Rosemonde Cathala
Publié le 04/08/2015

Il ne suffit pas d'être femme pour être femme


La France peut déplorer dans son Histoire, un déficit de « femmes politiques », de figures féminines engagées auxquelles la masse des femmes en devenir puisse s’identifier ; ce qui paradoxalement n’a jamais nui à l’identité féminine de la France.

Des personnages illustres, tel Dominique de Villepin, n’ont d’ailleurs pas hésité à faire de notre pays une femme… « chaude » : « La France a envie qu’on la prenne, ça lui démange le bassin », voire une femme « chienne » si l’on s’en réfère aux propos de François Mitterrand qui dans sa prime jeunesse, a qualifié la terre de France comme ayant un goût prononcé pour le viol et en redemandant : « La force naît de l’équilibre. Non par la demi-mesure, la fausse sagesse du juste milieu, mais par l’âpre violence, la conquête brutale, la soumission exigée. La terre (de France) aime ce viol et rend à l’homme plus qu’il n’espère. Mais, en le reconnaissant pour maître, elle le tient. Journal des compagnons de France », avril 1943 -récit de son retour de captivité –.

Pas étonnant donc qu’au jour où la France a voulu s’ériger au rang de présidente avec la candidature à la présidentielle de Ségolène Royal – le seul exemple que j’ai pu trouver -, les réactions suscitées aient été exacerbées. Là où beaucoup n’ont voulu y voir que la cause d’une personnalité « déjantée », j’y vois d’avantage le reflet d’un rapport du collectif face à ce que l’on pourrait nommer l’érection, pardon l’élection d’une « femme femme » au pouvoir… J’entends par là une femme qui aurait un « mode de jouissance » différent du « tout phallique ».

Si l’on regarde la plupart des femmes en politique de l’époque de la candidature présidentielle de Ségolène Royal, qu’il s’agisse de Michèle Alliot-Marie, de Martine Aubry ou tant d’autres, elles avaient toutes accepté d’endosser le costume de l’homme. Toutes adopté leurs codes, leurs modes et… leur phallus. En bref, il ne suffit pas d’être femme pour être femme.

A leur décharge, on sait combien le mode de jouissance qui se rattache au féminin a toujours été menacé dès lors qu’il s’est agi de le sortir du champ traditionnel où il a été cantonné. Et si l’homme apprécie à sa juste mesure cette part dite « féminine » et qu’il a laissé à la femme tout pouvoir de l’exprimer dans les champs qu’il n’a pas investi, là où il siège en roi, il ne serait question qu’il perde la main. Inconcevable et paradoxal… La France risquerait de perdre sa virilité !

Il a donc fallu en faire des magouilles pour parvenir à investir le champ des hommes en montrant patte blanche, faire oublier cette part « féminine », et donner à croire qu’on est un homme déguisé en femme. Pour autant, je ne connais point d’homme seul, qui en matière de politique, ait fournit la preuve incontestable qu’il est le détenteur de la solution finale à tous nos problèmes (Hitler a bien tenté le coup…). L’introduction d’un autre mode de jouissance au pouvoir serait donc d’un certain intérêt, que dis-je une cause nationale, voire mondiale.

Reconnaissons à Ségolène qu’elle a sûrement été une des premières femmes en politique qui n’a pas cherché à travestir sa part féminine. Elle est celle qui naïvement ou révolutionnairement a choisi de rester « femme femme » en politique. Et non contente de s’identifier à la France, La France Présidente, c’est un peu comme si elle avait ouvert ses bras ou ses jambes pour accueillir tous « les phallus de la renommée », soulevant dès lors, vague d’indignations et violences verbales infinies. Chaque adversaire n’hésitant pas à utiliser le discours argumentaire politique pour servir leur rejet d’une telle possibilité : comment une femme et qui plus est, la France, pourrait-elle au final jouir à ce point ?! Comment pourrait-elle vouloir être pénétrée sans restriction?! Dominique de Villepin avait raison ! (à L’ENA, cet homme visionnaire avait d’ailleurs déjà commencé à mettre en application son programme politique en sortant avec Ségolène... Cf VOICI).

Or « il y a un plus de jouir indicible chez la femme » dit Lacan, indicible parce qu’impossible à symboliser et ce plus de jouir nourrit depuis la nuit des temps chez l’homme, un vaste et bien réel sentiment d’infériorité. Rien d’étonnant au fond à ce que n’ait cessé de se manifester cette volonté ancestrale de l’homme de soumettre la femme, de la détrôner de son statut de sujet en la rabaissant au rang d’objet.

Iconisée par les uns, diabolisée par les autres, la dame blanche est dès lors devenue la femme à abattre. Jamais une élection n’a suscité autant d’angoisses de chefs, beaucoup n’ont pas supporté cette femme trop… « bonne ». Maintenant, le couvercle de la marmite s’est refermé et tous les éléphants et les buffles soufflent. Tout plutôt que l’élection de cette femme mi-vierge, mi-sorcière qui nous a fait perdre pied un instant…

Mais que l’homme se rassure ! Car il n’est pas exclu de ce « plus de jouir », puisqu’il possède, comme la femme, une part féminine et une part masculine… Les maîtres de la psychanalyse mais aussi les grands mystiques tels Saint-Jean de la Croix (cf La montée au Carmel) ont su l’évoquer. Alors si l’homme parvenait à accepter cette accession au pouvoir du mode de jouissance féminin, ce serait un immense pas symbolique, le signe qu’il est enfin prêt à accepter sa propre part féminine sans le vivre comme une menace pour sa part masculine ; le début d’un grand rêve, celui de nous inscrire enfin dans une jouissance harmonieuse du pouvoir où féminin et masculin peuvent

Auteure, metteur en scène, elle a notamment publié récemment un article remarqué intitulé : Une histoire de principes (féminin/masculin) dans Lire George Sand aux éditions Jardin d’Essai.

 

Partager ce billet :

Tous les billets du dossier

À voir aussi

Le 29 août 2011 à 09:21

« Nous ne sommes pas des chochottes »

Jean-Marie Le Guen, Nouvelobs.com, samedi 26 août 2011

C’est çui qui dit, k’y est ? Le député socialiste parisien,  strauss-kahnien tourné hollandais, a cru devoir se justifier après l’avertissement de Jean-Christophe Cambadelis, strauss-kahnien tourné aubryste : «  le temps n’est pas aux chochottes ».  Mais, ce faisant, il contribue à légitimer le « chochottisme » comme déviance d’un socialisme qui en a tant connu depuis le « couille-molletisme ». C’était le piège tendu par un ancien trotskyste tendance lambertiste qui a eu la réputation d’envoyer plus souvent son poing dans la gueule des hommes, que de roses aux dames. Certes Battling-Camba n’est pas lui-même un pleutre. Il se signala un jour, dans le métro, par un bourre-pifs avec des racailles agressant des vieilles gens. Un député prenant la sécurité de ses électeurs à bras le corps, ce n’est pas si fréquent. Mais de là faire du débat entre socialistes un pancrace où ne mériteraient de survivre que les plus burnés, il y a de l’abus ; surtout de la part de ce partisan d’une femme postulante à l’Elysée. Il plaidera qu’il n’a pas visé les femmes en général, mais un homme en particulier, François Hollande, s’offusquant des critiques malveillantes ; histoire d’étouffer le débat et laisser les sondages décider de l’issue de la « primaire ». Le match devrait donc être viril, avec une Ségolène Royal à qui serait dévolu l’arbitrage de la finale entre le patron de la Corrèze et la maire de Lille. Sûr que dans les tribunes on va scander : « Aux chochottes, l’arbitre ! »

Le 3 juillet 2015 à 07:42

Le Professeur Pascal répond à vos questions

Les animaux font-ils de la politique ?

NON. Les animaux ne font pas de politique. Or, comme chacun sait, ceux qui ne font pas de politique votent à droite. Donc, les animaux sont de droite. Ils préfèrent la nature aux maisons de la culture ; ce sont des scouts qui s'ignorent. Avec ça, ils sont très famille-famille et ils n'aiment pas les étrangers : le taureau, par exemple, se montre particulièrement chatouilleux quand on en entre dans son enclos ; il voit rouge, c'est un anti-communiste primaire. Ajoutons à cela que la plupart des animaux ne connaissent que l'agressivité, l'instinct, la force. Chez les crocodiles, cela s'explique facilement : ils n'ont jamais lu une seule ligne du Contrat social de Rousseau. Leur cerveau reptilien reste assez borné, et c'est bien dommage pour ceux qui, tombant dans la rivière et qui ont peut-être lu le Contrat social, découvrent tout à coup que la philosophie n'est d'aucun secours quand un bataillon de sauriens vient de réduire vos jambes au niveau du torse. Mais, me dira-t-on, c'est user là d'un exemple excessif. Et puis, qu'est-ce qui prouve que, parmi les crocodiles, il n'y en a pas un qui a lu Rousseau ? Un crocodile intello. Un saurien de gauche, qui aurait lu Marx et Groucho. Un croco qui dirait à la réunion de cellule : « Camarades, la violence n'appelle que la violence : si vous ne voulez pas finir en sacs à main, refusons la violence de ceux qui nous exploitent juste pour notre peau ! Bref, arrêtons de jouer aux crocodiles. Devenons pandas, dauphins, ours en peluche, Bisounours... » Mais il y a fort à parier que ce croco-là se ferait dévorer par ses congénères bas du front, qui finiront eux aussi en sacs à main, car c'est entendu : les animaux ne font pas de politique !

Le 11 janvier 2011 à 08:00

Au secours les mots : Alice de Poncheville défend le mot "transparence"

Délivrons les mots récupérés et dévoyés!

Parce que la langue est le lieu d'un champ de bataille idéologique, il faut s'occuper des mots dénaturés ou vidés de leur sens par les politiques et les médias. Klemperer Junior invite des auteurs à les réhabiliter. Postez vous aussi vos contributions ici."Il faut accroître la transparence des politiques financières et monétaires." Rapport FMI 29 septembre 2010.Un peu comme avec un de mes amis qui a le sens inverse de l’orientation — il faut aller à gauche quand il tourne spontanément à droite —, je sais qu’un homme politique ou qu’une organisation qui parle de transparence a toujours quelque chose à cacher. Le mot transparence a la puissance des formules magiques. Entendez-le prononcé et la volonté d’aller vérifier par vous-même s’évanouit."Tout est transparent dans notre organisation, nos évaluations, notre stratégie, notre management. Nous sommes des êtres de verre, pas fragiles pour autant, car par l’augmentation de notre masse, nous créons de la solidité. Faites-nous confiance." Mais les employés sont fabriqués dans une silice de moins bonne qualité, ils s’effritent, se fendillent, se jettent par les fenêtres et se fracassent sur le sol en mille morceaux. "Nos comptes sont clairs, venez y mettre votre nez." Mais le nez s’écrase contre la vitre de l’immeuble moderne derrière laquelle s’active le grand corps complexe de l’entreprise ou du pouvoir.Rien n’est transparent. Une analyse ne rend pas le patient transparent. L’amour ne rend pas l’amoureux transparent, même s’il peut le rendre lumineux. La création n’est pas transparente, même si elle peut être limpide. La sexualité n’est pas transparente, même pratiquée en pleine lumière. Le mot transparence, utilisé comme il l’est aujourd’hui, m’évoque la pornographie. Comme si en montrant ce qui entre dans les corps, de très près, on pouvait voir autre chose que la mort sinistre de l’imaginaire et de la liberté.Je pense au travail de la femme qui s’extasie devant la transparence de ses vitres pour laquelle elle s’est donnée tant de peine. Au raisonnement alambiqué et pourtant si transparent de mon petit garçon quand il veut obtenir quelque chose de moi. A l’écrivain qui cherche à rendre compte d’une sensation et qui hésite entre les mots éblouissement et transparence qui paraissent opposés. Il choisira les deux, militant pour l’oxymore qui est, au fond, la figure qu’il préfère. La transparence est fragile comme les images qu’elle fait naître. Et je regarde, fascinée, la transparence de ces grains de raisins aperçus sur la toile d’un maître obscur, au détour des pages feuilletées d’un magazine, un soir où tout est beau et sombre.  Alice de Poncheville a été comédienne, elle est devenue réalisatrice de films courts. Elle écrit aussi des romans pour la jeunesse (Ed. de l'Olivier) et son seul livre pour les adultes est un recueil de nouvelles, La Martre, est paru aux éditions de l'Olivier. Elle pratique également la menuiserie.

Le 23 septembre 2010 à 09:50

"Il faut juste être malade mental pour jouer la défaite de son camp"

Jean-François Copé, RTL, mercredi 22 septembre 2010

Déjà que les hôpitaux psychiatriques sont bondés, la situation empirerait si l’on suivait le diagnostic du président du groupe UMP à l’Assemblée nationale. Eriger la duplicité politique au rang de pathologie mentale, c’est la charité qui se moque de l’hôpital. Charitable, ce Copé qui pense à la présidentielle le matin en se rasant, à midi en se curant les dents et le soir en se les brossant ? Selon lui les traîtres seraient des irresponsables. Certes. Mais l’irresponsabilité dans l’action criminelle permet d’échapper au procès populaire. Une aubaine alors pour les Chiraquiens qui, après avoir plombé Chaban en 1974 ont joué Mitterrand contre Giscard en 1981, les Communistes faisant l’inverse, les Mitterrandiens plantant Rocard aux européennes en 1994 au bénéfice de Tapie, les plus nostalgiques récidivant en 2007 pour le « jaurésiste » Sarkozy contre  l’« évangéliste » Royal, quand des Rocardo-strausskahniens faisaient un détour par Bayrou pour contourner Ségolène. Sans parler de récurrences comme le vote révolutionnaire à droite de l’extrême-gauche et le vote nationaliste à gauche de l’extrême-droite. Aujourd’hui, à droite, qui fantasme sur une défaite de Sarkozy en 2012 ? Le sieur Copé n’est pas exempt de pulsions en ce sens, lui qui visant ouvertement 2017 préfèrerait sans doute que le sarkozysme soit discrédité pour mieux apparaître comme le recours au coup suivant.  Qui a crié : « Au fou  » ?

Le 28 mai 2010 à 11:05

« A vue de nez, ça me chiffonne un peu le nez »

Cécile Duflot, secrétaire nationale des Verts, Grand Jury RTL-Figaro-LCI, 16 mai 2010

Un Cyrano déclamant : « si j’avais un tel nez, il faudrait sur le champ que je me le chiffonnasse » froisserait les oreilles. La porte-parole des écolos a eu la métaphore audacieuse en attribuant en outre des affects politiques à son appendice nasal. Invitée à faire part de ses sentiments sur une  candidature de Dominique Strauss-Kahn à la présidentielle, elle a répondu en un alexandrin bancal qu’elle avait le directeur du FMI dans le nez à cause de sa fonction, reconnaissant ensuite qu’elle n’avait jamais reniflé l’homme de près. En un certain sens, tant mieux pour elle.C’est, néanmoins, une étrange alchimie celle qui confère à la relation entre le nerf optique et le nerf olfactif un tel pouvoir de suggestion, sauf à être né avec des narines en tissus ou de papier. Mais, après tout, une expression populaire n’est pas un art figuratif. Par exemple, « ça me troue le cul »  qui est la version hard de « ça me chiffonne le nez »,  présente aussi ses incohérences anatomiques.Cécile Duflot a une spontanéité rafraîchissante ; qui d’autre qu’elle, dans sa corporation, est capable, dans une émission sérieuse, de dire « Machin…truc » pour résumer à la va-vite, une démonstration supposée déjà connue de tous ? Elle est plus glaçante quand elle cède à un discours où le goût politique est commandé par des odeurs.

Le 18 octobre 2011 à 09:05

«C'est le rêve français que je veux réenchanter»

François Hollande, après le second tour de la « primaire citoyenne », dimanche 16 octobre 2011

A tout prendre une bouille molle avenante est plus sympathique qu’une bouille dure sectaire, ce n’est pas une raison pour taire la perplexité où nous a plongés, dès sa première déclaration, le candidat de la gauche socialiste, citoyenne, etc. Quand on reprend, posément, mot à mot, sa profession de foi, elle interpelle quelque part au niveau de la comprenette. Réenchanter un rêve, cela sous-entend qu’il y a des rêves désenchantés. En un certain sens, oui. Mais il n'est nul besoin de rêver la désespérance sociale, elle s’impose dès qu’on ouvre les yeux. Un aspirant président, son terrain de jeu ce n’est pas le sommeil agité de ses concitoyens mais les angoisses de leur quotidien. Bref qu’il parvienne seulement  à « réenchanter » la vie, le Merlin qui a terrassé la Martine, et ce serait déjà pas mal. Encore que la formule a des relents de calotte (signe ostentatoire commun aux monothéistes)  qui offusquent les narines rationalistes. Ainsi, quand Max Weber parlait du « désenchantement du monde » pour constater, en sociologue, que l’avènement des sciences et des techniques privait de sens, sinon de magie et de merveilleux les sociétés humaines, d’aucuns prétendaient qu’il régressait en deçà du « Siècle des Lumières.»  Dans ce cas, « réenchanter », serait plutôt réactionnaire. Au risque d’une autre régression, la remise en service du bon vieil « ascenseur social » aurait l’avantage de dire la même chose, de façon plus « normale ».

Le 20 mai 2013 à 09:33

Lenny Bruce

1925-1966

Né en 1925 à Long Island dans une famille juive, Lenny Bruce se débarrassa de sa jeunesse en devenant soldat en Europe pendant la Seconde Guerre Mondiale. À son retour du front, il fonda sa propre église et s’autodésigna pasteur ; il fit du porte-à-porte et récolta de l’argent pour une léproserie en Guyana. Le Jésus qu’il proposait n’était pas très convenable, alors la police l’arrêta.
   Son humour iconoclaste et son éloquence n’étant appréciés ni par l’Eglise ni par les tribunaux, il trouva asile dans les cabarets. Il continua ses prêches ; son ambition était de guérir les lèpres du racisme et de l’hypocrisie.
  La société ne le toléra pas longtemps ; elle n’avait pas encore compris qu’il est plus efficace d’encenser ou d’ignorer les irréductibles. Des policiers arrêtaient Lenny Bruce à la fin de ses représentations. On l’accusait de proférer des obscénités. Pour lui, la seule obscénité c’était le silence. Il s’attaquait à tous les pouvoirs et dévoilait la haine derrière la respectabilité. Il était juif, noir et indien à la fois. Cette guerre contre l’injustice et l’humiliation ne lui laissait aucun répit. Il n’avait pas l’intention de déposer les armes.
    Sa femme était strip-teaseuse. Lui exhibait son âme. Un abîme le séparait du public. Sur scène, il se trouvait en équilibre ; comme un funambule, il mettait sa vie en jeu en marchant sur un fil. La drogue et l’alcool sont les seuls anges-gardiens sur qui l’on peut compter dans ces cas-là. Bob Dylan a écrit une chanson en hommage à Lenny Bruce où, par une phrase, il dit tout : « Il a combattu sur un champ de bataille où chaque victoire fait mal ».
  Selon un critique, un de ses rares admirateurs à l’époque, il ne parlait pas : il faisait du jazz. Il improvisait avec sa voix, ses émotions et ses idées. C’est en jouant qu’il se créait. Il découvrait parfois ses monologues au moment même où il les prononçait. Lenny Bruce était un artiste. Dans ses one-man-shows, l’humour se mêlait à la politique, la grâce poétique à la colère. Il se moquait du succès et de la reconnaissance. Les rires et les applaudissements ne l’ont jamais corrompu. Il ne cherchait pas à plaire à n’importe quel prix. Il méprisait les compliments de ceux qui croyaient trouver dans ses spectacles de quoi conforter leur bonne conscience progressiste. Il n’hésitait pas à engueuler et à insulter son public. Une telle indépendance coûte cher : il perdit son métier, sa femme, sa maison.
  Aujourd’hui la censure n’est plus nécessaire. Les comiques font des sketchs sur le téléphone portable, leurs amours ou la cigarette. On jette Lenny Bruce en prison chaque jour où l’on ne reprend pas son flambeau. Il n’est pas une relique de la génération beatnik. Il fait partie de notre trousse de secours humaniste. Il est vivant si nous le voulons. Je voudrais que l’on se souvienne de lui comme d’un honnête homme. C’est beaucoup moins fascinant que son image de rebelle scandaleux. Non, il n’était pas scandaleux, ni vulgaire. C’était un héritier de La Fontaine et de Chamfort.
   Laissons-le terminer. À la fin d’un spectacle à New York, il s’adressa ainsi au public : « Je suis désolé si je n’ai pas été très drôle ce soir. Parfois je ne suis pas drôle. Je ne suis pas un comique. Je suis Lenny Bruce ».

Le 7 juillet 2010 à 16:27

La rue mouvementée le matin et sans le plaisir de la tour Saint-Jacques droit devant soi

(Chose vue)

La rue mouvementée le matin est avec le plaisir de la tour Saint-Jacques droit devant soi. La tour Saint-Jacques, majestueuse et blanche, derrière à l’exact opposé. La rue est bruyante de tous côtés. Il faut être vite dans la vie de la ville ce matin. D’abord un café le coude sur le comptoir, une winston for winners et se souvenir de cet homme qui parlait des musiques qu’il écrit, de la difficulté de plus en plus d’être sur la scène et sous les feux des projecteurs. Il enviait la solitude, être à sa table, et le face à face avec l’écran de l’ordinateur. J’enviais, un peu, l’émulation du groupe. L’instinct grégaire en berne, pour le dire comme ça. Le retour à la rue il fait plus froid peut-être et je suis comme à contre-courant. Disparaître ici, l’insatisfaction est un moteur. Pourquoi pas. Le col de la veste remonté haut, la tête dans les épaules et la main droite dans la poche du pantalon noir, les doigts jouent avec l’objet et le briquet. La femme et l’enfant s’avancent vers moi. La femme et l’enfant avec les rollers elles roulent vite sur le trottoir. L’écharpe de la femme virevolte pour ainsi dire et l’enfant tient la main de l’enfant, elle est encore endormie. Elles sont la main dans la main et filent sur le bitume, la femme sourit et l’enfant se tient les yeux mi-clos. Elles descendent la rue vers le centre de la ville, l’enfant se rapproche de la femme et enserre un peu sa taille, colle sa tête contre la hanche de la femme dont la main se pose sur sa tête.

Le 16 décembre 2014 à 09:36
Le 10 septembre 2015 à 21:10

Créatrices ? Vous avez dit créatrices ?

Un artiste, lorsqu'il est en contact avec ce qui le pousse jusqu'au geste de produire une œuvre, n'est plus, ni homme, ni femme, ni enfant, ni vieillard, ni mémoire, ni amnésie, ni destruction, ni construction, ni désir, ni volonté, ni peur, ni courage, ni mensonge, ni vérité, ni silence, ni larmes, ni sourire, ni bruit, ni animal, ni humain, ni matière, ni vide, et pourtant aussi tout cela à la fois, et bien d'autres choses encore ! Il se livre alors à une solitude absolument nécessaire. Une solitude qui est le lieu même de la création, mais une solitude qui, si elle se prolonge ou devient une obligation peut devenir dangereuse jusqu'à la folie ou la mort. Dans cette confrontation où pour l'un, l'Autre est féminin, cet envol dans l'inconnu, vers les cimes et les abîmes de soi qui privilégie "l'anima", la finesse, la fragilité, le don... bien souvent les hommes s'accomplissent. Ils ouvrent le grand livre, entrent dans l'aventure du "Je est un autre", s'étonnent de ce secret fertile d'être double, de ce double jeu exaltant. De l'écart du monde, de la si nécessaire solitude, du dialogue avec leur féminité, ils sortent grandis, gagnants. Et très souvent, dans l'ombre, au moins une autre personne veille sur eux, les soutient. Les femmes, elles, devant le choix de se confronter à "l'animus", de vivre une virilité qui leur semble, la plupart du temps, encombrante et même destructrice, ou de tourner en rond dans le vertige du féminin qui va vers encore plus de fêlure, de faille, de vulnérabilité... Livrées à un esseulement obligatoire, prisonnières d'une spirale folle et sans issue, les voilà qui se désarment, s'épuisent, se démultiplient, se désagrègent. Et, sauf si elles deviennent George Sand, Gertrude Stein, Marguerite Yourcenar, Hélène Cixous, Ariane Mnouchkine... (ces femmes qui ont assumé la rencontre avec leur part masculine et qui ont été protégées aussi bien que des hommes créateurs), elles deviennent souvent folles, déconsidérées, détruites, abandonnées, suicidées, violées... Camille Claudel, Clara Schumann, Virginia Woolf, Diane Arbus, Janis Joplin, Marilyn Monroe, Séraphine de Senlis, Sarah Kane, Amy Winehouse... Ou il arrive qu'on les supprime : Olympe de Gouges décapitée, Dulcie September luttant contre l'apartheid, descendue à bout portant à Paris (ses assassins courent toujours...), la chanteuse populaire Ghazala Javed, -"trop libre !"-, assassinée par six balles à bout portant en juin 2012... À moins que, comme Colette, Duras ou Piaf... vers la fin de leur vie, faisant mine d'être revenues de leur insolente jeunesse, une rencontre amoureuse, une passion, étaye et calme ce corps de luttes avec l'ange et les dragons qu'est le corps de l'artiste... Que seraient devenues Marguerite Duras et son œuvre sans la rencontre avec Yann Andréa, dans un moment où, dangereusement alcoolique, elle était visiblement rentrée dans un processus final ? Nous n'aurions jamais pu lire "La maladie de la mort", "La pluie d'été", "la douleur", "L'amant"... et ses films et ses mises en scène, et ses propos. Quant à Colette, elle aussi très choyée jusque sur le tard, elle fut, finalement, si entourée de gens aimants, aimés, qu'elle eut le loisir de décider librement du rythme de ses moments choisis d'écriture, de solitude, ou de dialogue avec le monde. Et pour Piaf on a tous été émus par ce chant du cygne que fut son duo avec le jeune Théo Sarapo. On pourrait aussi évoquer la fin assez belle — quoique assez folle — de Sarah Bernhardt cette frondeuse dont la devise était "Quand même !" Un mot vient d'être inventé : c'est "feminicide", qui signifie : meurtre d'une femme tuée sans aucune autre raison que d'être une femme. Il existe même un calcul des "femmes manquantes" : plusieurs millions, particulièrement en Chine et aux Indes, par avortement, à l'annonce du sexe du bébé à venir. Pourtant, c'est sûr, tout pourrait être autrement, si...

Le 2 novembre 2010 à 16:51

"Vous m'emm... mènerez pas sur ce terrain"

Jean-Louis Borloo, Canal +, dimanche 1 er novembre 2010.

En fait de terrain, c’était du verglacé. Poussé dans ses derniers retranchements sur les vacheries proférées à son égard par le premier ministre en place, le ministre de l’Ecologie a failli verser dans le fossé. A la 36e minute de l’émission "Canal + dimanche", son quart de seconde d’hésitation entre la première et la deuxième syllabe du verbe emmener, lui aurait valu plus qu’un quart d’heure de célébrité s’il avait poursuivi sur ce qu’il avait manifestement en tête (et en bouche) à l’intention de la journaliste  : "Vous m’emmerdez avec vos questions." Des psycho-linguistes avanceront que le choc des syllabes et le poids des impensés sont facteurs de grands vertiges intérieurs. On l’avait déjà observé avec "inflation" et "fellation" (R. Dati) ou encore "ministre" et "premier ministre" (L. Chatel). Mais cela n’explique pas tout. Quand Hervé Morin déclare sur Beur-FM que « c’est difficile d’expliquer à des cons… à des.. hommes et des femmes… » la guerre en Afghanistan, c’est le sur-moi du ministre de la Défense qui a déserté. Jean-Louis Borloo, qui avait perdu des points en se conduisant en planqué durant la guerre du carburant, a donc failli voir sombrer dans le ridicule son ambition primo-ministérielle. Mais il aurait été dommage d’être prématurément privé d’un homme public dont le « calme » affiché est aussi trompeur. Ça bout du dessous chez Borloo, et cela devrait fuser, pour notre grand ravissement, s’il est encore plus sous pression à Matignon.

Le 7 juillet 2010 à 13:00

Au secours les mots : Martin Page défend le mot "soviets"

Délivrons les mots récupérés et dévoyés!

Parce que la langue est le lieu d'un champ de bataille idéologique, il faut s'occuper des mots dénaturés ou vidés de leur sens par les politiques et les médias. Klemperer Junior invite des auteurs à les réhabiliter. Postez vous aussi vos contributions ici.Il y a des mots qui réunissent contre eux les adversaires les plus opposés. C’est en général le signe de leur importance. Les soviets (conseils) sont nés en 1905 alors que la Russie est traversée par un puissant mouvement contestataire. Les ouvriers, les paysans, les soldats se réunissent, discutent, s’organisent. Les soviets incarnent la démocratie réelle, locale, réjouissante, dans les mains de tous et pour le bien commun. Ce sont eux qui font naître la révolution de 1917. Mais ils n’exerceront jamais le pouvoir : Lénine, Trotsky et les bolcheviques prennent le contrôle du pays et massacrent ceux qui défendent encore la révolution démocratique. Comble de la barbarie, les meurtriers revêtent le nom des victimes : soviets devient un mot défiguré, il est le prétexte à la dictature, la caution de la fin des libertés.Lénine n’est pas le seul responsable de ce dévoiement : les soviets ont été abattus comme les Républicains espagnols le seront quelques années plus tard, avec le silencieux assentiment des autres grandes puissances. Si l’on a laissé ce mot être kidnappé et défiguré, c’est qu’il n’arrangeait personne, ni les tsaristes, ni les capitalistes, ni les syndicats. L’expérience qu'il donnait à voir faisait peur à tous les pouvoirs. Il y a eu une unanimité pour oublier son sens réel."Soviets" est un mot magnifique, il est comme une luciole, il palpite, on le devine, on s’en approche et il s’échappe ; pourtant il est là, comme la possibilité d’une autre organisation de la société, offerte, si nous le voulons. Les mots survivent. Ils hantent le temps et portent en eux des expériences d'une réalité passée que nous pouvons faire nôtre.Pour lire les autres contributions de Martin Page à ventscontraires.net, cliquez là Dernier roman paru : La disparition de Paris et sa renaissance en Afrique (Ed. de l'Olivier) www.martin-page.fr

Le 23 mai 2011 à 08:51

Elodie

Recette pour un dîner réussi

Prenez les hommes. Jetez-les en pluie dans de l’eau bouillante au préalablement salée. Attendez quelques minutes. Attendez qu’ils remontent. Attendez qu’ils soient bien gonflés. Attendez qu’ils soient prêts. Attendez ce moment très exact où ils seront tous parfaits. Egouttez-les à l’aide d’un écumoire, disposez-les dans un plat bien approprié : rond, oval, carré. Si nécessaire, épongez le surplus de gras avec une feuille de papier absorbant pliée en trois. Mieux : pressez-les. Retirez quelques organes (la rate notamment, pleine de spleen et de romantisme, risque de gâcher votre plat). Remisez quelques minutes avant de les tasser dans un emporte pièce. Saupoudrez d’ambition, de perfidie et d’opportunisme. Ajoutez selon votre goût un peu d’hypocrisie, mais attention, cette dernière n’est pas appréciée de tous : l’homme étant par nature déjà fortement hypocrite, la saveur peut s’avérée trop forte pour certains. Servez très chaud. Admirez le dégoût de vos convives. Leurs regards médusés. Desservir très vite. Mettre le tout à la poubelle en ayant pris soin au préalable de laisser refroidir (les feux de poubelle sont la cause de nombreux accidents domestiques). Insultez vos invités pour leur manque de goût. Finissez le repas en proposant un miroir au chocolat. Puis, prenez congés d’eux en fuyant votre propre appartement. Recommencez dès le lendemain à leur préparer des choses bien dégueulasses. Il convient d’habituer au plus vite vos amis aux dures réalités de l’existence. Bon appétit ! (in Les Cahiers Gourmands d’Elodie)

Le 9 février 2012 à 08:32

Chronique Rurale

Quatrième jour : les seins de Nadine.

> Premier épisode                    > Episode suivantSes seins ronds et fiers semblent toujours se porter aussi bien, sous son sous- pull moulant en lycra mauve. Jamais ils ne renoncent, jamais ils ne baissent la tête. Nadine est célibataire, en tout cas elle n’a pas d’alliance et personne ne vient la chercher à la sortie du boulot. Elle habite un petit pavillon juste derrière l’école primaire, et elle prend le bus tous les matins pour se rendre au supermarché Paclerc, où elle exerce l’admirable métier d’hôtesse de caisse.   Chacun de mes passages en caisse n°4 -en général le jeudi soir et le lundi matin- sont l’occasion d’un étrange rituel que nous partageons Nadine et moi, de façon quasi- inconsciente : alors que  je m’apprête à sortir mon portefeuille afin de m’acquitter de l’impôt citoyen en faveur de la croissance et de la relance de la consommation, elle soulève soudain son frêle menton vers moi, me sourit sensuellement (ça lui échappe), et me demande d’une voix simple, mais qui me fait immanquablement sursauter (et parfois, je l’avoue, rétrospectivement, bander) : « vous avez la carte de fidélité ? ». Me dit-elle avec son regard vert. J’ai souvent l’irrépressible envie de lui répondre que oui, qu’à elle je pourrai être fidèle toute une vie, que ses lèvres naturellement glossées me donnent des rougeurs, que quand je la voie j’ai envie de chanter, que je me déshabille tous les soirs et que je mets mon pyjama en pensant en elle, et tant d’autres choses si romantiques. Mais je me contente de dire non, de penser cyniquement que jamais je n’ai été fidèle à quelqu’un ou à quelque chose, ni que personne d’ailleurs ne l’a jamais été à moi-même, alors que je ne vais pas commencer ma carrière en fidélité par un supermarché. Ca fait bip, je mets ma carte, je tape mon code, et un nouveau client me dérobe alors le sourire et les seins de Nadine. Je sors, écrasé par la désillusion, affamé de sexe et d’amour, tout espoir tué.

Tous nos invités
Tous les dossiers

derniers podcasts

je m'abonne :   
Kader Aoun et des stand-uppers : "Je n'abandonnerai jamais la banlieue"
Live • 23/03/2019
Tania de Montaigne : L'Assignation
Live • 07/02/2019
Florence Aubenas au grand oral désopilant du Barreau de Paris
Live • 07/02/2019
Eric Vuillard en conversation avec Pierre Assouline
Live • 13/02/2018
Tobie Nathan : Le Parlement des dieux
Live • 13/02/2018
Tous les podcasts

ventscontraires sur Youtube

Découvrez la chaîne
La revue en ligne du Rond-Point
Auteurs maison   Vedettes etc.   Confs & Perfs   Archives   Tous les chroniqueurs
Les vidéos   Les sons   Les images   Les textes  Nous contacter   Presse
ventscontraires.net, revue en ligne, vous est proposée par le Théâtre du Rond-Point.
Site administré par
© 2014 - CC.Communication