Pierre Notte
Publié le 20/08/2015

Perdu dans Tokyo #2


Journal de l'auteur associé au Théâtre du Rond-Point

19 août
Shinjuku

Réveillé en décalé à cinq heures. Marcher dans Shinjuku Park, où les grillons, sortes de sauterelles disproportionnées envahissent les arbres à cette époque avec des cris stridents, bruissements suraigus faits de grincements de portes alternatifs. Quartier des bureaux, hôtel de ville, le tout encore assez calme. Dans le métro, une fillette, dix ou onze ans. Habillée comme une poupée, tunique blanche, robe bleue, jolies couettes. Elle se maquille, petite trousse sur les genoux. De l’or sur les yeux, paupières vertes, du rouge aux lèvres et du rose aux joues. Couleurs à outrance. Poupée sexuelle dans un costume de communiante. Troublante métamorphose. Dehors, sur les trottoirs, mais cachés sous les ponts ou sur les passerelles, des alignements plutôt bien organisés de clodos. Discrets, corps au sol comme suspendus dans le temps sur un asphalte propre comme la Suisse.   

Le stage

Le stage commence à treize heures, je fais la queue dans un FamilyMart pour acheter mon petit plat tout fait de sushis sous plastique, excellents, et deux bananes à cent vingt yens. Très belle queue finement déployée dans tout le contour intérieur du magasin qui dessine un U très respecté par tout le monde. Tout le monde, c’est-à-dire des mecs en chemisettes blanches et pantalons noirs ou gris. Le stage commence, présentation du Rond-Point, de son équipe, de son projet, de son histoire. Diffusion du film fameux mais un peu daté sur le fonctionnement des lieux. Questions réponses, les auteurs vivants et le théâtre français. Le stage commence, les acteurs japonais se déplient, portent des vêtements de sportifs, ils se détendent, se préparent. Exercices, échauffements, improvisations. On travaille à réduire les signes, les mimes, l’imitation du réel. On différencie les personnages et les figures. On préfère les tableaux aux scènes. On fuit le mensonge, la construction, on interroge l’artifice des lignes des corps et le jaillissement de la vérité chez l’acteur. Belles métamorphoses. Beau travail, je dis otsoukarésamadéchta. J’apprends vite.

Kabuki Nouveau

Puis c’est la course jusqu’à Ikebukuro Theater Garden, mon assistante You signe la co-mise en scène d’une pièce de Kabuki Nouveau. Une fable ancienne, des samouraïs dont le chef est humilié. Une affaire de vengeance, avec batailles, suicides de soldats, servants, adultères et geishas. Un machin énorme, avec des tas de signes, des fumigènes, de la musique du monde tout le temps, des effets, des lumières style Broadway. Un nouveau genre naît là, le Kabuki Bollywood. Passionnante métamorphose. Tout existe ici au Japon, chaque extrême et son contraire. L’acteur principal, à la fois auteur et metteur en scène, voix grave, gutturale, hyper viril, joue le fou des soldats assassins. Masculinisé à outrance, tous muscles sortis. Beau, grave, lourd, militaire. Aux saluts, deux heures et demie plus tard, il se met à parler pour remercier son auditoire. Soudain, c’est un jeune type au grand corps frêle, fragile. Voix avec zozotement, féminine, aigue, un peu voûté, mignon comme tout. Plus rien à voir. Autre métamorphose. Saluts dans les coulisses, le grand samouraï est un petit garçon timide, attentionné, il s’excuse car je n’ai rien pu comprendre, je répète bravo otsoukarésamadéchta. Sur le retour, entre Ikebukuro et Shinjuku, dans la rue, une trentaine de garçons dansent un hip hop robotique contre la devanture d’un magasin fermé. Nouveaux sushis au FamilyMart, il est tard, je ne prononce que des mots japonais, je salue en m’inclinant, je ne regarde personne directement, je me métamorphose. 

Ex Secrétaire général de la Comédie-Française, Pierre Notte a été trois fois nommé aux Molières dans la catégorie auteur. Il chante, joue, écrit, met en scène ses pièces à Paris ou à Tokyo, il est auteur associé et conseiller au Théâtre du Rond-Point, se prend pour Catherine Deneuve et c'est rien de le dire qu'il se la pète. 

Plus de...

Pierre Notte

 ! 

Partager ce billet :

À voir aussi

Le 23 septembre 2015 à 16:06

Perdu dans Tokyo #12

Journal de l'auteur associé au Théâtre du Rond-Point

Jeudi 17Tchèques et BarthesDans le métro, une heure de Tchèques, touristes à voix forte. Ils se parlent depuis des rangées qui se font face, sans être proches, de loin en loin, de plus fort en plus fort, dans ces transports où le silence fait loi, et la discrétion règne, jusque là. Eux s’en foutent. Ils gueulent, rient, crient. Brice me lit des extraits de « L’empire des signes », Barthes raconte cette satisfaction éprouvée à entendre un brouhaha de langue inconnue, non maternelle, d’où il ne discerne ni les niveaux de langue, ni les classes sociales, ni les humeurs, ni la grossièreté ni la vulgarité des individus qui parlent. Ceux là sont vulgaires et grossiers, mais ils nous épargnent le sens, on n’a que le son, c’est trop mais on tient. On se couvre de honte pour les Occidentaux, on ne veut pas être assimilés, on s’écarte en demandant pardon pour eux à tout le monde, on porte la misère de la vulgarité tchèque sur nos épaules, on en fait trop. On est puni le lendemain matin, à huit heures au petit déjeuner, une meute de séminaristes français d’une entreprise de transports sans doute envahit les salles, ils sont bruyants, balourds, malpropres, ils déballent leurs voix du matin rocailleuses et s’interpellent au-dessus d’une foule de gens tranquilles, mal réveillés et taiseux qui aspiraient à la paix avant de retrouver cette France gueularde, où dans chaque groupe tout le monde devient petit.   Vendredi 18OdaibaSous la pluie incessante, ville plongée dans une eau permanente, comme noyée dans un nuage lourd, Tokyo n’est plus visible. On se réfugie à Shinagawa, on se perd des heures hors de la gare, s’enferme dans un aquarium avec spectacle de dauphins domestiqués, sautillants, frétillants, pauvre théâtre de l’aliénation, cirque grandiose avec bêtes sauvages soumises par d’étranges bipèdes en collants moulants qui font des tours de bassin hissés sur leur museau et leur balancent les sardines qui avilissent. Des méduses, un aquarium avec passage sous tube et toit de raies géantes que croisent des requins-scies. Des enfants hurlants sous leurs casquettes jaunes, et plus loin, à Odaiba, une grande roue de cent-soixante mètres de hauteur d’où on ne voit rien, tout perdu dans un ciel plombé, grisé de flotte. On quitte cet hiver blanc pour rejoindre la salle de théâtre. Troisième ce soir après une matinée à 14h, c’est la coutume. Salles pleines. Tout se passe à merveille et de commentaires. Comédiens meilleurs encore. Ils m’ont suggéré de rester en loge, ils ne veulent pas m’avoir en face. Ils se lâcheront mieux, davantage. Durée ce soir, une heure vingt et vingt secondes. Avec You et les acteurs nous convenons qu’il faut déplacer cette production à Paris. IncongruitésLa fête d’halloween se prépare, beaucoup de jouets, de déguisements, de citrouilles en caoutchouc. On trouve aussi une fausse moustache d’Hitler, collée à une image de la bouche du type, photographiée depuis une statue de cire, probablement. Je n’avais jamais vu ça, le postiche d’Adolphe. Le même jour, on découvre des croissants à la glace et au haricot noir en forme de poissons, au cœur du quartier Ebisu, espace vallonné perlé de petites rues à cafés chics, situé quelque part entre Amsterdam et San-Francisco. On mange des chouquettes à la crème vanillée. Je constate que les abribus sont montés à l’inverse des nôtres ; la structure verticale est placée du côté de la route, et non sur le trottoir. Ainsi l’abri bus n’est plus un obstacle pour tous ceux qui se foutent d’avoir un arrêt de bus sur leur passage. On croise des enfants, petites filles surchargées, qui portent un parapluie et un à deux sacs en plus de leur cartable gigantesque, carapace cubique. Les gosses de six ans prennent le bus et le métro, seuls. Et calmement. Jolis uniformes bleus-marine et blancs. Shorts, jupes, et casquettes ou chapeaux blancs. Je croise beaucoup d’établissements chirurgicaux pour la face et pour les dents. Remonter les sourires, soigner la dentition. J’avais été frappé, lors de mes quatre précédentes venues au Japon, par la multiplicité des dentitions délirantes, notamment chez les jeunes gens. Dents dessus dessous, sur le devant, par derrière, chevauchantes, bizarroïdes, enchevêtrées. Cette année, constat très différent. Beaucoup d’établissements de soins dentaires, beaucoup moins de bouches cassées. En revanche, ces cinq dernières années, je courais la nuit en cachette dans les Seven Eleven pour acheter du mauvais sucre, des saloperies saturées. J’en étais frustré, en manque. Le sucre était absent de la ville. Aujourd’hui, des boulangeries ont fleuri dans tous les quartiers, magasins spécialisés, brioches, cheese-cakes, chaîne de donuts américains, chaîne Eric Kayser, glaces aux fruits et crêpes glacées. Pour finir la journée et la liste des incongruités, je découvre par hasard une version japonaise de J’ai besoin de toi, j’ai besoin de lui, de Nicole Croisille, par Koshiji Fubuki. Et je définis une nouvelle quête désormais pour nos deux derniers jours, un nouveau défi ; trouver des Kit-Kat au thé vert pour les copines. Samedi 19Journée passée sous les faucons de Kamakura, qui planent au-dessus de la mer et des crânes des bouddhas. Longer le fleuve de Yokohama, avec éruptions de poissons volants ; sauts de un à deux mètres. Les avenues désertes, les ruelles bondées. Instinct grégaire autour des soldes, on vend des fringues à la criée. Le soir, au théâtre, venue attendue de maître Fujii, universitaire et spécialiste de Rambert et Fisbach, salle attentive, à l’écoute, studieuse. Amabilités puis il file manifester contre Abe et son neuvième amendement. L'amie Yuko, interprète officielle de François Ozon au Japon est là aussi. En soirée, les membres de la Directors Japan Association, Kenichi Shinomoto et Hyo Hirota, organisateurs du stage, et des stagiaires. Beaucoup de rires, d’agitation dans la salle.Shinjuku GardenYuko me suggère d'écrire une pièce inspirée par le Japon, "une grande et belle histoire d'amour tragique" dit-elle. Elles le sont toutes, partout. Au jardin de Shinjuku, il y a un jardin japonais, élégants, sinueux, compliqué et apaisant ; un autre anglais, touffu, paresseux, calme et dégagé ; un troisième français, rectiligne, droit, apprêté, et prétentieux. C'est la manière qui change. Pour le reste. Vivre est une tragédie et l'amour une catastrophe, ici aussi. Mais il y a la manière. Et il y a les exceptions. Dimanche 20DernièreDernier jour de l’aventure au Japon. Dernière représentation. Hier, matinée, une heure dix-neuf et trente secondes. Le soir, une heure vingt et seize secondes. Dernière matinée, dimanche 26 septembre, une heure, dix-neuf et trente six secondes. Ponctualité japonaise. La pièce est devenue grave, une tragédie drôle à force d'être irrecevable. Écrin noir, lumières découpées, couleurs, jeu intensifié, pas de distance, mais des folies, des langages opposés, des contradictions tragiques, des maladies de la parole et de l’amour qui ne sait pas se dire. Et la noirceur loufoque d’un humour féroce pour ne pas sombrer. Brice m’engueule, me dit que je ne peux pas attendre que les gens s’esclaffent devant mes pièces si je décide de les monter comme des tragédies.  Démontage immédiat, tout le monde se plie en quatre, agitation, bousculade, pour vider le lieu, démonter le décor, ranger les costumes que Michiru vend à bas prix aux comédiens. Personne ne veut se séparer de sa peau de scène.Quatre cent cinquante mètresEn haut de la Skytree, à quatre cent mètres au-dessus du sol, les touristes coréens, vietnamiens, chinois et occidentaux se bousculent, piaffent, se piétinent, laissent hurler leurs enfants rois. Dehors, une sorte de gouttière, à quatre cent mètres du sol, où une petite tornade remue une dizaine de grillons morts, jetés par les vents, échoués sur les vitres et tombés là. En dessous, beaucoup de piscines japonaises construites sur les toits des immeubles. La ville semble calme, ordonnée. Mais là-haut, aucune des règles de respect, en cours dans les rues, sur les quais des métros, sous l'emprise du collectif tout puissant, n'est plus observée dans ce nid touristique achevé il y a trois ans, encore moins ce dimanche, jour de relâchement. Jour de fête. Dehors, on se déguise. On croise dans le métro deux lapins et un extraterrestre. On court dans Asakusa, Akihabara, Ueno, voir une dernière fois le panda avant la fête de dernière, dans un café voisin. Embrasser les otaries endormies, possible joli titre. Des mots de Yoko Kanze, la marraine de l’aventure, depuis cinq ans, elle porte tout, à bout de bras, les mots des comédiens, Akiko, Natsuki, Kaze. La fête est finie, on est ivres, on rit fort, il y a des larmes, aussi. Rapporter des merdouilles, faire les valises, une lessive, les adieux, une nuit complète de plus de cinq heures, et partir ce lundi 21 septembre, c’est mon anniversaire, à l’aéroport de Narita, décollage imminent, et c’est la fin de l’histoire.

Le 25 août 2015 à 16:10

Perdu dans Tokyo #4

Journal de l'auteur associé au Théâtre du Rond-Point

23 aoûtLes méthodes Le type de FamilyMart m’explique que je dois rejoindre la file d’attente. Faire le tour, par derrière. Il répète la même chose, de plus en plus gentiment, plus de douceur, s’excuse de se faire si mal comprendre. Il est désolé, je dois faire ma tête d’ahuri souriant. Il s’excuse encore, je finis par comprendre. À la réception de l’hôtel, un Américain veut savoir où se trouve la salle du petit déjeuner japonais. Il parle en anglais, se répète. Le réceptionniste ne comprend pas, l’Américain s’énerve de ne pas se faire comprendre, devient agressif, parle plus fort, articule davantage, hausse le ton. Méthodes divergentes. Des passants. Un occidental massif, tee-shirt et short kaki, roule à bicyclette sur une quatre voies. Il pédale avec une prothèse en acier, genre futuriste. Unijambiste. Je croise un japonais en chemisette blanche et pantalon noir, comme tous les businessmen du quartier, qui mesure plus de deux mètre dix. Un peu voûté, dans une foule où la taille moyenne doit être d’un mètre soixante. Deux russes colossaux marchent autour des deux tours de l’hôtel de ville de Shinjuku, deux mètres chacun, un mètre de large, barbus, voix forte, les passants qu’ils croisent passent pour des maquettes. Le plus étrange ici, c’est qu’en apparence, personne ne regarde personne. Jamais. Un japonais baraqué, un mètre cinquante, mauvaise humeur, me rentre dedans, brutal, sans se retourner, quand je le croise sur un trottoir sur lequel j’ai oublié d’occuper la bonne bande. Il grogne, pas de regard. Workshop. Dernier jour, présentation de l’atelier. Kenichi Shinomoto et Hyo Hirota accueillent les universitaires, intervenants. Masaru Hirayama est venu, il a mis en scène depuis dix ans au Japon quatre de mes pièces. Je lui rends hommage. L’équipe de Moi aussi je suis catherine deneuve est là. Des étudiants, des comédiens, des amis. On présente les exercices, les scènes travaillées cette semaine. Une heure d’une vraie jolie proposition très maitrisée par les stagiaires, avec enchaînements, chansons, solos, chœurs. Le décalage, le tragique loufoque, l’incarnation des monstres ordinaires, la catastrophe. Figures humaines et inhumaines, les murs à faire tomber, jouer le contraire de ce qu’on dit, donner du corps, de l’énergie, faire jaillir quelque chose plutôt que rien, la vie inextricable. Le beau travail, je suis fier, heureux. Les comédiens japonais de Moi aussi je suis qui vous savez se poilent devant l’ensemble, ils connaissent l’univers, comprennent tout ce que les deux universitaires regardent en fronçant des sourcils épais, ils étudient. La présentation est suivie de la conférence, traduite par Fumiko, professionnelle et amicale. You, à mes côtés, complète, développe. Les deux universitaires font des petites grimaces avec la bouche. J’évoque la nécessité impérieuse, la question de vie ou de mort qui doit saisir le comédien sur le plateau. Une étudiante s’endort, glisse de chaise, se relève, se rassied. Il ne s’est rien passé. Je poursuis. Je vais au bout du machin. Le théâtre du Rond-Point, son histoire, son actualité, son patron, sa vitalité. Les auteurs vivants, les écritures, les couleurs. On évoque encore Charlie Hebdo, la culture, l’éducation. Les universitaires commentent, l’un évoque ses traductions de Jacques Brel, et l’autre la nécessité des ateliers dramatiques dans les écoles japonaises où les violences se multiplient, agressions que le théâtre et sa pratique peuvent juguler. On est tous d’accord, tout va bien. Excellente séance, épuisante. C’est fait. On plie.  Dîner. Shinomoto et Hirota nous emmènent dans un sous-sol, genre restaurant traditionnel. On enlève ses chaussures, on s’assied autour d’une table basse, jambes sous le plateau. Tout le monde est là. Nouvelle fête. Comédiens heureux et fiers, moi itou. On mange du raisin de mer, algues fines. Beignets de crevettes, raviolis chinois, salades de tofu, carrés de poulet frit. Je fais tomber des petits haricots par terre. Je comprends que je ne suis pas le seul, que c’est la vie, que c’est comme ça. On boit des bières. Et tout le monde se présente. J’étais persuadé que le groupe était déjà formé. Quand je suis arrivé le premier jour, tous s’exerçaient déjà ensemble, comme s’ils avaient participé à des multitudes d’expériences semblables. J’avais pensé que tout le monde se connaissait, et parfaitement. L’entente semblait évidente. Mais l’un vit à Londres, une autre à Kyoto, l’autre travaille dans une troupe professionnelle de théâtre conservateur, une autre est free lance, une autre metteuse en scène reconnue, une autre travaille en amateur. En réalité, personne ne connaissait personne. « Typiquement japonais » dit You. Le bar. Fin de soirée dans un bar en hauteur. On enlève encore ses chaussures, disposition traditionnelle du mobilier, des matériaux et des couleurs. Innovation tokyoïte, on commande par une tablette électronique, et les serveurs se radinent avec boissons, haricots, nouilles frites. Autour de la table, on fait le compte, la plupart des femmes sont célibataires. Pour d’autres, impossible de savoir. Mais dans l’ensemble, seuls deux hommes sont mariés, l’un avec un new-yorkais à Londres, l’autre avec un parisien à Paris. Quelques heures plus tard, il est minuit au Châtelet et cinq heures à Uneo. Brice dîne dans un restaurant parisien irréprochable, quand il aperçoit une petite souris. A Tokyo, peu de pigeons. Mais j’enjambe un rat écrabouillé sur l’une de mes routes sans trottoir.  

Le 7 janvier 2013 à 10:44

Ils habitent autour du Rond-Point : l'Empereur du Japon

Il s’appelle Jean-Luc Pointreau. Il est originaire de Picardie et ne parle pas le japonais, respectant ainsi à la lettre la tradition impériale des souverains de l’archipel nippon, qui doivent être aussi éloignés que possible de leur peuple pour que le caractère divin de leur fonction ne soit pas altéré par une proximité trop grande avec ses sujets souvent vulgaires et de basse extraction. Jean-Luc Pointreau ne souhaite pas que les Français dans leur ensemble et les habitants du quartier en particulier sachent qu’il est l’Empereur du Japon. Il craint en effet qu’il ne soit répudié voire même renvoyé au plus vite à Tokyo. Il pense en effet que les Parisiens, et en particulier Adelin Vaucour son voisin de palier – qui développe une allergie à son égard au prétexte qu’il n’utilise aucun déodorant (c’est une tradition immuable chez les Empereurs japonais, leurs aisselles doivent rester naturelles et aucun produit ne doit faire disparaître la sueur qui y prend source même si elle répand alentour une odeur de sushi abandonné depuis des mois dans un slip de sumo) – le désigneront aussitôt comme un probable déclencheur d’une catastrophe naturelle égale à celle du tsunami ayant provoqué le drame de Fukushima. Nous nous sommes pourtant sentis obligés de révéler la présence de Jean-Louis Pointreau, dieu vivant de l’Empire du Soleil Levant, dans le huitième arrondissement de Paris. Si vous souhaitez le rencontrer, il n’est pas rare qu’il assiste à des spectacles au Théâtre du Rond-Point, sauf le samedi soir où il fait shabbat, espérant ainsi qu’on le prenne pour un rabbin et non pour l’arrière-petit-fils d’Hirohito. Vous le reconnaîtrez facilement, il est vêtu d’une djellabah mauve, d’un béret basque et de chaussures de faible prix fabriquées en Corée du Sud, pays qu’il compte bien un jour envahir de nouveau.

Le 23 mars 2018 à 12:35

Anne Kessler, faut-il hacher les auteurs ?

Anne Kessler joue et dirige Coupes sombres, de Guy Zilberstein, comme une reconstitution. L'auteur va-t-il se laisser amputer par sa metteur en scène ? Pièce en abîme et en délicatesse sur le temps secret des répétitions. Rond-Point — Anne Kessler, comment comptez-vous raconter cette histoire de coupes ? Anne Kessler — Coupes sombres me permet de donner au spectateur l’occasion d’assister à un moment privilégié, généralement masqué, intime, qui se déroule dans l’envers du décor : la préparation du spectacle. Alors que le quatrième mur du théâtre est toujours debout, pendant les répétitions, les acteurs se parlent entre eux, au plus proche d’eux-mêmes et on ne perd pas une syllabe alors que dès qu’ils se mettent à jouer, ils parlent plus fort et pourtant, paradoxalement, on perd des mots. Voilà ce que j’essaie de reconstituer : ces instants intimes où l’on est au cœur des humains, et là, rien ne nous échappe. Et puis, cette confrontation entre le metteur en scène et l’auteur avant la représentation, c’est bien entendu une manière d’exprimer les interrogations d’un metteur en scène sur un texte. Ce qui est amusant ici, c’est que l’auteur est l’avocat de sa propre cause. Il est vivant.   Quelle est votre priorité, en tant que metteuse en scène ? Anne Kessler — Arriver à faire passer un discours théorique dans le contexte d’un affrontement spontané entre une metteuse en scène et un auteur. De restituer la proximité de l’acteur avec son personnage. Il y a, dans ce texte, une autorité particulière qui défend la notion d’une identité nouvelle, celle du témoin qui se substitue à celle du spectateur. Ma priorité est de faire entendre et reconnaître cette notion.   Le premier axe de votre travail ? Anne Kessler — Encore une fois, c’est trouver la vérité de la reconstitution de cet instant, avec sa violence, son absurdité, son émotion... Il faut que le fond et la forme se rejoignent. C’est une vraie rencontre entre deux êtres passionnés. Et puis, installer le témoin à l’exacte place où il doit se situer : témoin. Ni voyeur, ni spectateur.   Interview texte Pierre Notte Propos vidéo recueillis par Jean-Daniel Magnin    

Le 15 septembre 2015 à 08:18

Perdu dans Tokyo #11

Journal de l'auteur associé au Théâtre du Rond-Point

Mercredi 9OtariesBrice découvre Tokyo dans le typhon. Trottoirs inondés, vêtements, chaussures, sacs, pareil. Brouillard de pluie, voile humide, on se noie. On ne s’entend plus sous les parapluies et le bruit de l’eau qui tombe. Trop de flotte, on s’isole dans un aquarium. Créatures inconcevables, balades parmi les enfants rois, avec déjeuner de loutres et otaries sous des ballons. Tragédie humaine du spectacle de la domestication des bêtes. Passionnant théâtre, toujours. A l’Institut Culturel Français, un trio de jazz, concert. On boit, on écoute, quelques Français, des Japonais, de la belle musique. Le compositeur et pianiste se cite, parle beaucoup, joue le Parisien exemplaire, il présente ses différents albums, les montre, promotion très décomplexée. Un auteur et comédien français donne plus tard une conférence sur l’art d’être spectateur devant une assemblée éparse de Japonais dociles. Il leur demande de se déchausser, ils s’exécutent. L’humour et le décalage, filtrés par une traduction simultanée, passent difficilement. Il en est déconcerté. Deux heures sur la philosophie, les installations et performances de son groupe, et discussion avec un maître universitaire qui déduit rapidement que les Français raisonnent avant de créer, au contraire des Japonais qui créent d’instinct et analysent plus tard. Question modestie, maîtrise, perfectionnisme, contrôle de soi et beauté du geste, on a tous beaucoup à apprendre des otaries de l’aquarium de Tokyo Suncity. Jeudi 10Parkings à parapluiesVisite du temple aux quarante-sept samouraïs errants, menacé par la construction d’un immeuble voisin, édifice gênant. Au musée des arts contemporains de Tokyo, espaces gigantesques où se perdent des œuvres plutôt décoratives, trois Occidentaux cherchent à trouver de l’intérêt aux choses parmi des gardiens figés, figures de cire. Dans le métro, on ne pose rien au sol. Sacs sur les genoux. Dans les restaurants et les bars, des paniers sont prévus pour les affaires. Rien au sol jamais. Question d’hygiène. On observe les règles. Des sacs en plastique longilignes sont distribués à chaque entrée de chaque magasin pour les parapluies, ne pas foutre de l’eau partout. Il y a devant le musée des arts contemporains de Tokyo des rangées de parkings, consignes à parapluies. Cette installation là vaut toutes les sculptures des salles sages aux tableaux de paysages et aux majestueux morceaux de bois. Vendredi 11DésarmementRépétition intense et filage, réussi. Nous avons fait quatre filages, la pièce à chaque fois, a duré précisément une heure vingt ni plus ni moins. Ils trouveront là-dedans la liberté et la folie, les couleurs opposées des figures incarnées. Pour l’instant, on joue la pièce, on la déplie, la déroule, elle est là. Ils font ça bien, très bien. Ils exploseront, ça viendra. Akiko ne doit plus jouer une femme qui choisit de devenir Catherine Deneuve, mais une fille possédée, comme envoûtée. Natsuki ne doit plus incarner une jeune fille douloureuse qui se charcute le corps, mais devenir la souffrance qu’on apaise. Yoko ne sera plus la mère nerveuse mais la panique des mots perdus, du langage qui échappe, la peur d’avoir raté tout. Kaze ne jouera pas le fils taiseux qui passe mais la puissance d’un silence salvateur contre le bruit, il sera le désarmement de la maison. A ce propos, You, mon interprète, me montre des photos des opposants au ministre Abe, qui défilent le 9 septembre pour défendre le 9è amendement qui prône le désarmement. Photo d’artistes assis, des hommes metteurs en en scène et une comédienne. You est debout, derrière, au centre. Elle me raconte que Ruiji Sakamoto, le compositeur, est très engagé contre Abe et la direction, pour elle et pour eux effrayante, que prend la politique actuelle. Samedi 12La tourEn haut de la tour de Tokyo, à trois cents mètres, un Dijonnais, seul, prend des photos, accent prononcé de l’Est, émerveillé par Tokyo où il passe trois semaines, « ils sont aux petits soins, je reviendrai ». De là-haut, on aperçoit des tours, des jardins, des stades où des puces réunies en fanfares se déplacent de manière synchronisée, et s’entraînent à former des signes de l’alphabet japonais. En bas, je compte le nombre d’avenues, de voies ferrées et de périphériques qu’il faut traverser avant d’atteindre le jardin de Hamarikiu. Neuf au total, et des minutes longues à attendre d’avoir le droit de traverser une autoroute. Au bord des routes successives, bordé par l’eau, le jardin est un espace de paix, de recueillement, d’une beauté à tomber. Trois cents yens l’entrée et neuf voies et routes à franchir, on ne passe par là, on choisit d’y venir. Repartir par Shidome, passer devant l’horloge de Miyazaki, et trouver d’étranges sculptures plantées dans un monde pudibond, de bons hommes à quatre pattes, fesses à l’air, qui se reniflent le derrière et sur lesquelles on peut s’asseoir. Pays des contradictions. Dimanche 13FilagesLes filages s’intensifient, une heure dix-huit cette fois-ci. On note, on répète, on recommence, on cherche l’absolu, la puissance, la tension, la pièce de fous, la catastrophe et la fête, la tragédie de l’invivable en cérémonie joyeuse. Ils sont quatre sur scène. Dans la salle, neuf personnes, deux assistantes, une traductrice, une interprète, un régisseur son, un régisseur général, la créatrice lumière, un agent, un ami. Jamais vu ça, plus de monde à la table qu’au plateau. SéismeOn traverse Shinjuku, passer encore d’un extrême à l’autre par un chemin arboré. Quitter les tours démesurées forées de publicités, le Kabukicho qui étincelle de bruits et de lumières, les immenses avenues à enseignes, pour se retrouver dans un carré de maisonnettes anciennes aux détours étroits, échoppes archaïques où cinq à sept clients seuls peuvent venir s’asseoir autour d’un bar minuscule. Maisonnées à deux étages, avec bar en dessous et bar au dessus, dans un labyrinthe de ruelles maigrelettes, perdues dans le cœur du quartier le plus animé et délirant de la ville. Le typhon est parti dévaster le Nord du Japon. À six heures du matin, la chambre se met à trembler, secousses vives, plus de dix secondes, réveil brutal. La ville plongée dans le silence, tout bouge, s’agite, vrombissement sourd, on est secoué, on tremble, fièvre de peur. Il est six heures, beau petit séisme au douzième étage d’un immeuble mou qui se dandine de temps en temps.FatiguésTreize millions d’habitants intramuros à Tokyo. C’est fatiguant aux heures de pointe. Partout dans la ville, des panneaux « Fire Hydrant », à chaque fois, je lis « Fanny Ardant ». Je suis fatigué. Les verrous des toilettes, des salles de bain, des chambres, de toutes les portes, sont montés à l’envers. Il faut tourner vers l’extérieur pour fermer, et vers l’intérieur pour ouvrir. Ils ont fait l’erreur sur chaque porte. Ils devaient être fatigués. Lundi 14La BavièreTraverser hier le marché ouvert, marché à la criée, aux poissons et toutes autres espèces bizarres, séchées, provenant des fonds marins. Choses indiscernables étalées dans des ruelles minuscules, labyrinthe d’étals de choses et de machins, outils et bêtes, chapelures, poulpes, gigantesques thons, petits restaurants à six places. Des cris, des bruits, des échanges, une population dense au mouvement lent, empêché par la foule, et des touristes bavarois, américains, grandes baraques là-dedans, paumés dans la bousculade japonaise. Quelques heures plus tard, après avoir parcouru Ginza et les alentours du palais impérial, se retrouver dans une fête de la bière qui investit tout un joli jardin à fontaine, avec assiettes et odeurs de saucisses, bières à foison et à la pression sur tous les plateaux, Japonais habillés en bleu, chapeaux jaunes, samedi festif, concert de musique occidentale vulgaire avec chœurs bourrins, une vraie fête bavaroise à la japonaise. Derniers joursDernières répétitions, derniers filages, celui-ci dure encore exactement une heure vingt. Incompréhensible. Les comédiens doivent se lâcher, se libérer, inventer les forces de la folie de la vie, brûler, casser, exister dans le feu de l’impérieuse nécessité d’être là. Aux costumes très beaux de Michiru, Georges répond par trois mugs, importants dans la deuxième scène, assortis aux couleurs des vêtements. Tout prend forme, sophistiqué et dingue, un ami de Yoko me félicite en anglais du « black elegant humor »,  où je ne veux que de la tragédie qui franchit les limites du soutenable, et là seulement rire, par besoin d’en sortir. Ça vient, ça commence à venir. Yoko joue le typhon. Natsuki un tremblement de terre, Kaze est un Godzilla salvateur, et Akiko une brume intense. On mythifie. IstanbulDepuis plusieurs jours, je crois entendre dans la chanson de la mère chantée en japonais le nom propre de la ville d’Istanbul. Je cherche, je ne comprends pas, je ne me souviens pas. Yoko chante, si joliment, la chanson finale, elle pleure, bouleversante, et je crois bien entendre qu’elle dit une fois encore Istanbul dans la chanson. Je cherche dans le texte, je vérifie. Dans la version française, la mère dit « viens je t’emmène dans mon existence, c’est pas le Pérou, c’est pas Byzance ». Ici, Byzance est devenu Istanbul. Souvenir sans rapport de traduction décalée, dans la version allemande des « Deux petites dames vers le Nord » à Berlin, Katarina Talbach ne disait pas « il y a des jours où je me déteste autant que tout le troisième Reich », mais disait plutôt « il y a des jours où je me déteste autant que tout le Stalinisme ». Mardi 15Dernière répétitionLes acteurs, formidables. Deux nouveaux assistants, Brice filme tout, l’administrateur semble heureux, l’ingénieur du son, Masako, You, Michiru assistent au dernier filage. Une heure dix-neuf et trente secondes. Belle énergie, grande folie préservée, ils jouent moins ce qu’ils disent que les forces qui les poussent à dire le contraire de ce qu’ils voudraient ou devraient dire. On est dans la tragédie catastrophique, et drôle. Tenue, tendue. Mais ténue. Un monde qui se fissure de partout, qui part en vrille et finit en réconciliation. Ça existe, c’est fluide, je suis fier, heureux, cette équipe, le travail avec tous, l’avancement. Demain, nous serons au théâtre. Prénoms d’hôtelsPetites ruelles de l’Ouest de Shibuya, on note que nombre de love hotels, espaces fantasques, luxueux ou insalubres, par lesquels on peut passer ou rester, « rest or stay », pour y faire plutôt à deux ce qu’on a à y faire, portent volontiers les prénoms de nos amies françaises. Claire, Elisa. On passe devant une échoppe que j’avais remarquée la semaine précédente, il y avait une file d’attente d’une demi-heure, là, rien. On tente, on essaie, on y va, on mange par ici un sandwich chaud, brioché, à la glace à la vanille doté d’une tranche d’ananas. Un truc de fou. Comme l’alcool de cerise à Lisbonne, le cronut à New-York, la Berthillon à Paris, un repère nutritif, un point d’eau pour les zèbres, un ralliement, avec instinct grégaire tout autour mais surprise égoïste d’un goût unique et inconnu. Mercredi 16HanokeDepuis la gare de Shinjuku, départ pour Hakone, province du Sud-Ouest, avec le plus grand lac d’Asie, des parcs, un téléphérique, des vues multiples sur le mont Fuji. Jour off pendant le montage de la pièce. Prendre l’air, respirer ailleurs, trouver d’autres mondes, en paix. Ici, c’est la Suisse. Chalets, bateaux, pédalos, le calme et la végétation. Mais l’imminence d’une éruption volcanique interdit l’accès à plusieurs sites et le temps couvert efface le mont Fuji. Paradis quand même, avec petits gâteaux sucrés aux haricots noirs. OdawaraOn court dans Odawara au retour de Hanoke. Je rêve de voir la mer, une ville au bord de la mer. On marche, des plombes. Cité balnéaire, sans la mer. Lumières, clubs, flonflons, espaces de jeux, mais pas la mer. On se perd. Je renonce. Brice pas. Il veut que je voie la mer. Je verrai la mer. Il baragouine, harcèle une vieille dame, un gros petit homme, à la deuxième route à droite sous un tunnel, il la trouve. Elle est là. Bordée par le béton d’une autoroute, au bout d’un tunnel sans lumière, calme, cernée par les collines et la tombée de la nuit, au pied d’un sable noir, et nous sommes seuls au monde devant la mer que je rêvais de voir.   Les araignéesDécouverte d'un nouveau jardin près de Tokyo Dome. Grand parc de Shibuya, entre Harakuju et Yoyogi. Là, constat que les araignées japonaises ne construisent pas en un plan plane leur toile, mais en plusieurs dimensions, en relief, par trois ou quatre niveaux ou couches successives, labyrinthe de fils en apparence chaotique. Pas de jolis dessins en étoiles qui se cristalliserait en hiver, mais un brouillard de lignes à trois ou quatre dimensions. Le fil est le labyrinthe, il ne permet pas d'en sortir. La ville même de Tokyo est construite ainsi, avec points de croix névralgiques. Des fils partout, électriques, emmêlés dans les airs, impossible de les plonger dans le sol, à cause des mouvements telluriques, des séismes, et je suppose de l’humidité des sols. La ville est faite de reliefs, de dimensions opposées et de nœuds gigantesques. Très différentes architectoniques à Sienne ou à Amsterdam, villes planifiées en toiles horizontales. Soir de premièreAu même moment, à Paris, première de Démons au Rond-Point, première d’Irma la douce au Théâtre de la Porte Saint-Martin. Des bouquets de fleurs au théâtre, des cadeaux dans les loges, mais ce sont les spectateurs qui apportent des présents à leurs amis comédiens. Les acteurs ici ne se font pas de cadeaux de première. Des attentions, des mots, des délicatesses. Je suis très touché par les gestes des amis, des camarades ou des collègues de France, qui font un signe depuis leur bout du monde jusqu’au mien. Un soir de première, tout en réalité est pareil partout ; la fête, la peur, le cérémoniel. On ne jouera que sept fois. Et c’est beaucoup. Hormis les grands shows traditionnels de Kabuki au Kabukisa ou les comédies-musicales hollywoodiennes, les pièces à Tokyo se jouent moins d’une semaine, toujours. Pas de public au-delà, dit-on. Il est dix-neuf heures. Les stagiaires de la fin du mois d’août sont dans la salle. Elle est pleine, trop de monde, on sort des chaises. La pièce se joue, les acteurs sont en tension tout le temps, puissants, énergiques, dans des lumières précises, découpées, un cabaret noir et grave, drôle et tragique, une boîte à monstres dont je suis fier, heureux de ce travail, à chaque seconde. Chaque seconde pendant une heure vingt et vingt-sept secondes. Accueil rêvé. C’est fait, fini, c’est là et ça vit sa vie. Moi aussi Catherine Deneuve a été créée par Jean-Claude Cotillard  à Paris, j’ai mis en scène la pièce dix ans plus tard à Tokyo sans cesser de penser à l’équipe originelle, Charlotte Laemmel, Juliette Coulon, Romain Apelbaum, Zazie Delem, et Jean-Claude. Entre-temps, elle a été mise en scène par Gérard David à Bordeaux, Vladimir Petkov à Sofia en Bulgarie, Valery Warnotte à Chicago, Atlanta et Washington aux États-Unis, et une première fois par Masaru Hirayama au Japon, qui était là aujourd’hui.

Le 3 septembre 2015 à 10:31

Perdu dans Tokyo #7

Journal de l'auteur associé au Théâtre du Rond-Point

1er septembre Lessive L’ordi est mort paix à son âme. J'essaie de me calmer, je fais une lessive. Linge amassé en dix jours. Je fais vite mais mal, dans la machine à laver de l'hôtel, pas grand luxe mais pratique, pour deux cents yens, plus le double en séchage et en produit, c’est queue-de-chie. Mais j’oublie un feutre noir dans une poche de mon pantalon. Pas calmé. Kabukisa Dans Intervista, Fellini inventait sa terreur ; le cinéma anéanti par la télévision. A Cinecittà, quelques mois après sa mort, son studio attitré devenait un plateau d'émissions de télé. Aujourd'hui, les comédiens jeunes de Tokyo, raconte Masako, ne connaissent pas ou très peu le théâtre. Ils visent le manga, les dessins animés télévisés. Je ne comprends pas, elle précise : le doublage. Projet de nombreux acteurs jeunes au Japon : entrer dans les écoles qui forment au doublage des mangas. Le grand théâtre Kabukiza de Tokyo, quartier Ginza, a failli être rasé. Les promoteurs avaient prévu de remplacer l’institution par un immeuble. Scandale. Les promoteurs se sont ravisés. Mais seuls les contours et la façade ont été conservés. Le Théâtre Kabukiza, en activité, est une façade blanche, belle comme un gros gâteau viennois, qui donne après plusieurs années de travaux sur un immense building. La face est sauvée. You, ce matin, est révoltée. Elle apprend que le Kabukiza va créer prochainement une pièce en kabuki tirée d'une bande dessinée actuelle. Manga à succès. "C'est la fin du monde" dit-elle.  La discipline Personne ne parle dans le métro. Encore moins au téléphone. On ne mange surtout pas. On de parle pas, on est seul. On attend, jeux électroniques, Facebook, mais silence. Jamais un mendiant. Pas de guichet, des caisses automatiques. Mais un "maître de station" à chaque entrée, chaque passage, type en uniforme et casquette, un flic. Grand sens du commerce et de la surveillance. Une manifestation importante hier réunissait des milliers d'opposants au gouvernement. Au dessus du jardin impérial, des hélicoptères permanents, figés dans le ciel. Aucun média si je comprends bien n'a relayé la manif.   2 septembre À la fenêtre  Le miroir de la salle de bain est recouvert de buée. Au centre du miroir, se dessine un rectangle vertical, espace sans buée, effet magique, la place du visage, du portrait, comme préservée. Au dessus de la baignoire, plusieurs emplacements possibles pour le pommeau de la douche. Bonne idée. Peignoirs, brosses à dents et dentifrice, rasoirs, crèmes, renouvelés chaque jour. J’observe, sur les balcons situés en face de ma chambre d’hôtel, des hommes sortir pour fumer, et s’entraîner au golf sur leurs terrasses étroites. En caleçons. Au mois d’août, tout le monde trimballe une ombrelle ou un parapluie. L’objet est souvent le même. Ouvert en permanence, trop de pluie, trop de soleil. Aucune trace ici de cigarette électronique, de magasins bio, de produits allégés. Il faut chercher longtemps. Je me fais la réflexion satisfaisante qu’il s’agit ici peut-être de ma première mise en scène sans crise d’aphtes. J’en compte deux seulement, changeants, agaçants et non douloureux, une sacrée victoire.    Tsukishima  Samedi et dimanche passés, deux jours sans chemisettes blanches, pantalons noirs et mallettes ou besaces. Dans le métro, les gens portaient des couleurs, parfois excentriques. Des chapeaux. C’est fini, plié. Les ouvriers portent du bleu, les businessmen reviennent aux costumes des couleurs de bureaux. Parfois rayées, les chemisettes. Dans le quartier de Tsukishima, un flot humain de gens pressés sous des parapluies qui se précipitent vers les tours de l’empire du travail, de l’autre côté, une allée, des immeubles, des jardins et la vue sur la baie. Et là, le désert, plus rien, personne.    Répétition Le régisseur et homme à tout faire, Georges, invente comment faire couler le sang depuis un couteau. Il invente une trappe à une estrade, un tiroir à la table, il dessine des plans toute la journée, prépare le faux gâteau, monte les quatre chaises noires ikéa, mêmes chaises que dans Sortir de sa mère, dans C’est Noël tant pis, ou dans La Chair des tristes culs, il rapporte des dorades aux haricots noirs sucrés. Il est là tout le temps, actif tout le temps. Quand les comédiens ne répètent pas, ne jouent pas, ils s’étirent, ils relisent, exercices de respiration. Nastuki me masse les épaules.   Le jardin Koishikawa garden, après un tour en grande roue, seul au monde dans Tokyo Dome, fête foraine, à cette heure vaste désert. Traverser les quartiers, chercher les issues, tomber sur un complexe universitaire, s’égarer entre une autoroute et un périphérique. Une piscine à ciel ouvert avec étudiants masculins, tous en maillots noirs et bonnets verts qui apprennent à plonger. Plus loin, un groupe d’étudiantes en uniforme noir et blanc, elles courent en riant. L’entrée unique du jardin Koishikawa est payante. 300 yens, parce qu’on ne doit pas venir là par hasard. Pas par dépit. On paye parce qu’on ne passe par là. On y vient, se poser, se reposer, arrêter. S’allonger, contempler, étudier, interroger, attendre. Il y a des carpes et des tortues. J’apprivoise une sauterelle. Le grand jardin impose le recueillement. Impossible de comprendre comment des gens qui vivent dans ces villes terrorisées par la bagnole et le trafic parviennent à dessiner des espaces aussi beaux, à pleurer. Havres spirituels. Ou peut-être faut-il vivre dans des villes comme celle-ci, à l’urbanisme à ce point délirant,  pour y imaginer des enclos comme celui-là. Pas de jardin, rien de ce genre là, à Venise. À Dieppe, des pelouses qui font parkings.

Le 28 mai 2015 à 12:48

La Revue de presse théâtre, cadeau du "Spectateur de Belleville"

Les sites recommandés

Voilà une attitude qu'on aime bien à ventscontraires : vous avez la chance d'avoir un boulot où convergent des infos qu'il serait aimable de partager, eh bien vous y allez, vous prenez le temps de passer le meilleur à tous, via le réseau. C'est ce que fait justement le "Spectateur de Belleville", auteur anonyme de La Revue de presse théâtre. Comme il vous le dit lui même sur sa page d'accueil, il vous offre "une sélection de critiques et d'articles parus dans la presse et les blogs. Théâtre, danse, cirque et rue aussi, politique culturelle, les nouvelles : décès, nominations, grèves et mouvements sociaux, polémiques, chantiers, ouvertures, créations et portraits d'artistes. Mis à jour quotidiennement". Merci Spectateur de Belleville, elle est très bien faite, je l'utilise tous les jours. Vous aimez le spectacle vivant et seriez bien content d'avoir une synthèse plurielle et pointue de ce qui s'y vit et joue, en France et au-delà ? Allez y jeter un œil. Ce Scoop.it! alimenté par le laconique Bellevillois pourrait bien être l'adresse qui vous manquait. J'écris laconique, car si on trouve tous les articles des journaux auxquels on n'est pas forcément abonné, rien sur l'auteur sinon cette signature aux antipodes de la blogorrhée généralisée qui caractérise notre époque : "LE SEUL BLOG THEATRAL DANS LEQUEL SON AUTEUR N'A PAS ECRIT UNE SEULE LIGNE."  Nul selfie n'illustre sa page d'accueil, notre gentil corbeau s'est malicieusement choisi pour avatar un trompe-l'œil peint en 1874 par l'Espagnol Pere Borrell del Caso et intitulé Escapando de la critica (Echapper à la critique) : un jeune garçon effayé s'enfuit hors du cadre où il était enfermé, comme s'il ne pouvait supporter la violence cuisante d'un regard critique — clin d'œil confraternel aux artistes puisque Alain Neddam, car il s'agit de lui, est un homme transversal qui aura expérimenté tous les leviers du spectacle vivant : il a codirigé des théâtres et des écoles de théâtre, enseigné le métier d'acteur, assisté les plus grands metteurs en scène et chorégraphes, mis en scène, écrit sur le théâtre, et  aujourd'hui il court tous les soirs au spectacle pour le ministère dont il a rejoint la flottille d'inspecteurs patentés. Un homme, bref, pétri de l'esprit du service public qui, lorsque revenu tard la nuit au flanc de son quartier pentu, veille encore un peu à la lueur de son ordinateur pour nous envoyer les bonnes infos du jour. > La Revue de presse théâtre  

Tous nos invités
Tous les dossiers

derniers podcasts

je m'abonne :   
La masterclass d'Elise Noiraud
Live • 16/04/2021
La masterclass de Patrick Timsit
Live • 16/04/2021
La masterclass de Lolita Chammah
Live • 16/04/2021
La masterclass de Tania de Montaigne
Live • 08/03/2021
La masterclass de Sara Giraudeau
Live • 08/03/2021
Tous les podcasts

ventscontraires sur Youtube

Découvrez la chaîne
La revue en ligne du Rond-Point
Auteurs maison   Vedettes etc.   Confs & Perfs   Archives   Tous les chroniqueurs
Les vidéos   Les sons   Les images   Les textes  Nous contacter   Presse
ventscontraires.net, revue en ligne, vous est proposée par le Théâtre du Rond-Point.
Site administré par
© 2014 - CC.Communication