madame. Je vous souhaite une bonne journée. » La langue de bois de chauffage. Langue de nos terroirs bien de chez nous, c'est autour d'un feu de bois et d'une bouteille de gnôle qu'elle s'épanouit vraiment. Elle rassemble aussi bien des chasseurs après une battue que des bobos parisiens venus s'encanailler dans un bled perdu de La Creuse. Les moustaches et la chemise à carreaux en coton gratté s'accommodent bien avec cette langue. La langue de bois-que-je-me-chauffe. Souvent réduite à des apostrophes agressives comme « putain » ou « enculé », la langue de bois-que-je-me-chauffe s'exprime vertement dans les embouteillages et devant un pauvre imbécile qui s'échine à respecter les limitations de vitesse. A noter que « enculé » est souvent associé à « sale pédé ». La langue de bois de cerf. Idiome préféré des chasseurs, il se débite en différentes parties appelées communément « la curée ». Le cerf n'a pas son mot à dire. Les biches et les faons observent le spectacle, interloqués. On offre les parties nobles à ceux qui ont organisé la chasse à courre. Pour les gueux, il reste les sabots. Ça fait toujours classe dans un salon, accroché à côté du berger allemand en tapisserie. La langue en aggloméré de bois. Uniquement parlée dans les magasins Ikea, cette langue résulte d'un mélange audacieux de mots suédois, de chiffres et de pictogrammes expliquant à quoi ressemble un clou et un marteau. C'est une langue lisse comme un plan de travail de cuisine. Attention quand même à ne pas la parler n'importe comment, sinon vous risquez de vous prendre les étagères sur le coin de la gueule. La langue de sciure. Ce qui reste de la langue précédente, quand on a décidé de tout bazarder à la déchetterie pour se meubler en style Louis XV. Recyclable, la langue de sciure se transforme en litière pour chats et lapins nains. La langue de bois de rose. C'est la langue des amoureux un peu gnangnan. Elle se réduit à des mots simples comme « je t'aime », « j'ai envie de toi », « tu es l'amour de ma vie », « je veux bien prendre une douche avec toi ». Avec le temps cependant, elle peut devenir râleuse ou carrément hostile : « Pauvre naze ! Et dire que je t'ai épousé ! » est une de ses formules préférées. La langue de bois de sapin. Pratiquée par les employés des Pompes funèbres, la langue de bois de sapin sent le sapin et l'after-shave bon marché. La gueule de l'emploi est requise pour la parler, le costume un peu long aux manches. C'est une langue qui parle de la mort en termes techniques : « Le défunt mesure combien environ ? » ; « Pour la toilette mortuaire, on met un parfum bio ou pas ? » Pour autant, cela n'interdit de faire un petit geste commercial en direction des familles dans le besoin, à condition qu'elles soient solvables. La langue des bois de justice. Celle-là vous coupe le sifflet en moins de deux. Disparue en France depuis 1981. Certains nostalgiques la parlent encore ; on dit même qu'ils apprécient la tête de veau.

Le 30 juin 2011 à 08:35

Métempsycose, il fait froid dehors

L’autre soir, alors que je prenais un verre rue Montorgueil avec mon ami, et que je le regardais, impuissante, dévorer toutes les tranches de rosette (j'étais trop loin de la planche), m'est venu à l'esprit que mon signe astrologique chinois était vraiment trop nul. Mon ami, sentant que quelque chose clochait, me demanda pourquoi diable fallait-il que je fasse la gueule devant d'aussi jolies charcuteries. Je n’ai rien répondu, j'ai haussé les épaules, il n'aurait pas compris (déjà pour Anish Kapoor, il avait eu du mal). Et puis elles étaient quand même bien moins jolies que moi. Les charcuteries. Pour changer de sujet, je lui ai fait remarquer un pigeon mort, sur les pavés. Ce qui l'a conduit à me parler des Druzes qui sont des métempsychotiques, apparemment. Jamais entendu parler de ces types. Quelques minutes après, ruminant toujours mon problème de signe, Pierre Haski, par le biais de Twitter (c’est la magie de Twitter, Pierre Haski donne des conseils en astrologie chinoise, on échange des recettes de cuisine avec Benoît Hamon, on parle tricot avec Orelsan), me suggéra la réincarnation, et je me souvins alors que la doctrine des Druzes est fondée sur la métempsycose (c’est du grec et ça n’a apparemment rien à voir avec une quelconque psychopathologie, à mon grand étonnement). Mais quelle idée brillante. J'allais me convertir et enfin vivre une vraie vie. Je consultai immédiatement Wikipédia (j’ai l’appli sur mon smartphone) afin d’étudier les offres de ce mouvement religieux dont j'avais découvert l'existence de façon fort opportune. Déconvenue. À lire la page consacrée aux Druzes, je réalisai que j’allais devoir faire plus qu’avaler une hostie sans la mâcher, ce qui est déjà pas mal compliqué, croyez-moi. Le chemin de foi avait quand même l’air plus ardu que celui de la religion catholique, où pour accéder à la première communion, je n’avais eu qu’à écouter une fois par semaine les approximations évangéliques de quelques femmes au foyer désoeuvrées, et à chanter “le monde aura besoin que je lui prête mes deux mains” en prenant mon air le plus béatement convaincu. Résignée à mon sort de Chèvre chinoise, je mâchai pensivement une feuille de salade qui était jusque là restée abandonnée dans un coin de la planche, en espérant que la prairie serait plus verte au plus haut des cieux.

Le 2 septembre 2010 à 11:25

"Seul l'avenir est un pays supportable" 3

Un film cadavre-exquis inauguré par Régis Jauffret

Mon plan pour le film en cours de montage : Jón Fejoz, glacier des Grands-Montets, Août 2010 (Aiguille verte – les Drus)Les glaciers, qu’ils stagnent, avancent, grincent ou explosent, me dérangent de plus en plus. Les glaciers, c’est du temps contenu, concentré, du temps qui nous pète à la gueule sans qu’on ne puisse rien y faire, du temps qui nous renvoie à nos incapacités, à nos limites humaines.Trente-cinq, c’était il y a trente-cinq ans pendant l’ascension de l’Aiguille Verte par le glacier des Grands-Montets. Trente-cinq ans, une broutille. Le 27 août 1975, après quatre heures d’escalade, j’ai coupé la corde. Au bout de la corde, il y avait Jón. Je vous le dis à vous parce qu’aujourd’hui, plus personne ne s’y intéresse. Jón était suspendu dans le vide, les jambes broyées, sans casque. Son bras droit n’était retenu que par son anorak, son corps semblait dispersé autour de la colonne vertébrale retenue au niveau des reins par le baudrier. J’ai coupé la corde, Jón est tombé directement dans la rimaye, dans la zone de fracture du glacier, dans la première crevasse, une crevasse de soixante mètres.Les glaciers, c’est du temps en mouvement, du temps sinueux et perfide, du temps qui nous néglige. Depuis 35 ans, la zone de fracture du glacier se déplace, se contracte, s’agrandit. Elle ne me lâche jamais, je lui appartiens. Même quand je m’éloigne, quand je sors de la vallée, elle vient me chercher. Parfois, en hivers, elle s’efface derrière d’épaisses couches de neige. Alors seulement, je peux penser, au moins un instant, que les glaces n’en ont rien à faire de moi.

Le 2 novembre 2011 à 08:45

France-Ethiopie

Carte postale d'Addis Abeba

Vue à travers les yeux de bon nombre d’Ethiopiens, la France est un Eldorado prodigieux où l’argent déborde des poches de tous comme d’une fontaine inépuisable, où les gens habitent dans de belles et vastes maisons remplies d’objets de prix, où personne ne meurt de faim, où l’on peut rire publiquement du gouvernement ; bref, où liberté et abondance sont les maîtres mots. Un paradis fermé, inaccessible, dont la clé est un visa. Saint-Pierre, qui la détient, habite à l’ambassade, derrière un guichet vitré. Il a laissé sa barbe et son sourire bonhomme quelque part dans les nuages. Il n’est pas très accommodant.   Moi qui suis français, je ne me laisse pas prendre à ces histoires d’une naïveté amusante. Je ne m’en laisse pas conter, non : je lis la presse en ligne. On y trouve toutes sortes de récits édifiants. Les cantines servent trop de viande, le PSG bat Lens sur le score de 3 à 1, les chiffres des derniers sondages baissent, l’immobilier monte, tel politique de droite gesticule vigoureusement, tel autre, à gauche, mouline des bras pour faire du vent (contraire). Je peux embrasser d’un seul coup d’œil cent petites phrases, mille analyses, cent mille faits divers, tous très importants.   A y bien réfléchir, on s’y perd un peu. Je ne la vois peut-être pas si bien, la France, là-dedans…   Si l’on ne peut croire ni le regard des Ethiopiens ni celui des médias, il me reste du moins les yeux du souvenir. Que vous dirai-je ? Vues d’Addis Abeba, les rues françaises manquent de chiens errants et d’ânes en goguette, de chats pelés, d’eucalyptus, de chèvres, d’odeurs de café frais mêlé d’encens, de soleils froids et rasants, de grands tissus blancs flottant derrière les femmes. Mais on peut y déguster en terrasse, dans ce petit restaurant de la rue de l’Arbre Sec, des planches couvertes de fromages et de charcuterie, arrosées d’un rouge léger de Loire dont la seule évocation me met les larmes aux yeux.   La voilà, tiens, la France que je préfère. Celle qui rigole à une table de bistro dans la fraîcheur automnale, les yeux allumés par le Bourgueil.   Cette table même où, il n’y a pas si longtemps, je rêvais de l’Ethiopie.

Le 15 décembre 2010 à 12:37

Mario Monicelli : un uomo grande grande

Se faire la belle par la fenêtre

Il se défendait d’être « le père de la comédie à l’italienne ». Tel était son surnom depuis 1958, année de sortie du génial « I Soliti Ignoti » (Le Pigeon). Menée par Peppe la panthère (Vittorio Gassman), boxeur raté mais beau parleur, une bande de cambrioleurs du dimanche projette de commettre un casse au Mont de Piété avant de percer le mauvais mur et de finir attablée dans une cuisine autour d’un plat de spaghettis aux pois chiches, à débattre des talents culinaires de la fiancée de Peppe. Pour Mario Monicelli, la comédie à l’italienne était née bien avant lui du temps de la Commedia dell’Arte, à travers les personnages de Polichinelle ou d’Arlequin, deux serviteurs qui luttent pour sortir de leur condition et se protéger de la misère ou des maîtres qui les maltraitent.  Pourtant, en 65 films et 60 ans de carrière, Monicelli a su mieux qu’un autre brosser les désirs, les désespoirs et les turpitudes des Italiens, donc des humains, en mêlant le comique et la farce à la mort et à la maladie. Réalisateur prolifique et maintes fois couronné – Lion d’or de Venise en 1959 pour « La Grande Guerra » (La Grande Guerre) – il n’a jamais cessé son combat politique, donnant des interviews jusqu’à la fin de sa vie pour brocarder les dérives de Berlusconi et la passivité de ses concitoyens. En 1977 il tourne « Un borghese piccolo piccolo » (Un bourgeois tout petit petit) dans lequel Alberto Sordi, magistral, campe Giovanni Vivaldi, un bourgeois obsédé par l’idée de venger la mort de son fils et qui en perd toute dignité, avant de sombrer dans une folie meurtrière. Le 29 novembre 2010, Mario Monicelli, âgé de 95 ans, s’est jeté par la fenêtre de sa chambre d’hôpital à Rome.  « Un uomo grande grande » (Un homme grand, très grand). Ça ferait un joli titre pour un dernier film.

Le 13 novembre 2012 à 09:25
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