Pierre Notte
Publié le 11/09/2015

Perdu dans Tokyo #10


Journal de l'auteur associé au Théâtre du Rond-Point

Lundi 7

Transports

Métros, trains de la ligne JR, bus, la ville est un amas de nœuds de moyens de transports, emmêlé de périphériques, de carrefours et d’autoroutes. D’une station à l’autre, compter cent cinquante yens, soit un euro et quelques. Mais les trajets sont longs, toujours, et les changements imposent souvent une sortie à l’extérieur pour trouver l’autre station de l’autre ligne, un deuxième paiement. Pour une journée dans Tokyo, visites intensives ou mouvements multiples, avec plusieurs déplacements, difficile de dépenser moins de mille à deux mille yens. Voire plus. Chaque trajet à son coût. Chaque trajectoire son prix. On peut se nourrir chez FamilyMart ou dans quelques échoppes pour quatre cent yens par repas. Le transport, c’est une autre affaire. Son coût explique peut-être l’état de tout le système, sa propreté, son entretien, son efficacité, sa sécurité, sa ponctualité. Je n’imagine pas envisageable pour des gens sans moyens d’avoir la possibilité de se déplacer dans la ville. Dans le métro, où les usagers assis se font face sur des banquettes alignées dans le sens de la longueur, comme dans le métro new-yorkais, on lit, on joue, on est sur son portable ou on dort, silencieux toujours, et j’observe jusqu’ici que tous les hommes sont manucurés.


Se nourrir

Dans chaque bloc quasiment, une épicerie à l’américaine, des chaînes Seven eleven, Lawson, FamilyMart, Sunkus, Ministore et autres. Tokyo nuit, sous la pluie, soirées seul, jusque là, le plus souvent. Déjeuners et dîners passés par là, là dedans, espaces aux néons froids, magasins de tee-shirts, papeterie, mangas, parapluies, produits de première nécessité, et prêt-à-manger. J’achète des barquettes de sushis et des barquettes de salade. J’ose parfois les carrés d’omelettes. Je mange seul dans la chambre d’hôtel, ou dans les parcs, ou dans les espaces fumeurs quand s’asseoir est possible. Boissons gazeuses, rarement allégées. J’achète des bananes, quatre pour 120 yens, moins d’un euro. Quand la moindre grappe de raisin frôle les 800 yens. Je sors parfois quand même en compagnie, restaurant coréen avec You, français avec Masaru, chinois avec Masako, qui m’apprend à prononcer correctement en japonais les mots pour dire brochettes de boulettes, raviolis au porc ou nouilles sautées. Plats favoris. Masako tente à nouveau de prononcer des « r », chose quasiment impossible. Elle m’explique que le terme « kilogramme » peut être compris sur le marché aux poissons. Mais il doit être prononcé sans « r », plutôt avec un « l », dire « kiloglamme ». Si je veux me faire comprendre au marché, en anglais ou en français, je dois prononcer « kiloglammes » et non « kilogrammes », car le « l » n’existe pas mais est supportable. Le « r », décidemment, est irrecevable. 

 
Hadena

Ils manquent encore de folie et de liberté, les comédiens. C’est une pièce de fous, écrite par un fou qui doit être jouée par des fous. Toute la chorégraphie est dessinée, le mouvement tracé, manque encore une vitalité bizarre qui échapperait à la raison, à la reproduction d’un geste accepté. C’est une pièce sur la perte du langage, une femme qui ne sait plus parler face des enfants qui la reprennent. Yoko jouera ça d’abord, la perte des moyens pour dire, la panique et la peur. On joue à réinventer la fête de la catastrophe, du désastre de vivre. Les comédiens rient, j’apprends à écrire quelques mots en japonais, le prénom de Brice. Il arrive ce soir à l’aéroport de Hadena. De fait, le journal s’arrête là. Parce que c’est comme ça. Pour l’instant. Et les répétitions s’intensifient, filages, lumières, son, espace. Temps resserré, tension, urgence. Avec Brice et ces derniers dix jours de répétitions, un nouveau typhon arrive sur Tokyo, plus violent que le précédent. Pluies battantes, incessantes. Mais Brice est arrivé ce soir à l’aéroport de Hadena. La terre peut bien trembler à nouveau.

Ex Secrétaire général de la Comédie-Française, Pierre Notte a été trois fois nommé aux Molières dans la catégorie auteur. Il chante, joue, écrit, met en scène ses pièces à Paris ou à Tokyo, il est auteur associé et conseiller au Théâtre du Rond-Point, se prend pour Catherine Deneuve et c'est rien de le dire qu'il se la pète. 

Plus de...

Pierre Notte

 ! 

Partager ce billet :

À voir aussi

Le 4 septembre 2015 à 08:39

Perdu dans Tokyo #8

Journal de l'auteur associé au Théâtre du Rond-Point

3 septembre Kangourous J'observe les kangourous en rut au zoo de Uneo, fascinant manège. Le mâle caresse la queue de la femelle, lui court après, elle s'arrête, hésite, repart, ils sautent, se suivent, il lui caresse la queue, ils se font face, frottements des museaux, ils repartent, il lui caresse la queue, elle saute, il la poursuit, elle n'est pas prête, ils continuent. Un couple d'Indiens regarde attendri un couple de ratons laveurs radioactifs. La nuit, je regarde des films, Bardot et Gabin dans En cas de malheur, Binoche et Shimell dans Copie conforme, ou le duo présidentiel de House of cards. Je regarde seul et tétanisé des couples qui se déchirent, se débattent, s'insuffisent (j'invente), s'insupportent. Se retrouvent. En finissent. Recommencent. Des couples, partout, tout le temps, quand dans les rues de Tokyo très rares sont ceux qui avancent par deux. Pourtant, des statues de couples sur des places, des oiseaux, des hiboux, ou des oursons. Un rien infantilisantes. Et je sais désormais que plus jamais je ne partirai loin de Brice plus de dix jours. Impossible, intenable. Ikébukuro Les fumeurs s'entassent entre des vitres marquées "smoking area" avec poubelles à mégots. Des toilettes publiques partout, propreté maximum. Plusieurs multiplexes de cinéma. Les salles affichent Mission impossible, Jurassik world, Ted 2, Minions et trois mangas japonais. Aucune trace ici de quoi que ce soit d'autre pour l'instant. Affiches d'une exposition Satie à Shibuya, d'une expo Bordeaux port de la lune, et d'une rétrospective Monet. Il y a des musées partout, dont un du feu d'artifice. Des concerts et des matchs de baseball au Tokyo Dome, de catch américain ou de combats de Sumos au stade de Ryogoku. Le hasard : l'institut culturel français propose une conférence intitulée "que se passe-t-il quand on regarde une pièce?" alors que je donne une conférence titrée "l'effort d'être spectateur." Et des magasins, Printemps, Oioi, des centres commerciaux à perte de vue, expression consacrée. Je traverse celui de Sunshinecity, je me rappelle ceux monstrueux de Montréal, de Karlsrue, de Stockholm. Rien de semblable à Belle Epine de Thiais ni à Odyseum de Montpellier, nos cités antiques. Trésors anthropologiques.   Discipline  Une soirée sans savoir quoi faire d'une peau de banane. Toutes les poubelles ont disparu depuis l'attentat kamikaze de 2010. Ne restent que des poubelles pour les sacs plastique, d'autres pour les canettes, d'autres pour les papiers, d'autres pour les barquettes. Je ne sais pas quoi faire de ma peau de banane. À la sortie du supermarché, un flic observe un pigeon unique, une femme s'écarte en riant, comme si personne n'avait jamais vu ça, ce machin gris qui vole. Une mouette à Montluçon. Le flic désigne les poubelles, aucune n'est faite pour mes épluchures, je repars avec. Sur le quai du métro, les centaines d'usagers se répartissent, ils font la queue par dix devant les futures portes du wagon à venir. La discipline. J'ai pris l'habitude, je suis la consigne avec flegme et une peau de banane. Coréens et chinois Hôtel plutôt chic, bien, pas grand luxe mais bien, aux alentours de Ueno et d'Asakusa. Le petit-déjeuner, avec boulettes de viande, café américain, plâtrées d'œufs, sorte de salade et croissant en caoutchouc, mais pas si mal. Des nuées de touristes asiatiques, parlent, très fort et plutôt tous en même temps, dès sept heures. Coréens et Chinois en famille. Etrange contraste avec les ambiances du dehors immédiat, le silence des rues, le calme des cinq voies, où parfois s'ouvrent les portes des tonitruants Pachinko et leur enfer de bruits, à peine supportables. Les panneaux publicitaires et les quartiers avec diffusions de musiques incessantes ; à Ikébukuro, du jazz glucose à la trompette. À Kagurazaka, de l'accordéon. Dans les quartiers Shibuya, Akihabara, ou Shinjuku : saturations de sons électriques. Et dans les parcs, les grillons boursouflés aux chants stridents.   Kagurasaka Petit restaurant simple, on achète depuis une machine au dehors son plat, on récupère un ticket, on le présente à l'entrée, on vient nous servir. Masako me raconte que la mode coréenne est de se faire agrandir les yeux. Les Américains, d'après les légendes urbaines japonaises, se font inoculer des muscles supplémentaires. Les Françaises travaillent leur nez, les Français leurs cheveux. Très peu de tatouage au Japon, je n'en ai vu que sur les mollets des touristes occidentaux. C'est une toute autre histoire, une toute autre tradition. Jamais vu aucun piercing. Mais j'ai découvert un institut médical où une opération chirurgicale du côté du haut des joues est proposée pour faire naître un sourire. La clinique se nomme « smile and youth ».     Les occidentaux Ils me font marrer les occidentaux. J'en croise beaucoup, chaque jour. Moi de plus en plus à l'aise dans les rues. Poisson dans l'eau. Je chante, je ris, je m'émerveille de tout, je pleure devant la beauté des grandeurs accomplies, les sanctuaires, les jardins, dans des espaces dessinés pour la paix spirituelle, et je suis effaré ici, effrayé ailleurs devant l'immensité de la folie des hommes. Les humains acharnés à construire de l'inhumain, la victoire du collectif, la terreur du commerce, de la performance, de la réussite, et la tyrannie de la vitesse, de la circulation, de la sécurité. C'est la vie, c'est joyeux, fascinant, terrible. Et je croise des occidentaux, pas mal. Certains, très peu, dans mon cas, à l'aise ou paumés, me regardent, on se sourit, complices sans condescendance, on se sait étrangers. On l'est, on va le rester. Tous les autres, la plupart, toisent, regardent ostensiblement ailleurs, dévient, ne veulent pas croiser un occidental, ils se sont intégrés, ils sont imprégnés de la bonne culture, des bons us-et-coutumes. On ne se voit pas, on ne se reconnaît pas, on n'existe pas en tant qu'individu dans la ville, on forme un groupe dans lequel personne ne considère personne outre la mesure de la danse commune, efficace, solide, acharnée. Ils me font marrer ceux-là. Mais je comprends bien qu'ils sont là aussi pour ça, s'oublier. 

Le 10 juin 2014 à 12:04

Agnès Giard / Sex in Japan #1

Ventscontraires.net a interviewé l'écrivain et journaliste Agnès Giard, spécialisée dans les questions de la sexualité, en particulier au Japon. On lui doit notamment Les Histoires d’amour au Japon. Des mythes fondateurs aux fables contemporaines (Glénat), Les objets du désir au Japon (Glénat) et L'imaginaire érotique au Japon (Albin Michel). Embarquement immédiat pour une première escale au Pays du Soleil Levant. Depuis 1997, vous avez consacré de nombreux articles et ouvrages à la sexualité au Japon. Qu'est-ce qui vous amenée à vous intéresser à cette question ? Le renversement des perspectives. J’avais 9 ans lorsque les premiers épisodes du dessin animé Captain Harlock (Albator, de Leiji Matsumoto) ont été diffusés à la TV en France, diffusant l’idée que le bien et le mal sont des données réversibles. La réalité… une superposition de possibles, un espace indéterminé, comme un jeu vidéo qui possède plusieurs fins. Prenons un exemple concret : les poupées gonflables. Les poupées gonflables occidentales sont vendues nues et servent d’exutoire sexuel au rabais, c’est à dire qu’elles sont défigurées. La présence sur leur face d’une bouche en O destinée à servir d’orifice sexuel limite presque à zéro la possibilité de déployer un travail imaginaire. C’est très révélateur de la place que nous accordons à la sexualité dans notre culture. Les poupées gonflables japonaises, elles, mettent la nudité à distance derrière un jeu de rôle et leur visage, préservé, arbore une expression souvent énigmatique. Mieux : aucune expression, car elles sont en plastique transparent et prennent l'aspect presque fantomatique d’une zone d'absence à remplir. La poupée, rendue «  abstraite », sortant du cadre étroit des outils sexuels, s'offre alors comme espace de projection à la fois immatériel (les scénarios, les sentiments) et physique (les couches de tissu dont on la recouvre). Paradoxalement, plus cette poupée «  disparaît  », escamotée derrière sa transparence et ses voiles, plus elle conviée à s'incarner… Pour lui donner un supplément de chair, ses parties intimes sont personnalisées. Le vagin de la « Love body Risa », par exemple, baptisé Seventeen, qui «  avale jusqu'à la garde et vous fait venir en 10 minutes  » est présenté comme «  un trou d'un réalisme tel qu'il donne véritablement à la poupée une présence supérieure. » Il est doué de sa propre vie. «  Il est tellement réel que cela procure vraiment une émotion profonde  », affirme l’argumentaire commercial. Afin de lui donner plus de présence, les utilisateurs peuvent l'enduire d'un lubrifiant composé spécialement pour imiter l'  «  odeur de la  sueur d'une vierge  ». Son avatar (« Love body Miyu ») est également vendue comme dress up doll (kisekae ningyô)  : on peut la déguiser avec des vêtements destinés à «  multiplier par deux sa beauté. » «  Avec la mini jupe elle est très attractive. Vous pouvez jouer avec elle au peloteur !  », suggère l'argumentaire qui montre ensuite un garçon, la tête glissée sous la jupe de Miyu, en train de la «  lécher en profondeur  ». La poupée non seulement est présentée comme une partenaire de jeu, capable d'emprunter des identités factices, mais comme un être sensible aux caresses, doué de conscience, et ses utilisateurs sont invités à succomber au «  charme  » de sa «  présence irrésistible  » (ôja no kanroku). Il en est de ces poupées programmatiques comme de tout le reste au Japon : aucun objet, fut-il baudruche n’est méprisé, parce que mépriser l’objet revient à se mépriser soi-même.   Qu'est-ce qui caractérise, selon vous, le rapport des Japonais à la sexualité ? Les mythes fondateurs du Japon disent que le monde n’a pas été créé mais procréé. Dans le Kojiki (711 après J.-C.), il y a donc deux dieux, un mâle et une femelle, qui, chargés d’inventer le monde, en sont réduits à s’examiner mutuellement pour essayer de comprendre comment fonctionnent les seuls outils dont ils disposent. Ils n’ont que leur corps sous la main. Alors ils cherchent et ils trouvent : la seule et unique différence entre eux se trouve être à cet endroit… qui s’emboîte. Alors ils emboitent le lieu concave de l’un avec le lieu convexe de l’autre. Au préalable, ils miment une première rencontre. De ce mythe, que déduire ? Que l’univers dérive d’une expérience corporelle, peut-être. Que la sexualité est une question d’ajustement. Qu’il faut d’abord exécuter la petite danse de la séduction… Les dieux étant considérés comme les géniteurs des humains, la mission des humains sur terre consiste à perpétuer cette danse sans laquelle rien n’existerait. En Occident, nous avons donné le nom d’Eros à la force agissante du désir qui détermine la naissance même de l’Univers. Au Japon, le mot sei désigne à la fois la sexualité et la vie. Pour obtenir le bonheur, le premier jour du nouvel an, on mange des aliments synonymes de sexe : du konnyaku (amorphophallus konjak) au piment, des patates douces (qui ressemblent aux kintama, les « boules d’or), des racines aux formes suggestives et toutes sortes d’autres aliments permettant de faire une promesse de bonheur à son propre corps. Quand on veut des enfants, on va caresser les testicules géants des sculptures de tanuki (chiens viverins). Pendant les fêtes liées au repiquage du riz et aux récoltes, on offre des sucettes en forme de vulve et de pénis aux enfants. Dans les estampes érotiques du XVIIIe, les organes génitaux, grossis à la loupe, prennent des dimensions cosmogoniques. En nous confrontant à ces organes de la vie, le Japon nous met en face de nos responsabilités  : nous avons le devoir d'être plus grands que nature, nous aussi. Nous avons le devoir de développer nos envies à outrance, parce que la surabondance est la seule garantie de la survie du groupe dans ce pays sans cesse frappé par les catastrophes naturelles.   On a l'impression que la culture du sexe y est totalement différente de la nôtre (les poupées, les pratiques...), trouvez-vous des points communs malgré tout ? La sexualité, en tant que « fait de culture », se manifeste dans les autres civilisations sous des formes qui peuvent paraître étrangères… Mais pas tant que ça. Il suffit de se demander à quoi elle sert… Qu’est-ce qui nous excite ? La sexualité repose sur la mise en scène de choses effrayantes, humiliantes ou troublantes. C'est un petit théâtre de la cruauté qui nous force à affronter ce qui nous fait peur, afin d'en triompher. C'est aussi un moyen de repousser sans cesse nos limites et de cicatriser nos blessures en érotisant la violence que nous subissons dans le monde réel. Au Japon, cet aspect «  guérisseur  » de la sexualité se manifeste sous la forme de scripts conjuratoires  : beaucoup de productions érotiques mettent en scène des beautés enlevées par des céphalopodes, inséminées de force ou victimes de sévices… auxquels elles survivent toujours. L'art érotique japonais tourne souvent autour de ces images de convulsion, de visages traversés par des palpitations, de yeux humides et de bouches crispées sur des cris de refus ou de douleur… à moins qu'il ne s'agisse pas de douleur. Au bout d'un moment, on ne sait plus très bien. Cette ambiguité inquiète beaucoup les Occidentaux. En Occident pourtant, il ne me semble pas que la sexualité soit autre chose qu’une forme de duel, un combat avec l'ange, avec sa part d’extase inhérente… Nous assumons probablement moins que les Japonais l’aspect noir et brutal de nos pulsions, parce que nous avons été éduqué à croire que la sexualité c’était de l’amour, rien que de l’amour. Au Japon, la sexualité évoque plutôt l’idée de la purification. Donc de la catharsis. Donc de la violence. > Suite de l'interview

Le 1 avril 2010

12 stations d'acteur avant son entrée en scène

Pièce brève de Pierre Notte

1.  Pipi Pipi Est-ce que j’ai fait pipi (je n’ai pas fait pipi) j’ai fait pipi J’ai fait pipi J’ai fait pipi trois fois J’ai fait pipi trois fois en trois heures Ça brûle – ça brûle quand même – ça brûle et ça pique et ça monte Trois fois j’y suis allé (aux cabinets)  J’y suis allé trois fois (allé, c’est ça)  mais qu’est-ce que j’y ai fait ? Qu’est-ce que j’y suis allé faire - est-ce que j’ai fait pipi est-ce que j’ai seulement fait pipi ?  Je me suis assis  Je me suis d’abord déshabillé – déshabillé en partie et je me suis assis  (pantalons baissés, caleçon baissé, les coudes sur les genoux, le regard dans le vague, dans le vide)  J’y suis allé trois fois mais qu’est-ce que j’y ai fait  mais est-ce que j’ai fait pipi est-ce que j’ai fait autre chose que regarder dans le vague dans le vide en oubliant pourquoi j’étais là (ce que j’étais venu faire là – pipi caca etcetera)  2.  il y en a – c’est arrivé c’est forcément arrivé – il y en a eu des comédiens sur le plateau des comédiens en scène (des comédiennes en scène)  des acteurs qui se mettent à vouloir faire pipi des comédiens au cœur de l’action dramatique et du plateau  et devant le public et face à leur partenaire et sous les lumières et dans le décor qui se mettent à vouloir faire pipi – a en avoir envie (terriblement envie) des comédiennes en scène et en jeu – au cœur de l’action et de leur scène dévorés assiégés assaillis par une envie brûlante (ça brûle merde) de faire pipi  (un besoin urgent pressant – merde ça presse – de faire pipi) cela a dû arriver – cela est forcément arrivé qu’un comédien (une comédienne) en scène et en jeu se trouve pris (prise) de l'envie de faire pipi  cela a bien dû arriver à quelqu’un  il faut que j’y retourne  il faut que j’aille faire pipi  je dois y retourner – je devrais y retourner je ne peux pas y retourner – je n'y retourne pas je veux y aller – je dois y aller – je ne peux pas y aller ils vont m’appeler c'est mon tour, c'est mon nom qu'ils vont appeler  est-ce que je vais rater mon entrée (je ne raterai pas mon entrée)je préfère encore me pisser dessus que de rater mon entrée  3. quand est-ce que j'y suis allé – parce que j’y suis allé (aux cabinets) j’y suis allé mais je ne sais plus (incapable de savoir) ce que j’y ai fait non mais quand mêmej'y suis allé et je ne sais pas ce que j'y ai fait  le théâtre c’est ça – tout à fait ça (et tout le temps ça)  faire ce qu’on fait mais sans le faire être là mais sans être là  oublier tout le temps ce qu’on est venu faire là (du théâtre)  et tout faire (faire tout) mais oublier ce qu’on est venu faire là (du théâtre)  et tout faire (sauf du théâtre)  le pipi – c’est pareil j’y vais, j’y suis, mais je ne sais plus ce que j’y fait (caca pipi pareil) j’y suis mais je ne sais plus que j’y suis ni ce que j’y fais La grâce au théâtre c’est quand le théâtre finit par s’ignorer  (être spectateur – pareil – la grâce ce serait oublier qu’on est spectateur)  mais qu’est-ce que je raconte (est-ce que j’ai envie de faire pipi) Est-ce que j’ai fait pipi  Est-ce que j’ai encore le temps de faire pipi – d’aller faire pipi  est-ce que je suis seulement en état d’aller faire pipi  je ne suis pas du tout en état d'aller faire pipi (je ne bouge pas d'ici)  4.  je n’ai pas du tout envie de faire pipi j’ai envie d’aller aux toilettes pour m’éloigner des loges j’ai envie de m’éloigner des loges pour m’éloigner des coulisses m’éloigner des coulisses pour m’éloigner du plateau m’éloigner du plateau pour m’éloigner de la salle m'éloigner de la salle pour m'éloigner de la représentation m’éloigner de la représentation pour m’éloigner de ma frousse m’éloigner de ma frousse qui me donne envie de vomir j’ai envie de vomir j’ai envie de vomir  je vais vomir  il faut que j’aille aux toilettes il faut que j’aille vomir aux toilettes ce sera la quatrième fois la quatrième fois aujourd'hui je cours (traverse les loges pour aller aux toilettes vomir tout ce que j'ai à vomir) la quatrième fois que je cours aux toilettes pour aller vomir je n’ai plus rien à vomir (j’ai tout vomi jusqu’à la moindre chips) je ne vomis pas – je ne vais pas vomir je me tiens je me maintiens je me contiens je contiens le vomi à l’intérieur je garde tout entier serré resserré raffermi (c’est du solide) je ne raterai pas mon entrée  il n’est pas question que je rate mon entrée je reste là jusqu'à ce qu'on m'appelle (on va m'appeler d'un instant à l'autre) il n'est pas question queje rate mon entrée  5. ça brûle ça pique ça monte ça grouille ça bouillonne et ça gargouille c'est un puits de pétrole au-dedans un geyser à l'intérieur (du coccyx au larynx ça boue là-dedans)une mine de boue et de gadoue humaine une semaine de craquers de corn flakes et de café  en bouillie chaude portée à une sorte d'ébullition tiède  c'est bien simple si je me lève c'est bien simple oh là là la catastrophe si je me lève tout tombe tout lâche tout coulele corps le ventre les intestins l'estomac tout dit ciao ciao bye bye et à bientôt tout le monde dehors (et par ici la sortie) le théâtre c'est pareil – jouer danser incarner interpréter c'est pareil tout tenir tout retenir et contenir les déchets les rejets les trucs et les machins mâchés mâchouillés avalés digérés broyés jouer c'est tenir – contenir – retenir on va m'appelercela va être à moi – à moi de me lever – d'y aller d'aller jouer les grands hommes d'intérieur avec mon petit jeu tout intériorisé et c'est tout le reste qui va partir sortir (hop là) à l'extérieur toute – raous   une semaine de corn flakes et de choucroute tant pis je m'en fous je vais me chier dessus et je m'en fous je ne vais pas rater mon entrée sous prétexte que tout me pousse vers la sortie  6.  m'allonger je vais lever mon vieux cul de ma vieille chaise et m'allonger (hop là debout et couché niniche panier le vieux corps à pépé) je me lève de ma chaise et je m'allonge je ne vais pas laisser mon corps me dicter sa loi de corps je ne vais pas me laisser dicter ma conduite et mes mouvements par un corps qui n'appartient qu'à moi (non mais tout de même) je vais répondre de mon corps je peux encore répondre de mon corpsje ne vais pas me laisser emmerder (pipi caca panique etcetera) par un corps dont je suis le seul (que je sache) à habiter (à nourrir à laver à entretenir à porter à supporter à soigner à chérir - à habiter quoi) ce n'est pas toi sac de vieille peau de vieille chair de vieux muscles qui va me dicter mes faits et mes gestes (non mais) je prends le dessus et je m'allonge je m'allonge et je me fais cinquante abdos  cinquante abdos ça va te calmer tout de suite mon bonhomme non mais alors ça  ça qui est mon métier  mon métier exactement (répondre de son corps, maîtriser la bête, et la voix et les airs et les mouvements dans l'air et en faire quoi - quoi faire du corps - ça c'est mon métier) mon métier exactement (comme danseur acrobate artisan du cirque ou nageur coureur tennisman) acteur si moi (moi) je ne contrôle plus – perds tout contrôle – sur le corps  si moi acteur je ne maîtrise plus – c'est que le métier n'est pas rentré (est-ce que le métier n'est pas rentré ?) Le métier est rentré et je vais te le prouver mon petit bonhomme rien ne sort d'ici ni moi ni caca ni pipi tant que je ne l'ai ni décidé ni choisi ni dit rien ne sort d'ici (pas question que je rate mon entrée)7.cinquante abdos cinquante pour commencerje m’allongebras derrière la têtemains croisées dans le couje lève – relève la tête menton bien droit – soulève le toutet la tête et les épaules et le cou et le torse et les ventrecinquante abdos et j’expulse d’un coup les vielles peursles vieux prouts des vieilles soupes de vieilles frousses intérieuresje presse je compresse et je lâche et hopdehors les vieux pets de l’estomac noué par la poisse et la trouillevents secs ou foireux je m’en fous après tout j’expulse je purge j’extirpe hop hop hop je libère les sols occupés par l’ennemi (la peur, l’anxiété et l’angoisse)8. le théâtre c’est bien ça (ce n’est que ça mais c’est bien ça)purger expurger vider le bouc de son sang moisi vidanger les corps des sacs de pus crever l’abcès (percer le bouton d’acné)là pareil (je connais mon métier) je m’allonge je coince mes pieds sous le dessous de la banquette et je me lève, me relève, le dos ne touche pas le sol, je presse et compresse mes abdosje contracte et tout le vieux monde des vieilles peurs dehors (je connais mon métier et je peux dire que j’en ai – du métier)mon métier (et je peux dire qu’il est rentré) c’est faire sortir (tout sortir)expulser – pousser dehors – repousser au-dehorset c’est par là que ça va commencer (par les bulles d’air de l’estomac comme les démons de la cité)8.ah non pas ça – pas çaoh non oh non pas çaje vais péter la couture de mon pantalonje vais faire exploser les coutures et les doublures (et déchirer le tissu de pantalon de costume cousu sur mesure)je déforme le costume (tu me déformes mon costume à gonfler comme ça)cela se voit (on ne voit que ça – on ne va voir que ça – ils ne vont voir que ça – le gonflement soudain – l’énormité gonflée à bloc un zeppelin dans la culotte)mais comment est-ce possiblecomment est-ce seulement possiblene plus répondre à ce point de son corpsn’en plus maîtriser le centre exact, le nœud central, la pompe à sang qui soudain se met à gonflerse durcit comme un ballon de rugby (ils ne vont pas y croire – personne ne va y croire – ils vont penser que c’est un accessoire – personne ne pourra ne voudra croire que j’entre en scène dans cet état)Le théâtre c’est ça exactement ça tout le temps (ce qui est vrai fait faux ce qui est faux fait vrai) là c’est tellement vrai (tellement vrai de vrai mais vrai jusqu’à l’obscénité) 9.Tellement vrai qu’ils diront (je les vois, je les entends d’ici – mais qu’est-ce que tu es allé mettre – quoi et pourquoi – un truc dans ton pantalon)je ne vais pas – je ne peux pas comme ça tout dur tout raide et tout tendu entrer – faire mon entrée (calme toi papa respire contrôle pense à autre chose)pense à autre chose pense à autre chose (autre chose)quelque chose qui fait que tout reprend sa taille normale (sa taille d’avant l’énervement, d’avant l’émerveillement, d’avant l’excitation, d’avant le rêve américain)pense aux subventions – pense aux subventionJe les vois – les entends d’icipas la peine de mettre un faux truc dans un costume de scène pour signifier le désirpas la peine de mettre du sang vrai ou faux pour signifier la violencepas la peine de se donner des coups pour signifier qu’on se fait du malpas la peine de boire du vrai thé pour signifier qu’on boit du théqu’on boit du vin pour signifier qu’on boit du vinou du whisky pour du whisky pas la peine de boire jusqu’à la saoulerie pour signifier qu’on est ivre mortpas la peine d’être mort pour signifier qu’on est mort10.pas la peine de faire tomber de la pluie pour signifier qu’il pleutpas la peine de faire geler de l’eau pour signifier qu’il neige pas la peine de mettre un faux truc (truc c’est le mot comme on dit « truc » de comédien) pour signifier la ferveur la force et la puissance d’un désir incontrôlablec’est ça le théâtre exactement tout le tempsquand c’est vrai c’est improbable quand c’est seulement probable c’est déjà vraiquand c’est faux c’est probableet quand c’est improbable c’est enfin vrai  exactement ça – le théâtre et son effet de miroir (et moi c’est passer de l’autre côté qui me fait tout bousiller à l’intérieur et le pipi et le caca et les airs et le bouillonnement de l’estomac et le sang qui monte à la tête et tout en bas et me redresse et me durcit le truc comme le poing d’un militant communiste)Pense à autre chose et calme-moi (pas question d’entrer en scène dans cet état)pense aux abonnésOn voudrait vivre tout ce qu’on dit qu’on y vit La scène – on voudrait y vivre tout ce qu’on dit qu’on y vit et s’en aller (disparaître et recommencer – le lendemain, recommencer)Le sexe, l’amour, le vin, le meurtre, les drogues, la souffrance, la vengeance, le pouvoir, le savoir, le diable, les anges, les bonheurs, les riens, le tout, Dieu et les hommes, les femmes et les trolls, les métamorphoses, les crânes, les corps qui flambent, les phrases qui fusent et les samovars qui fumentTout y vivreInnocemment, impunément, absolument S’en aller et recommencer11.Mourir aimer assassiner venger détruire souffrir saisir et hop disparaître et recommencerMais qu’est-ce que je fais làMais qu’est-ce que je fais et de quoi exactement est-ce que j’ai tellement peur (qu’est-ce que c’est que ça – cette peur, cette frousse, ce froid, et le pipi, le caca, les airs de l’estomac et le machin tout dur – mais qu’est-ce que c’est que ça)Tout ce que je dis ce n’est pas moi qui le disTout ce que je fais ce n’est pas moi qui le faisTout ce que je pense ce n’est pas moi qui le penseJe ne bouge pas – j’exécute le mouvement dessinéJe ne parle pas – je fais entendre la parole donnée Et même mon corps ce n’est plus mon corps (costume, postiche etcetera) Et même ma peau ce n’est pas ma peau (fond de teint, poudres, lentilles et maquillage)Le moindre sabre c’est du plastiqueLa moindre épée le moindre couteau le moindre ciseau (plastique polyester caoutchouc)Le moindre cri est un faux bruit – le moindre mot est écrit, déjà ditMais de quoi est-ce que j’ai peur 12.Mais de quoi exactementmais de quoi est-ce que je peux bien encore avoir peur (je ne m’expose pas je ne fais que passer)ce n’est pas moi qui parlece n’est pas moi qui bougece n’est pas moi qui pense qui agis ou qui danseJe ne fais que passer (et les mots et les gestes et les idées) moi je n’ai rien Rien d’autre à faire – que ça à faire (passer)Est-ce que c’est pour cela que ça ne passe pas (à l’intérieur – tout part en vrille)Est-ce que c’est pour cela que ça ne passe plus (que je me retrouve comme traversé de part en part par tout ce qui bouille bouillonne de liquides intérieurs)Mais cela passe – cela passe et c’est passé Enfin passéJe vais y passer (comme on passe par la fenêtre)C’est à moi d’y passer et c’est passé (plus de peur plus de froid plus d’effroi c’est fini terminé)C’est passé (je suis là, assis, vivant, je suis vivant et je le sais)Je suis vivant, je le sais, je suis prêt enfin prêtPrêt à tout – à tout vivre et à mourir ce soir - et pour demain recommencerNoir.(Une version de ce texte a été interprétée par Olivier Dutilloy lors de la présentation de saison 2010-2011 du CDN de Montluçon, le Festin,  sous la direction d'Anne-Laure Liégeois.)

Le 31 octobre 2014 à 09:32

Bussang - 2009

C'est Noël tant pis - Journal de bord, carnet de route d'une création #5

Patrick Schoenstein, metteur en scène, directeur de troupe, comédien, président de la fédération nationale des compagnies de théâtre amateur, dite FNCTA, m’invite à participer au projet des Sept péchés capitaux. J’écris La Colère, pièce courte destinée aux troupes amateurs, projet organisé et publiée par l’Avant-scène Théâtre. Une pièce à jouer par deux à vingt-deux acteurs. Des règlements de compte en famille, un banquet quelconque, une explosion humaine dans chaque dialogue court, duos, duels, affrontements familiaux, ma spécialité, ce terrain miné de la guerre intestine et à bons comptes qu’on se livre en tribu. Patrick Schoenstein devient un ami et un allié, sa bande d’amateurs devient mon clan, il m’invite à Aix-les-Bains, prix Charles Dullin, en juré ou président du jury du festival et grand concours de théâtre. C’est bien mon genre Puis cette année-là, juillet 2009 à Bussang, je participe à une rencontre où chacun interroge les relations des institutions publiques à la pratique amateur. Pierre Guillois, metteur en scène et comédien, directeur du Théâtre du Peuple de Bussang, m’invite à participer avec Marion Aubert, Michel Azama, Nathalie Fillon, Rémi De Vos, Gustave Akakpo, et d’autres, à l’élaboration d’un chemin de croix. Une fresque pour le grand plateau du Théâtre du Peuple, autour des stations du Christ. L’idée vient de moi, si je me rappelle bien. C’est bien mon genre. Chacun choisit l’étape, l’adapte, en fait ce qu’il veut, comme il veut. Chacun écrit, débarque à Bussang, s’empare d’une bande de comédiens amateurs en stage, et lit, travaille avec eux, met en espace et en jeu la lecture du texte, chacun sa station, présentée de manière chronologique sur la scène majestueuse. L’idée vient de moi, presque sûr, car j’ai depuis un moment le désir de m’atteler au tableau vivant. Mais religieux, ou sacrés, en réponse à Minyana que j’idolâtre, compositeur de miniatures païennes. Ecrire pour des corps suspendus, arrêtés dans l’air, par la terreur d’exister dans un moment de panique folle, corps en apnée. Des corps à qui tout échappe, et surtout l’absence de Dieu, et qui alors agissent. Voix appelant au secours d’autres voix impuissantes, mains et bras attachés au ciel, implorant. Je veux m’attaquer à la descente de croix, cet instant de la déposition. « Ils ne savent pas ce qu'ils font » Pierre Guillois et Patrick Schoenstein, l’un pour Bussang et l’autre pour la FNCTA, me confient treize comédiens amateurs, j’écris pour treize voix et un corps muet. Un tableau long, presque sans mouvement, avec allers et retours, action en peur panique et commentaires d’ordre biblique. « Ils ne savent pas ce qu’ils font ». Des êtres suspendus tentent de sauver un être pendu, et la mère crie l’injustice de voir son fils mourir avant lui. C’est au tableau du deuil que je travaille, du renoncement à la vie, ce que cela laisse derrière soi, peut-être, de ruines. Parce que je traverse des moments, cela arrive, où je travaille ainsi à interroger le suicide et ses dégâts causés, y voir plus clair, comprendre ce machin-là, étudier cette promesse intrinsèque, tacite, fondamentale, faite à la mère de ne pas mourir avant elle, et ne pas la trahir. Écrire pour jaillir hors du rang des suicidés. Et c’est écrit, on y travaille. Avec la bande, on lit, on joue, on se concentre sur les figures et les voix, les corps arrêtés, les lignes chorégraphiées des mouvements lents mais en panique, effrayés. Un corps tombe, on le ramasse, on se laisse entraîner par lui, dans la boue, c’est une fin de jour, et une fin du monde. « Mon père pourquoi m’as-tu abandonné ? » Parmi les comédiens amateurs, je rencontre Évelyne Baget, qui devient dès lors une amie et une marraine. Elle joue la mère, elle bouleverse. Elle porte et transfigure la douleur de la mère en deuil. Elle donne son corps, sa voix, sa chair, sa vie entière pour un moment d’incarnation dans lequel la douleur et la colère deviennent tangibles. La scène est jouée à Bussang, les spectateurs se réfugient dans des couvertures rouges, les comédiens enchaînent les différentes stations de croix jusqu’à cette ultime déposition. L’ensemble des stations ne se tient pas, aucune cohérence entre les auteurs. Mais chaque partie a sa force et sa grâce, sa drôlerie, sa dinguerie, sa singularité. Cette scène-là, ma descente de croix de Bussang, finit mal. Par le silence de dieu à la question posée « mon père pourquoi m’as-tu abandonné ? » Ce tableau deviendra, c’est décidé, la scène finale de C’est Noël tant pis. Parce Tonio se pend, dans les vêtements de sa grand-mère. Parce qu’il faut le dépendre, mais lui, il respirera, il reviendra à la vie, au silence succédera sa respiration forte, d’homme qui a voulu mourir mais qui ne sait pas, qui ne veut pas. Parce que je veux que cela finisse comme ça, par un ratage de la mort, par un échec du désespoir. C’est Noël tant pis, la pièce, existe, elle est faite de ses morceaux disparates, composée de ces « potentiels », éléments contraires, qui mènent à l’explosion, la confrontation ultime, en deux temps, dans la chambre d’hôpital, autour de la mort de la grand-mère, cette sorte de sombre précurseur qui mène à la lumière d’une descente de croix, l’air glacé contredit par une éclaircie, quand le soleil traverse les nuages noirs. > première partie

Le 1 septembre 2015 à 09:16

Perdu dans Tokyo #6

Journal de l'auteur associé au Théâtre du Rond-Point

29 août Déchets. Yoko apporte des sucreries, petits gâteaux, chocolats. On boit dans des gobelets en carton, café, thé, eau, et on jette le tout dans un petit sac plastique, taille ordinaire. Yoko quitte la répétition avec le sac. Nous dînons dans un petit endroit, Yoko garde avec elle son sac à main et son sac poubelle, qu’elle rapporte jusque chez elle. C’est comme ça, une intégrité sans concession du traitement des déchets. Dans la rue, le soir, des dizaines de caisses jonchent le sol, proprement alignées, de couleurs vertes ou bleues, en plastique. Elles contiennent des bouteilles vides, ou des cannettes, ou des sacs en plastique, des bouchons de bouteilles. Tout est déjà trié, selon les différences du plastique. You m'explique que l'humidité ici est telle que la moindre crasse provoquerait des catastrophes hygiéniques, champignons, moisissures, pourrissement immédiat, la propreté s'impose, c'est un fait, c'est comme ca, pour ne pas sombrer. Les secousses Jour de répétition avec filage. Chansons, jeu, enjeux, tout est en place. Demain, je demanderai aux acteurs une italienne, puis une allemande, mots ici inconnus. Les différentes traductions successives font du texte un objet difficile à mémoriser, mais tout le monde y travaille, comme moi devant ce clavier japonais, privé de mon outil, impossible d’écrire, empêché, mais je lutte et je me débats. Comme dans la chambre hier soir à minuit, je me suis tenu, retenu de ne pas crier, pleurer, courir, avec six secondes intenses d'une secousse sismique, un truc qui laisse le corps terrifié, effaré, effrayé. Au douzième et dernier étage, on imagine tout de la chute, de l'effondrement de l'immeuble, et plus rien, c'est passé. On oublie, zolpidem, cachet entier, et on s'endort ou on fait semblant.   30 août Liste inutile à sortir en cas de trou dans une conversation mondaine à frime ; cette année je peux me vanter d'avoir vu des otaries à Amsterdam, à Manhattan, au zoo du Bronx et dans celui de Ueno à Tokyo. On me demandera si je n'avais que ça à foutre. Journal désormais écrit avec un doigt sur l’iphone, le traitre d’ordi a fini en beauté ici à Ginza, je me débrouille quand même, je ne veux pas ou ne sais pas renoncer.   Hirayama Masaru Hirayama a mis en scène au Japon Moi aussi je suis la grande blonde ; deux petites dames vers le nord ; pour l'amour de Gérard Philipe ; et Les couteaux dans le dos. Je le rejoins pour dîner dans Shinjuku, manger du foie gras avec des baguettes, un truc bizarre mais bon jusqu'à ce qu'il me dise qu'il s'agit d'un poulpe cru, parler beaucoup de la situation politique du pays, grande inquietude, putain de trouble et grande peur dit il, et le quitter en voulant l'embrasser, lui qui rougit un peu, ça ne se fait tellement pas par ici. Des hugs peut-être, pour rire. Mais la bise, le baiser, jamais. Mon assistante You me fait la bise d'une manière presque enfantine, en débutante. Mais on tient à ce rituel qui me rassure et crée un lien unique. Avec les autres, comédiens, régisseurs, amis ou assistante, embarras permanent. Roux Je traverse Shinjuku par le quartier des hôtels. Les tremblements de terre interdisent les trop hautes constructions je suppose. Tout ici fait Las Vegas sur quelques pâtés de maisons, drôles d'hôtels californiens, fantasques, aux noms interlopes, genre hôtel Passion, pour "rest" ou "stay". Grand luxe ou misère de la restauration. Des affiches de jeunes hôtes, roux, yeux d'or, peaux diaphanes, placardées partout. Très féminins. Bars avec serveurs ou salons de beauté. Plutôt pour le public féminin. Les hommes ont droit à des petits magasins spécialisés, avec fiches, photos, propositions... Ils demandent ce qu'ils veulent, on leur trouve le meilleur dans le quartier. J'essaie de comprendre. You, japonaise, me dit que beaucoup de choses lui echappent, a elle aussi, et Masako ne sait pas non plus exactement comment ca marche.   31 août Le silence Pour la première fois en quinze jours je comprends. Il y a bien des Américains qui parlent fort, hurlent parfois. Des européens qui conversent à voix haute. Des quartiers de bruits infinis, les pachinko, la publicité, les grillons, mais le long des grandes cinq voies, parfois, une sorte d'étrange silence. Des gens, du monde, des voitures, mais peu de bruit. Peu de voix. Un calme bizarre. Et pour la première fois en quinze jours, j'entends un klaxon. Bruit oublié, son aussi navrant qu'un aboiement de chien. Choses rares, presque inexistantes ici. Et vu tout de même un chien tenu en laisse par une dame avec des clignotants sur le dos (le chien, pas la dame). Des passants Un petit homme gris dans Ueno s'arrête au milieu de la rue, me regarde comme au zoo de Ueno les enfants regardent les girafes. Un jeune type en boxer noir fait de grandes enjambées genre gazelle sur la cinq voies en tirant un pousse pousse et deux touristes. Samedi soir, minuit dans le métro, un monsieur élégant, ivre, se tient à un pilier, et fait pipi sous lui. Une dame me sourit dans un supermarché, une autre me propose de m'aider à trouver mon chemin dans Akiabara. Là, je trouve à la fois un DVD de film avec Jean-Louis Barrault, un autre avec Micheline Presle et Gérard Philipe. Dans un magasin voisin, je cherche le dernier cd de Kylie Minogue pour le copain Sébastien. Je trouve les fameuses machines à culottes d'étudiantes, collégiennes ou lycéennes. Propres ou portées, difficile de savoir. Barrault est moins cher qu'une culotte sale. Italienne Difficile italienne du texte avant répétition. Peur de la mémoire. Fastidieux exercice. J'observe, et on s'en fout , que le japonais dit très très vite pourrait passer pour de l'espagnol. Michiru Fuji, photographe et costumière du projet, japonaise installée à Paris depuis vingt-cinq ans, débarque à Tokyo après quinze ans d'absence. Drôle de choc. Elle déniche des numéros spéciaux de Vogue consacrés à Deneuve. Elle rapporte une malle de costumes et d'accessoires. Revolver, lapin, chapeaux, sac franprix. Un manteau de fourrure confectionné dans un tapis de fausse peau d'ours blanc.  

Le 19 août 2015 à 11:11

Perdu dans Tokyo #1

Journal de l'auteur associé au Théâtre du Rond-Point

17 aoûtPremier jourParis. Paris cinq heures. Vivre à l’heure de Tokyo, il est déjà midi là-bas. Cinq heures à Paris un dix-sept août. L’air opaque des fantômes au dehors. Dedans, le silence et les acouphènes. Peur panique de partir cinq semaines. Maison dans l’obscurité plongée. Valise ouverte, prête, mais la fermer se serait partir. Je refais du café. Lundi 17 août, c’est le matin de la réouverture des portes du Rond-Point, c’est ma date de départ pour Tokyo, j’y mènerai un stage d’une semaine, j’y donnerai une conférence, et j’y finirai la mise en scène de Moi aussi je suis Datherine Deneuve, en japonais, entamée en 2010, interrompue pour cause d’accident nucléaire, tout simplement. Roissy. Décollage de Roissy, on ne peut partir plus loin, l’autre bout du monde exactement. Dans l’avion, une dame japonaise me fait demander via l’hôtesse de l’air japonaise si je veux bien céder ma place à un jeune homme dont on me dit qu’il est son fils alors qu’il pourrait être son grand-frère. Protocole déjà compliqué, j’obtempère. Devant moi, deux frères et sœurs, la vingtaine, se chamaillent, et regardent des films, lui d’animation, elle comédies romantiques. A côté, une jeune femme qui a de gros problèmes digestifs, et les odeurs qui vont avec. Juste derrière, un type qui tape comme un malade sur l’écran vidéo accolé à mon appui tête, pas de chance. J’essaie deux films, je tiens vingt minutes en tout. Je prends deux somnifères, et je ferme les yeux sur mon sort. Narita. Arrivée à Narita, Yoko et Masako sont venues me chercher. Dans le bus vers Shinjuku. Masako est en forme, on parle, beaucoup. On passe devant Disneyland. Elle désigne Yokohama, là-bas sur la gauche, je lui explique que c’est impossible, et je lui montre le Palais Impérial et le parc Yoyogi. On rit beaucoup, elle est nulle en géographie tokyoïte. Yoko sort sa brochure de Moi aussi je suis catherine deneuve, elle apprend son texte. Déjeuner en bas de l’hôtel, je découvre une soupe de canard avec nouilles dans un bistrot où fumer est possible. Promenade. Cri strident des grillons ou cigales, monstres radioactifs. Comme les corbeaux japonais, énormes bestioles, qui boufferaient nos corneilles. 19h30 Ça y est, il fait nuit noire ici. Un dix-sept août. À dix-neuf heures trente. Masako me dit que ces amis japonais n’ont pas bien compris la couverture du Charlie Hebdo, « tout est pardonné ». Ils y lisent une ambigüité. S’agit-il d’aspirer au pardon et à la paix dans le monde, mais comment alors pardonner les massacres perpétrés ? Contradiction française. On s’explique. On parle du Rond-Point, état des lieux après le 8 janvier, la position du directeur, les phrases antérieures sur les affiches et sur les sacs, « on ne vous empêche pas de croire, vous ne nous empêcherez pas de penser ». Dans le restaurant, en sous-sol, des groupes de japonais en chemisettes blanches crient, rient, boivent beaucoup et fument énormément. La cigarette n’est pas interdite dans les lieux publics.  En revanche, fumer à l’extérieur est prohibé, si ce n’est sous des kiosques prévus pour, à certains endroits très précis, avec alignements de cendriers. Contradiction japonaise.  Nuit dans Shinjuku, repérages, affiches gigantesques de Mission impossible. Des meutes de jeunes femmes filment depuis leurs portables des écrans géants sur lesquels sont projetées des images d’un éphèbe torse nu à abdos très dessinés sous une veste blanche qui chante très fort en dansant beaucoup. Retour à l’hôtel, seule connexion possible à Internet sur le socle des toilettes. Prodige japonais, le wc est doté de plusieurs propositions de jets d’eau provenant de l’intérieur du meuble, plusieurs propositions de puissance de tir et de températures du jet, avec sons artificiels pour couvrir les bruits naturels, et en sus donc une connexion viable pour l’Internet.

Le 2 août 2013 à 08:32

"Vous êtes tous des auteurs dramatiques"

Cet été j'écris une comédie puis une tragédie ! Jean-Michel Ribes vous tient la main

Il n'est plus admissible aujourd'hui, alors que la lune est à portée de la main, que l'on guérit et comprend tout, que vous ne puissiez écrire une pièce de théâtre - simplement parce que vous n'êtes ni doué, ni créatif, ni inventif. Nous vous proposons un certain nombre d'éléments qui vous permettront aisément d'écrire un drame ou une comédie, sans avoir un instant recours au talent que vous n'avez pas.20 personnages au choix :- Le Roi - Madame Andrée - le fils - le conseiller - la mère du conseiller - Jean-Claude - Michel son demi-frère - le capitaine de la garde écossaise - Andromaque - Andromaquette - Monsieur Peyrol (peut être anglais ou grec) - le jardinier - saint Antoine - l'Homme qui revient - Hermione - le chanteur musulman - Madame Sardine - Périclès - Richard III du Portugal12 répliques au choix et quelques rimes :1/ Bonjour2/ Tu sais, Michel, si tu continues...3/ La mer tout entière enragée t'emportera jusqu'au port.4/ Je vous rappelle que c'est ma femme que vous aimez.5/ Oui! Oui!6/ Si vous dites demain, je suppose que vous avez vos raisons!7/ Madame, s'il vous plaît... il faut qu'à petits coups de hache je me détache de vous... (Peut être utilisé au masculin en remplaçant "Madame" par Monsieur".)8/ A quelle heure tu rentres (ou "rentres-tu" si on préfère) Jean-François?9/ Juste te regarder sourire, et puis fermer les yeux, et puis t'aimer doucement au fond de moi...10/ Madame, fuyez, le Roi est hors de lui. (A dire essoufflé.)11/ -Hector? Je pensais que vous vous appeliez Alain?12/ Je pense que c'est mieux ainsi Simone, le mensonge n'a pas d'issue. (Si on est gêné par l'allitération ainSi Simone, on peut appeler Simone Bernard.)Pour ceux qui seraient tentés d'écrire une œuvre dramatique en vers, voici quelques rimes :A/ Pain, vain, matin, Simonin, alors, hein!?, cabotin, chien de chasse (enlever "de chasse").B/ Bateau, allô, pas beau, caraco, San Francisco, bateau (attention, très utilisé), Dario Moreno.C/ Chandernagor, changer de bord, alors, tribord, totor, Salvador, bague en or, cors de chasse (enlever "de chasse").4 idées de décros au choix :- la Place Saint-Marc à Venise;- la salle de bains de la fille du personnage principal;- une partie de chasse (enlever "de chasse");- un magasin de canapés.6 intrigues au choix :1/ Le père de Jean s'aperçoit qu'il est norvégien. L'avouer, ne pas l'avouer? Tout se finit bien grâce à Denise qui vient lui rendre visite dans un rêve. Il comprend que c'est elle qu'il aime, il quitte aussitôt son emploi de juriste dans une grande société dont on taira le nom.2/ Urbain de Casterheim, seigneur de Livarie, n'a qu'une fille. Cosme VII, comte d'Estremadure et de Roubaix, n'a qu'un fils. Louis le Pieux dit Louis le Brave (ou le Sérieux), évêque de Tunis, de Saint-Mandé et de Brestlitovsk, n'a qu'un rein. C'est à ce moment de l'action que débarque André, envoyé du pape Camille VI, père de trois jumeaux qui n'ont qu'un oeil.3/ Françoise aime Paul qui ne l'aime pas. Paul aime Catherine qui ne l'aime pas. Catherine aime Françoise dont le vrai nom est Liliane.4/ Jean se réveille sur une île déserte perdue au milieu de l'océan. Soudain il aperçoit son visage dans une flaque d'eau et réalise que l'île n'est pas déserte. Bouleversé il se pend. (Pour une pièce en un acte, ou un lever de rideau.)5/ Le docteur F., célèbre psychanalyste, découvre que sa patiente Mireille G. n'est autre que lui-même. Il refuse de la faire payer.6/ Koa-tang vient de mourir, sa femme Tsi-buhli le veille en silence.8 titres au choix :- Cours mon beau printemps;- La Camaraderie;- Le Cendrier attendu;- Le Tigre et la Rascasse;- L'Anniversaire de Paula;- L'Echafaud cartilagineux;- Le Décès de la veuve;- Les Alouettes suisses.Prix des places (quelques propositions) :- 2 euros;- 15 euros;- 23 euros;- 15075 euros.Une fois que vous aurez terminé votre pièce, si vous souhaitez un metteur en scène et des acteurs, vous trouverez quelques conseils pour les choisir dans un prochain article de ventscontraires.net.Bravo d'y être arrivé et merci de ne pas nous envoyer votre manuscrit. Extrait de Multilogues suivi de Si Dieu le veut, © Actes Sud, 2006.http://www.actes-sud.fr/ficheisbn.php?isbn=9782742760701

Le 15 septembre 2015 à 08:18

Perdu dans Tokyo #11

Journal de l'auteur associé au Théâtre du Rond-Point

Mercredi 9OtariesBrice découvre Tokyo dans le typhon. Trottoirs inondés, vêtements, chaussures, sacs, pareil. Brouillard de pluie, voile humide, on se noie. On ne s’entend plus sous les parapluies et le bruit de l’eau qui tombe. Trop de flotte, on s’isole dans un aquarium. Créatures inconcevables, balades parmi les enfants rois, avec déjeuner de loutres et otaries sous des ballons. Tragédie humaine du spectacle de la domestication des bêtes. Passionnant théâtre, toujours. A l’Institut Culturel Français, un trio de jazz, concert. On boit, on écoute, quelques Français, des Japonais, de la belle musique. Le compositeur et pianiste se cite, parle beaucoup, joue le Parisien exemplaire, il présente ses différents albums, les montre, promotion très décomplexée. Un auteur et comédien français donne plus tard une conférence sur l’art d’être spectateur devant une assemblée éparse de Japonais dociles. Il leur demande de se déchausser, ils s’exécutent. L’humour et le décalage, filtrés par une traduction simultanée, passent difficilement. Il en est déconcerté. Deux heures sur la philosophie, les installations et performances de son groupe, et discussion avec un maître universitaire qui déduit rapidement que les Français raisonnent avant de créer, au contraire des Japonais qui créent d’instinct et analysent plus tard. Question modestie, maîtrise, perfectionnisme, contrôle de soi et beauté du geste, on a tous beaucoup à apprendre des otaries de l’aquarium de Tokyo Suncity. Jeudi 10Parkings à parapluiesVisite du temple aux quarante-sept samouraïs errants, menacé par la construction d’un immeuble voisin, édifice gênant. Au musée des arts contemporains de Tokyo, espaces gigantesques où se perdent des œuvres plutôt décoratives, trois Occidentaux cherchent à trouver de l’intérêt aux choses parmi des gardiens figés, figures de cire. Dans le métro, on ne pose rien au sol. Sacs sur les genoux. Dans les restaurants et les bars, des paniers sont prévus pour les affaires. Rien au sol jamais. Question d’hygiène. On observe les règles. Des sacs en plastique longilignes sont distribués à chaque entrée de chaque magasin pour les parapluies, ne pas foutre de l’eau partout. Il y a devant le musée des arts contemporains de Tokyo des rangées de parkings, consignes à parapluies. Cette installation là vaut toutes les sculptures des salles sages aux tableaux de paysages et aux majestueux morceaux de bois. Vendredi 11DésarmementRépétition intense et filage, réussi. Nous avons fait quatre filages, la pièce à chaque fois, a duré précisément une heure vingt ni plus ni moins. Ils trouveront là-dedans la liberté et la folie, les couleurs opposées des figures incarnées. Pour l’instant, on joue la pièce, on la déplie, la déroule, elle est là. Ils font ça bien, très bien. Ils exploseront, ça viendra. Akiko ne doit plus jouer une femme qui choisit de devenir Catherine Deneuve, mais une fille possédée, comme envoûtée. Natsuki ne doit plus incarner une jeune fille douloureuse qui se charcute le corps, mais devenir la souffrance qu’on apaise. Yoko ne sera plus la mère nerveuse mais la panique des mots perdus, du langage qui échappe, la peur d’avoir raté tout. Kaze ne jouera pas le fils taiseux qui passe mais la puissance d’un silence salvateur contre le bruit, il sera le désarmement de la maison. A ce propos, You, mon interprète, me montre des photos des opposants au ministre Abe, qui défilent le 9 septembre pour défendre le 9è amendement qui prône le désarmement. Photo d’artistes assis, des hommes metteurs en en scène et une comédienne. You est debout, derrière, au centre. Elle me raconte que Ruiji Sakamoto, le compositeur, est très engagé contre Abe et la direction, pour elle et pour eux effrayante, que prend la politique actuelle. Samedi 12La tourEn haut de la tour de Tokyo, à trois cents mètres, un Dijonnais, seul, prend des photos, accent prononcé de l’Est, émerveillé par Tokyo où il passe trois semaines, « ils sont aux petits soins, je reviendrai ». De là-haut, on aperçoit des tours, des jardins, des stades où des puces réunies en fanfares se déplacent de manière synchronisée, et s’entraînent à former des signes de l’alphabet japonais. En bas, je compte le nombre d’avenues, de voies ferrées et de périphériques qu’il faut traverser avant d’atteindre le jardin de Hamarikiu. Neuf au total, et des minutes longues à attendre d’avoir le droit de traverser une autoroute. Au bord des routes successives, bordé par l’eau, le jardin est un espace de paix, de recueillement, d’une beauté à tomber. Trois cents yens l’entrée et neuf voies et routes à franchir, on ne passe par là, on choisit d’y venir. Repartir par Shidome, passer devant l’horloge de Miyazaki, et trouver d’étranges sculptures plantées dans un monde pudibond, de bons hommes à quatre pattes, fesses à l’air, qui se reniflent le derrière et sur lesquelles on peut s’asseoir. Pays des contradictions. Dimanche 13FilagesLes filages s’intensifient, une heure dix-huit cette fois-ci. On note, on répète, on recommence, on cherche l’absolu, la puissance, la tension, la pièce de fous, la catastrophe et la fête, la tragédie de l’invivable en cérémonie joyeuse. Ils sont quatre sur scène. Dans la salle, neuf personnes, deux assistantes, une traductrice, une interprète, un régisseur son, un régisseur général, la créatrice lumière, un agent, un ami. Jamais vu ça, plus de monde à la table qu’au plateau. SéismeOn traverse Shinjuku, passer encore d’un extrême à l’autre par un chemin arboré. Quitter les tours démesurées forées de publicités, le Kabukicho qui étincelle de bruits et de lumières, les immenses avenues à enseignes, pour se retrouver dans un carré de maisonnettes anciennes aux détours étroits, échoppes archaïques où cinq à sept clients seuls peuvent venir s’asseoir autour d’un bar minuscule. Maisonnées à deux étages, avec bar en dessous et bar au dessus, dans un labyrinthe de ruelles maigrelettes, perdues dans le cœur du quartier le plus animé et délirant de la ville. Le typhon est parti dévaster le Nord du Japon. À six heures du matin, la chambre se met à trembler, secousses vives, plus de dix secondes, réveil brutal. La ville plongée dans le silence, tout bouge, s’agite, vrombissement sourd, on est secoué, on tremble, fièvre de peur. Il est six heures, beau petit séisme au douzième étage d’un immeuble mou qui se dandine de temps en temps.FatiguésTreize millions d’habitants intramuros à Tokyo. C’est fatiguant aux heures de pointe. Partout dans la ville, des panneaux « Fire Hydrant », à chaque fois, je lis « Fanny Ardant ». Je suis fatigué. Les verrous des toilettes, des salles de bain, des chambres, de toutes les portes, sont montés à l’envers. Il faut tourner vers l’extérieur pour fermer, et vers l’intérieur pour ouvrir. Ils ont fait l’erreur sur chaque porte. Ils devaient être fatigués. Lundi 14La BavièreTraverser hier le marché ouvert, marché à la criée, aux poissons et toutes autres espèces bizarres, séchées, provenant des fonds marins. Choses indiscernables étalées dans des ruelles minuscules, labyrinthe d’étals de choses et de machins, outils et bêtes, chapelures, poulpes, gigantesques thons, petits restaurants à six places. Des cris, des bruits, des échanges, une population dense au mouvement lent, empêché par la foule, et des touristes bavarois, américains, grandes baraques là-dedans, paumés dans la bousculade japonaise. Quelques heures plus tard, après avoir parcouru Ginza et les alentours du palais impérial, se retrouver dans une fête de la bière qui investit tout un joli jardin à fontaine, avec assiettes et odeurs de saucisses, bières à foison et à la pression sur tous les plateaux, Japonais habillés en bleu, chapeaux jaunes, samedi festif, concert de musique occidentale vulgaire avec chœurs bourrins, une vraie fête bavaroise à la japonaise. Derniers joursDernières répétitions, derniers filages, celui-ci dure encore exactement une heure vingt. Incompréhensible. Les comédiens doivent se lâcher, se libérer, inventer les forces de la folie de la vie, brûler, casser, exister dans le feu de l’impérieuse nécessité d’être là. Aux costumes très beaux de Michiru, Georges répond par trois mugs, importants dans la deuxième scène, assortis aux couleurs des vêtements. Tout prend forme, sophistiqué et dingue, un ami de Yoko me félicite en anglais du « black elegant humor »,  où je ne veux que de la tragédie qui franchit les limites du soutenable, et là seulement rire, par besoin d’en sortir. Ça vient, ça commence à venir. Yoko joue le typhon. Natsuki un tremblement de terre, Kaze est un Godzilla salvateur, et Akiko une brume intense. On mythifie. IstanbulDepuis plusieurs jours, je crois entendre dans la chanson de la mère chantée en japonais le nom propre de la ville d’Istanbul. Je cherche, je ne comprends pas, je ne me souviens pas. Yoko chante, si joliment, la chanson finale, elle pleure, bouleversante, et je crois bien entendre qu’elle dit une fois encore Istanbul dans la chanson. Je cherche dans le texte, je vérifie. Dans la version française, la mère dit « viens je t’emmène dans mon existence, c’est pas le Pérou, c’est pas Byzance ». Ici, Byzance est devenu Istanbul. Souvenir sans rapport de traduction décalée, dans la version allemande des « Deux petites dames vers le Nord » à Berlin, Katarina Talbach ne disait pas « il y a des jours où je me déteste autant que tout le troisième Reich », mais disait plutôt « il y a des jours où je me déteste autant que tout le Stalinisme ». Mardi 15Dernière répétitionLes acteurs, formidables. Deux nouveaux assistants, Brice filme tout, l’administrateur semble heureux, l’ingénieur du son, Masako, You, Michiru assistent au dernier filage. Une heure dix-neuf et trente secondes. Belle énergie, grande folie préservée, ils jouent moins ce qu’ils disent que les forces qui les poussent à dire le contraire de ce qu’ils voudraient ou devraient dire. On est dans la tragédie catastrophique, et drôle. Tenue, tendue. Mais ténue. Un monde qui se fissure de partout, qui part en vrille et finit en réconciliation. Ça existe, c’est fluide, je suis fier, heureux, cette équipe, le travail avec tous, l’avancement. Demain, nous serons au théâtre. Prénoms d’hôtelsPetites ruelles de l’Ouest de Shibuya, on note que nombre de love hotels, espaces fantasques, luxueux ou insalubres, par lesquels on peut passer ou rester, « rest or stay », pour y faire plutôt à deux ce qu’on a à y faire, portent volontiers les prénoms de nos amies françaises. Claire, Elisa. On passe devant une échoppe que j’avais remarquée la semaine précédente, il y avait une file d’attente d’une demi-heure, là, rien. On tente, on essaie, on y va, on mange par ici un sandwich chaud, brioché, à la glace à la vanille doté d’une tranche d’ananas. Un truc de fou. Comme l’alcool de cerise à Lisbonne, le cronut à New-York, la Berthillon à Paris, un repère nutritif, un point d’eau pour les zèbres, un ralliement, avec instinct grégaire tout autour mais surprise égoïste d’un goût unique et inconnu. Mercredi 16HanokeDepuis la gare de Shinjuku, départ pour Hakone, province du Sud-Ouest, avec le plus grand lac d’Asie, des parcs, un téléphérique, des vues multiples sur le mont Fuji. Jour off pendant le montage de la pièce. Prendre l’air, respirer ailleurs, trouver d’autres mondes, en paix. Ici, c’est la Suisse. Chalets, bateaux, pédalos, le calme et la végétation. Mais l’imminence d’une éruption volcanique interdit l’accès à plusieurs sites et le temps couvert efface le mont Fuji. Paradis quand même, avec petits gâteaux sucrés aux haricots noirs. OdawaraOn court dans Odawara au retour de Hanoke. Je rêve de voir la mer, une ville au bord de la mer. On marche, des plombes. Cité balnéaire, sans la mer. Lumières, clubs, flonflons, espaces de jeux, mais pas la mer. On se perd. Je renonce. Brice pas. Il veut que je voie la mer. Je verrai la mer. Il baragouine, harcèle une vieille dame, un gros petit homme, à la deuxième route à droite sous un tunnel, il la trouve. Elle est là. Bordée par le béton d’une autoroute, au bout d’un tunnel sans lumière, calme, cernée par les collines et la tombée de la nuit, au pied d’un sable noir, et nous sommes seuls au monde devant la mer que je rêvais de voir.   Les araignéesDécouverte d'un nouveau jardin près de Tokyo Dome. Grand parc de Shibuya, entre Harakuju et Yoyogi. Là, constat que les araignées japonaises ne construisent pas en un plan plane leur toile, mais en plusieurs dimensions, en relief, par trois ou quatre niveaux ou couches successives, labyrinthe de fils en apparence chaotique. Pas de jolis dessins en étoiles qui se cristalliserait en hiver, mais un brouillard de lignes à trois ou quatre dimensions. Le fil est le labyrinthe, il ne permet pas d'en sortir. La ville même de Tokyo est construite ainsi, avec points de croix névralgiques. Des fils partout, électriques, emmêlés dans les airs, impossible de les plonger dans le sol, à cause des mouvements telluriques, des séismes, et je suppose de l’humidité des sols. La ville est faite de reliefs, de dimensions opposées et de nœuds gigantesques. Très différentes architectoniques à Sienne ou à Amsterdam, villes planifiées en toiles horizontales. Soir de premièreAu même moment, à Paris, première de Démons au Rond-Point, première d’Irma la douce au Théâtre de la Porte Saint-Martin. Des bouquets de fleurs au théâtre, des cadeaux dans les loges, mais ce sont les spectateurs qui apportent des présents à leurs amis comédiens. Les acteurs ici ne se font pas de cadeaux de première. Des attentions, des mots, des délicatesses. Je suis très touché par les gestes des amis, des camarades ou des collègues de France, qui font un signe depuis leur bout du monde jusqu’au mien. Un soir de première, tout en réalité est pareil partout ; la fête, la peur, le cérémoniel. On ne jouera que sept fois. Et c’est beaucoup. Hormis les grands shows traditionnels de Kabuki au Kabukisa ou les comédies-musicales hollywoodiennes, les pièces à Tokyo se jouent moins d’une semaine, toujours. Pas de public au-delà, dit-on. Il est dix-neuf heures. Les stagiaires de la fin du mois d’août sont dans la salle. Elle est pleine, trop de monde, on sort des chaises. La pièce se joue, les acteurs sont en tension tout le temps, puissants, énergiques, dans des lumières précises, découpées, un cabaret noir et grave, drôle et tragique, une boîte à monstres dont je suis fier, heureux de ce travail, à chaque seconde. Chaque seconde pendant une heure vingt et vingt-sept secondes. Accueil rêvé. C’est fait, fini, c’est là et ça vit sa vie. Moi aussi Catherine Deneuve a été créée par Jean-Claude Cotillard  à Paris, j’ai mis en scène la pièce dix ans plus tard à Tokyo sans cesser de penser à l’équipe originelle, Charlotte Laemmel, Juliette Coulon, Romain Apelbaum, Zazie Delem, et Jean-Claude. Entre-temps, elle a été mise en scène par Gérard David à Bordeaux, Vladimir Petkov à Sofia en Bulgarie, Valery Warnotte à Chicago, Atlanta et Washington aux États-Unis, et une première fois par Masaru Hirayama au Japon, qui était là aujourd’hui.

Le 23 septembre 2015 à 16:06

Perdu dans Tokyo #12

Journal de l'auteur associé au Théâtre du Rond-Point

Jeudi 17Tchèques et BarthesDans le métro, une heure de Tchèques, touristes à voix forte. Ils se parlent depuis des rangées qui se font face, sans être proches, de loin en loin, de plus fort en plus fort, dans ces transports où le silence fait loi, et la discrétion règne, jusque là. Eux s’en foutent. Ils gueulent, rient, crient. Brice me lit des extraits de « L’empire des signes », Barthes raconte cette satisfaction éprouvée à entendre un brouhaha de langue inconnue, non maternelle, d’où il ne discerne ni les niveaux de langue, ni les classes sociales, ni les humeurs, ni la grossièreté ni la vulgarité des individus qui parlent. Ceux là sont vulgaires et grossiers, mais ils nous épargnent le sens, on n’a que le son, c’est trop mais on tient. On se couvre de honte pour les Occidentaux, on ne veut pas être assimilés, on s’écarte en demandant pardon pour eux à tout le monde, on porte la misère de la vulgarité tchèque sur nos épaules, on en fait trop. On est puni le lendemain matin, à huit heures au petit déjeuner, une meute de séminaristes français d’une entreprise de transports sans doute envahit les salles, ils sont bruyants, balourds, malpropres, ils déballent leurs voix du matin rocailleuses et s’interpellent au-dessus d’une foule de gens tranquilles, mal réveillés et taiseux qui aspiraient à la paix avant de retrouver cette France gueularde, où dans chaque groupe tout le monde devient petit.   Vendredi 18OdaibaSous la pluie incessante, ville plongée dans une eau permanente, comme noyée dans un nuage lourd, Tokyo n’est plus visible. On se réfugie à Shinagawa, on se perd des heures hors de la gare, s’enferme dans un aquarium avec spectacle de dauphins domestiqués, sautillants, frétillants, pauvre théâtre de l’aliénation, cirque grandiose avec bêtes sauvages soumises par d’étranges bipèdes en collants moulants qui font des tours de bassin hissés sur leur museau et leur balancent les sardines qui avilissent. Des méduses, un aquarium avec passage sous tube et toit de raies géantes que croisent des requins-scies. Des enfants hurlants sous leurs casquettes jaunes, et plus loin, à Odaiba, une grande roue de cent-soixante mètres de hauteur d’où on ne voit rien, tout perdu dans un ciel plombé, grisé de flotte. On quitte cet hiver blanc pour rejoindre la salle de théâtre. Troisième ce soir après une matinée à 14h, c’est la coutume. Salles pleines. Tout se passe à merveille et de commentaires. Comédiens meilleurs encore. Ils m’ont suggéré de rester en loge, ils ne veulent pas m’avoir en face. Ils se lâcheront mieux, davantage. Durée ce soir, une heure vingt et vingt secondes. Avec You et les acteurs nous convenons qu’il faut déplacer cette production à Paris. IncongruitésLa fête d’halloween se prépare, beaucoup de jouets, de déguisements, de citrouilles en caoutchouc. On trouve aussi une fausse moustache d’Hitler, collée à une image de la bouche du type, photographiée depuis une statue de cire, probablement. Je n’avais jamais vu ça, le postiche d’Adolphe. Le même jour, on découvre des croissants à la glace et au haricot noir en forme de poissons, au cœur du quartier Ebisu, espace vallonné perlé de petites rues à cafés chics, situé quelque part entre Amsterdam et San-Francisco. On mange des chouquettes à la crème vanillée. Je constate que les abribus sont montés à l’inverse des nôtres ; la structure verticale est placée du côté de la route, et non sur le trottoir. Ainsi l’abri bus n’est plus un obstacle pour tous ceux qui se foutent d’avoir un arrêt de bus sur leur passage. On croise des enfants, petites filles surchargées, qui portent un parapluie et un à deux sacs en plus de leur cartable gigantesque, carapace cubique. Les gosses de six ans prennent le bus et le métro, seuls. Et calmement. Jolis uniformes bleus-marine et blancs. Shorts, jupes, et casquettes ou chapeaux blancs. Je croise beaucoup d’établissements chirurgicaux pour la face et pour les dents. Remonter les sourires, soigner la dentition. J’avais été frappé, lors de mes quatre précédentes venues au Japon, par la multiplicité des dentitions délirantes, notamment chez les jeunes gens. Dents dessus dessous, sur le devant, par derrière, chevauchantes, bizarroïdes, enchevêtrées. Cette année, constat très différent. Beaucoup d’établissements de soins dentaires, beaucoup moins de bouches cassées. En revanche, ces cinq dernières années, je courais la nuit en cachette dans les Seven Eleven pour acheter du mauvais sucre, des saloperies saturées. J’en étais frustré, en manque. Le sucre était absent de la ville. Aujourd’hui, des boulangeries ont fleuri dans tous les quartiers, magasins spécialisés, brioches, cheese-cakes, chaîne de donuts américains, chaîne Eric Kayser, glaces aux fruits et crêpes glacées. Pour finir la journée et la liste des incongruités, je découvre par hasard une version japonaise de J’ai besoin de toi, j’ai besoin de lui, de Nicole Croisille, par Koshiji Fubuki. Et je définis une nouvelle quête désormais pour nos deux derniers jours, un nouveau défi ; trouver des Kit-Kat au thé vert pour les copines. Samedi 19Journée passée sous les faucons de Kamakura, qui planent au-dessus de la mer et des crânes des bouddhas. Longer le fleuve de Yokohama, avec éruptions de poissons volants ; sauts de un à deux mètres. Les avenues désertes, les ruelles bondées. Instinct grégaire autour des soldes, on vend des fringues à la criée. Le soir, au théâtre, venue attendue de maître Fujii, universitaire et spécialiste de Rambert et Fisbach, salle attentive, à l’écoute, studieuse. Amabilités puis il file manifester contre Abe et son neuvième amendement. L'amie Yuko, interprète officielle de François Ozon au Japon est là aussi. En soirée, les membres de la Directors Japan Association, Kenichi Shinomoto et Hyo Hirota, organisateurs du stage, et des stagiaires. Beaucoup de rires, d’agitation dans la salle.Shinjuku GardenYuko me suggère d'écrire une pièce inspirée par le Japon, "une grande et belle histoire d'amour tragique" dit-elle. Elles le sont toutes, partout. Au jardin de Shinjuku, il y a un jardin japonais, élégants, sinueux, compliqué et apaisant ; un autre anglais, touffu, paresseux, calme et dégagé ; un troisième français, rectiligne, droit, apprêté, et prétentieux. C'est la manière qui change. Pour le reste. Vivre est une tragédie et l'amour une catastrophe, ici aussi. Mais il y a la manière. Et il y a les exceptions. Dimanche 20DernièreDernier jour de l’aventure au Japon. Dernière représentation. Hier, matinée, une heure dix-neuf et trente secondes. Le soir, une heure vingt et seize secondes. Dernière matinée, dimanche 26 septembre, une heure, dix-neuf et trente six secondes. Ponctualité japonaise. La pièce est devenue grave, une tragédie drôle à force d'être irrecevable. Écrin noir, lumières découpées, couleurs, jeu intensifié, pas de distance, mais des folies, des langages opposés, des contradictions tragiques, des maladies de la parole et de l’amour qui ne sait pas se dire. Et la noirceur loufoque d’un humour féroce pour ne pas sombrer. Brice m’engueule, me dit que je ne peux pas attendre que les gens s’esclaffent devant mes pièces si je décide de les monter comme des tragédies.  Démontage immédiat, tout le monde se plie en quatre, agitation, bousculade, pour vider le lieu, démonter le décor, ranger les costumes que Michiru vend à bas prix aux comédiens. Personne ne veut se séparer de sa peau de scène.Quatre cent cinquante mètresEn haut de la Skytree, à quatre cent mètres au-dessus du sol, les touristes coréens, vietnamiens, chinois et occidentaux se bousculent, piaffent, se piétinent, laissent hurler leurs enfants rois. Dehors, une sorte de gouttière, à quatre cent mètres du sol, où une petite tornade remue une dizaine de grillons morts, jetés par les vents, échoués sur les vitres et tombés là. En dessous, beaucoup de piscines japonaises construites sur les toits des immeubles. La ville semble calme, ordonnée. Mais là-haut, aucune des règles de respect, en cours dans les rues, sur les quais des métros, sous l'emprise du collectif tout puissant, n'est plus observée dans ce nid touristique achevé il y a trois ans, encore moins ce dimanche, jour de relâchement. Jour de fête. Dehors, on se déguise. On croise dans le métro deux lapins et un extraterrestre. On court dans Asakusa, Akihabara, Ueno, voir une dernière fois le panda avant la fête de dernière, dans un café voisin. Embrasser les otaries endormies, possible joli titre. Des mots de Yoko Kanze, la marraine de l’aventure, depuis cinq ans, elle porte tout, à bout de bras, les mots des comédiens, Akiko, Natsuki, Kaze. La fête est finie, on est ivres, on rit fort, il y a des larmes, aussi. Rapporter des merdouilles, faire les valises, une lessive, les adieux, une nuit complète de plus de cinq heures, et partir ce lundi 21 septembre, c’est mon anniversaire, à l’aéroport de Narita, décollage imminent, et c’est la fin de l’histoire.

Le 21 mars 2015 à 09:39

Comme un poisson dans l'autre

On dit, en musique, qu’il y a deux voies pour la jouer. Apollon ou Dionysos. Il semble que j’ai choisi l’autre… J’habite le temps à Nay, piémont pyrénéen. A côté de Lourdes.8 Mars 2015. Je suis à Tokyo, Japon depuis cinq jours. J’essaye de faire comprendre ce que je veux au monsieur en face de moi qui ne parle ni l’anglais. Comme moi.J’ai pour habitude de dire « My english is titanic » Glou, glou glou.. Ah ah ah.. Bon. Oui je suis au Japon avec ma Dada et Tomoko. On devise sur l’écriture et la cuisine et soudain :  « Flash back »… Fin des années quatre vingt.  Grand festival de jazz en Suisse.C’est ma première apparition officielle avec la  Compagnie Lubat  dé Gasconha.Nous passons en première partie d’une troupe de musique traditionnelle japonaise.« Les tambours Kodo ». Impressionnante de bout en bout. La geste, le son, la discipline.  Des tambours immenses frappés par des hommes mi danseurs mi athlètes équipés de bâtons comme des gourdins. Enorme. Arts marteaux. Plus tard un groupe d’une douzaine de percussionnistes assis tailleurs en un côte à côte rectangulaire. Façon jardin japonais. Zen et nez.  Phrasés vertigineux, silences abyssaux. Réglé comme une horloge. Aucun chef d’orchestre pour faire jouer la partition d’une précision diabolique. Je me souviens leur avoir demandé en anglogascofrançais, gestuelle à l’appui, comment tout ça était possible. Un des leurs m’a alors raconté (je ne sais si c’est vrai – m’en fous) que chaque matin ils parcouraient ensemble un même trajet avec obstacles et que ces obstacles représentaient leur phrases rythmiques. Entre les deux, continuum et silence !Nous, avec la Cie, nous préparions nos concerts avec Dionysos dans les loges et sur scène avec l’autre. Maquillage à l’emporte pièce pour prendre le maquis.  L’art de la conversation. Barricade de l’improvisation.  Pas de thèmes en commun. Ni chansons. Rien. « Free ! » Un de mes premiers chaos collectif. Trouille, état de guerre intérieur. Oreilles incandescentes. Instinct de survie. Sortie de scène. Haie d’honneur des Japonais. Tout de même, sale impression d’après « match »… Mais voilà que quelques heures plus tard j’entends sur la radio suisse ce concert mémorable fraîchement enregistré. Et  je m’entends jouer, parmi les autres, d’un tout autre sentiment que ce que j’avais senti ou ouï sur scène. Certes des moments « dur à cuire », mais aussi du neuf et de la vie par dessus tout. Pour ma part j’entendais un autre moi que je ne connaissais pas…  Je ne sais depuis, s’il faut écrire « jeu » ou « je » est un autre… Trente ans plus tard, sur la scène de la cave poésie de Toulouse dirigée par le génial René Gouzenne aujourd’hui disparu, un homme de théâtre improvise à partir des propositions du public. Après quelques propositions de mes voisins, je lance « altérité ». L’acteur me répond : « Vous pouvez préciser ? ».Silence. «  Vous êtes cruel. » Silence.« Bon, très bien... je ferais altruisme… » Micro déception de votre narrateur. Pas facile de s’altérer. J’aurais aimé plus d’audace quitte à la perdition. Mais il s’agit des mots, du sens et pas des sons. Et les mots dits sont de mille malentendus, sens de mille maux, émaux. Oh ! Ghérasim Luca. Oh Bernard Heidsiek. Oh ! les autres. Tant d’autres ! Je cherche parmi les uns et les autres, les champs et contre champs de la voc’alchimie..   Comme un poisson dans l’OH ! d’ici ou là.

Le 24 septembre 2010 à 10:47

Origine. La nôtre.

Les Monstres arrivent au Rond-Point

Irruption. Ainsi naissons-nous. Sans norme ni contour. Lave mêlée, viande rouge, gènes en fusion, cheveux frisés, sexe divin, coeur au galop et pensées sans fin. Nous jaillissons refusant d’emblée ce monde où la parole ne peut dire l’immensité de nos désirs, la fureur de nos rêves et notre douleur d’exister. Nous crions, rage et panique, dès l’apparition de nous mêmes enfermés dans une peau d’humain. Le combat pour la liberté va durer quelques mois puis, sous les coups répétés de la civilisation raisonnante, notre génie considérable va se réduire en morale tiède et bon goût parfumé avec, comme seule autorisation de sortie, diverses églises où notre âme se cabossera sur des dogmes. Ainsi le bébé géant que nous sommes, l’enfant-dieu, le monstre lumineux pénètre penaud dans la cage du réel, rapetisse soudain et devient homme. Apparaît alors le secrétaire de mairie, le nouveau philosophe, le gastro-entérologue et le tennisman. Chez certains pourtant la braise des origines ne s’est pas éteinte, elle continue de raviver le souvenir de ce jardin perdu où dans une joie complice l’enfer et le paradis nous faisaient enjamber tous les horizons par-delà le bien et le mal. Ceux-là artistes ils sont. Et leurs chefs-d’oeuvre témoignent des êtres fantasques et démesurés que nous aurions dû être. De Polyphème le cyclope d’Homère au Minotaure de Dante, du Dracula de Bram Stoker au Quasimodo de Victor Hugo, des ogres de Grimm au Docteur Jekyll de Stevenson, de Phèdre dont Racine nous rappelle en un alexandrin qu’elle est la fille de Minos et de Pasiphaé, mi-femme mi-déesse, sans oublier Les Songes de la raison de Goya, Le Jardin des délices de Jérôme Bosch ou Les Monstres sacrés de Cocteau. Il en est d’autres chez qui, torturés par la norme et la loi des hommes, la braise originelle s’enflamme soudain vengeresse jusqu’à leur brûler la tête. Alors surgit de leur cervelle en cendre le seul monstre noir contenu jusque-là dans nos cauchemars et qui, le temps d’un génocide ou d’un meurtre dans une ruelle, ravage une humanité qui les étouffe. Ainsi en est-il des monstres, c’est-à-dire de nous-mêmes. Il n’y aurait pas de théâtre sans eux.> Toute la saison les monstres sont au Rond-Point : Orlan, Jacques Vergès, le champion de France de Body Building, l'homme le plus tatoué du monde, les avocats du couple Fourniret, des acteurs monstres sacrés lisent des textes monstrueux, Michel Onfray et son université populaire... Voir les liens ci-dessous qui vous renvoient vers les programmes des conférences-perfomances de la Monstrueuse université, des Lectures monstres, de l'Université populaire de Caen...

Le 24 décembre 2014 à 10:05

Marie Nimier : "Si je pouvais éradiquer Noël du calendrier..."

Chez ces gens-là, Noël revient tous les ans. Le fils porte sa belle chemise. Ses fiancées, d’année en année, se ressemblent, paupières hautes, lèvres tombantes. Elles s’appellent Catherine, Patricia ou peu importe. Tel est le point de départ de Noël revient tous les ans, la dernière pièce de Marie Nimier créée au Rond-Point par Karelle Prugnaud. Pierre Notte – Noël, c’est une fête de famille ? Ou une défaite ?Marie Nimier – Certaines années, si je pouvais éradiquer Noël du calendrier, ce serait un grand soulagement. Et pourtant, j’aimais tellement ça quand j’étais petite... Aujourd’hui, dès que les décorations pointent leur nez, une angoisse sourde m’envahit. Alors, je répondrais fête ET défaite. Bûche et embûche. Joie et calvaire, dans un même mot, comme les deux points du tréma sur le « e » de Noël. Voilà un endroit intéressant pour l’écriture, entre ces deux points, comme entre deux aimants qui s’attirent ou se repoussent.– Où est passé le père ? Le patriarche ? Le Père Noël ?– Mon père à moi (celui de Noël, pas l’autre) est un des acteurs bienveillants de la grande parade. Il voit le monde d’en-haut, comme une bonne fée à barbe plutôt qu’un gros livreur rutilant. Il essaie de comprendre, il pose des questions, mais comme il ne sait rien refuser, il pose aussi avec les spectateurs afin que l’on garde un bon souvenir de lui. Il trouve les humains bien compliqués. Dans la mise en scène de Karelle, il est interprété par l’acteur qui joue le fils (Pierre Grammont). Comme lui, il fait tout pour étouffer le souvenir des morts sous le coussin doré de son traîneau. Ou l’asphyxier dans un sac en plastique rose, de ceux qui attendent sous le sapin. – Pourquoi avoir choisi de mettre en scène huit réveillons successifs, plutôt qu’un seul bien ficelé ?– Un bon gros réveillon, façon chapon ? Façon bûche crémeuse et foie engraissé ? Rebondir d’un réveillon à l’autre me semblait plus digeste. Et finalement plus lourd de sens à cause de la répétition. Tout semble s’être arrêté depuis la disparition de la sœur, et pourtant tout continue. Les mêmes blagues, la même chanson, pour cacher le même drame. Année après année, on en rajoute une couche, pour insonoriser les souvenirs. Les anesthésier. On sait ce que deviendra le bébé dodu allongé dans la crèche, dit le Père Noël, un corps très maigre cloué sur une croix, on le sait... et pourtant, on fait comme si, on fait la fête. On y croit, on fait semblant d’y croire. On se promet de faire des efforts. Et on fait des efforts. Ce n’est pas la volonté d’apaisement qui compte : c’est la magie. – Vous avez écrit le rôle de la mère pour Marie-Christine Orry ?– Il existait une version très courte de ce texte, mise en espace par Anne-Laure Liégeois (merci Anne-Laure !) au Festival de Hérisson, c’est là que j’ai rencontré la comédienne Marie-Christine Orry. Sa façon d’habiter le personnage de la mère m’a donné envie de poursuivre le travail. J’avais envie d’écrire pour sa voix, son corps, sa drôlerie, ses larmes rentrées. Sa capacité à dire une chose, cash, et son contraire, dans une même phrase, un même mouvement. Elle forme avec son fils au sourire rectangulaire un couple étrange, il y a une vraie tendresse qui circule entre eux, beaucoup d’émotion. Quant aux amies successives du fils (toutes interprétées par Félicité Chaton), elles ont dû batailler pour trouver leur place, et finalement devenir LA fille qui représente toutes les filles, celle qui parle pour moi, pour nous toutes. De la pièce rapportée à la pièce manquante en passant par la pièce montée et la pièce d’artillerie, elle est l’électron libre de l’histoire. Avec elle, on peut s’attendre à tout. – Karelle Prugnaud et Marie Nimier, guirlande et bolduc ?– Quand l’une arrive au théâtre (le bruit de ses hauts talons sur l’asphalte) l’autre n’est pas loin (le chuchotement de ses semelles crêpe). Nous travaillons ensemble depuis huit ans. Huit Noël ! Notre première collaboration, dans la Halle aux poissons du Havre, s’intitulait Pour en finir avec Blanche Neige déjà une référence aux héros de notre enfance. J’aime en elle son côté performeuse de choc. Son engagement. Sa sensibilité extrême. Ses visions. Avec Noël revient tous les ans, elle révèle pour la première fois une autre facette de son talent. Moins démonstrative, sans doute, plus intime, proche de mes mots, comme si elle poursuivait l’enquête avec des outils différents. – Pourquoi écrire du théâtre, quand on sait écrire des romans ? À quoi ça sert ?– Pour être plus vivant. Ou vivante. Chercher avec d’autres. Écrire des textes qui prennent sens avec la complicité d’une équipe. Pour faire parler le silence. Les corps, et pas seulement les mots. Pour prendre des risques... et les partager. Une sorte de « Debout les morts ! » qui, chaque soir, se remet en jeu. En comparaison, le travail du roman paraît bien plan-plan. Bien solitaire.Photo Franck David

Le 9 septembre 2015 à 08:28

Perdu dans Tokyo #9

Journal de l'auteur associé au Théâtre du Rond-Point

vendredi 4 septembreSécuritéÀ chaque coin de rue, et dans le métro, des miroirs et des caméras partout, pour voir venir. Des coupe-ongles sont vendus pour cent yens avec loupes grossissantes, et on trouve des coton-tiges noirs pour les oreilles, histoire de voir ce qu’on fait. Toujours, tout le temps, partout. La sécurité, dit Masako. Surtout depuis l’attentat de 1995. Elle me parle de la situation politique, qu’on pourrait considérer en France comme à droite de l’extrême-droite, gouvernement ultra conservateur, visant l’armement, la militarisation, et un protectionnisme forcené. Mon désir de vivre à Tokyo s’érode un peu. Masako me dit que les Japonais peuvent se montrer très accueillants avec les touristes, les voyageurs, les passants, mais qu’ils peuvent devenir des voisins redoutables. Elle expose les différents clichés des Japonais sur les étrangers qui s’installent au Japon. Fêtards, incontrôlables, bruyants. A nos côtés, vendredi soir, dans un petit restaurant chinois, un gros monsieur et trois femmes ; elles hurlent de rire, il parle plus fort, ils fument, lui crie, elles hurlent, il rote, très fort, plusieurs fois, puis tout le monde se tait. Masako semble me dire que tout est normal. Ce sont des espaces de grandes libertés. Il y a aussi qu’au Japon, on fait du bruit en mangeant. Bruit en aspirant les nouilles, la soupe, le reste. Cela signifie qu’on est bien, que c’est bon, qu’on est heureux, reconnaissant. Ce bruit-là est une fête, quand partout dans la ville tout contribue semble-t-il à deux choses encore contradictoires, faire taire ou assourdir.RépétitionsLes comédiens me demandent d'arriver à 14h. En réalité, ils se préparent et s'échauffent à partir de midi. Nous avons dessiné le mouvement général, les déplacements, nous travaillons sur chaque phrase, chaque mot, chaque réplique, à redéfinir les enjeux, les codes de jeux, les liens entre chacun, les regards. L’intensité, et la nécessité impérieuse d’être là et pas ailleurs, de vivre ça, de porter ce monde catastrophique qui dépasse jusqu’à la comédie noire les limites du tragique. Et on chante, on danse, sur les ruines. On s’invente de nouvelles histoires, on nourrit le jeu, les enjeux. On avance. Le décor sera noir. Tout sera peint.UrinoirsUrinoirs et toilettes partout dans la ville, le métro, les extérieurs, les jardins. Magie d’un mobilier légendaire. Les wc sont des meubles à lunettes chauffantes, parfois électroniquement relevables. Un bouton pour un jet d’eau provenant de l’intérieur de la cuvette vers le trou des fesses unisexe, un autre bouton pour le sexe féminin dit aussi vagin. Un bouton pour la puissance des tirs, un autre pour de l’auto-nettoyage des petits tubes à jets qui peuvent être souillés. Un autre bouton encore pour le son, dit musique. Mais il s’agit d’un faux son de chasse d’eau, imitation bien faite, qui permet à l’usager de couvrir les bruits biologiques naturels sans faire couler l’eau inutilement. D’autres options encore possibles. Les urinoirs des lieux publics sont beaucoup plus longs que les nôtres, ils arrivent quasiment au sol, lui-même souvent recouvert de moquette. Mais le bec de l’urinoir arrivant lui-même quasiment au sol, il est rare qu’on en foute partout alors qu’ailleurs, en France, les hommes font essentiellement pipi sur leurs godasses. A noter encore que dans les toilettes publiques, des installations pliantes de chaises pour bébés sont installées dans beaucoup de chiottes hommes ou femmes, afin d’asseoir le bébé près de soi quand on fait ce qu’on a à faire. samedi 5 septembreHôtelJe suis le client d’hôtel le plus affreux que je n’ai jamais fréquenté. A Shinjuku, je demande à changer d’endroit, je rêve de plus d’espace, j’aurai la même chambre. Mais j’y gagne en vue et en wifi. À Ueno, je demande à changer de lieu pour m’installer dans une chambre aux lits rapprochés, sinon double. C’est impossible, j’insiste, plusieurs jours, j’en visite une finalement, tellement petite que toute circulation autour des lits en est impossible, je renonce, je la laisse. Puis je demande à changer de chambre quand j’aperçois l’intérieur de la chambre voisine 1204, les têtes des lits sont au nord et la vue est dégagée quand ma chambre donne sur une façade d’immeuble. Je change de chambre. C’est mieux. Rentré à minuit, dans mon nouveau territoire, je me démène avec la climatisation, inévitable. Pas un immeuble sans ses vingtaines de verrues extérieures de climatiseurs. Dans le métro, quand la climatisation ne suffit plus, des ventilateurs sont installés au plafond. Dans la chambre, la clim s’active. Chaleur lourde, humide, fin d’été à typhons et canicules. Tout est écrit en japonais. Il fait chaud, très chaud, de plus en plus. Je me rends compte à une heure du matin que j’ai mis le chauffage dans une chambre aux fenêtres condamnées. Malin « De la coutume du hara-kiri, les Japonais ont gardé la manie du cure-dents » dixit Claudel. Les cure-dents sont partout à disposition. Hier, je croise une oie dans la rue. Autour, des parcmètres à vélos, payants. Et des parcmètres pour voitures, disposés par engin et par emplacement, à chacun sa machine. Des voitures s’arrêtent là, au bord du trottoir, et les usagers dorment, un temps. Les taxis. Repos. Repartent. Je constate que les stations essence disposent les manettes en hauteur, à plusieurs mètres du sol, accessibles par une ficelle sur laquelle on tire pour faire descendre les distributeurs de pétrole. Malin. Je croise un rosier qui émerge du goudron, à même le béton, plante jaillie comme ça, qui fissure le sol et monte, fleurit, et sent la rose dans un brouillard d’essence humide, à même la route. Au supermarché, on met ses courses dans un panier, on pose le panier sur la caisse, le cassier ou la caissière dispose les courses dans un autre panier, on paye ses courses, et on va s’installer un peu plus loin, sur une table ou un plateau commun, pour disposer les mêmes courses du nouveau panier dans des sacs en plastique. Hyper malin. Tout ici est pensé, futé. Tous les urinoirs sont dotés d’un petit carré en matière rêche ou d’une petite accroche, emplacement destiné au parapluie du monsieur. ParadisC’est dimanche. Trois grandes artères sont, quelques fois, le dimanche, fermées aux voitures l’après-midi. Akihabara, Ginza et Shinjuku. Les Japonais appellent ça le « paradis des piétons ». Masako s’en fout, ça ne l’intéresse pas. C’est fait pour les touristes, les consommateurs du dimanche. Mais c’est frappant, l’espace vide, alloué aux bolides, soudain déserté par la machine. Marcher sur une cinq ou six voies étendue et sans bagnole jusqu’à l’infini, dans l’absence de bruits de moteur, c’est sidérant. Tokyo se dote comme toutes les villes du monde de ces quartiers à piétons, de préférence commerçants, fête de l’instinct grégaire à visée marchande. Une fois par semaine mais quand même, remettre la voiture à sa place quelques heures, au sous-sol, dans une ville où la plupart des espaces lui sont consacrés, sacrifiés. Autoroutes, routes, périphériques, parkings. Pas de trottoirs dans les petites rues qui d’ailleurs ne portent pas de nom, mais des bandes blanches au sol, pas franchement sécurisantes. Le piéton, devenu voiture à son tour, doit garder sa gauche, toujours, partout, j’ai fini par comprendre ça à force d’essuyer des regards assassins. Tenir sa gauche, dans l’escalier, dans la rue, sur les petites routes. C’est simplement ça, ou la fin du monde. Interdit au moins de 18 ansJe me perfectionne, me spécialise dans la pornographie de mangas japonais. Des immeubles entiers à Ikihabara consacrés aux mangas, huit étages dont trois à la pornographie, exclusivement destinée aux hommes hétérosexuels. Les autres se débrouillent. Il semble exister des librairies spéciales pour les femmes, au moins des rayonnages dans les magasins Book Off, avec des mangas dits « sentimentaux », histoires explicites de couples de garçons. Pour l’heure, je me consacre aux mangas pour hommes hétérosexuels. Bandes-dessinées, tous formats, plutôt en noir et blanc. Les parties génitales et leurs ébats sont toujours cryptés, pixellisés ou barrés de deux à trois petites bandes noires. Mais tout est là, plutôt visible. Ce qui frappe avant tout, c’est que tout est possible. Tout est représentable, jusqu’à l’inimaginable. Tout ce qui peut sembler prévisible, connu, déjà vu, mais aussi la torture, le meurtre, les monstres, les déformations, des difformités, et les enfants. Tout, absolument tout. Mais les sexes sont toujours cryptés, ou barrés. Et les yeux des sujets ne sont jamais bridés.SurfJe quitte le quartier Akihabara, prends des vacances vers le quartier des livres anciens, brocanteurs et bouquinistes. Mes études en pornographie me laissent amer, froissé, bizarre. Pas sûr de poursuivre. Je cherche les brocanteurs de livres, mais tout est fermé ce dimanche. Sauf les magasins de sport. Tout un quartier, comme un arrondissement parisien, consacré au surf, au ski, aux sports de glisse. Du bruit lointain. Des cris. Je me rapproche. Des manifestants circulent en camionnettes, stoppés par des barrières de flics qui tendent d’étranges perches à micros, pour enregistrer je suppose les voix des revendicateurs. Ils s’insurgent contre la Corée du Nord, diffusent les photos d’une jeune femme disparue il y a vingt-cinq ans. Mariage traditionnelJe quitte les flics de Kanda, j’oublie la pornographie d’Akihabara, je me perds dans Akasaka, je me réfugie dans le sanctuaire Heijinja. Mariage religieux, traditionnel. Le son des flûtes et des percussions, quelques personnes, un jeune grand prêtre donne à boire à la mariée, puis au marié. Lent, sans parole, presque personne, des enfants, plus loin, en kimonos bariolés, un photographe officiel. Un touriste européen se penche, s’accoude sur l’autel extérieur, que j’imagine peut-être à tort un peu sacré, pour mieux voir, il prend des photos avec son smartphone comme s’il était lui-même invisible. Les mariés à peine sortis de l’adolescence sont debout, droits, en costumes traditionnels, rien ne se produit que le bruit des flûtes et des percussions. Je descends, direction Sud-Est, et je suis bien content de trouver l’application archaïque de la boussole sur mon machin digital pour me diriger. C’est à l’image de la ville de Tokyo, ultra moderne, nous sommes dépassés, et à la fois archaïques absolument. Un vingt-deuxième siècle planté dans un paysage féodal. Je me dirige sans le savoir vers les appartements et les bureaux du premier ministre Abe, espaces ultra sécurisés pour l’ultra conservateur. C’est une forêt d’uniformes dans un désert sans vie. Ils portent des grands battons, pour pouvoir se tenir à quelque chose je suppose dans ce brouillard de chaleur humide qui voile la ville. Des barricades et des barrières, et le silence. Plus loin, les jardins impériaux, quasiment inaccessibles. Faire encore des détours de plusieurs demi-heures pour arriver quelque part. Les clodosÀ Shinjuku, comme à Shibuya et autour des grandes gares, des « hôtels capsule », et des « love hotel » de tous les noms. Dans ceux-là, on reste une nuit ou on ne fait que passer. Dans les hôtels capsule, pour trois à cinq mille yens, on vient passer la nuit, seul, dans une capsule, chambre à coucher divisées en deux dans le sens de la hauteur. Pas de fenêtre. On s’y tient assis, sur le lit, on dort et on repart, parce qu’on a ni le temps ni les moyens de repartir chez soi pour la nuit, trop de boulot, trop de distances, trop de transport. Pratique. Pas seulement inhumain. Mais contrairement aux légendes en vogue, il y a visiblement plus de quartiers populaires, d’immeubles d’appartements, de pâtés résidentiels, de zones pavillonnaires dans Tokyo que dans Paris. Je croise des hommes en costume, élégants, qui trimbalent de grands morceaux de cartons, ils s’allongent, à l’abri. Autour, des étudiants, jeunes, habillés proprement, pareil, allongés sur des cartons. Trop tard pour rentrer, pas de capsule, pas d’hôtel, on dort dehors. Pas loin des SDF. Pendant ce temps, Brice à Paris manifeste place de la république, et se renseigne, savoir quoi faire, être moins inutile dans la crise humanitaire, et je voudrais savoir comment appeler autrement que migrants des gens qui sont loin d’être réfugiés.

Tous nos invités
Tous les dossiers

derniers podcasts

je m'abonne :   
La masterclass d'Elise Noiraud
Live • 16/04/2021
La masterclass de Patrick Timsit
Live • 16/04/2021
La masterclass de Lolita Chammah
Live • 16/04/2021
La masterclass de Tania de Montaigne
Live • 08/03/2021
La masterclass de Sara Giraudeau
Live • 08/03/2021
Tous les podcasts

ventscontraires sur Youtube

Découvrez la chaîne
La revue en ligne du Rond-Point
Auteurs maison   Vedettes etc.   Confs & Perfs   Archives   Tous les chroniqueurs
Les vidéos   Les sons   Les images   Les textes  Nous contacter   Presse
ventscontraires.net, revue en ligne, vous est proposée par le Théâtre du Rond-Point.
Site administré par
© 2014 - CC.Communication