Nicolas Delesalle
Publié le 20/08/2015

Nina


Nina était une jeune fille aveugle et heureuse. Jusqu'au jour où elle recouvra la vue. Cela aurait pu se passer autrement et ailleurs, comme se passent souvent les choses, mais ce fut un jour de pluie, à la terrasse d'un café du quartier Montmartre. Le ciel touchait les toits en zinc et les gouttes explosaient sur le trottoir. Un pigeon boiteux dodelinait du chef pour planquer sa frousse sous les branches d'un platane indifférent. Cachée derrière ses lunettes noires, abritée par le store du café, Nina fumait une cigarette.

Elle avait perdu la vue à l'âge de six ans, un coup de massue tombé sur son enfance sans cause identifiée. On connaît en détail la topographie martienne, la température au cœur du soleil et la structure de l'ADN. Pas les yeux de Nina. Les médecins s'étaient acharnés, ils avaient inspecté l'iris, creusé la rétine, palpé le nerf optique, fouillé le fond de l'œil. Tout était à sa place, tout fonctionnait. Ils n'avaient jamais su comprendre et soigner cette cécité soudaine. Ils auraient bien voulu continuer à lui triturer les yeux, lui tordre la cornée, vriller sa choroïde, plier en douze son sclérotique et lui perforer le cristallin, c'était un cas vraiment intéressant, mais après des mois d'échecs, les parents de Nina s'opposèrent à toutes nouvelles tentatives.

Nina avait beaucoup pleuré au début, mais elle avait grandi dans un biotope familial favorable au développement du bonheur. Un terreau de tendresse et des sourires au nitrate dans lesquels tout peut pousser, même les graines les plus cabossées. Avec le temps, elle avait fini par admettre que ses yeux ne lui serviraient plus qu'à pleurer. Chose qu'elle fit de moins en moins, toute concentrée qu'elle était à se construire une enfance heureuse.

Nina n'était jamais plongée dans le noir total, sauf quand vraiment tout allait de travers, quand elle se sentait seule, quand elle avait froid dans son lit les soirs d'été ou quand quelqu'un la traitait de connasse dans le métro. La plupart du temps, elle percevait des couleurs, des tons, des nuances. Jusqu'à treize ans, elle vit surtout de la terre de sienne et du gris souris. Puis, à l'adolescence, elle eut une longue période indigo qui filait vers l'azur. A vingt ans, elle était entrée dans une zone qui oscillait entre le grenat et la fraise écrasée.

Les ténèbres de Nina s'éclairaient encore davantage quand elle écoutait de la musique et les teintes principales s'effaçaient pour laisser d'autres couleurs imprimer leurs marques électro-chimiques dans son cerveau. La musique classique, c'était toujours du blanc. Avec des nuances : Mozart était blanc crème, Chopin blanc cassé, Beethoven opalin, et Satie scintillait comme de la neige fraîchement tombée. Le jazz était rouge écarlate avec des reflets sablés et de drôles de serpents sombres qui ondoyaient comme de longs spermatozoïdes. Orangé avec des pointes de soufre et parfois des stries grèges, le rock colorait le plus souvent sa chambre d'adolescente. La variété n'avait pas de couleur propre, chaque titre s'irisait de sa propre teinte. Les chansons de Justin Bieber hésitaient entre la moutarde et le poil de chameau. Nina n'écoutait pas de rap, hélas, on aurait bien aimé connaître la couleur des chansons d'Eminem.

Nina ne contrôlait pas les nuances de cette palette sonore. Les couleurs s'imposaient. La voix de sa mère était toujours turquoise. Celle de son père, gris perle. Le vent, vert olive. Le vrombissement d'un avion, bleu nuit, et la pétarade de la circulation parisienne, mauve ou rose. Le gris n'évoquait rien de triste dans l'esprit de Nina, le rose rien de gai, elle n'attachait pas les mêmes valeurs aux couleurs que les voyants. Quand il faisait froid, les tons étaient plus nets, quand sa peau se réchauffait sur la plage, tout devenait flou, comme de l'aquarelle noyée dans l'eau.

Nina s'était construite sa propre image mentale de la beauté. C'était bleu ou vert. Tout ce qu'elle aimait était bleu ou vert, l'océan, l'herbe, les arbres, le ciel. Alors quand Nina se sentait bien, quand elle buvait un thé à la cannelle et dévorait une tartine de Nutella en lisant avec ses doigts agiles une incroyable nouvelle de Dezso Kosztolanyi, l'émeraude et le saphir scintillaient dans sa nuit, à la manière des aurores boréales dans les ciels d'Islande.

Tout au long de son enfance, Nina demandait souvent à ses parents si elle était jolie. C'était une angoisse sourde de fille aveugle. Ses parents lui décrivaient patiemment son petit nez retroussé, ses joues roses, la fossette qui creusait son menton. Nina glissait son doigt sur le visage de sa mère puis sur le sien jusqu'à ce qu'une lueur verte vacille dans sa nuit. Elle s'endormait alors, rassurée.

A la terrasse du café, Nina sirotait un cappuccino au goût ocre. Elle distinguait parfaitement le grésillement beige du tabac qui se consumait au bout de sa cigarette. Elle discernait le halo vert menthe des gouttes de pluie qui éclataient sur le sol et distinguait le tintement gris anthracite de sa cuillère dans sa tasse. Elle voyait aussi le son poil de chameau et moutarde du numéro de claquettes qu'exécutait involontairement le pigeon sur le trottoir mouillé. C'était curieux, mais la musique de Justin Bieber et le bruit des pattes du pigeon sous la pluie avaient la même couleur.

Nina attendait une amie. Elles devaient aller ensemble découvrir une exposition de Sophie Calle. Nina adorait flâner dans les expositions. A chaque fois, elles goûtait des mélanges de couleurs inédits. Son amie ne lui décrivait jamais les œuvres, quelques mots rapides, rien de plus. Quand elle était petite, sa mère l'amenait au Louvre et tentait de lui décrire précisément la Vénus de Milo, La femme au miroir du Titien, La nature morte à l'équichier de Lubin Baugin ou bien sûr la Joconde. Mais Nina n'éprouvait rien en écoutant la voix turquoise de sa mère. Elle préférait capturer l'ambiance autour de l'œuvre, elle écoutait le bruit mandarine des pas des gens, s'ils étaient immobiles, s'ils se balançaient d'une jambe sur l'autre, les chuchotements garances qu'ils échangeaient, les silences, le son des trois pas en arrière. Et ça donnait des couleurs fantastiques à cette encre collée sur ses prunelles, des explosions de noirs charbon, des jaunes bouton d'or qui dansaient avec du havane et de la groseille, et par-dessus tout ça, des grêlons de cyan et des ondées de corail.

Par dessus tout, ce qu'elle préférait, c'était encore aller seule au cinéma pour se noyer tout entière dans un film d'amour. Elle adorait les couleurs des histoires d'amour. Casablanca avait aveuglé sa cécité dans des éclairs d'oranges sanguines. Et la Strada, Autant en emporte le vent, Ghost, Les parapluies de Cherbourg, Sur la route de Madison, et tant d'autres... A chaque fois, elle avait pleuré de joie et si un rayon de soleil avait pu entrer dans le cinéma et heurter les larmes qui coulaient sous ses lunettes noires, la lumière se serait diffractée en arc-en-ciels inimaginables.

Nina n'avait jamais réussi à embrasser un garçon. Elle ne s'expliquait pas cette solitude têtue qui perdurait en dépit de sa bonne humeur, de son humour, de sa joie de vivre. Son handicap n'y était pour rien. Elle avait beaucoup d'amies aveugles qui filaient le parfait amour avec des voyants ou des non voyants et plus encore qui multipliaient les aventures sans lendemain. Une seule fois, elle avait essayé de forcer le destin, posant sa main sur celle d'un garçon, celui-ci avait déguerpi dans un bruit d'ébène et elle avait vu longtemps après son départ les tâches sombres de sa fuite hanter sa propre nuit.

Nina souffrait de l'impossibilité physique de toucher et d'être touchée par un autre corps. Elle connaissait la couleur de ses orgasmes, de gigantesques geysers rouges et or qui tournoyaient à toute vitesse balayant son obscurité comme des pulsars célestes. Mais quelle couleur aurait la main d'un homme sur sa peau ? Quelle teinte prendrait son sexe dur dans son ventre ? Quelle est la couleur d'un baiser ? Quelle est la couleur de l'amour ? Personne n'avait jamais escaladé ses hanches, personne n'avait jamais salivé dans sa bouche. Personne ne l'avait jamais aimée. Et Nina n'avait jamais aimé personne. Elle en crevait.

A l'adolescence, Nina cessa de demander à ses parents si elle était jolie. Elle n'osait plus. Trompés par sa joie de vivre, ses parents ne pensaient pas à l'éclairer, à la rasséréner sur ce point. Dans la solitude de sa chambre, elle passait des heures à laisser glisser ses mains sur son visage. Elle s'imaginait. La minceur de ses lèvres l'inquiétait bien plus que la taille de ses seins. Le contour de ses yeux dessinait une cartographie qu'elle ne parvenait pas à interpréter. Son front, ses joues, ses cheveux ne lui livraient aucune clé ; Nina ne savait pas si elle était jolie. Sa beauté était indéchiffrable, illisible. Dans les musées, elle avait caressé le visage de beaucoup de statues, elle avait posé ses mains sur les visages de ses meilleures amies, elle savait les reconnaître, elle savait quels visages lui plaisaient davantage, elle avait même fini par apprécier ses propres traits à force de les explorer dans le miroir de ses doigts, mais elle ne savait pas du tout si l'image mentale de sa propre beauté correspondait à ce que percevaient les voyants.  

Nina rêvait peu et cauchemardait encore moins. Quand elle tombait dans la trappe d'un cauchemar, c'était toujours le même, pas vraiment un cauchemar, simplement le diaporama tremblant des dernières images que ses yeux avaient perçues avant de s'éteindre. Au fil du temps, sa mémoire visuelle s'était effacée et tout ce qu'elle avait vu jusqu'à ses six ans avait disparu, les traits des visages de ses parents, son propre reflet dans le miroir. Tout s'était gommé sauf ces images-là, les dernières.

Elle jouait dans un square. Elle portait une chemisette blanche, une petite jupe fleurie et des chaussures jaunes tachetées de ronds multicolores. Elle courait sur l'herbe rare de la fin de l'été, défrichée par les parties de football sauvages et les batailles d'eau des enfants. Elle se dirigeait vers un ballon en plastique rose. Trois moineaux apeurés s'étaient envolés d'un buisson. Assis sur un banc, une homme venait de croiser les jambes. Il lisait un livre. Et puis soudain, tout s'était éteint.

Elle se rappelle distinctement ces trois moineaux qui s'envolent de leur buisson, elle voit clairement leurs couleurs beige, grise, brune et blanche, le noir de leur bec, le rose grisé de leurs pattes. Et puis, il y a cet homme sur ce banc. Il porte une paire de lunettes de soleil. Il est brun, la trentaine, un nez très droit, des oreilles un peu décollées, des cheveux drus, peut-être gominés. Il est plongé dans un livre à la couverture écrue sur laquelle un couple dessiné s'enlace ou danse. Elle se rappelle ce ballon en plastique rose bonbon qui roule sur l'herbe verte, puis qui disparaît avec le reste dans un gouffre noir.

La pluie redoublait. Nina avait encore une fois porté la cigarette à sa bouche et c'était arrivé, comme arrivent souvent les choses quand on ne les attend pas. Une rupture violente, un gigantesque craquement de banquise en plein silence.

Un flash blanc zigzagua dans ses ténèbres et explosa dans une lumière qui inonda tout avant de refluer, lentement, comme un tsunami qui retourne dans son trou béant, laissant derrière lui des images, des couleurs, des formes, des contours : la vue.

Nina avait paniqué. Elle avait l'impression d'avoir absorbé une drogue mauvaise. Une ivresse sans alcool, sans chimie, une ivresse sale, l'impression de respirer soudain l'air vicié d'un monde difforme. Les tasses étaient noires, le pigeon avait une patte presque arrachée, la pluie était huileuse et dégoulinait dans le caniveau. Elle avait d'abord regardé ses mains, elle les voyait pour la première fois et elles étaient exactement comme elle les avait conceptualisées à force de toucher, des paumes légères, des phalanges brèves, des menottes plutôt que des mains. Et puis elle avait laissé dix euros sur la table et elle était partie en courant jusqu'à son appartement, laissant derrière elle sa canne d'aveugle et ses lunettes noires. Partout autour d'elle la rue bougeait, les voitures tanguaient, les immeubles se penchaient, menaçants. Elle courait comme courraient des marins à terre après quatorze ans d'océan.

Au coin de sa rue, elle se figea devant une immense affiche publicitaire qui vantait une marque de sous-vêtements féminins. Sur trois mètres de haut, une jeune sylphide blonde exposait en souriant la silhouette affolante que lui avait redessinée un logiciel. C'était le premier être humain que voyait Nina depuis ses six ans.

Arrivée chez elle, elle découvrit pour la première fois son appartement, son entrée, son poster du Carré blanc sur fond blanc de Malevitch qu'elle n'avait jamais vu que sous la forme de tâches de couleur, son tapis persan, ses meubles Ikea, les manteaux accrochés dans l'entrée, moins ravissants que dans la couleur qu'elle leur avait donnés à force de les toucher. Elle était allée directement dans la salle de bain. Elle avait ralenti le pas, comme si elle pressentait quelque chose, comme si la salle de bain était un piège. Et si elle était affreuse ? Les voyants ont des années pour faire l'apprentissage de leur laideur, pour s'accoutumer à leurs traits, faire le deuil d'un nez droit, d'un œil bleu, d'une symétrie enfantine dissoute dans la chaux vive de l'adolescence. Elle n'aurait le temps de rien.

Devant le miroir, Nina avait d'abord fermé les yeux. Elle avait peur. Elle les avait rouverts très lentement en actionnant une lourde manivelle intérieure. Et Nina s'était vue pour la première fois. Son nez était retroussé ; ses yeux n'étaient pas exactement de la même taille, une dissymétrie très légère ; ses lèvres étaient fines et peu dessinées ; ses joues et son menton fendu par une fossette étaient ronds et il était difficile de savoir si c'était l'enfance qui courait encore sur ses traits ou si la nature avait achevé son œuvre. Aucun de ces détails n'était frappant, Nina n'était pas laide du tout, pour dire vrai, elle était même craquante et beaucoup d'hommes devaient la trouver à leur goût, mais tous ces détails mis ensemble composaient un visage qui ne plaisait pas à Nina, un visage moins lisse et régulier que celui qu'elle caressait quand elle ne se voyait pas. Une goutte tomba sur le carrelage de la salle de bain. Dehors, la pluie avait cessé. Sur son panneau publicitaire, la blonde sylphide souriait. Nina avait décidé qu'elle n'était pas jolie.

 

Le jour où les éléphants se maquilleront les cils en utilisant des oiseaux-mouches plongés dans de la poudre de charbon, j'écrirai une biographie raisonnable. 

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Le 23 mai 2015 à 08:11

Le Professeur Pascal répond à vos questions

Les riches sont-ils à plaindre?

OUI. Non seulement les riches sont à plaindre, mais il faut absolument les aider à repousser le triste sort qui les accable. Etre riche, vous savez, ce n'est pas drôle tous les jours. Quand on a tout, on ne fait pas grand-chose ; on glande. On glande chez Fauchon, Hermès, Louis Vuitton. On déprime un peu. On se mouche dans des billets de 200 euros. On achète ceci ou cela, mais on n'en a pas vraiment envie, parce que de toute façon, en tant qu'actionnaire majoritaire, on est quasiment propriétaire du magasin. En plus de ça, en tant qu'actionnaire, il faut veiller à ce que l'argent rentre bien tous les jours et qu'il n'aille pas se perdre dans des investissements stupides qui feraient baisser la courbe du chômage. Créer des emplois, c'est bien joli, mais trop de gens qui travaillent c'est autant de grévistes potentiels et de candidats à l'assistanat. Si on est riche, ce n'est quand même pas pour faire plaisir aux autres ! L'argent doit rester là où il est, entre gens bien nés qui savent jouer au bridge et apprécier un Dom Perignon. Oui, les riches sont bien à plaindre, d'autant que, s'ils jouent au bridge, c'est parce qu'ils ne peuvent pas jouer au Millionnaire, vu qu'ils sont déjà bien pourvus de ce côté-là. Et s'il leur arrive parfois de jouer au Loto, c'est juste pour voir à quoi peut bien ressembler ce rêve de pauvre qui consiste à cocher des grilles à la con avec un stylo offert par la Française des jeux. Le stylo fuit affreusement. Le bar-tabac sent l'anisette et le vieux manteau humide. Bonjour l'ambiance ! Tout ça ne vaut pas une coupe au Fouquet's, encore que les Champs ne sont plus ce qu'ils étaient, avec tous ces jeunes de banlieue qui déboulent le ouikend et qui posent leurs pattes sales sur les vitrines de luxe. Eh oui, eux aussi ils aimeraient être riches. Les pauvres ! Les inconscients ! Ils ne savent pas combien il est difficile de conserver sa fortune sans se faire spolier par l’État, combien l'exil fiscal relève aujourd'hui du parcours du combattant ! A ce prix-là, il vaut mieux être pauvre et y rester. Les soucis sont moindres et l'avenir se décline au présent.

Le 18 janvier 2014 à 09:23

Chet Baker, clochard céleste

Portrait 47

Chet Baker est le trompettiste le plus émouvant du monde. Chet Baker est né l'année de la grande dépression à Yale, et meurt en 1988 à Amsterdam. Aux pieds du Prins Hendrik Hotel, un matin de printemps, on trouve un homme étendu mort à côté d'une trompette. Deux étages plus haut la fenêtre est ouverte. Il s'est cassé sa gueule cassée d'ange cassé. Il a consacré beaucoup de temps dans sa vie à casser sa gueule cassée d'ange cassé. Et quand c'était pas lui c'était les autres, comme en 66 lorsque des dealers de San Francisco laissent sur le trottoir la moitié de sa mâchoire. Pas facile de jouer de la trompette sans dent. Chet Baker a traversé beaucoup de vide, beaucoup d'amour, et beaucoup de couchers de soleil. Chet baker aimait le "prez" Lester Young, les grosses voitures américaines, les femmes de tous les pays et les chansons d'amour. Chet Baker aimait le buggle, Charlie Parker, son pote Dizzi, l'Italie, les standards et les chambres d'hôtel. Chet Baker aimait un peu trop le speedball aussi. Il n'a jamais retrouvé le nuage d'où il est tombé. Il a fait pas mal de peine et pas mal de belles chansons d'amour. Il chante la douleur nue et c'est du sang d'enfant qui coule de sa trompette. Un enfant éternellement seul et déçu. Qui chantonne pour ne pas pleurer. Qui se réveille, perdu, chaque jour. Il faut voir ses yeux d'oiseau usé dans Let's get lost de Bruce Weber. Il faut écouter la douceur avec laquelle cet homme a brulé. (Photo Michiel Hendryckx)  

Le 10 avril 2014 à 09:54
Le 17 octobre 2012 à 10:53

On joue poudre, ce soir !

Il est rare qu'une expression de l'argot des coulisses soit signée. C'est pourtant le cas pour celle-ci : Jouer poudre. Antoine Vitez (1930 -1990) qui était metteur en scène, comédien, directeur d'acteurs, poète, en est l'auteur. Il l'a employée un soir de répétition générale. Un soir comme celui-la, il faut que les acteurs se ménagent, qu'ils ne donnent pas tout, qu'ils ne mettent pas le moteur à fond. Ou, pour employer une expression imagée communément utilisée dans le vocabulaire du théâtre : qu'ils fassent la rue Michel. L'expression faire la rue Michel est née d'un calembour entre « le compte » et « la rue Michel-le-Comte », une rue située à Paris, entre le Marais et Beaubourg. Cela fera le compte, cela fera l'affaire, « ça ira comme ça » pour être plus familier. Avant d'affronter le public le soir de la première.   Jouer poudre ne fonctionne pas sur un jeu de mots mais sur une réalité : celle du maquillage. Il se réalise ainsi : d'abord la crème, pour hydrater ; ensuite la poudre, pour matifier. La poudre s'applique avec une houppette ; autrefois, on utilisait une patte-de-lièvre. Au XIXe siècle, le figurant qui ne pouvait se permettre qu'une partie du maquillage, était surnommé une tête à l'huile. Comme il n'était pas rémunéré, il faisait les choses à moitié et se contentait d'appliquer une crème, la plupart du temps, de mauvaise qualité qui lui laissait le visage luisant, comme passé à l'huile. C'est ainsi que jouer poudre, c'est ne donner qu'une partie de ses possibilités d'acteur.   De son côté, l'écrivain Jules Claretie, qui demeura longtemps en poste comme administrateur de la Comédie-Française, produisit ce néologisme : empoudrerizé pour : poudré à l'excès. Antoine Vitez, qui était très cultivé, avait-il suffisamment lu Jules Claretie pour prendre connaissance de cet adjectif ? Lui, adoptant, une expression liée à la rétention, à la retenue ; Jules Claretie un adjectif stigmatisant l'excès, le trop-plein.   La poudre de riz a pour fonction, non seulement d'empêcher la peau de briller, mais aussi de prendre la lumière des projecteurs, sans pour autant donner une impression mortuaire. La tragédienne Rachel, très maigre et très pâle, utilisait une poudre spéciale censée aviver un tant soit peu son teint et à laquelle elle donne son nom : la poudre Rachel. La poudre n'a, cependant, pas que des effets positifs. La poudre blanche, dont les mimes se couvraient le visage, avait été selon les médecins, la cause de plusieurs décès. Jean-Charles Deburau (1829-1873), le fils du célèbre interprète de Pierrot, n'est-il pas mort au cours d'une crise d'asthme .   Puisqu'il s'agit d'une partie du maquillage s'effectuant en deux temps – crème/poudre – Antoine Vitez aurait-il pu, tout aussi bien, dire « jouer crème » ? Mais la crème est pourvue de trop de connotations érotiques ! La crème, c'est le sperme, crème d'amandes ou sirop des gourmandes... Et, faire mousser la chantilly, cette si jolie manière de dire, est liée à la fellation ; et à la prostitution, une mousseuse, c'est une prostituée.   Si le maquillage se fait en deux temps, Antoine Vitez a eu doublement raison de créer une expression attachée à l'histoire du théâtre, ainsi qu'à l'une des ses pratiques. Avec une dimension poétique.

Le 25 janvier 2012 à 08:48

C'est bêta, bon dieu.

Pubologie pour tous

S’il y avait des commentaires sur ventscontraires.net, je suis sûre qu’ils diraient que cette Katja truc c’est rien qu’une vieille aigrie et que si elle aime pas la publicité, elle a qu’à fermer sa boîte à camembert plutôt que d’en faire des tartines.Mais ce n'est pas vrai, que je n’aime pas la pub. Je n’aime juste pas la mauvaise pub, celle qui prend les gens pour des abrutis, souille nos paysages et pollue notre temps de cerveau disponible.La bonne pub, ça peut être drôle, beau, touchant, bref ça peut faire ressentir des émotions et appeler à l’intelligence de celui qui la regarde.Dans les années 1950-1960, un grand publicitaire, Bill Bernbach, a créé des publicités tellement brillantes qu’elles sont encore aujourd’hui montrées dans les écoles et agences de pub comme des exemples à suivre.C’est dire si on a pas trop révolutionné le métier ces cinquante dernières années.A gauche de l’image, l’une de ces publicités, pour une voiture que l’on appellera ici la Libellule, est un modèle, parce qu'elle est un contre-modèle. Elle fait un joli pied-de-nez à tout ce qu'on croit encore aujourd'hui nécessaire pour créer une publicité impactante. Pas de gros titre, pas de prix, pas de marque ni de produit très visible. C'est brillant, et ça sert le message avec humour et intelligence. Ça change.Tellement qu’un autre publicitaire, Fred Manley, s’est amusé à parodier le visuel en lui appliquant ces “améliorations” dictées par le bon sens publicitaire, qui le défigurent en un rien de temps : à voir ici. En 2012, la marque existe toujours, et sort une campagne d’affichage qui contient le visuel que vous trouvez à droite. Une allusion volontaire ou non, mais une allusion quand même à l’œuvre originelle, puisque l'idée est la même.La même, mais en raté. Résultat : une publicité tape-à-l'oeil, laide et insipide, un bien triste usage de l'héritage de la marque. Faites ce que je dis, pas ce que je fais.

Le 12 novembre 2011 à 08:24
Le 17 décembre 2011 à 07:40

Ô Senescence !

Vieillir, c'est se suicider au temps qui passe. On ne le dit pas assez. J'ai remarqué que, arrivé à un certain âge, on devient épicurien de gré ou de force, dans le sens où on vit chaque jour comme le dernier. Il n' y a aucun remède contre cela, et la mort viendra à nous aussi sûrement que la joue vient au poing à qui sait la tendre. Dans notre société de consommation sans scrupules, même la sénilité fait recette. Les vieux sont prêts à avaler n'importe quoi pour rajeunir, comme le viagra, ou les crèmes anti-rides. Ou le concept des femmes cougars. Je m'excuse, mais une cougar, sans ses dents, ça fait pas courir grand monde ! Et notre Johnny, ils vont nous le tuer avec sa prochaine tournée, Cheveux blancs, idées noires. Ma grand-mère me donnait son avis sur la question l'autre jour : « Tu veux que je te dise ? La jeunesse, c'est dans la tête ! » La pauvre. Elle ne se rappelle même plus qu'elle a Alzheimer. Mon grand-père me disait à ce propos : « Regarde cette photo sur le mur. Elle était belle à dix-huit ans, ta grand-mère. Cette photo c'est un peu le portait de Dorian Gray, mais à l'envers. » La vie est une vaste blague et la mort en est la chute. Parfois, c'est une chute qui n'en finit plus de chuter. Chute des cheveux, chute des dents, chute de tension, chute dans la baignoire et, pour finir, chute dans l'oubli. Sans rigoler, on en finirait presque par se demander si ce ne seraient pas les plus courtes les meilleures.

Le 14 décembre 2011 à 08:48
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