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Publié le 22/06/2015

Damien Baldin : "Il est plus simple d'acheter de la viande en barquette que d'assister à l'abattage de l'animal"


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Autres épisodes :

Dans une boucherie, la mise à mort n'existe plus

Comme nous l'explique Damien Baldin, nous assistons depuis le XIXe siècle à un éloignement progressif de notre vue et de notre conscience de la mise à mort des animaux. Notre intolérance croissante au spectacle de la violence nous a conduit à séparer l'activité de celui qui tue les animaux de celle du boucher qui vend la viande. Avec des abattoirs déplacés à l'extérieur des villes, nous avons ainsi pu nous épargner la culpabilité de la mort des animaux de boucherie. Dans un autre domaine, la corrida soulève, elle aussi, plus de critique que jamais, preuve que le spectacle de la mort animale nous dérange de plus en plus. Enfin, à la marge de notre relation aux animaux, on constate une autre évolution en ce qui concerne la zoophilie qui est passée, dans le droit comme dans les esprit, d'un acte de bestialité dégradant pour celui qui s'y livrait à un acte de maltraitance pure et simple envers l'animal.

Le Rond-Point est un rond-point où beaucoup de gens se croisent, se rencontrent, se mélangent, forment des molécules, de nouveaux matériaux, des tissus à motifs inédits. En voilà quelques uns, attrapés par le bras par la rédaction de ventscontraires.net, ils viennent faire un tour avec nous. 

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Damien Baldin

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Le 26 septembre 2014 à 09:22

Claude Lelièvre : "Les violences à l'Ecole ont eu lieu de tout temps et en tous lieux, même les plus huppés"

Ça va bien à l'école ? #3

Agrégé de philosophie, Claude Lelièvre est professeur honoraire d’histoire de l’éducation à la faculté des sciences humaines et sociale-Sorbonne (Paris V), spécialiste dans l’histoire des politiques scolaires aux XIXe et XXe siècles. Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages parmi lesquels : « L’Ecole obligatoire : pour quoi faire ? », Retz, 2004 et « Histoires vraies des violences à l’école », Fayard, 2007. Il a accepté de répondre aux questions de ventscontraires.net. Troisième et dernière partie de cet entretien exclusif. > Première partie Les faits divers donnent l'impression d'une violence croissante à l'école. Selon vous est-ce la cas ? Lorsqu'on y réfléchit, on se rend compte qu'il est impossible de se prononcer de façon sûre (ou même approchée) dans un sens ou dans l'autre. D'abord parce que ce qui est caractérisé comme violence et ce qui est posé comme seuil du non tolérable varie avec les établissements, avec le statut de celui qui parle (enseignant, personnel de direction, conseiller d'éducation, élève, etc..) et avec son âge ou son sexe (comme le montrent nombre d'enquêtes à ce sujet). Ensuite parce chacun selon la place et la façon dont il peut anticiper les résultats d'un signalement (''positifs'' ou ''négatifs'' pour lui, pour l'établissement, etc) a plus ou moins ''intérêt'' à une certaine ''publicité'' ; ce qui peut aussi varier selon telle ou telle période (plus ou moins jugée propice à l'accueil de ces ''signalements''). Et ce n'est pas automatiquement parce que des ''signalements'' (à l'administration, à la justice, dans la presse) sont plus fréquents que les violences (ou certaines violences) sont ''réellement'' plus fréquentes (on peut sans doute faire une comparaison, à ce sujet, avec la tendance à l'augmentation du nombre de signalements des viols). Ce qui peut être tenu pour assuré en tout cas, c'est que les violences à l'Ecole sont toujours sous-estimées et qu'elles ont eu lieu de tout temps et en tous lieux, même les plus huppés. Ainsi en 1883, au sein même du prestigieux lycée Louis Legrand, en pleine période du ministère de Jules Ferry. Chahuts dans la cour, refus d’obéissance. Cinq élèves sont mis aux arrêts, ce qui a pour effet d’accentuer le désordre. Trois cents élèves montent dans les dortoirs : les vitres, les vases de nuit, les lavabos sont cassés et jetés ; les matelas sont éventrés à coups de couteau. Le vice-recteur accourt et décide de faire entrer dans le lycée soixante sergents de ville. Armés de tessons de vase de nuit et de barres de fer arrachés aux lits, les élèves se battent contre eux . Les dégâts matériels sont évalués à 20000 francs/or (soit le revenu annuel moyen de dix enseignants). Une centaine d’élèves sont exclus. Cela n’empêchera pas une autre révolte, cinq ans plus tard. De 1870 à 1879, on comptabilise quatre-vingt révoltes lycéennes (sur guère plus d’une centaine de lycées existant alors en France). Ainsi, durant cette décennie, 8% des lycées de France se sont révoltés chaque année, en moyenne, pour des raisons disciplinaires. Imagine-t-on ce que cela serait actuellement ? Que ne dirait-on pas ! Ces révoltes, qui ont lieu dans des établissements secondaires n’accueillant pourtant guère alors que des ‘’fils de famille’’ ( pas plus de 2% d'une classe d'âge, l'élite sociale et scolaire) peuvent être très violentes : maîtres frappés, mobiliers brisés. Il est fait appel à la gendarmerie ou à la police voire à l’armée, le plus souvent à la suite de barricades dressées dans les dortoirs. Et l'on remarquera qu'un nouveau type de scolarité est à peine institué (à savoir la création en 1880 d'un secondaire féminin réservé à des jeunes filles également de la bonne bourgeoisie) que des violences éclatent au grand jour. C'est ainsi que le 1° décembre 1882, le journal conservateur « L’Abbevillois » ne manque pas de faire le compte-rendu d’une manifestation quelque peu débridée dans un lycée de jeunes filles de Montpellier pour s’en prendre au nouveau pouvoir républicain : « Une directrice d’externat déplacée harangue les externes qui démolissent les barrières, brisent les vitres et vomissent des obscénités à la face de la directrice de l'internat. Elles ont beuglé la Marseillaise. Ces infantes, élevées sur les genoux de la République dans le culte des idées nouvelles que résume la formule ‘’ni Dieu ni Maître’’, promettent de fières épouses aux infortunés crétins qui voudraient bien les honorer de leur confiance. Que de promesses, sapristi, dans les incartades de ces Louise Michel en herbe pour qui l’insurrection est déjà le plus sacré des devoirs ! » Le métier d'enseignant est-il toujours « le plus beau métier du monde » ? « Le plus beau métier du monde » ? Pour qui ? Pour les enseignants ? Pour les non-enseignants ? Par rapport à quoi et à qui ? Selon une enquête ''Viavoice'' commanditée par le Nouvel Observateur et menée auprès de plus de 5000 personnes représentatives de la population française active de plus de 15 ans en octobre 2013, les enseignants déclarent à 85% « être heureux au travail » (alors qu'ils ne sont que 73% à le dire pour l'ensemble de la population active). Les enseignants se retrouvent au troisième rang (sur 23 catégories professionnelles distinguées par l'enquête), précédés seulement par les « cadres de la fonction publique » et les « agriculteurs » (qui sont respectivement 90% et 86% à se déclarer « être heureux au travail »). Ils sont aussi 79% (contre 63% pour l'ensemble des catégories professionnelles) à déclarer exercer « une activité professionnelle qui passionne », et 91% (contre 79%) à « faire une travail utile ». Par ailleurs une étude récente du SE-Unsa ( l'un des principaux syndicats d'enseignants) portant sur 15000 enseignants montre que 84% des enseignants déclarent être satisfaits du travail qu'ils accomplissent et 62% qu'ils s'y épanouissent. Mais 84% d'entre eux considèrent que l'opinion publique ne comprend pas leur travail, et la moitié se sentent incompris par leur entourage. L'enquête internationale (TALIS) de 2013 sur l'enseignement au niveau du collège dans les pays membres de l'OCDE révèle qu'à peine 5% des enseignants français en collège ont « l'impression que la profession d'enseignants est valorisée dans la société » (contre 31% en moyenne dans les 34 pays de l'OCDE étudiés). Serait-ce le résultat d'une dégradation avérée ? Pas si sûr, car le sentiment dominant chez les professeurs depuis longtemps (voire très longtemps) est de n'être pas estimé à leur juste valeur. Il y a déjà un demi siècle, en 1965, ils pensaient massivement être peu reconnus (et, par exemple, de ne bénéficier de l'estime que de moins de 15% des commerçants, industriels ou militaires). Pourtant un sondage IFOP réalisé en 1959 avait établi que la considération du public les plaçait certes après les médecins et les prêtres, mais presque à égalité avec les ingénieurs, et bien avant les notaires ou les officiers. Selon une enquête effectuée par la SOFRES en 1977 ( et publiée dans le « Monde de l'éducation » de février 1978), plus des trois quarts des professeurs pensaient - il y a déjà plus d'une génération - que leur métier leur valait un prestige faible ou nul. Et une étude menée en 1972, il y a plus de quarante ans, avait montré que la très grande majorité des enseignants estimaient que leur prestige avait reculé. Pour la période récente, il est à noter qu'un sondage CSA effectué en octobre 2013 indique que, pour près de huit Français sur dix, enseignant est un métier d’avenir. L’enquête révèle que 81% des sondés ont de la « considération » pour eux et « une image positive du métier »  (89% chez les sympathisants de gauche, 74% chez ceux de droite), et que les trois-quarts seraient fiers que leur enfant devienne enseignant. Selon 87% des sondés, les professeurs aiment leur métier ; 82% d’entre eux pensent qu’ils s’investissent dans leur travail et 77% estiment qu’ils méritent une plus grande reconnaissance. Un an auparavant, un sondage IPSOS sur « Les  Français et l’école » (réalisé fin juillet 2011 auprès d’un échantillon représentatif d’un millier de personnes pour le magazine « L’Histoire ») allait sensiblement dans le même sens. Il apparaissait notamment que les deux tiers des Français « encourageraient leur enfant à devenir enseignant s’il le souhaitait » (17% « tout à fait », 49% « plutôt », 29% « plutôt pas » et 6% « pas du tout »). Finalement, avec l'historien Antoine Prost, « on peut se demander, à voir le même thème repris de génération en génération, si la nostalgie d'un âge d'or où l'enseignant était quelqu'un de bien considéré n'est pas un trait caractéristique du milieu lui-même. L'autodépréciation, le sentiment d'être ignoré , délaissé, mal compris, envahissent en tout cas le corps enseignant qui s'imagine avoir dans le public une réputation plus négative que celle dont il jouit effectivement » (1981, « L'enseignement et l'éducation en France » in « L'Ecole et la famille dans une société en mutation », Nouvelle Librairie de France, p. 327).

Le 13 mars 2012 à 15:42

Marie Nimier et Karelle Prugnaud en flagrant délit de promo

Karelle Prugnaud met en scène La Confusion de Marie Nimier. Pour ventscontraires.net, elles nous parlent de la pièce, de leur collaboration et se laissent même aller à une promo éhontée. Mais comme elles sont vraiment trop cute, on les a laissées faire. Comment êtes-vous passée de l’écriture romanesque à l’écriture théâtrale ? Marie Nimier : J’ai toujours voulu écrire pour le théâtre. Le théâtre m’a toujours plu et intimidée. Adolescente, je découvrais les univers de Robert Wilson et d’Ariane Mnouchkine, ce fut le coup de foudre. La scène pour moi a toujours été associée à la vie, au partage, à l’aventure collective, alors que le roman avait quelque chose à voir avec la solitude et la mort. Grâce au chorégraphe Dominique Boivin, j’ai fait mes premiers pas en crabe vers la scène, le spectacle s’appelait A quoi tu penses ?, ce fut une expérience exaltante. J’étais à la recherche d’une parole fluide, mais faite de reprises, d’atermoiements, intimement liée aux mouvements des danseurs et encore proche du monologue romanesque. J’étais encore trop effrayée pour passer à l’acte d’écrire vraiment pour le théâtre, jusqu’à ce que la publication de La Reine du silence m’offre les commodités financières et la disponibilité de me consacrer à un projet nouveau. J’avais un an devant moi, je m’y suis mise, je n’avais aucune obligation de résultat, j’avais seulement les moyens et le temps de m’y consacrer. J’ai écrit alors mes deux premières pièces La Confusion, puis Adoptez un écrivain (éditions Actes sud Théâtres). Aujourd’hui, je reviens fouler les sols du Théâtre du Rond-Point où je faisais, gamine, du patin à glace ! C’est un ancien territoire de glisse qui m’émeut beaucoup. J’ai l’impression de retrouver quelque chose d’essentiel, qui tient à la fois de l’enfance et de l’accomplissement. Je reviens dans ce lieu chargé d’images, je me sens faite de tous ces mélanges, de toutes ces histoires, et cela prend soudain un drôle de sens… Comme si quelque chose s’était incarnée, c’est ça, avec le passage à la scène, grâce à toute une équipe, quelque chose de moi prend corps, quelque chose de moi, qui n’est pas moi. C’est la vie même, non ? Faites-vous, avec le texte de Marie Nimier, plutôt du théâtre, de la danse, du cirque, une performance ? Karelle Prugnaud : Cette fois-ci, nous investissons l’unité de lieu théâtral, celui qu’apporte le texte de Marie, pour tenter d’y élaborer un travail performatif. Une boîte où les images se construisent et déconstruisent sous l’oeil du spectateur. Partir du réel, de l’hypra réalisme, du théâtre de situation pour tenter de le faire basculer dans l’imaginaire. En mélangeant des codes, des genres.Nous travaillons avec des artistes venant de différents horizons : le dessinateur Mickael Pecot Kleiner, le vidéaste Maximilien Dumesnil, les musiciens Bob x et Fabien Kanou... Marcher sur le fil du réel en tentant de le faire basculer. Le texte de Marie est un texte de théâtre, nous allons donc faire du théâtre. Mais un théâtre sur le fil... (Propos recueillis par Pierre Notte)  

Le 11 septembre 2012 à 10:56

Sex Toy

Entretien avec Jean-Marie Gourio

Jean-Marie Gourio est l'auteur d'un des romans remarqués de cette rentrée littéraire. Son Sex Toy publié chez Julliard nous entraîne dans le sillage de Didrie, une jeune fille de 13 ans, perdue dans un monde trop grand pour elle, entre pornographie omniprésente, binge drinking et questions existentielles. Un ouvrage sombre, inspiré, haletant, désespéré, tragique et dérangeant. Pour ventscontraires.net - où il a déjà publié 135 pensées, brèves et haïkus - Jean-Marie Gourio a accepté de répondre à quelques questions. - L'univers que vous décrivez dans Sex Toy est très sombre. Considérez-vous qu'il est conforme à la réalité ou avez-vous noirci le trait ? - Les deux. Il est conforme à ce que vivent certains adolescents. Quant à noircir le trait, il fonce de lui-même du fait même que c'est la gamine de 13 ans qui raconte sa vie et donc trace les contours de son désarroi, c'est elle qui parle, nous sommes dans sa tête. Il faut imaginer une fillette au bord d'une falaise sujette à un terrible vertige, il y aura donc l'image de cette silhouette immobile au bord du gouffre et ce qu'elle ressent. Le malaise ressenti est immense. Bien plus grand que ce que nous pourrions discerner en restant hors d'elle. Peut-on dire que nous grossirions le trait en quittant la périphérie et en nous installant en son coeur pour le décrire ? Au même titre, il y a une monde entre l'image d'un alcoolique qui titube en criant des insanités et ce qui se passe dans sa tête à ce moment-là. La noirceur totale. La mort. La peur. La rage. La violence. Il n'y a pas de noir ajouté à la noirceur. Au contraire, les mots l'éclairent et la font voir. Comme chez Soulages.   - Sexe, alcool, Internet, l'univers des adolescents en 2012 vous semble-t-il plus dangereux que celui dans lequel vous avez évolué ? - L'Univers dans lequel j'ai évolué, un lycée en banlieue, à Vitry, était très proche de celui de Didrie. Alcool. Scarifications en classe. La violence sexuelle me paraît avoir été moins grande, même si je me souviens avoir assisté très jeune à des scènes extrêmement violentes qui se passaient au bord de la Seine, près de la centrale hydroélectrique d'Alfortville, un lieu où nous allions traîner. Je me souviens du surnom donné à la gamine malmenée, Pip-Pip. ( Les deux cheminées rouges de cette centrale sont visibles depuis les trains qui arrivent en Gare de Lyon) Chaque fois que j'arrive à Paris, je repense à ces moments, au Lycée Romain Rolland, à la Cité des combattants, à la Cité Balzac, dont une barre vient d'être détruite à l'explosif. C'est dans cette cité qu'une gamine a été aspergée d'essence et brulée vive, dans un local à poubelles, il n'y a pas si longtemps. Je suis de là-bas.   - Les adolescents que vous mettez en scène sont en perte totale de repères. Le retour annoncé de la morale à l'école vous semble-t-il une solution pour y remédier ? - Bien sûr que non. Il n'y a de morale que celle du cœur. L'affection doit être la morale à respecter entre jeunes élèves et professeurs. Je ne connais pas de savoir qui ne se transmette sans chaleur.   - Est-ce plus difficile d'être un parent aujourd'hui qu'il y a 20 ans ? - Il est toujours très difficile d'être parent. Curieusement, si faire des enfants est un acte naturel, être parent ne l'est pas du tout. On apprend à conduire en conduisant. Cela peut être dangereux quand la vie tourne et se perd en lacets.   On vous connaît subversif et anti-conformiste. Peut-on dénoncer les dérives d'une société sans devenir un vieux con ? - C'est vite arrivé et c'est bien de le savoir. Cela permet de faire taire ce vieux con qui n'a de cesse de vouloir installer son mobile home au milieu de votre esprit et de faire des barbecues en regardant la télé, dos tourné à la mer. A cela sert le théâtre, le cinéma, la littérature. A regarder la mer. Et voir les baigneurs qui s'y noient.   - Quels retours avez-vous reçu de vos lecteurs ? - Beaucoup de lectrices ont été frappées par la justesse de la voix de la petite Didrie. J'ai eu la plaisir de m'entendre dire que ce livre était mon meilleur texte. Je croise les doigts. Le culot aura payé.   - S'il fallait trouver une note d'espoir dans votre roman, laquelle pourrait-ce être ? - Ce livre existe. Il a été écrit, compris, édité, et peut être lu. Jean-Marie Gourio, Sex Toy, Julliard

Le 8 décembre 2015 à 10:14

Rire avec le pire

On m’a souvent demandé comment il était possible de faire rire le public avec ce qui s’est passé le vendredi 13 novembre, faire rire avec le pire. Comment est-ce possible ?  Quelques jours après les attentats, j’étais encore comme tout le monde, sidéré, débordé par l’émotion, prostré, impuissant. Et je suis remonté sur scène, sans peur, enfin… sans la montrer, mais avec une vraie appréhension : comment parler de ces événements tragiques, moi le bouffon ? Il n’était pas question que j’évite le sujet, que je sois terrorisé, pas question de leur laisser penser qu’ils avaient gagné. Pas question que je lâche un centimètre de liberté. Et pas question de rester paralysé, désarmé, devant l’horreur. Il fallait que tout cela sorte, que j’évacue, que l’action gagne sur la dépression. Dans ces cas-là, on se pose beaucoup de questions, sur son rôle, sur son métier, sur les limites de son métier. On dépasse le cadre classique de l’humour, on rentre dans le registre de la thérapie de groupe, on n’est plus un clown, mais une sorte de médecin sans diplôme. Le rire devient profondément humain devant l’inhumain, il nous aide à crever l’abcès, à prendre des distances, évacuer la psychose, éreinter la barbarie.       J’avais préparé ma revue de presse, qui consiste en quelques notes et beaucoup d’improvisation, mais je ne voulais pas l’imposer. Alors j’en avais prévu une deuxième, sur d’autre sujet, au cas où… le public ne soit pas encore prêt, n’ait pas envie, ne supporte pas, que mes paroles paraissent déplacées, et surtout irrespectueuses envers les victimes. J’ai été le premier surpris. À peine avais-je évoqué les attentats, que la salle s’est mise à applaudir,  comme pour me dire : Vas-y ! Fais-le ! Parle ! Pour nous, pour les victimes, contre ces salopards, contre la folie. Essaye de mettre des mots sur l’incompréhensible, nous sommes avec toi. Dans ces cas-là, le public nous porte et c’est lui qui fixe les limites,   ses explosions de rire répondent aux explosions de ceinture. Ce rire incontrôlable qui vient des entrailles, qui libère, qui aide à crever l’abcès. Ce rire qui nous fait passer de celui qui subit, à celui qui réagit. Dérisoire certes, mais jubilatoire. Noir peut-être, mais salvateur.  C’est un exercice impossible que de retransmettre par écrit ce moment, le public est déjà dans la salle avec moi depuis une heure, nous sommes complices, il s’est déjà détendu. L’ambiance et l’énergie qui règnent dans le théâtre sont  très difficiles à faire transpirer à travers des mots, d’autant plus que je ne suis ni Proust, ni Dostoïevski.   Je vais juste vous faire partager quelques extraits, les moins violents, les moins crus, vous donner une idée de la façon dont on peut aborder un sujet pareil. Pas simple… L’important au départ c’est de se moquer de soi, de sa propre psychose, de raconter… «  Qu’une chaise métallique qui tombe à la terrasse d’un café à côté de vous, vous fait sursauter et presque planquer sous la table (ce qui m’est effectivement arrivé). Montrer à quel point cette peur, même si elle est humaine, peut être ridicule. De s’apercevoir avec une certaine lucidité qu’à partir de maintenant, quand on va boire un verre où manger un bout et qu’on sort fumer une cigarette, on se retrouve en première ligne. La bonne nouvelle, c’est que, si ça continue, les fumeurs mourront d’autre chose que du cancer. » … On désacralise, on parle de la mort, sans retenue, sans tabou. Et puis, on annonce une autre bonne nouvelle… « Il faut toujours voir le côté positif des événements, grâce aux attentats, les ventes de drapeaux français ont augmenté de 400%. Le drapeau national est devenu une valeur sûre, qui devrait être cotée en bourse, comme une autre valeur sûre et également nationale, le chômage. Ce drapeau français pris en otage par un  parti d’extrême droite, vient d’être libéré et restitué à ses propriétaires. Notre président ayant demandé gentiment à ce que tous les citoyens l’accrochent à leur fenêtre, comme il a demandé le 11 janvier au peuple de France de descendre dans la rue, tellement il était mécontent de sa propre politique. » … On fait diversion… Et on revient sur le sujet… « Sans vouloir vous affoler, à l’heure où je vous parle, vous savez qu’un des terroristes est encore dans la nature ? Un écolo surement… Visiblement, celui-là a eu peur de se faire sauter au dernier moment. Si même les terroristes ont peur, dans quel monde on vit ! Cet assassin a maintenant le choix entre se faire tuer par l’État Islamique, qui n’aime pas les martyrs vivants, ou la police, qui n’aime que les martyrs morts. Si vous le croisez, conseillez-lui le suicide, au moins une fois dans sa vie, il aura décidé par lui-même.         … L’essentiel, c’est de rester groupés, ensemble, unis. Certes, en janvier l’union nationale avait duré 4 jours, les gens étaient descendus dans la rue par millions, là elle a duré 4 heures et il est interdit de se regrouper. Bon… Certes, nos politiques ont rapidement montré le contre exemple dans la surenchère, la palme de la connerie revenant à un homme politique dont je tairais le nom, par égard pour sa famille, et qui a suggéré, dans un moment de génie de  « Rétablir la peine de mort pour les kamikazes ». Mais nous sommes en période de campagne électorale, je le rappelle pour les abstentionnistes qui auraient oublié qu’ils n’iraient pas voter. Et le débat doit continuer à exister, pas facile, pour les candidats et les partis, de continuer à se faire la guéguerre, pendant qu’on est en guerre, dans un pays en crise. À part, évidemment pour les surfeurs du FN. Plus la vague est sale et boueuse, plus elle pue, plus ils s’éclatent. S’ils pouvaient se mettre au pétard, ça les détendrait et ça nous ferait des vacances. … Mais allez ! Restons groupés. Même si… C’est vrai, il y a cette polémique à propos des services de sécurité… La polémique en France, c’est un sport national. Un événement égal une polémique. Un accident de bus dans le sud ouest, polémique. Pourquoi le camion était-il arrêté sur la route, pourquoi le bus arrivait-il en face, pourquoi y avait un virage, pourquoi le virage existe, pourquoi les véhicules utilisent de l’essence, pourquoi l’essence brûle ?   Des orages violents sur la côte d’Azur, 20 morts, polémique. N’a-t-on pas trop construit sur la Côte d’Azur ? On a envie de dire, regardez ! Non, pas par là, c’est la mer, de l’autre côté. Pour les attentats, pareil, polémique. N’y aurait-t-il pas des failles dans le système de surveillance des terroristes potentiels ? Je ne suis pas un spécialiste, mais après une seconde et demie de réflexion intense, j’aurais tendance à penser que : sûrement… C’est étonnant, de voir comment une réalité devient une polémique et une polémique créée un polémique qui elle-même fait polémiquer.   Mais, bonne nouvelle, il faut toujours rester optimiste, tout cela prouve que nous sommes dans une véritable démocratie, puisque même les terroristes peuvent s‘exprimer. » … À cet instant, je dois l’avouer, certaines personnes rient jaune dans la salle, d’autres s’esclaffent franchement et se demandent aussitôt, après avoir regardé leur voisin : mais comment ai-je pu rire ? Mais nous sommes ensemble, nous résistons, nous désacralisons, nous sommes vivants.     Là, il ne faut pas désarmer, mais insister. … « C’est vrai, nous avons un problème avec les fiches S. La police connaissait les noms des terroristes avant, c’est un début… À la limite, on préférerait qu’ils ne les connaissent pas, mais qu’ils les arrêtent avant, ce qui paraît compliqué également. D’autant qu’il y a des milliers de S en France : 10.500. Non, pas de panique ! Restez dans la salle, on a bloqué les issues. Personne ne peut entrer, bon, sortir non plus… Espérons qu’il n’y ait pas le feu. Pas de panique ! Même si le premier ministre a avoué qu’il y en avait en réalité 20.000… Restons calme !  Et voyons le bon côté des choses, en une semaine, il y en a une quinzaine de moins ! Il n’en reste plus que 10 485 ! On avance… » … « Et puis rassurez-vous, heureusement, des idées de génie ont vu le jour, comme celle des portiques de sécurité. C’est très rassurant, et surtout ça relance l’industrie des portiques, en temps de crise, c’est un plus.   Vous me direz, c’est mieux que de ne rien faire. Alors que faire ? Mettre des flics et des militaires partout ?  Selon le principe de l’entonnoir…Vous ne connaissez pas le principe de l’entonnoir, je vous explique. Alors… Là où il y a des flics et des militaires, les terroristes ne vont pas, par exemple les aéroports et les gares. Donc, ils vont ailleurs… Donc, il faut mettre des flics et des militaires ailleurs aussi… Jusqu’au moment où il ne restera qu’un seul et dernier endroit où il n’y a pas de flics et de militaires, et on est sûr que c’est là que les terroristes vont aller ! Donc c’est là, qu’il faut en mettre le plus. Des questions ? » … « En attendant, dormons tranquille, l’état d’urgence va durer 3 mois… renouvelable. M’est avis qu’on va en prendre pour un bail. La question fondamentale, maintenant : pendant combien de temps va-t-on appliquer le programme du FN ? Avant qu’ils ne soient élus… » … « Vous voulez une autre polémique ? J’en ai plein en rayon. Sommes nous réellement en guerre, comme le disent nos dirigeants ?  On est en guerre contre un état, donc dire qu’on est en guerre contre l’Etat Islamique, c’est reconnaître que l’Etat Islamique est un état. Alors sommes nous en guerre ? Et si oui, contre qui ? Cochez la bonne case.   … « Et d’ailleurs qui sont ces barbares ? Des fanatiques ? Je vous rappelle au passage la définition du fanatique : un héros qui pour le triomphe de ses idées est prêt à faire le sacrifice de VOTRE vie. Des kamikazes ? La racine du mot est japonaise, comme vous le savez et signifie, comme vous ne le savez peut-être pas : «  vent divin ». Or ceux dont il s’agit, ne sont que des pets foireux… Qui sont ces djihadistes qui quittent la France ? Pourquoi cette fuite de cerveaux ? Que se passe-t-il dans leur tête ? Rien… Ou trop. Essayons de comprendre l’incompréhensible. Revenons en arrière. En janvier, les frères « Poichiches » se gourent d’adresse avant d’aller chez Charlie, perdent une chaussure avant de s’enfuir, oublient leur carte d’identité dans leur voiture… Lors de l’attentat déjoué de Villejuif, le terroriste se tire une balle dans le pied en montant dans sa voiture. À Saint Quentin Fallavier, le mec fait tomber une palette avec du matériel informatique, son patron l’engueule, il devient terroriste (Air France et les deux chippendales à côté ce sont des amateurs). Puis il lance sa voiture contre une citerne et il n’arrive même pas à se tuer… Dans le Thalys Amsterdam Paris, le mec s’enferme dans les toilettes après avoir trouvé une kalachnikov dans un parc à Bruxelles, sort, et hurle, les yeux en orbite : «  Y’a plus de papier » ! En novembre, on est passé à une autre catégorie… Même si les 3 du Stade de France sont arrivés en retard au match… avec des billets dans la poche… mais il faut lire… On peut faire un premier constat : c’est sûr, les cerveaux c’est pas eux. » … « En Tunisie, maintenant… Nous ne sommes pas  les seuls à subir des violences, d’autres pays vivent sous la terreur depuis des années… mais c’est loin. A Sousse, donc, un jeune étudiant, propre sur lui, arrive par la mer, en Zodiac, sur la plage de l’hôtel, plante son parasol, sort une kalachnikov et massacre 38 personnes en chantant « A ga dou dou dou, pousse ta banane et moule café ! » Et c’est ensuite, après un contrôle anti-dopage, qu’on s’aperçoit que le mec est chargé comme une mule, avec du Captagon. On peut donc en conclure que Dieu ne leur suffit pas. Entre parenthèse et entre nous, ces assassins feraient mieux de picoler pour se désinhiber, au moins ils viseraient  à côté. Pour ça, il faudrait changer le livre sacré et ça…   À noter que chez nous, pays laïc, on a le choix entre Dieu et les anxiolytiques. Chez les fous de Dieu, c’est visiblement les deux… la foi a des limite. »  … « À ce propos, fin octobre 2015, un prince saoudien a été arrêté au Liban, avec deux tonnes de Captagon dans son avion. Était-ce pour sa consommation personnelle ? L’Arabie Saoudite et le Qatar… nos amis, nos alliés… qui financent le terrorisme, paraît-il… Enfin… Pour être plus précis, ce sont des grandes familles Saoudiennes ou Qatari qui financent le terrorisme, nuance. Et qui dirigent l’Arabie Saoudite et le Qatar ? Les grandes familles. Des questions ? La France leur vend des armes, l’avantage c’est que le jour où on va se les reprendre sur la gueule, au moins on mourra français. DAESCH, c’est 2 milliards de budget annuel, qui proviennent de trafic d’armes,  de contrebande de pétrole, de kidnapping, donc de l’argent des rançons… Que nous ne payons jamais, je vous le rappelle ! Et… des joyeux donateurs ! Est-ce que Dieu est au courant de tout ça ? Tout ça transite par des comptes off shore. Malgré des dehors rustres, voire primaires, et des idées d’un autre âge, le terroriste est branché … Quand ça l’arrange. … Il pense que son sacrifice va lui rapporter 72 vierges au paradis. Mais quel paradis ? Fiscal ? Dans celui-là, il risque d’être déçu, il y a une majorité de putes. A ce propos une idée me vient à l’esprit… Au lieu d’attendre que ces fous méritent leurs 72 vierges au paradis, si on leur en offrait 72 tout de suite, ça les calmerait. Je sais, ils sont très nombreux, 20 000 fiches « S » en France, et nos vierges de plus en plus rares… Mais mesdames, mesdemoiselles,  pensez-y, votre sacrifice,  c’est pour sauver la nation, le monde ! » … « Continuons… Que se passe-t-il dans la tête de ces grands malades ? Si on fait une synthèse, priez pour nous, on s’aperçoit que ces faux êtres humains ont souvent des tensions dans leur couple et qu’ils sont traumatisés par la mort du père. Bon… Si tous ceux qui répondent à ces critères passaient à l’acte, la France serait Andorre en deux mois. Donc, il faut chercher ailleurs… D’après les psy, le lavage de cerveau ne suffit pas, la drogue non plus. Ces gens s’emmerdent, s’ennuient à mourir, leur vie n’a aucun sens, la religion est très loin, c’est un prétexte, la goutte d’eau qui fait déborder leur folie… Ils sont en manque affectif, ce qui veut dire qu’ils ne baisent pas. Ils sont immatures intellectuellement, ce qui veut dire cons des bites. On ajoute une pincée de troubles psychiatriques, une cuillère de parano, une louche de séjours en prison… Vous remuez et vous obtenez le portrait robot du robot tueur.   De plus, le terroriste, toujours d’après les psys, se « déteste lui même, mais ne le sait pas. » Aidons-les à se haïr ! Avant qu’ils ne nous détestent. Si vous connaissez, dans votre entourage, quelqu’un qui répond à ces critères, poussez le dans l’escalier. » … « Que faire ? Traiter le mal à la racine ? Convoquer Georges Bush et Tony Blair devant un tribunal ? Encore plus dur que d’éradiquer le terrorisme. Faut-il intervenir militairement au sol en Syrie ? Ou laisser faire les Américains comme dans le Thalys ? Laisser faire les Russes s’occuper de la dèche ? Poutine a le sens du dialogue. On a le choix entre Bachar el Assad et la dèche, entre le boucher de Damas et les charcutiers de l’EI, le tout même pas hallal. Compliqué… Aux dernières nouvelles, Bachar ne serait plus l’ennemi numéro un, il a perdu la pôle position au détriment de l’EI. La nouvelle tactique serait : on s’occupe d’abord des charcutiers et ensuite du boucher, c’est le marché. Comme en quarante avec Staline… On s’occupe d’abord d’Hitler et ensuite de Staline. Bon… y’a eu des failles… On laisse faire les arabes entre eux ? Ceux qui financent et ceux qui tuent vont se retrouver face à face. Imaginez le merdier avec toutes les tendances, les courants, les mouvements, pire que chez les écolos ! Mais eux au moins, ils sont drôles. » … « Restons désespérément optimistes, le terrorisme, c’est comme la dette grec. Tout le monde sait pertinemment que les grecs ne rembourseront jamais, reste à savoir quand. Pour le terrorisme, c’est pareil, on sait très bien qu’ils ne gagneront jamais, reste à savoir quand.  Et souvenez-vous, un fasciste, car ce sont avant tout des fascistes, les livres d’histoires le prouvent, c’est quelqu’un qui perd la guerre. »   Voilà… Et puis à la fin on craque, on verse une larme, ça aussi il faut que ça sorte. Mais, on a le sentiment, à raison ou à tort, d’être plus fort qu’eux, d’être utile, de servir à quelque chose, avec ses petits bras, sa petite voix et son petit stylo. À la fin du spectacle, les gens viennent vous voir, vous serrent dans les bras et vous disent tout simplement merci. On ne se connaît pas, mais on s’embrasse, on est vivant et on a même pas peur. Encore et toujours, on a besoin du rire pour démonter les chimères des idéologies totalitaires et nauséabondes. Non pas seulement parce que le rire libère, mais aussi parce qu’il nous ouvre les yeux sur le monde tel qu’il est et non pas tel que les fanatiques voudraient qu’ils soient. Et vous savez le plus drôle, c’est qu’on n’est même pas obligé d’en rire. On est libre, tout simplement, et on compte bien le rester. Et vous savez quoi ? J’espère bien que bientôt, je ne parlerai plus de tout ça, d’ici là, la COP 21 aura sauvé le monde. Je le dis sans aucune pudeur, j’ai besoin de vous, de vos rires, de votre énergie, j’ai besoin de cette communion, j’ai besoin de votre soutien, pour que continue à vivre cette liberté. Venir au spectacle est devenu un acte de résistance, assister à un spectacle d’humour, un acte quasi politique. Le monde est absurde, le monde est devenu fou, je sais… Mais nous en faisons parti.    Pour tout ceux qui sont morts, en janvier, en novembre, on ne lâchera rien. Debout ! Et hop !

Le 25 septembre 2014 à 09:50

Philippe Meirieu : "Ce qui m'anime c'est de susciter le plaisir d'apprendre et la joie de comprendre"

Ça va bien à l'école ? #4

D'abord instituteur puis professeur de philosophie et de Lettres, Philippe Meirieu est aujourd’hui professeur des universités en sciences de l’éducation à l'université LUMIERE-Lyon 2. Engagé à plusieurs reprises dans des chantiers importants de l’Éducation nationale, il a beaucoup travaillé sur le collège, le lycée et la formation des enseignants. Parmi ses derniers livres : Faire l’Ecole, faire la classe (ESF éditeur, 2009), Lettre aux grandes personnes sur les enfants d’aujourd’hui (Rue du Monde, 2011), Pédagogie : des lieux communs aux concepts-clés (ESF éditeur, 2013), Le plaisir d’apprendre (Autrement 2014). Une version refondue et actualisée de sa Lettre à un jeune professeur sort en librairie le 10 septembre. Pour Ventscontraires.net, il accepté de répondre à quelques questions. Quatrième et dernière partie de cette instructive plongée au coeur de l'école. > Première partie Le fort taux de chômage actuel doit-il nous inciter à faire évoluer l'école en l'adaptant aux « réalités économiques » ? Il est, malheureusement, un taux plus fort que celui du chômage, c’est celui de l’abstention – en particulier des jeunes - aux différentes consultations électorales ! C’est ce déficit citoyen là qui me semble, d’abord, interpeller l’École dans sa fonction fondatrice. Comment accepter que notre École « produise » autant de gens qui se désintéressent de la vie publique ? De toute évidence, notre « éducation civique », sous ses différentes formes et appellations, n’est pas d’une grande efficacité ! Peut-être faudrait-il se demander si l’École ne doit pas, enfin, introduire le droit comme discipline de plein exercice ? Car c’est quand même paradoxal d’ « affirmer que nul n’est censé ignorer la loi » alors que notre institution scolaire ne l’enseigne pas dans le cadre de la scolarité obligatoire : il y a pourtant des principes fondateurs comme « nul ne peut se faire justice soi-même », « nul ne peut être, à la fois, juge et partie » qui devraient bien être présentés et expliqués à tous de manière dynamique en montrant leur importance décisive pour la construction du lien social. Et puis, il y a la manière dont notre École est gérée et la part qu’y prennent – ou, plus exactement, que n’y prennent pas – les élèves. Pas question, évidemment, de singer en classe la démocratie directe en faisant voter les élèves sur le programme à traiter ! Mais, en revanche, l’apprentissage de la responsabilité dans un collectif, l’identification de l’autorité légitime, la distinction entre ce qui relève des obligations statutaires et ce qui relève des choix personnels et collectifs, la réflexion sur les conditions du travail en commun… tout cela fait partie pleinement des missions de l’École. Là encore, les pédagogues ont défriché le terrain depuis bien longtemps ; là encore, ils ne sont guère entendus et la « machine école » fonctionne dans l’indifférence générale en promouvant implicitement ou explicitement l’individualisme systématique. Ce n’est pourtant pas très compliqué : dès quatre ans, en classe maternelle, un enfant peut comprendre qu’en tant que responsable du bocal à poissons rouges, il détient une autorité légitime liée intrinsèquement à sa responsabilité ! Il peut apprendre ainsi qu’une autorité légitime ne s’exerce toujours « qu’en tant que… ». De même, très tôt, des rituels peuvent permettre d’organiser des débats structurés à l’école et de réfléchir sur les droits et les devoirs de chacun au sein du collectif… Jusqu’aux « délégués de classes » qui peuvent progressivement avoir une véritable fonction de proposition dans la vie de l’établissement… Pas question de prendre les élèves pour des « citoyens avant la lettre ». Mais abdiquer sur toute véritable formation progressive à la citoyenneté est une véritable démission que nous payons très cher ! Qui peut imaginer qu’un jeune reçoit « l’onction citoyenne » la nuit de ses dix-huit ans et qu’il peut, du jour au lendemain, comprendre ce qu’est une société solidaire et voter en conséquence de cause ? Quant au chômage, il interroge, bien évidemment, lui aussi, le système scolaire. Mais il ne doit pas le faire en l’amenant à renoncer à ses ambitions culturelles pour toutes et tous et en mettant en place un « utilitarisme » à courte vue avec des orientations prématurées et plus ou moins obligatoires vers les « métiers en tension » : ce serait une catastrophe ! Il doit, en revanche, intégrer, à la fois, une véritable découverte des métiers dans leur diversité, dès l’école primaire, et introduire, très tôt, une éducation au choix, avec un système de choix réversibles avant les choix irréversibles… Plus globalement, évidemment, le chômage de masse que nous vivons interroge la place de la « formation tout au long de la vie » et pose la question du partage du temps de vie entre « formation personnelle et professionnelle », d’une part, et « implication productive », d’autre part : je suis partisan, pour ma part, d’un « crédit formation » de cinq années, par exemple, que pourrait prendre en cours de carrière toute personne qui n’a pas bénéficié d’une formation initiale longue. Il n’est pas certain, d’ailleurs, que cela coûterait très cher dès lors que l’on se déciderait à flécher une partie significative des 32 milliards de la formation continue en France vers ce dispositif.   Les faits divers donnent l'impression d'une violence croissante à l'école. Selon vous, est-ce le cas ? Les incidents et les agressions augmentent, en effet, inégalement selon les établissements et les quartiers, mais significativement. De même que le harcèlement entre élèves, y compris sous la forme nouvelle du cyber-harcèlement, d’autant plus violent, parfois, qu’il n’est pas facilement repérable par les éducateurs et que l’agresseur ne voit pas la souffrance de sa victime qui, dans la face à face, aurait pu l’inviter à la modération. Mais ces phénomènes sont, à mes yeux, la conséquence, d’une part, de réalités sociales qui font ainsi irruption dans l’univers scolaire et, d’autre part, d’une sorte de désinstitutionalisation de cette École qui est moins capable aujourd’hui de se protéger et, surtout, de prévenir ce type de comportements. Concernant les réalités sociales, il y a, bien évidemment, tout un contexte de banalisation de la violence - en particulier à travers les médias, films et jeux vidéo - qui peut inciter au passage à l’acte des enfants ou des adolescents fragiles et peu soutenus familialement. D’autant plus que je fais partie de ceux qui s’interrogent sur les difficultés d’exercice de la parentalité aujourd’hui et pensent qu’elles sont très largement sous-estimées. Beaucoup de parents sont totalement démunis face à Internet, par exemple, ou face à des phénomènes de socialisation juvénile radicalement nouveaux : ils ont tendance alors à attendre de l’École qu’elle résolve des questions qui relèvent d’abord – même si ce n’est pas totalement – de l’éducation familiale. Il n’est pas question, ici, de culpabiliser quiconque ; en revanche, il faut noter que la France est un pays qui apparaît vraiment très en retard en matière de recherches et de pratiques d’aides à la parentalité. Et ce phénomène se conjugue avec ce que j’appelle la désinstitutionalisation de l’École. En effet, jadis profondément structurée en fonction d’impératifs sociétaux indiscutables, pourvue de rituels nombreux scandant le temps et organisant l’espace, sous la tutelle d’une hiérarchie pyramidale toute-puissante, l’École était un de ces « dispositifs disciplinaires » décrits par Michel Foucault, destiné à assujettir les corps pour mieux asservir les esprits. Même si je trouve, pour ma part, la description de Foucault ainsi que l’usage qui en est fait trop caricaturaux, il n’en reste pas moins que cette École « tenait » et « contenait » relativement bien les tentations centrifuges d’une population encore, il est vrai, fortement triée sur le volet dès la fin de l’école primaire. Or, cette structuration s’est effritée et le cadre s’est considérablement distendu… On doit, bien sûr, se réjouir que les rituels jugés humiliants ou obsolètes aient disparu. Mais le problème, c’est qu’ils n’ont pas vraiment été remplacés et que le cadre, lui, a même parfois, complètement disparu. Les établissements scolaires, en particulier les collèges, sont ainsi devenus progressivement des lieux de passage où rien ne vient jamais vraiment stabiliser des postures physiques et mentales, où l’appartenance symbolique n’est plus guère possible et où l’institution elle-même, dans sa cohérence et son projet, devient insaisissable. Comment des enfants de onze ans, qui entrent en sixième, peuvent-ils se représenter ce qu’est leur collège et ce que l’École attend d’eux quand ils ne voient jamais ensemble la quinzaine d’adultes qui est chargée de leur éducation et qu’ils sont ballotés, tout au long de la journée, entre des salles et des situations dont rien ne vient signifier l’unité ? Certes, on fera parfois une séance d’explication du règlement intérieur, mais cela ne peut remplacer l’implication dans un collectif solidaire qui ne s’éprouve, lui, qu’à travers des activités communes et un encadrement cohérent… Je fais l’hypothèse que la montée des comportements anomiques est profondément liée à un mode de gestion des établissements où, faute d’un cadre structurant à taille humaine encadré par un groupe d’adultes identifiés et solidaires, dominent l’anonymat, l’individualisme, la débrouillardise, la recherche exclusive de son propre intérêt, avec, à terme, le mépris pour le collectif vécu comme générateur de contraintes et non comme lieu d’expression de sa liberté. La découverte fondatrice que « l’interdit autorise » et que le respect de la loi permet non seulement de « vivre ensemble », mais aussi donner le meilleur de soi-même dans le respect d’autrui, me semble être un impératif politique – au sens le plus noble de ce terme – de l’École. Et, là encore, non pas en rajoutant des « cours » spécifiques, mais en se saisissant des activités d’enseignement pour leur donner la force structurante, tant psychique que sociale, dont les élèves ont besoin. Faute de quoi, ils ne les fréquentent qu’en « touristes » et pratiquent sans scrupules les transgressions qui leur permettent de se sentir exister… Certes, je ne suis pas naïf et je sais que certains enfants et adolescents sont porteurs d’une violence que de simples aménagements pédagogiques ne pourront pas contenir. Pour eux, de toute évidence, nous avons besoin de professionnels formés et d’un soutien spécifique des enseignants chargés de leur encadrement. Mais, pour la grande majorité des incidents qui viennent compromettre le quotidien des établissements et rendent les apprentissages difficiles, voire impossibles, je suis convaincu que « réinstitutionnaliser » les établissements, en inscrivant les élèves dans des collectifs de taille raisonnable (quatre classes semble un bon étiage), encadrés par des équipes structurées, avec des activités mobilisatrices, des rituels adaptés et des modes de gestion plus proches des personnes, permettrait de construire ces cadres éducatifs qui nous font tant défaut aujourd’hui.   Et pour finir, une question plus personnelle : qu'est-ce qui vous a tellement marqué dans votre propre rapport à l'école pour que vous ne vous en éloigniez jamais ? On ne sait jamais très bien identifier l’origine de nos engagements et l’on reconstruit souvent a posteriori de belles histoires qui relèvent plus de la fiction que de la réalité. Pour ce qui me concerne, je crois que ma passion est plus celle de la transmission que celle de l’École. C’est pourquoi sans doute, je me suis souvent permis d’interroger les formes actuelles de l’École – comme la classe « homogène » d’élèves prétendument de même niveau censés faire tous la même chose en même temps… c’est-à-dire le modèle de « l’enseignement simultané » imposé par Guizot – au nom de sa faible efficacité en matière de transmission. Je ne crois pas que les modalités actuelles de l’École soient sacrées et doivent être pérennisées sans jamais être interrogées. Mais il faut interroger ces modalités de l’École au nom des finalités qu’on lui affecte et c’est cela que j’ai tenté de faire depuis tant d’années. Et puis, ce qui m’anime, en fait, c’est de susciter le plaisir d’apprendre et la joie de comprendre. C’est là où je trouve aujourd’hui encore le plus de satisfactions, bien loin de toutes les formes d’exercice du pouvoir institutionnel qui, dans l’Éducation nationale comme ailleurs, devraient, à mes yeux, s’assigner à plus de modestie.

Le 28 mai 2015 à 12:48

La Revue de presse théâtre, cadeau du "Spectateur de Belleville"

Les sites recommandés

Voilà une attitude qu'on aime bien à ventscontraires : vous avez la chance d'avoir un boulot où convergent des infos qu'il serait aimable de partager, eh bien vous y allez, vous prenez le temps de passer le meilleur à tous, via le réseau. C'est ce que fait justement le "Spectateur de Belleville", auteur anonyme de La Revue de presse théâtre. Comme il vous le dit lui même sur sa page d'accueil, il vous offre "une sélection de critiques et d'articles parus dans la presse et les blogs. Théâtre, danse, cirque et rue aussi, politique culturelle, les nouvelles : décès, nominations, grèves et mouvements sociaux, polémiques, chantiers, ouvertures, créations et portraits d'artistes. Mis à jour quotidiennement". Merci Spectateur de Belleville, elle est très bien faite, je l'utilise tous les jours. Vous aimez le spectacle vivant et seriez bien content d'avoir une synthèse plurielle et pointue de ce qui s'y vit et joue, en France et au-delà ? Allez y jeter un œil. Ce Scoop.it! alimenté par le laconique Bellevillois pourrait bien être l'adresse qui vous manquait. J'écris laconique, car si on trouve tous les articles des journaux auxquels on n'est pas forcément abonné, rien sur l'auteur sinon cette signature aux antipodes de la blogorrhée généralisée qui caractérise notre époque : "LE SEUL BLOG THEATRAL DANS LEQUEL SON AUTEUR N'A PAS ECRIT UNE SEULE LIGNE."  Nul selfie n'illustre sa page d'accueil, notre gentil corbeau s'est malicieusement choisi pour avatar un trompe-l'œil peint en 1874 par l'Espagnol Pere Borrell del Caso et intitulé Escapando de la critica (Echapper à la critique) : un jeune garçon effayé s'enfuit hors du cadre où il était enfermé, comme s'il ne pouvait supporter la violence cuisante d'un regard critique — clin d'œil confraternel aux artistes puisque Alain Neddam, car il s'agit de lui, est un homme transversal qui aura expérimenté tous les leviers du spectacle vivant : il a codirigé des théâtres et des écoles de théâtre, enseigné le métier d'acteur, assisté les plus grands metteurs en scène et chorégraphes, mis en scène, écrit sur le théâtre, et  aujourd'hui il court tous les soirs au spectacle pour le ministère dont il a rejoint la flottille d'inspecteurs patentés. Un homme, bref, pétri de l'esprit du service public qui, lorsque revenu tard la nuit au flanc de son quartier pentu, veille encore un peu à la lueur de son ordinateur pour nous envoyer les bonnes infos du jour. > La Revue de presse théâtre  

Le 5 septembre 2011 à 09:33

"René l'énervé", facétie musicale et opéra tumultueux

Entretien avec Jean-Michel Ribes #2

"Depuis 2007, j'éprouve un malaise qui ne diminue pas" dit Jean-Michel Ribes en parlant de notre gouvernement. Pour en finir avec cette nausée, il a décidé de la transformer en farce joyeuse : un opéra bouffe mis en musique par Reinhardt Wagner, qui débute le 7 septembre prochain au Théâtre du Rond-Point. Un éclat de rire de résistance "face à l'affaissement du langage, au dénigrement de l'esprit, à cette agitation immobile dont la médiocrité nous étouffe". René l’énervé est une pièce politique ? Quelle pièce ne l’est pas ! C’est une banalité de dire qu’il n’y a pas d’art sans subversion, ni de théâtre sans désir de chambardement. René, dans ce sens, est bien une pièce politique. C’est la réponse du berger à la bergère ! Puisque les politiques font du spectacle, il est bien normal que les hommes de spectacle fassent de la politique… Reconnaissez que depuis quelque temps, ils n’y vont pas de main morte ! Ils méritaient bien René l’énervé ! C’est un minimum !   Le poétique peut-être une voie de rédemption pour la politique ? René l’énervé n’est en rien une oeuvre documentaire, ni une tentative de reproduction exacte de notre actualité, c’est une bouffonnerie coloriée librement avec bonne et mauvaise foi, un conte sur le pouvoir et les clowneries de l’homme qui devient providentiel. Une sorte de ras-le-bol en chansons… Fable en rien manichéenne, puisqu’on y découvrira le double de René : deuxième lui-même, adversaire obstiné et résolu du premier.   Propos recueillis par Pierre Notte

Le 2 juin 2015 à 13:30

Dany-Robert Dufour : "Nous sommes des animaux ratés"

"Les animaux ont une sorte de finalisation dans la hiérarchie des espèces. Ils "savent" qui ils doivent manger et qui peut les manger. L'Homme lui ne sait pas, il est incomplet. En philosophie, on s'est toujours interrogé sur cette différence entre l'Homme et les animaux.Chez les Grecs anciens, Hésiode explique cette différence en racontant le mythe de création des races mortelles par les immortels. L'avisé Prométhée et son étourdi frère Epiméthée en sont chargés. Ce dernier se précipite sans réfléchir et distribue à tous les animaux des attibuts rassemblés dans un grand sac : la vitesse, la ruse, la petitesse, la force, etc. Quand la dernière race mortelle se présente à lui, l'Homme, il n'y a plus rien dans le sac. Prométhée doit réparer la bêtise de son frère en volant le feu sacré qu'il donne aux hommes.Ces individus qui naissent sans poils et sans dents, sans aucun attribut, peuvent se réunir en sécurité autour d'un feu... lieu de toutes les rivalités et de tous les conflits. Il faut encore qu'Hermès intervienne et leur apporte les lois et la culture.Ce manque de nature est inhérent à la condition humaine. Dès la naissance de la philosophie on sait qu'il faut y suppléer par la culture." Dany-Robert Dufour est professeur de philosophie de l'éducation à l’université Paris-VIII, ancien directeur de programme au Collège international de philosophie de 2004 à 2010 et ancien résident à l'Institut d'études avancées de Nantes en 2010-2011. Il enseigne régulièrement à l’étranger. Son travail porte principalement sur les processus symboliques et se situe à la jonction de la philosophie du langage, de la philosophie politique et de la psychanalyse. Lettres sur la nature humaine à l'usage des survivants, Petite bibliothèque philosophique, Calmann-Lévy, 1999Le délire occidental : et ses effets actuels dans la vie quotidienne : Travail, loisir, amour, Les liens qui libèrent,‎ 2014

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