Christine Villisech
Publié le 27/08/2015

Le chien et la sirène


À l’heure où j’écris ces lignes, comme on dit, au moment où j’écris ces mots, se déclenche la sirène de midi du premier mercredi du mois. Elle a dû subir une révision et résonne avec une vigueur nouvelle, effet d’alarme garanti, saisissant, non sans évoquer les ambiances terreur des alertes à la bombe et autres menaces glaçantes. La chienne colley de mes voisins, un amour, une crème de chien, aboie immédiatement de concert, comme chaque fois que se produit un bruit qu’elle déteste telle la scie électrique de l’élagueur ou la perceuse du dimanche. Je sais par sensibilité solidaire qu’elle souffre à certains niveaux d’émission de fréquences. Elle vibre tellement avec la sirène tonifiée que ses aboiements se muent en hurlement à la mort, un long cri, une longue note tenue calée à l’unisson sur la même note. La sirène fait une pause, la chienne s’arrête, puis la première reprend de plus belle, suivie de l’animal, dans un  improbable duo adressé au ciel, avec cette légère cassure de voix qui là intervient dans la continuité du chant (peut-on encore parler de hurlement ?) en descendant d’une tierce mineure pure, pour mourir petit à petit, doucement, decrescendo, jusqu’à la fin de la prière triste. J’ai arrêté de respirer.

Christine Villisech, travailleuse dans l’écriture. A exploré les terrains de la traduction, de l’écriture de spectacles et de l’écriture de scénarios. Puis plus récemment ceux de l’écriture web en tant qu’intervenante en IUT, de la rédaction de presse, jusqu’à enseigner dans un module joliment intitulé « Maîtrise de l’écrit » à l’Ecole de Journalisme de Bordeaux. Sans oublier l’écriture de textes personnels qui ne demandent qu’à devenir publics. 

 

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Le 17 mai 2011 à 13:14

Vendredi, dix heures du matin...

Lettre retrouvée de Victor Hugo

Ma petite Eponine,   J’ai bien reçu ta lettre de mercredi. Malheureusement, je ne puis accéder à ta requête. Je sais que tu aimes ce Marius au sourire si doux, mais je ne veux pas changer la fin de mon roman. Ce n’est pas toi qu’il va épouser, mais la douce Cosette. Je puis maintenant te l’avouer, j’ai créé ton personnage parce que je trouvais Cosette un peu trop sage pour être vraiment intéressante. Comme nous en étions convenus, ton contrat prendra fin rue de la Chanvrerie, sur la barricade, le cinq juin. Mais c’est une belle mort, sais-tu ? Tu donneras ta vie pour Marius, et tu rendras ton dernier soupir dans ses bras, en lui avouant tes sentiments. Une amoureuse comme toi peut-elle rêver plus doux trépas ? Que reste-t-il de la vie, excepté d’avoir aimé ? Comme je t’envie, et comme je désirerais mourir ainsi, en sauvant ma Juliette bien-aimée ! Ta lettre me laisse entendre que, ta prestation terminée, tu te retrouveras sans ressources. Rassure-toi, mon enfant, j’y ai songé. Il ne sera pas dit que je te laisse ainsi dans la gène. Aussi, va trouver Flaubert de ma part, il aura une place pour toi dans son Salammbô, qui se déroule à Carthage. Je le sais, c’est bien loin, Carthage, mais c’est beau. Et ne dit-on pas que les voyages forment la jeunesse ? Ne me remercie pas, c’est normal, n’es-tu pas un peu comme ma fille ? Je dois te laisser maintenant, ma petite Eponine, car Juliette m’attend, et ce que femme veut… Je te serre dans mes bras, Ton dévoué, Victor H.Illustration : Hugo par Mérimée

Le 12 août 2011 à 13:31

Jeudi en me concentrant j'ai réussi à empêcher une feuille de tomber d'un arbre

Ce matin j'étais devant mon bol de porridge quand j'ai vu ma cuillère se lever toute seule, prendre du sucre dans le sucrier, le verser dans mon bol, mon couteau se lever, prendre du beurre dans le beurrier, tartiner mon pain, se lever le pack de jus d'orange, en verser dans mon verre, puis j'ai senti un tendre baiser sur ma joue. C'était ma femme, mais tout ça s'est passé si vite.Hier j'ai rencontré Mme Douglas. Elle m'a embrassé sur les lèvres en murmurant, toi mon chéri tu es fait pour l'amour. C'est en s'éloignant qu'elle me lança "je m'appelle Mme Douglas". Un soir, au cinéma, j'ai fait du plat à mon voisin en croyant que c'était une femme, alors qu'en réalité, c'était un chien. C'est lui qui me l'a dit, au moment où je m'apprêtais à l'embrasser, il m'a murmuré, je serai ta chienne. Un matin en me levant je me suis aperçu que mes cheveux avaient poussé dans la nuit. Ma femme en me voyant s'est écriée, Qui êtes-vous Monsieur, voulez-vous bien sortir de mon lit ! Mais chérie, c'est moi Jean, mes cheveux ont poussé dans la nuit! Mon mari n'a pas de barbe Monsieur, a-t-elle dit. C'est à ce moment-là que je me suis souvenu que je m'appelais Bernard. Jeudi en me concentrant j'ai réussi à empêcher une feuille de tomber d'un arbre. Je l'ai vue hésiter à mi-chemin du sol, vaciller puis remonter et se fixer au point exact de la branche d'où elle s'était détachée. Au printemps j'avais déjà hâté l'éclosion d'un bourgeon en lui prétendant que tout le monde était déjà sorti.  (A suivre)

Le 28 juillet 2013 à 08:37

Jean-François

Je n’aimerais pas mourir pendant qu’il passe quelque chose d’intéressant à la télé. Comme par exemple un match de football entre deux équipes brillantes et qui serait de ce fait le match du siècle. Ou bien une réclame pour un produit qui s’apprête  à révolutionner la vie de tous les jours du consommateur lambda. Ou bien le discours de démission en direct d’un président de la République en place depuis plus de sept ans. Ou bien un film d’amour très émouvant qui, même si l’on sait très bien qu’à la fin l’héroïne meurt de la tuberculose, réussit toujours à faire pleurer et cela malgré les nombreuses rediffusions. Ou bien un documentaire animalier sur les chatons ou de manière plus générale un documentaire sur les bébés animaux qui sont les choses les plus mignonnes au monde après les hommes musclés qui portent torses-nus, des bébés dans leurs bras. Ou bien une télé-réalité dans laquelle une blonde aux seins refaits vomirait dans une piscine parce qu’elle serait saoule (la blonde aux seins refaits, pas la piscine) et qui ferait scandale aurès de la ménagère de plus de cinquante ans. Ou bien une télénovela mexicaine bien nunuche et bourrée de clichés. Ou bien un bulletin météorologique annonçant l’arrivée d’une tempête tropicale en Europe centrale. Ou bien le premier film pornographique en trois dimensions. Ou bien alors le tirage d’un loto des plus intéressants présenté par une nouvelle animatrice intimidée qui buterait sur les mots « et tout de suite le numéro complémentaire est le… » et s’excuserait d’un petit sourire des plus charmants. Ou bien encore une émission culinaire explicitant de manière très claire l’art des pieds et paquets ce qui contribuerait à la réhabilitation des pieds et paquets dans la gastronomie contemporaine française… En fait, je n’aimerais pas que ma mort soit associée à un évènement banal plus important que ma mort elle-même. Je veux juste qu’on se souvienne un peu de moi et qu’on se dise : « Jean-François ? Barf, il était rudement sympa quand même comme type ». Juste ça.                                                                                                                Jean-François, pupille de la natation.

Le 22 septembre 2010 à 19:20

Desarthe Vs Despentes : c'est la première qui gagne

Des tuyaux pour ne pas perdre son temps dans le grand fatras de la rentrée littéraire

Amateurs de littérature, friands des nouveautés de la rentrée littéraire, ne perdez pas votre temps avec le nouveau Despentes, dont toute la presse parle — c’est un peu le même phénomène qu’avec Houellebecq, on attend du shocking, mais il n’y en a guère —, un livre qui se lit sans véritable déplaisir, certes, mais sans aucun intérêt non plus. Non, lisez plutôt un outsider, un livre passé complètement inaperçu et c’est très injuste, le nouveau roman d’Agnès  Desarthe, Dans la nuit brune. Dans ce livre qui enchante, qui émeut, qui remue, il est aussi, comme chez Despentes, question de la disparition d’un adolescent. Définitive, celle-ci, dans un accident de moto. Ce tout jeune homme, c’était un garçon idéal, à qui, sans le savoir, le père de son amoureuse était très attaché. Car cette mort violente plonge Jérôme, terne agent immobilier de la petite province française, dans un tourbillon de sentiments, de bouleversements conduisant loin, bien loin, « dans la nuit brune ». On y croise une jeune veuve éplorée, une Anglaise complètement jetée, un ancien flic homosexuel, et surtout, surtout, Jérôme, qui garde enfouie en lui l’empreinte de son passé d’enfant sauvage… Ça a l’air fouillis, comme ça, ça pourrait même être ridicule ; avec les mêmes ingrédients, quiconque d’autre qu’Agnès Desarthe aurait pu faire une affreuse et chichiteuse mélasse. Mais ce livre, je vous le dis, est un enchantement, dans le sens premier du terme. Ne boudons pas le petit Poucet qui sommeille en nous.  Dans la nuit brune, Agnès  Desarthe, Editions de l’Olivier

Le 4 juin 2015 à 17:26

Le jeu le plus long

« Venez voir, j’ai trouvé quelque chose ! » L’urgence dans la voix de Christophe nous fit oublier instantanément nos jeux d’Indiens ; nous laissons tomber nos fougères, arcs de fortune, pour rejoindre notre camarade immobile, penché au-dessus d’une crevasse, dans cette partie de la forêt encore vierge de nos aventures. Lorsque nous vîmes ce qu’avait découvert Christophe, un silence terrifiant pétrifia nos petites personnes. Au fond du ravin, parmi la mousse et les orties, le corps d’un homme, inanimé. De son long bâton, autrefois un fusil, Jérémi toucha la dépouille. À notre surprise, l’homme n’était pas mort, et fut réveillé par ce contact timide. Nous ne bougions toujours pas, tétanisés — curieux aussi. « Que... qu’est-ce que je fous là, demanda le ressuscité, hagard ? »Il nous regarda un à un, se redressant difficilement sur ses coudes, les membres crissants enserrés dans ses habits en charpie.« Vous êtes qui, les gosses ?— Des Indiens, répondit Christophe, qui n’était visiblement pas sorti de son rôle. Je suis le grand chef sioux... Et Jérémi est un guerrier d’une tribu adverse.— Des Indiens, hein, réfléchit l’homme... Et les cow-boys ? Qui joue les cow-boys ?— Personne, expliqua Christophe. On n’aime pas les cow-boys. On est tous des Indiens.— Mais des Indiens qui se font la guerre, précise Louis.— Et toi, qui tu es, demandais-je à l’homme ?— Eh bien... Un cow-boy, je suppose... Il en faut bien un. » D’un geste sûr et maîtrisé, il extirpa de son holster invisible deux doigts vengeurs et « pan, pan, pan, pan », nous abattit un par un, sans que nous ayons eu le temps de bander nos arcs ou brandir nos tomahawks. Il souffla satisfait la fumée de son index, et tourna les talons, tandis que nos corps troués dévalaient dans des râles de souffrance les versants du ravin duquel nous l’avions réveillé. Et c’est à ce moment-là que nous nous retrouvâmes confrontés à la question de la mort. À quel moment, exactement, est-il toléré d’arrêter de jouer au mort ?De se lever... et d’enfin reprendre le cours normal de sa vie ?N’est-il pas raisonnable de rester immobile quelques minutes au moins, pour reconnaître, et rendre digne, l’acte de bravoure de celui qui nous exécute ? Ou bien l’étiquette exige-t-elle de feindre la mort pendant plus longtemps, bien plus longtemps, sans quoi le jeu de la vie et de la mort ne serait qu’une série de conflits arbitraires et sans issue satisfaisante ? Ces questions nous taraudèrent bien des nuits — des nuits qui se transformèrent en semaines, puis en années, et nous restions là, inanimés au fond de ce petit ravin, des acteurs de marbre enfermés dans le dilemme insoluble du jeu et du réel, de la mascarade et de la vérité. Nos trois corps poussaient, étouffés petit à petit par les vêtements infantiles dans lesquels ils avaient chu. Jusqu’au jour où un groupe de petites filles essoufflées croise notre sépulture sylvestre.L’une d’elles nous jette un caillou. « Arrête Sophie, tu es folle !— Quoi, c’est des morts, qu’est-ce que ça peut faire ?— Ils sont morts, tu crois ?— Ben oui, ils sont tout ridés tu vois bien. »Toutes poussèrent un délicieux cri en voyant Jérémi se redresser, grinçant et gémissant, extirpé de son rôle par le projectile.— Qu’est-ce que vous faites là, les filles ?— On...— Arrête, lui réponds pas, c’est un fantôme !, redoute la plus petite.— Mais non ; Sophie hausse les épaules : on joue aux princesses, qui s’enfuient du château.— C’est notre père, le roi, qui veut nous marier à un affreux type, explique une rouquine.— Ah... Je vois... » Jérémi observe un à un les petits visages, confondus entre terreur et curiosité, puis reprend :« Et les archers du roi... Ils sont à votre poursuite, j’imagine ?— Oui... Et toute son armée », précise une mignonne, tandis que secrètement, Jérémi extrait avec sang-froid trois flèches invisibles de son carquois imaginaire.

Le 10 avril 2015 à 09:09

L'OIM (Organisme Informatiquement Modifié)

ou Dieu prisonnier de sa propre création

Je suis mort il y a longtemps, très longtemps. A présent, je ne suis qu’un malheureux tas d’os jetés et oubliés à six pieds sous terre – la terre de ce que mon observateur et ses contemporains appellent le « vieux monde » (après de longues décennies de lutte écologique acharnée, celle que nous autres avions bravement entamée, l’homme en passe de devenir un OIM a fini par se dire que finalement il n’y avait nul besoin d’un environnement organique pour la survie de l’espèce humaine et qu’un écran suffisait pour contenir tout l’Univers).   Selon mon observateur, il est clair que je n’ai pas eu la chance qu’il a. Pour lui, bien que j’en eusse connu les débuts, j’ai manqué une grande étape de l’aventure technologique, son point culminant notamment – comme si on venait à mourir d’une maladie incurable dont le remède serait, ironiquement, découvert dès le lendemain de sa mort. Je ne doute pas de l’honnêteté de sa compassion mais la condescendance de son observation m’insupporte (en même temps je ne peux pas complètement lui en vouloir puisque moi aussi j’avais observé et jugé ceux qui m’ont précédé sans scrupules ni tendresse). Malgré les siècles qui nous séparent je peux presque sentir le poids de son regard compassionnel et entendre ses gloussements. Il se croit supérieur, le bougre, à m’examiner sous toutes les coutures, à étudier ma physionomie archaïque, à imaginer mes gestes les plus anodins comme moi en train de me curer le nez ou humer sur mon doigt la transpiration de mes fesses à la fin de la journée. Tout cela lui parait, à la fois, désuet, ridicule, attendrissant… et révoltant : il n’en revient pas par exemple qu’on puisse s’embarrasser de tant de chair et rester assis des heures, sans rien faire, devant un monde qui ne demande qu’à être exploré. Alors qu’il plaint ma pesanteur charnelle, il rêve de la légèreté mentale absolue dans laquelle il baignera dans quelques minutes. Mon observateur n’a pas de doigts, cela fait longtemps qu’il n’en fait plus usage. Il n’a pas de jambes non plus, il y a belle lurette qu’il n’éprouve plus le besoin de marcher – ne serait-ce que pour se rendre au boulanger du coin (à ce propos, tous les métiers qui, de mon temps, avaient trait à la nourriture ont disparu maintenant. Il est inutile donc de souligner que mon observateur n’a pas de bouche – pas d’anus non plus, ça va de soi). En gros, mon observateur n’a rien qui rappelle l’humain que je fus. En voyant son corps définitivement annihilé, à peine sera-t-il passé de l’autre côté, il n’aura plus d’âge et échappera à toute notion de race ou de nationalité. Mise à part « la vue » il se verra soudain dépourvu des quatre autres sens : il ne pourra ni toucher ni entendre ni goûter ni sentir. Bien que des émotions telles que la joie et la tristesse lui resteront parfaitement « intelligibles », il ne rira plus et pleurera encore moins. Instantanément, il sera débarrassé de toute faculté à éprouver des sentiments comme la haine et l’amour – et ce sera un grand soulagement. Mon observateur n’aura plus besoin de penser ; il sera, tout simplement. Il deviendra ce qu’on appelle un OIM, une pure prestation numérique. Les OIM vivent à travers le regard de l’internaute qui les sollicite. S’ils doivent mourir (expirer) c’est parce que ce dernier se sera désintéressé de leur contenu, ni plus ni moins. Qu’ils aient l’apparence d’une date historique ou d’une citation pénétrante, d’un tube d’été ou encore d’une vidéo pornographique, les OIM se ressemblent horriblement de par leur nature informatique. La seule chose qui les différencie c’est la durée de vie des uns et des autres. Aussi on pourrait les répartir en trois grandes catégories hiérarchiques : 1- Les « culex » dont la durée de vie ne dépasse pas les deux semaines (la dernière chanson des « Enfoirés » est une parfaite illustration de brièveté de vie d’un OIM « culex »). 2- Les « isoptères » qui peuvent atteindre l’âge respectable de 50 ans voire plus (pour rester dans la musique, on citera « Thriller » de Michael Jackson qui vécut 75 belles années depuis sa parution en 1982). 3- Les « koï » dont la durée de vie peut atteindre l’âge de 250 ans voire plus (les vidéos pornographiques sont, sans conteste, les OIM les plus consultés. Une vidéo pornographique extraite du sulfureux « Russian Institute 11 » de Marc Dorcel est morte à l’âge de 261 ans ! Si son instinct de survie est assez fort et qu’il a appris à lutter contre virus et bugs, un OMI fera partie des « koï » et logera dans un « site » digne de ce nom. Dans le cas contraire, il finira sous la forme d’un journal sur le « blog » d’une midinette sans ambition numérique aucune… Je peux très bien visualiser la tableau : le transfert numérique aura lieu dans quelques minutes. Mon observateur est posté devant son écran depuis au moins un siècle. Il achève de se dématérialiser complètement. De lui, il ne reste qu’une paire d’yeux nus scrutant fébrilement l’espace numérique qui s’ouvre à lui sur l’écran. Oh oui, qu’il est fin prêt pour le grand voyage. Dans quelques minutes, il pourra enfin jouir de son nouveau statut d’omniscience numérique. Si sa volonté s’amenuise ce n’est que pour qu’il devienne pure conscience. La machine hypnotico-aspiratoire se met en branle. Il n’a aucune envie de résister, loin de là. Toute son attention est dirigée vers la source de l’aspiration. Il s’abandonne à son sort. Il ne regrette rien. Ne plus penser. Juste se laisser aller.   Trois. Deux. Un... Ca y est : mon observateur est passé de l’autre côté. Il est désormais ce dont il a toujours rêvé : une vidéo pornographique hébergée par l’un des sites les plus prestigieux en la matière. Or ce que mon observateur ignore c’est qu’il a été le dernier des derniers des hommes à être passé de l’autre côté, et qu’il n’y a donc plus personne pour le solliciter. La suite, on la connaît.

Le 21 novembre 2010 à 23:44

"Je suis le bruit et la fureur, le tumulte et le fracas"

Jean-Luc Mélenchon, congrès du Parti de Gauche, Le Mans, 21 novembre 2010

C’est beau comme du Shakespeare, même si Macbeth est plus lucide lorsqu’il déclame : « La vie est un conte raconté par un idiot, plein de bruit et de fureur, qui ne signifie rien » (acte V, scène V). « Méluche », comme le surnomment ses camarades de troupe, ne veut pas en tout cas qu’on le prenne pour un idiot utile, acharné qu’il est à retourner ce rôle de benêt dévolu historiquement aux compagnons de route des communistes, contre Marie-Georges Buffet et son parti enjoints à jouer les supplétifs de sa candidature élyséenne en 2012. « Méluche » encore, n’est pas davantage habité par l’absurde de la vie. Il est de ceux qui préfèrent Sartre à Camus, ce qui est bien pratique quand il s’agit de s’abriter derrière l’auteur des « Mains sales » pour justifier d’avoir traité David Pujadas de « salaud ». Un tel esprit fort ne peut donner le meilleur de lui-même que dans le tumulte et le fracas de la tempête, mais de celles qu’il provoque, comme Prospero, de sa propre volonté. Avec un tel artiste le spectacle est assuré pour une campagne présidentielle, les tournées précédentes ayant à force épuisé les grandes gueules des bords extrèmes. Dans un registre jupitérien Mélenchon veut renouveler le répertoire. Encore faut-il que la foudre déclenchée ne lui fasse pas péter les plombs, et qu’il veille bien à ne pas s’asseoir par mégarde sur le paratonnerre.  

Le 31 octobre 2013 à 14:27
Le 3 juin 2015 à 08:26

L'Homme sort du classement des meilleurs amis du chien

Très attendu chaque année, le classement annuel des espèces amies des chiens marque cette année un tournant historique dans les relations entre les Hommes et les canidés. L’espèce humaine qui sort du classement, toujours dominé par les tortues, paye selon Kékette, une femelle caniche qui a participé aux délibérations, « son manque d’investissement pour entretenir cette soi-disant amitié ». Se faisant porte parole de son espèce lors d’une conférence de presse improvisée, Kékette n’y va pas avec le dos de la cuillère. « Un vrai meilleur ami se soucie vraiment de vous, de vos besoins et de votre bonheur. Il est là dans les bons, comme dans les mauvais moments » explique-t-elle tout en tentant d’attraper sa queue. Kékette dit se sentir elle-même lésée dans la relation qu’elle entretient avec son maître. « C’est toujours lui qui décide pour moi, sans me demander mon avis » explique-t-elle. « Si la relation était vraiment une amitié d’égal à égal, j’aurais le droit de l’attacher avec une corde lorsqu’il n’est pas sage, non ? » ajoute-t-elle avant de demander aux journalistes présents s’ils voulaient lui grattouiller le ventre. Le caniche affirme que son espèce attend un geste fort de la part des humains pour prouver leur statut de meilleur ami. « Nous espérons que cela agira comme un électrochoc. La baballe est dans votre camp » conclut-elle en évoquant plusieurs pistes parmi lesquelles la stérilisation de tous les punks à chien, ou l’interdiction totale des chats.

Le 2 septembre 2010 à 11:25

"Seul l'avenir est un pays supportable" 3

Un film cadavre-exquis inauguré par Régis Jauffret

Mon plan pour le film en cours de montage : Jón Fejoz, glacier des Grands-Montets, Août 2010 (Aiguille verte – les Drus)Les glaciers, qu’ils stagnent, avancent, grincent ou explosent, me dérangent de plus en plus. Les glaciers, c’est du temps contenu, concentré, du temps qui nous pète à la gueule sans qu’on ne puisse rien y faire, du temps qui nous renvoie à nos incapacités, à nos limites humaines.Trente-cinq, c’était il y a trente-cinq ans pendant l’ascension de l’Aiguille Verte par le glacier des Grands-Montets. Trente-cinq ans, une broutille. Le 27 août 1975, après quatre heures d’escalade, j’ai coupé la corde. Au bout de la corde, il y avait Jón. Je vous le dis à vous parce qu’aujourd’hui, plus personne ne s’y intéresse. Jón était suspendu dans le vide, les jambes broyées, sans casque. Son bras droit n’était retenu que par son anorak, son corps semblait dispersé autour de la colonne vertébrale retenue au niveau des reins par le baudrier. J’ai coupé la corde, Jón est tombé directement dans la rimaye, dans la zone de fracture du glacier, dans la première crevasse, une crevasse de soixante mètres.Les glaciers, c’est du temps en mouvement, du temps sinueux et perfide, du temps qui nous néglige. Depuis 35 ans, la zone de fracture du glacier se déplace, se contracte, s’agrandit. Elle ne me lâche jamais, je lui appartiens. Même quand je m’éloigne, quand je sors de la vallée, elle vient me chercher. Parfois, en hivers, elle s’efface derrière d’épaisses couches de neige. Alors seulement, je peux penser, au moins un instant, que les glaces n’en ont rien à faire de moi.

Le 12 juillet 2011 à 16:13

La radio d'info Klubradio résiste en chantant

Carte postale de Hongrie

En Hongrie l'autocrate Viktor Orban a muselé la presse d'une manière radicale : désormais journaux, télévisions et radios devront présenter un point de vue univoque, décalqué sur celui de l'agence de presse centrale – à sa botte.Mais Klubradio, une station d'info et de débats indépendante et très écoutée, résiste. Pour la museler, L'Autorité de répartition des fréquences vient de la contraindre à devenir musicale. Réplique immédiate de la station : les news en chantant.C'est la proposition qu'a faite à l'antenne Gyuri Kozma, caricaturiste politique, auteur d'une anthologie des cabarets hongrois, professeur de philosophie à l'université juive et vice-cantor dans une synagogue de Budapest.Klubradio : Tu proposes qu'on chante les news ?Gyuri Kozma (il chante) : Oui, il faut s'adapter à la situation politique Et si le gouvernement veut que Klubradio Devienne une station musicaleAlors il faut chanter au lieu de parler :Dans ce pays joyeuxLes membres de l'opposition joyeuseVont chanter joyeusementA l'heure des infos joyeusesKlubradio :Le pouvoir espère que Klubradio ne parviendra pas à respecter ces nouveaux quotas et qu'ensuite ils pourront fermer la station…Gyuri Kozma (chante) :Justement nous voilàOn va respecter leurs quotas!On peut très bien s'il le fautSe mettre à chanter les infos :Les Grecs vont se ramasser.Les Allemands seront détestés.Mais personne cette annéeNe quittera la zone Euro.Klubradio :Gyuri, peux-tu chanter la visite en Hongrie du chef du gouvernement chinois ?Gyuri Kozma (chante) :Josef Szajer et Gergely GulyasDeux députés membres de la majoritéOnt jugé inacceptable que l'OfficeDe l'immigration et de l'Identité NationaleAit convoqué tous les Tibétains de HongrieAvant la visite de la délégation de Pékin."La liberté de rassemblement est un droit primordial",Ont protesté les deux députés de la majoritéJosef Sajer et Gergely Gulyas.Klubradio :Et quelle a été la réaction de Viktor Orban après ça ?Gyuri Kozma (chante) :Viktor Orban a dit : "Bien sûr on peut manifester,  Mais je compte sur…"Klubradio :Attends tu ne changes pas de mélodie ? C'est quand même Orban qui parle !Gyuri Kozma (chante) :Est-ce que les présentateurs changent de ton quand ils citent des points de vue différents ? Moi je ne sais pas d'avance ce que je vais lire ! Mais bon pour toi je vais changer de tonalité…(il chante)"Bien sûr on peut manifester, Mais je compte sur les manifestantsLes objectifs de notre diplomatieNe doivent pas être compromis!"A dit au Parlement Viktor Orban Avant de la visite de la délégation de Pékin"On peut exprimer ses opinionsSans faire de scandale ni mettre le boxonCar la Hongrie a besoin de ces relations"A dit au Parlement Viktor Orban"Ces rencontres au sommetNe peuvent en aucun cas être dérangées"En collaboration avec notre chroniqueur de Gyugy (Hongrie) Janos Xantus

Le 27 juin 2015 à 09:53

Punk anarchiste, sois un Dieu et un maître pour ton chien 

Les réseaux sociaux sont alimentés par deux flux très empruntés : les vidéos sur les animaux  et les épandages vomitoires sur les assistés profiteurs, les immigrés cupides et les chômeurs non-flexibles. Juxtaposer deux informations ne veulent pas dire qu'elles ont un lien. Cependant il s'agit dans les deux cas de rapport à l'altérité, le sur-investissement de la relation affective avec l'animal en corollaire d'un désinvestissement compassionnel pour l'espèce humaine.Les propriétaires canins vous parlent d'amour. Comment peut-on s'extasier d'une liaison si déséquilibrée et la qualifier d'amour inconditionnel ? Comment puis-je me penser aimé, élu d'un être que j'achète, que je domine et que j'entretiens ? La dépendance entre le maître et son chien emprunte son fonctionnement à l'idéologie capitaliste et libéral : un toit, de la nourriture et des loisirs contre la reconnaissance. Le maître jouit de sa domination, apprécie d'être obéi. Son serviteur participe au système défensif de son patrimoine et ses aboiements xénophobes le rassurent sur sa sécurité. L'homme peut être qui il veut, cela n'influence en rien ce qu'il  reçoit en retour. Il peut être lâche et veule (ou même tortionnaire), le chien ne le sait pas. Il trouve, dans les yeux de la bête, la douceur d'une mère un matin de maladie.Comme un bien de consommation, le chien est conforme à nos attentes. Si le produit est déficient ou décevant, il termine l'été dans un fossé. Dans sa calendarité et sa cardinalité (pour reprendre les termes de Bernard Stiegler 1), il est en parfait phasage avec son propriétaire. On attribue aux chiens des émotions et des sentiments  dont la société humaine se désape : de l'empathie par exemple pour des espèces qu'il devrait chasser si l'humain n'était pas là pour remplir sa gamelle. Leur exemplarité nous conforte dans notre vision de la société médiocre. La jouissance dans cette union exclusive est d'autant plus grande que notre capacité à nouer des liens avec les hommes est contrariée par nos intérêts, par notre jalousie et par notre peur surtout.  Nous peinons à nous reconnaître dans nos semblables, leur fréquentation est laborieuse, trop compliquée et stérile souvent. Alors qu'un speed-dating avec des croquettes, ça marche à tous les coups.1 Bernard Stiegler Aimer, s'aimer, nous aimer Du 11 septembre au 21 avril, Galilée.

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