Claude Chanaud & May Livory
Publié le 26/07/2015

T'es bête ou quoi ?


Traduction d’une ancienne interrogation anglaise exprimée lors qu’un individu s’étonnait face à un être surprenant ou d’aspect bizarre, cette expression se répandit en France lors de la guerre de cent ans. Elle était alors marque d’étonnement des soldats écossais auxquels nous fûmes associés pour libérer le roi Charles VII d’une énervante occupation anglaise. En effet quand ils virent notre célèbre Jeanne d’Arc caracolant à leurs cotés à cheval et en cuirasse, elle leur semblât être aussi étrange à voir que l’ornithorynque d’Alexandre Vialatte.

Il faut dire qu’une armure ne pouvait pas prétendre habiller élégamment une femme et que, mis à part des rougeurs aux aisselles, des démangeaisons insatisfaites un peu partout et une évidente difficulté à faire pipi lors d’interminables chevauchée, la cuirasse portée par la pucelle native de Domremy souligna un profil de soldat improbable et un dandinement malgracieux. Pour les hommes venus de Glasgow il y avait gourance sur l’identité, voir même usurpation d’animalité.

D’où leur discourtoise interrogation : You're an anima or what ? Depuis T'es bête ou quoi ? est devenue la prétentieuse affirmation d’une fort discutable supériorité.

C Q F D

Claude Chanaud

Parisien amoureux du théâtre dont il offre d’alertes chroniques sur encres-vagabondes.com, il forge en Brennou sa langue d’ethnographe tendre et malicieux pour conter des fictions publiées chez Barde la Lézarde, dans L’Imbriaque, Journal d’un Jour, Hommage aux Marges et à la collection foL’Ivres : Secret de veuve, Cent dessous d’Aristote à Capsula Popoe, Les mordeuses de bois de lit, Un plein bol d’eau tiède. Aux éditions Le bruit des autres, les recueils de nouvelles Fatoumata la Berrichonne, Pas toutes urbaines, Chroniques gaillardes de Bourg-en-Brenne, et les « élucubres » : Gens de plume et vin chaud à la cannelle et Mécréantes hypothèses.

May Livory
Cette Cotentinoise arpente Paris comme une grève, busoque dans les dictionnaires, invente un porte-bébé, des stickers d’ongles, une thèse d’ethnologie sur la rumeur et les Machines célibataires, des Textilographies ou des Peaucifications, et aussi des livres pour Barde la Lézarde dont quelques-uns avec Claude Chanaud. Tenancière de La loge de la Concierge, près de la Samaritaine, de 1994 à 2013. Tricote à la main depuis 2000 le site d’art et d’essais ethnologiques et littéraires shukaba.org.

 

Epistémologie des récipients amis de l’Homme

Littré, Larousse et Robert, bien informés sur ces partenaires qui se sont révélés fidèles depuis que nous avons quitté nos inconfortables cavernes pour habiter à la Garenne-Colombes un appartement muni d’un chauffage par le sol, nous expliquent que ce sont  « des ustensiles destinés à des usages ménagers de formes plutôt creuses » et qu’ils « servent surtout à recevoir des substances diverses »...

 

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Le 27 janvier 2012 à 09:09

Savoir-vivre

Mon ami G. L. n’a plus le goût à rien, à  commencer par le goût à vivre. Il cultive son indolence avec une rigueur féroce. Lorsqu’il lit, c’est pour mieux s’endormir sur la volumineuse Anatomie de la mélancolie de Richard Burton ou le Pseudodoxi epidemica de Thomas Browne qui lui sert alors d’oreiller revêche. Ses cauchemars sont ses seuls loisirs et le jeu du pendu son dernier centre d’intérêt. Jusqu’à ce triste jour, c’était avant hier, où la grande idée lui est venue. Puisqu’il a tout raté, il ne ratera pas sa sortie. Un sucide, mais quelque chose de grandiloquent, voilà ce qu’il va imaginer. Un acte désespéré dont on se souviendra longtemps. Aussi mon ami G. s’est décidé – un effort pour lui – à recenser les suicides possibles. Les barbituriques, c’est un peu trop chimique, les armes à feux, c’est bruyant ; quant à la noyade, il déteste l’eau froide. Bien sûr, il y a les suicides romantiques, mais c’est à son goût un peu trop… romantique. Après une courte réflexion, il décide de se rendre à la bibliothèque de son quartier, certain qu’il trouvera là une documentation des plus précieuses. –  Bonjour Madame, Je cherche des livres rares sur le suicide… – Au fond là-bas, il y a un rayon sciences humaines, puis ce sont les arts du cirque, ensuite c’est les rayons des livres sur la question. Une fois sur place, mon ami s’aperçoit que le rayon est vide. Pas un seul livre sur le sujet qui l’obsède ! Un peu interloqué, il retourne voir la bibliothécaire et lui fait part de son étonnement. La bibliothécaire le regarde, désabusée : – Oui, hélas, je sais cela, ce sont des lecteurs sans scrupules, ils ne rapportent jamais les livres ! Depuis mon ami ne fréquente plus les bibliothèques.

Le 19 décembre 2011 à 08:36
Le 3 février 2012 à 08:15
Le 7 avril 2012 à 08:13

La vie sous les tropiques

Carte postale du Mexique

Quand on voyage, on apprécie l’exotisme, et puis, après quelques mois passés sous les tropiques, il y a des choses qui nous agacent ; la nonchalance des commerçants qui préfèrent dire qu’ils sont en rupture de stock plutôt que d’aller vérifier dans l’entrepôt, la corruption endémique à laquelle participent les policiers en faction qui rackettent les automobilistes, l’anarchie qui règne sur les routes où personne ne respecte la moindre règle, tous ces petits détails qui pourrissent la vie. Et puis, après quelques mois, ou même quelques années sur place, on sait d’où viennent tous ces problèmes. Les employés sont systématiquement licenciés tous les six mois, comme ça leurs patrons ne leur versent aucune indemnité. Les policiers ne sont pas payés, et doivent s’acheter leurs uniformes. Quant au permis de conduire, ce n’est qu’une formalité administrative qui coûte environ vingt euros, moins si on a envie de marchander. Alors, quand je suis énervé, je repense à ce pays dont je viens et dans lequel il faut passer par les grandes écoles pour faire carrière, où il est impossible de louer un appartement si l’on ne gagne pas trois fois de quoi payer le loyer, et où les politiciens peuvent se faire prendre  la main dans le pot de confiture et continuer à s’indigner qu’on ne respecte pas leur présomption d’innocence. Et je me dis que je ne suis pas si mal que ça sous les tropiques.

Le 12 mai 2015 à 07:21

Dictionnaire Français-Leïla, mot du jour : « Oseille »

Leila. La fille de l’auteur. Née le 14 février 2010 à Alger. Soit un peu plus de 5 ans, ce jeudi. 5 ans et déjà qu’elle songe à écrire le premier tome de ses mémoires. Mais elle n’a pas suffisamment de mots sur elle, croit-elle, pour dire la grâce, les frémissements, ses premiers émois, les petits et grands frissons de sa vie sociale bien pleine. En attendant,  l’auteur lui sert de nègre. Transcrit méticuleusement ses rites et ses rires qui se gaussent de tout, du travail à l’argent, en passant par la vie. Consigne ses petites et grandes questions (en bégayant et buguant le plus souvent au chapitre des réponses). L’auteur, ébaubi chaque fois que sa fée lâche un quelconque baragouin, note fiévreusement tout. Tout, tout, absolument tout, y compris ses infimes sternutations (un autre mot à prévoir pour les prochains épisodes, tiens!). Tout ce qu’elle nomme, touche avec sa bouche, devient perle, pépite, ravissement. La poésie sort de la bouche des enfants, se dit-il un matin qu'il a pleuvé, et qu'elle le pressait de questions sur le sens des averses.Oui, la poésie sort de la bouche des enfants.La poésie sort de la bouche de Leïla.Et ça, ça n’a pas de prix, ma fille.Ça n’a pas de prix.Qu’est-ce qui n’a pas de prix, papa ?Non, rien.Tu veux dire rien n’a pas de prix ?C’est sans importance, je me parlais tout seul.La poésie sort de la bouche des enfants.Du rouge, du vert, du papa, et du mamanOndées, tristesse du ciel et LeïlaPapa, il pleure aujourd'hui.Oui, j’ai vu.Papa, la pluie va laver la mer ?Euh…je suppose que oui, ma fille.Papa, pourquoi tu m'emmènes jamais à la mer ?Parce qu'à Alger, la mer est un trompe-l'œil ma fille.Alors il faut réparer la mer papa.Oui, ma fille. Ou bien mon œil.Le remplacer par ton œil enchanté.Tu es toc-toc papa.Et toi, tu es ploupla. Attends, je vais te faire un guili-guili.HI HI HI NOOOON !ça chapouille?Pourquoi tu me parles en bébé, papa?S'il te plaît, maintenant, laisse-moi me concentrer, j'ai beaucoup de travail ma puce.Encore le travail ! J’ai le besoin de toi et toi travail travail travail!!!Je suis obligé ma fille, sinon, je serai puni, j'irai en prison.Alors je viens avec toi en prison papa! Tu leur dis j'ai une petite fille, je dois l'aider une seule fois. Après tu travailles demain et demain et demain et tous les jours, tout, tout, tout, gentil, février, mars…Attends, tu me déconcertes, euh, tu me déconcentres.Et moi je suis décontente ! Moi je te parle en gentil et toi tu me parles en méchant. Alors la prochaine fois c'est Messi mon papa ! Et j'efface ton bisou !Mais c’est pour toi, l'amour de ma fille, que je le fais, pour avoir les gagas, pour avoir le mnamna, pour payer tes jouets…Je veux que tu joues avec moi ! Si tu joues avec moi, je te donne les gagas coooommmme ça ! Tu connais compter jusqu'à 100?1, 2… 100.Alors je te donne 100 gagas, comme ça, tu viendre avec moi à la mer.Elle ne travaille pas, aujourd'hui, la mer.Elle n'ira pas en prison, la mer ?("Si la mer était libre, l'Algérie serait riche", songe l'auteur, une phrase de Kateb Yacine qui traînait là, dans sa tête, à cet instant du dialogue).Papa, tu sais ? Je t'aime jusqu'à Marseille sans avion.Et moi je t'aime jusqu'à Tamanrasset à pied.Alors tu m'achètes un pareil photo ? Comme ça je te pareil en photo avec le nez de le clown.Mais j’ai le besoin les gagas pour acheter le pareil photo, alors, laisse-moi finir ce puuuut…réfaction de texte s’il te plaît ! Après, je t’achète tout ce que tu veux, cromis !Non, je veux tout de suite le pareil photo après je te parle plus jusqu’à demain, cromis cromis cromis !D’accord. Mais attends, je passe à la banque d'abord pour chercher les gagas.C’est quoi la banque, papa ?Euh…la banque, c’est… c’est là où on planque l’argent.C’est quoi "planque" ?C’est là qu’on cache, qu’on cache l’argent.Pourquoi le cacher ? Il a peur ?>A cause des voleurs. Pour le mettre à l’abri des petits voleurs, on le met carrément dans les poches des grands voleurs, comme ça, on est bien couil... euh... carrottt..euh, tranquille, après, enfin, je ne sais pas, je…Hum. D’accord. Mais... euh… qu’est-ce qu’ils font, les voleurs, papa ?Oh, tu demandes trop les questions, Leïla !C'est des gens qui volent dans le ciel qui est là haut de la banque?Si tu veux tout savoir, les voleurs, c'est des gens qui n’arrivent pas à voler de leur propre oseille. Maintenant, laisse-moi finir ce texte s'il te plaît.Pourquoi ?C'est mon travail.Non, pourquoi ils arrivent pas à voler de leur cropre zeille?Bof… parce que c'est tous des requins.Papa, viens, je te montre mon dessin. C'est moi que je l'ai accroché.Qu'est-ce que c'est?C'est un requin, non, c'est une requine, parce que c'est une fille. Elle est rose, elle parle en gentil et elle vole dans la mer. © dessin Leila Benfodil

Le 18 mars 2011 à 10:25

« Les Français, à force d'immigration incontrôlée, ont parfois le sentiment de ne plus être chez eux , ou bien ils ont le sentiment de voir des pratiques qui s'imposent à eux et qui ne correspondent pas aux règles de notre vie sociale. »

Claude Guéant, Europe 1, jeudi 17 mars 2011

Le ministre de l’Intérieur a décrété une zone d’exclusion territoriale. Son prédécesseur, Brice Hortefeux, avait déjà averti du danger de voir se multiplier les islamo-auvergnats, mais il s’en tenait à un quota de nuisance ne dépassant pas « plusieurs » individus. Désormais on n’entre plus dans le détail. L’arabe est en passe de se substituer au latin dans les églises et à l’hébreux dans les synagogues, il y a donc péril en la demeure du Seigneur ! L’ancien Père Joseph du Président Nicolas Ier détient forcément des informations très sûres sur le sujet. C’est par négligence que l’on n’a pas senti la viande du boucher prendre un arrière goût hallal, c’est par distraction encore que la pose de tapis dans les rues nous a semblé une initiative écologiquement correcte, quand l’obligation de prières va nous faire bientôt courber l’échine à heures fixes, c’est par pure inconscience enfin que la paresse de se raser tout les matins ne nous apparaît pas comme le signe ostensible d’une contamination musulmane des esprits. Paranoïa que tout ça ? Quand une « Miss France » en burqa sera élue pour la première fois, on se souviendra trop tard que Guéant l’avait bien dit ! Guéant qui ? Mais si, celui qui chantait si bien C’est moi le gars de la Marine après une cuite au thé à la menthe !

Le 11 juillet 2014 à 09:35

Les portes coulissantes

Pour circuler sur mon lieu de travail, je devais me munir d’un badge en plastique, afin d’ouvrir des portes en verre, fermées pour cause de sécurité. Le badge était grand comme une carte bancaire, on le glissait dans son portefeuille, et lorsqu’on rencontrait une porte automatique nous refusant le passage, nous devions sortir cette carte, effleurer un oeil magnétique, qui produisait un bref bip comme seuls les yeux magnétiques en sont capables. Alors coulissaient les deux pans de vitre avec une furtive élégance. Il nous semblait ainsi pénétrer un couloir de modernité, le coeur chauffé par un sentiment d’exquise appartenance, de studieuse protection.Je me demandai parfois ce que Louis XVI aurait pensé de ces étranges serrures, les clefs devenues des rectangles mous, débloquant le verrou par la force des ondes, ces portes si transparentes, et lavées avec tant de diligence chaque jour qu’il avait fallu faire machine arrière et apposer de grands cercles rouges au niveau du nez, afin d’éviter les collisions accidentelles dans la solitude des corridors. Le temps a fait cependant son oeuvre, en consacrant un peu de lui même à ruiner la jeunesse des portes automatiques, et l’enthousiasme logistique à les entretenir. Il a dû y avoir un rongeur ou un chat trouvant la mort dans les longs conduits peuplant les murs, et les ouvertures avaient dû être bloquées pour aérer les aérations. Ou bien, il s’est sans doute agi de portes simplement en panne, du fait de la vie brève de toutes choses complexes, laissées, en attente d’un formulaire de réparation ou d’un budget, ouvertes plutôt que fermées, décision prise en comité de direction ayant constaté pendant quelques temps un chômage technique chez les employés du fait de l’issue bloquée. Ainsi, ces portes, jadis à la pointe du progrès en matière de fermeture, sont peu à peu restées tristement béantes comme les années qui passent. On a donc pu circuler dans les bureaux comme dans un musée du moulin, malgré la résistance opiniâtre de quelques portails vigoureux. Jouxtant ces bijoux technologiques et transparents, des ouvertures sont demeurées permanentes, la vie a continué ainsi dans notre bâtiment à la sécurité borgne ; les gens, les employés, les coursiers, les consultants bien habillés et les stagiaires chevelus se sont accommodés de ce manque d’entraves, et les badges ont décliné dans leur règne ondulatoire.La seule porte semblant tenir bon fut celle qui conduisait à mon bureau. Elle se dressait devant moi, cerbère cristallin, cyclope à l’oeil adhésif, me barrant le passage, tandis qu’un habile détour m’aurait rendu à mon poste sans dégainer le moindre sésame en plastique. Une relation ambiguë s’est installée avec cette porte automatique, petit vestige de modernité dans ce labyrinthe de bureaux. A mon arrivée dans ces locaux, pourtant, quelques années auparavant,  j’avais trouvé ces portes automatiques assez exaltantes, voire romanesques. J’avais eu l’impression pour tout dire, ainsi empêché dans mes moindres démarches, d’être quelque peu important, puisque un dispositif me barrait l’accès pour d’obscures raisons de confidentialité, contrairement à la Gare Saint-Lazare par exemple. Je pouvais débloquer cette situation à l’aide d’un pass magnétique dont j’étais l’un des rares propriétaires dans le monde entier, travaillant en effet à cet endroit, contrairement au reste de l'humanité, travaillant ailleurs, ou pas du tout du fait de la Crise. Cela me faisait un point commun avec ces agents du FBI écumants soucieux des souterrains secrets, ou bien avec l’équipage de l’Enterprise dans Star Trek, toutes ces fictions américaines où les actions intrépides sont martialement ponctuées par des sas qui s’ouvrent en cadence, ou parfois, suprême opprobre pour les méchants : qui restent obstinément fermés.L’oubli de mon badge provoquait chez moi un délicieux embarras. Victime des règles strictes d’un jeu insensé, j’acceptais de perdre parfois pour que mes triomphes habituels n’en soient que plus forts. Je dérangeai, gêné, le gardien, et celui-ci m’ouvrait d’un air las, car il m’avait reconnu et mon appartenance à ces lieux verrouillés allait au-delà du seul principe de badge, j’étais inclus dans ce travail comme dans un système mû par une horlogerie morale infaillible. Parfois il n’y avait personne pour m’ouvrir. J’attendais alors de façon bien morne, minotaure maussade parmi les colonnes de ramettes et les ossements de photocopieuses, quelques minutes, à contempler un poster triste de motivation.  Un jour pourtant, comment est-ce venu, la porte automatique a commencé à me fatiguer. Je ne sais pas comment ce phénomène se produit en général, il semble que nos illusions soient comme un parterre de pigeons, il suffit d’un mouvement brusque, d’un passant distrait ou d’un enfant taquin, pour qu’elles s’envolent, prises de peur panique, et partent peupler un parterre étranger plus accueillant. Un jour je me suis présenté devant la porte automatique et l’envie n’y était plus. J’ai pensé aux autres entrées possibles, les entrées faciles, pour les emprunter normalement sans subir ce rite du badge à passer, ce petit bip arrogant de petites-portes comme il y a des petits-chefs. Je me suis senti étranger à cet univers réglementé par de longs objets plats. J’ai pensé qu’on ne travaillait tout de même pas dans une centrale nucléaire, et que le souci de certaines personnes hantant ces lieux était plutôt de les quitter rapidement plutôt que d’y entrer à tout prix.Mes badgeages multiples sont devenus ironiques, au fil du temps. Cela n’était pas perceptible par tous, mais la principale intéressée, la porte, subissait bien tout le dédain dont j’étais capable quand je présentais mon sésame. J’ai commencé à utiliser mon portefeuille entier devant l’oeil magnétique, pour voir s’il était capable de renifler ses informations requises. Puis, décidant de ne plus sortir le portefeuille de ma poche de blouson pour circuler, j’ai frotté l’obstacle de mon torse, ou parfois, lorsque le portefeuille demeurait à l’arrière de mon pantalon, de mes fesses, m’infligeant par cette contorsion une étrange danse nuptiale avec une porte coulissante. J’imaginais par ailleurs, parallèlement à la désillusion me rongeant, dans les coulisses de toutes ces fictions américaines la terrible lassitude se propager dans les souterrains du FBI, ou les allées étroites du vaisseau spatial “L’Enterprise”, devant ces insupportables portes automatiques méprisant la propension si naturelle de l’Homme à circuler. Je sentais le découragement s’installer, les hommes examinant leurs cartes multiples au format uniforme, sources de déconvenues au coeur de notre cosmologie administrative, faite de découverts, d’autorisations, de points, de notre moi compilé ; je voyais les meurtres en série refleurir, et tous les extraterrestres, les vilains, toutes ces créatures agiles, souples, libres et joyeuses triompher des tristes sas de nos existences. Cela m’a fait frémir, et j’ai pensé à Louis XVI maniant ses petites serrures inoffensives dénuées de toute porte, et j’ai trouvé soudain sa décapitation au moyen d’un objet mécanique coulissant, le même type de système me décapitant un peu tous les jours, quelque peu ironique.

Le 21 mars 2013 à 08:48

"Prenez mon ours !"

Au théâtre, s'il y a des chats (avoir un chat dans la gorge, Agnès et son petit chat qui est mort), des hirondelles (celui ou celle qui rôde autour de la boîte à sel, l' « accueil » d'aujourd'hui, les soirs de Première, pour obtenir une place gratuite), des mouches (un terme d'éclairage), des lièvres (la patte-de-lièvre étant une sorte de houppette utilisée pour le maquillage, des rats (les machinistes qui travaillent dans les dessous d'un théâtre à l'italienne, les soutiers), des sauterelles (une sorte de crochet), des saumons (un morceau de fonte servant à fixer les portants au sol), des cygnes (les cloisons en forme de col de cygnedes loges d'une salle à l'italienne), à notre connaissance, il n'y a pas de cochons. En revanche, il peut y avoir des ours. Dans l'argot des coulisses, c'est une mauvaise pièce, qui dort dans les cartons d'un auteur. Au XIXème siècle, elle pouvait dormir dans les cartons d'un directeur de théâtre qui, à défaut d'une meilleure proposition, pouvait la sortir d'un oubli profond. Il était en mesure, alors, d'exiger de l'auteur de lécher son ours, autrement dit de parfaire son œuvre, comme l'oursonne lèche son ourson pour l'amener au meilleur de sa forme. Le mot « ours » a une origine historique pris dans un contexte théâtral : le comédien Odry jouait le rôle d'un montreur d'ours dans une folie-vaudeville, L'Ours et le Pacha, créé aux Variétés le 10 février 1820. Il était amené à répéter à tout propos : « Prenez mon ours ! Mon ours danse la gavotte, prenez mon ours ! Il pince de la guitare, prenez mon ours ! » A cause du succès de la pièce – jouée cinq cents fois – la formule « prenez mon ours », répétée à satiété, devint la formule consacrée des directeurs de théâtre, quand ils voyaient arriver un auteur, un manuscrit sous le bras. Les circonstances de l'apparition de la formule sont renforcées par l'image de l'ours qui hiberne, pour se réveiller aux beaux jours. Comme lui, la pièce dort pour arriver sur la scène au moment propice.

Le 20 mai 2011 à 09:00

Bande de valeurs

Pubologie pour tous

Ce n’est pas facile d’être une banque de nos jours. Dans la grande cour de récré des entreprises, les banques sont un peu le gosse de riches que tout le monde déteste. Celui qui a des shorts en velours et des chemises à carreaux, que sa maman amène à l’école dans une berline avec chauffeur, qui a toujours un super goûter mais qui ne partage avec vous que si vous faites semblant d’être son ami. Mettez-vous un peu à la place des banques. Elles sont malheureuses, parce que personne ne les aime. Ca vous ferait quoi, à vous ? Alors les banques ont trouvé la solution : communiquer sur des valeurs. Ne riez pas. Pensez plutôt à l’énorme travail de recherche que cela doit représenter, pour une banque, de se trouver des valeurs. Equité ? Vu le montant des agios sur découvert, ça ne va pas trop passer. Sécurité ?  Non. Respect ? Non non non. Sincérité ? MOUHAHAHAHAHA. Ils ont bien dû se bidonner, à l’agence. Surtout quand ils ont écrit le communiqué, dont je ne peux m’empêcher de vous livrer un extrait : « Pour illustrer la transparence de ses offres et la simplicité de la relation avec ses clients, la nouvelle campagne a fait le choix d’un style épuré, laissant place à l’émotion et à l’essentiel : le message. » Dans la pub des fois, quand on a mauvais esprit, on dit que lorsqu’on communique sur des valeurs, c’est qu’on n’a rien à dire. C’est faux. C’est ça, la magie de la publicité. Une photo en noir et blanc sur fond blanc, c’est la transparence des offres. Le ventilateur dans les cheveux, c’est l’émotion. Le sourire béat c’est la relation client. Et un texte bidon, c’est un message. CQFD.

Le 16 novembre 2011 à 08:20
Le 4 septembre 2014 à 09:39
Le 17 mai 2012 à 08:53

Poules mouillées

Yves-Noël Genod : exercice d'admiration numéro 2

> premier épisode           > épisode suivant Deuxième filage auquel j'assiste. Jour d'investiture de François Hollande à l'Elysée, réception royale à l'Hôtel de Ville, protocole, les ors de la République. Dans quelques minutes la foudre va frapper l'avion présidentiel. Plus de peur que de mal, François ne sera qu'en retard au dîner d'Angela. Ici 18h45, salle Roland Topor, personne ne sait ce qu'il en est de la foudre. A peine sait-on qu'il a grêlé dans l'après-midi. 19 heures, c'est le moment de l'éclaircie, des rayons dorés entrent par les fenêtres. Sur le plateau gris, deux poules se font des messes basses. Le filage a dû commencer. Difficile de savoir avec Yvno, il n'y a jamais de début, pas vraiment de fin. Tant mieux. Yves-Noël n'aime pas la couleur marronnasse des gallinacées, il le dit. Il aurait préféré des poules grises ou blanches. Les brunes étaient moins chères. Pierre Courcelle dit que c'est pas mal ce marron, que ça fait "basse-cour de base", sans prétention. Les poules sont "normales" comme tout est "normal" en ce moment, de la foudre au Président, "normal". Les poules disparaissent dans les gradins. Apparition, disparition, je pense à Camille Laurens que je suis allé écouter hier soir à Beaubourg. Sur le désir (ou l'amour ou l'acte d'écrire, je ne me souviens plus) Camille a répondu qu'on ne peut jamais rien saisir, que tout est tout le temps une question d'apparition et de disparition. Entre l'apparition et la disparition, il y a peut-être le réel, ou sa vérité, mais on ne sait pas, on ne peut pas savoir. Lacan : "Le réel est ce qui ne cesse pas de ne pas s'écrire." Justement, sur le plateau, trois apparitions : Valérie Dréville, M. et Dominique Uber. Par terre, des cageots, des jardinières remplies de plantes "normales", des herbes folles, du foin coupé, de l'herbe grasse. "Croisades du silence". "So nice". "Everybody speak english ?" "Chic ! Enfin, bien..." Yves-Noël s'adresse aux poules : Hé, mes chatons, eh bien, jouez ! Les poules ne veulent rien faire. Apparition d'Alexandre Styker, peau aussi blanche que nue sous fourrure couleur faon. Alex a deux oreilles de chat sur sa tête d'or. Robe bleu indigo et orange (le fruit) à la main, Valérie Dréville se présente à l'avant-scène. Hélène Bessette : "je ne sais plus où j'ai mis le passeport, le chèque". Valérie et Dominique trinquent : Nasdrovia. Je me fixe sur la blondeur de Dominique. La blondeur de Monroe était inventée, celle de Dominique est la nature même des choses. "Je chercherai du travail, donc du roman". Marlène ne cesse de disparaître. C'est fou comme elle disparaît. Alexandre réapparaît en chemise bleu ciel, cuisses et jambes nues. Les plus beaux membres inférieurs qui soient. "Pour les étoiles que tu sèmes dans le remord des assassins, et pour ce coeur qui bat quand même dans la poitrine des putains, thank you Satan." M. en petit page, petit Antinoüs des îles, avec paréo et brumisateur à la main, poursuit les volailles et les arrose : poules mouillées. A jardin, on dirait qu'Alexandre va se jeter par la fenêtre. D'un coup, Alexandre S. me fait penser à Asia Argento. Asia Argento + Cindy Sherman = Alex Styker + YNG = CQFD. Valérie Dréville parle de la Gauche. C'est toujours Hélène Bessette et sa Suite Suisse. Marlène se barre : Les courants d'air ici, c'est monstrueux.

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