Paul Fournel
Publié le 21/10/2015

Manger avant d'avoir faim


(le jour où je suis devenu cycliste)

Je suis né à Saint-Etienne, au pied du col de la République. Ce n’est pas de ma faute, je ne l’ai pas fait exprès. Plus grave encore, j’y suis né à une époque où la ville était la Mecque du vélo : on y soudait les plus beaux cadres, on y chromait les fourches, on y fabriquait des accessoires qui tenaient la dragée haute à l’italien Campagnolo. Les cyclistes de toutes religions venaient s’y servir.

Chaque année, les cyclotouristes du monde entier – ces gens-là sont voyageurs – s’y réunissaient pour rendre hommage à leur maître à tous, celui à qui ils devaient leur identité et leurs règles, le grand Vélocio. Paul de Vivie, selon son baptême, avait édicté les lois du tourisme cycliste et lui avait donné ses lettres de jeune noblesse. Homme d’affaires avisé et patron de presse, il parcourait les chemins et les bois sur son vélo, semant partout de belles maximes et de précieux conseils. Chaque année, donc, en hommage à sa tutelle, on se réunissait à Saint-Etienne par milliers pour grimper au sommet du col de la République et se recueillir une minute devant le monument érigé à sa gloire. La montée Vélocio était un peu plus qu’une simple tradition, elle était un signe fort et universel d’appartenance.

Certains cyclistes cependant, sans doute les plus en forme, déploraient que la montée, quoique raide, fût si brève. Les organisateurs eurent donc l’idée de proposer une balade alternative, baptisée « Les cent kilomètres Vélocio », qui ajoutait des côtes à la côte et des grands bois au Grand Bois. Le parcours était somptueux et sévère avec de gros dénivelés et de sombres paysages de sapins, enrichi d’une descente parmi les vergers du revers sud du Pilat et un retour par les routes du Tracol et de Burdignes. Du lourd.

Mon père, derrière qui je commençais à rouler à la petite vitesse depuis quelques mois, avait décidé que cette occasion serait celle de ma première « grosse » sortie. J’avais dix ans et la dose était peut-être un peu forte, mais il avait tout prévu pour m’assister et même me rapatrier en cas de détresse – un ami se tenait près de la 403 pour se précipiter au moindre signal de fumée. La sacoche de mon père était bourrée de victuailles et de blousons, ses bidons étaient pleins de sirop et le monde entier était sommé d’être patient car nous pouvions avoir besoin de beaucoup de temps pour boucler ce parcours. Nous étions déterminés à le prendre pour pouvoir aller jusqu’au bout et faire soigneusement tamponner dans les mairies des villages traversés la petite feuille de route qu’on m’avait remise et que je serrais dans la poche de mon maillot.

Tout était donc prévu, sauf ce qui arriva. Nous fîmes une belle montée du col de la République au milieu des hordes, je me sentais gaillard. Mon père qui possédait parfaitement la science de mon train me ménageait sans m’endormir et nous allions à une gentille cadence. Il m’encouragea à la prudence dans la longue descente. Dans les deux côtes suivantes, il me conseilla pour les braquets et je moulinais sans encombre vers les sommets. Il n’eut même pas à me mettre la main dans le dos, ce que j’aurais refusé à ce moment-là tant je me sentais investi de la responsabilité de me hisser par mes propres moyens jusqu’aux Grands Bois. La surprise du jour survint dans la côte de Burdignes. Au sortir d’un virage, je doublais mon père qui était presque à l’arrêt. Au passage, je le découvris livide, le visage baigné de mauvaise sueur, les yeux dans le vague, le cœur sur les lèvres. Il vomit dans le fossé, son visage tourna au verdâtre et il dut s’asseoir sur le talus. Il ferma un moment les yeux, les mains serrées sur le ventre. « Vas-y, me dit-il, ne te refroidis pas. La route est fléchée, tu ne peux pas te tromper. Je te rejoindrai… Si je peux. »

Cela fait une drôle d’impression de se trouver seul sur une route étroite et sinueuse de montagne pour la première fois. Surtout lorsque ce n’est pas prévu au programme. Une pluie de questions inattendues vous tombe dessus, on les jurerait écrites en blanc sur la chaussée, comme pour vous encourager : suis-je sur la bonne route ? Vais-je trop vite ? Vais-je assez vite ? C’est encore loin ? Combien reste-t-il de côtes au juste ? Et si je crève ? Et si je tombe dans la descente ? Et si mon papa est vraiment malade ? Et ma maman, elle est où, ma maman ?

A mon âge, je sais bien qu’il n’y a plus de loups dans les grands bois, mais on ne sait vraiment jamais, même un tout petit louveteau oublié dans un coin serait assez grand pour me dévorer. Et puis le terrible Homme au Marteau est forcément caché derrière un tronc de sapin. Un jour où il y a tant et tant de cyclistes, il ne peut se tenir très loin. Il me semble même entendre claquer la mâchoire de la Sorcière aux Dents Vertes. Les arbres sont devenus bien grands et bien sombres d’un coup. La côte est bien longue et bien pentue. Et puis il n’y a vraiment personne de personne sur cette route. Est-ce qu’il ne fait pas un peu froid, soudain ?

Un premier cycliste me rejoint. « Et ben dis donc Trois Pommes, tu fais ça tout seul ? C’est rudement bien ! » ; Je lui conte mon récent malheur. Il m’encourage : « C’est bon, relâche pas ton effort, vas à ton train et n’oublie pas ce qu’a dit Vélocio : « Pour éviter le coup de pompe, il faut manger avant d’avoir faim. Tiens. » Et il me tend un Petit-Beurre Lu que j’avale en le regardant s’enfuir de sa grande pédalée. Je me sens regonflé. Cinq cents mètres plus haut, c’est un couple en tandem qui vient à ma hauteur. « Voilà le Petit Poucet, dit le Monsieur. Il est mignon, dit la dame. Qui c’est qui t’a abandonné ? ». Je raconte en m’essoufflant. « Ralentis un peu » me conseille le monsieur pendant que la dame farfouille dans son sac. Elle en sort deux tranches de pain d’épices avec du beurre dessus. « Tiens me dit-elle, à vélo, il faut manger avant d’avoir faim ». Et je mange le pain d’épices en suivant des yeux leur pédalée double. J’aime bien le pain d’épices avec du beurre salé dessus, surtout depuis que je sais que la nouvelle étoile du cyclisme mondial, le jeune Anquetil, en fait ses délices, mais juste après le Petit-Beurre, je trouve qu’il a tendance à se mettre en boule pâteuse dans ma bouche et à me pomper l’air. J’ai soif. Un peu plus loin c’est un fringand qui me rejoint, je l’entends fondre sur moi dans un sifflement de boyaux qui me laisse deviner sa grande vitesse. Il freine. Solidaire mais sans un instant à perdre, il me tend un biscuit Thé Brun en silence et repart au sprint vers le sommet. Je mâchouille. Plus loin, c’est un groupe entier : « Garde le paquet de biscuits, môme, il faut bouffer avant d’avoir la fringale ! ». Plus haut encore, une dame en knickerbockers et chaussettes à losanges qui s’indigne : « Si c’est pas une honte de laisser un enfant comme cela, seul, sur la route ! Au moins, mange un morceau avant d’avoir faim. » et elle me tend un étouffe chrétien à base de riz de sa composition que je dois avaler en pédalant de conserve afin qu’elle vérifie que je n’en perds pas une miette.

La côte devient très longue. Et même si je sais que c’est la dernière et qu’ensuite il ne me restera plus qu’une grande descente, elle me semble interminable. Je me retourne pour voir si mon père ne revient pas. Je me sens lourd, collé au sol, la bouche pâteuse, le ventre ballonné. Je bascule au sommet au bord des larmes. Dans la descente, j’ai l’étrange sensation de tomber comme un plomb et je reste debout sur mes freins de peur de me laisser embarquer et de prendre trop de vitesse.

Enfin revenu en ville, on me pousse vers la table des contrôleurs pour mon ultime tampon. Comme je suis le plus jeune concurrent, et de loin, on me fête, on me donne un Pschitt citron et on me pardonne d’avoir raté un contrôle en chemin. Sans doute devais-je digérer.

Mon père se tient à l’écart, avec son copain appuyés contre la 403. Il a repris quelques couleurs mais pas le vélo. Il me serre dans ses bras. Il me dit qu’il est désolé, mais qu’il est fier de moi parce que maintenant je suis un vrai cycliste. Il dresse pour son copain, mon tableau d’honneur : j’ai fait mes premiers cent kilomètres dont soixante dans la haute solitude de la montagne, j’ai su trouver mon rythme sur tous les terrains, j’ai vaincu la peur, je ne me suis pas cassé la figure dans les descentes, je me suis fait tamponner et, en prime, j’ai fait un bon temps. Je peux être fier de moi.

Je me montre très heureux de ce tableau, mais je tiens à ajouter modestement que j’ai également réussi à digérer le premier des dix commandements du grand Vélocio et que je sais maintenant manger avant d’avoir faim.

Je suis Paul Fournel, écrivain. J'écris des nouvelles (Les petites filles respirent le même air que nous, Les Grosses rêveuses...), des romans (Foraine, Chamboula), du théâtre (Les Garçons les Filles, Les Mains dans le ventre), des essais (Guignol, Besoin de vélo, Méli-Vélo), des poèmes (Toi qui connais du monde, Les Animaux d'amour) et d'autres choses... Je suis aussi le président de l'Oulipo et j'en suis fier. 

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Paul Fournel

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Va y avoir du sport !

A 13 ans j'ai trouvé quel serait mon sport, celui où j'allais cartonner, celui dont je serai le grand styliste. Le fondateur. C'était à la piscine municipale, je tremblais au sommet du plongeoir de 10 mètres, déchiré entre la peur de me jeter vers le timbre poste liquide au-dessous de moi et l'humiliation de redescendre à pied par les escaliers en béton. J'y suis resté une heure, je grelottais sur place. Je tergiversais. Puis je décidai de m'entraîner méthodiquement, à chaque cours de gym : devant le ballon je tergiversais ; sur le cheval d'arçons je tergiversais ; agrippé au bas de la corde je tergiversais ; plutôt que faire des pompes je tergiversais. Et je rêvais qu'un jour, grâce à moi, après le curling, la natation synchronisée et le baby foot, la tergiversation sportive fasse enfin son entrée parmi les disciplines olympiques. Tous les records ont été atteints au siècle dernier, et si l'on parvient à réduire le dopage il est à craindre qu'ils resteront à jamais inégalés. Alors place aux sports de lenteur. Attention tergiverser ne se résume pas à ne rien faire. C'est une suspension habitée, bruissante de mouvements contradictoires, d'intentions complexes subtilement agencées pour organiser un jeu de jambes fulgurant, microscopique et tragique. Homme de son temps, l'athlète tergiversateur – nouvel Hamlet zen en survêtement couvert de poches dans lesquelles il se met soudain à fouiller de manière si caractéristique – s'imposera peu à peu dans toutes les disciplines, à commencer par la boxe, je vous le dis. La tergiversation sportive renouvellera l'idéal olympique. Aujourd'hui, contre quoi lutterait le baron Pierre de Coubertin ? Contre l'oisiveté des cœurs. Contre nos sociétés qui doutent. Contre nos responsables politiques aussi indécis les uns que les autres. Contre les individus repliés eux-mêmes. Contre la peur de se mettre en mouvement. Seule une tergiversation sportive de haut niveau pourra nous en libérer. Alors chaque jour je me perfectionne face au miroir. Ou dans ma baignoire. Ou sous mes draps les yeux fermés. Je ne sais pas ce qui est le mieux. Qu'est-ce que vous en pensez ? J'hésite. Mais une chose est sûre :va y avoir du sport.

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Fausto Coppi c'est moi !

Croyez moi ou non, je suis Fausto Coppi. Je suis né le 4 janvier 1960, date de la mort officielle du campionissimo. Je suis brun, chauve, petit et grassouillet, et à vélo je souffre le martyre dès que la route s’élève. C’est dire mon calvaire d’être Coppi, mais je ne dis pas cela pour me défiler. Je devine à votre sourire un brin d’incrédulité, peut-être même de l’agacement, à moins que ce ne soit de l’indignation. Peu m’importe, je sais ce que je sais, y compris les circonstances de la mort du champion puisque c’était un malentendu, d’où ma présence ici. Pensez-vous sérieusement que le grand Fausto aurait succombé à une crise de malaria contactée en Afrique, qu’une fièvre l’aurait emporté, lui qui n’aimait que la chaleur ? A son palmarès je vous serais reconnaissant d’ajouter les grands prix cadet de Saint-Symphorien (Deux-Sèvres), de Nieul-le-Dolent (Vendée), le prix des médaillés sportifs de la Ville d’Etaules (Charente-Maritime), puis en catégorie junior la course de Côtes de la Chapelle des Pots (idem), les kermesses de Villiers-en-Plaine (Deux-Sèvres), Angoulins-sur-mer (Charente-Maritime encore) et de Sigournais (Vendée), marquée par une péripétie avec une vipère prise dans ma roue arrière. Je conçois que ces victoires n’ont pas le prestige d’un Giro ou d’une Flèche Wallonne, mais j’ai fait ce que je pouvais avec mes modestes moyens pour honorer le nom de Fausto dont je suis, si vous me passez l’expression, une manière de réincarnation. J’y reviendrai si vous m’accordez un peu de votre temps. Officiellement Fausto a été emporté par une maladie exotique contractée avec son ami Geminiani, alias Gem ou le Grand Fusil, lors d’un critérium disputé fin 1959 au Burkina-Faso. Il se raconte que Gem survécut au prix d’un traitement de cheval prodigué dans le bon hôpital de Clermont-Ferrand. Alors que Coppi, soigné à tort pour une grippe, fut emporté illico presto. La presse de l’époque tira quelques conclusions sévères sur l’état de la Faculté transalpine, sur le diagnostic de ses médecins, et sur les vengeances possibles d’un bon dieu que le champion n’avait pas ménagé de son vivant, allant même jusqu’à lui disputer son rang, surtout en haut des cols pentus. Ce qu’il ne faut pas entendre ! Je n’aime guère parler de moi mais puisque vous m’y poussez (discrètement tout de même, les commissaires de course sanctionnent sévèrement les poussettes aux coureurs), je vais vous dire ce que je sais des temps reculés où j’étais Coppi. Ce n’est pas pour rien qu’à ma naissance mes parents m’ont appelé Fausto. Un Fausto de seconde main, je vous l’accorde, encore que les mains soient des outils mineurs dans l’art de pédaler. S’accrocher au guidon ou se pendre à la potence est à la portée du premier empoté venu. Pour faire de plus amples présentations, permettez-moi de vous en dire davantage sur l’authentique Fausto qui sortait de la cuisse de Jupiter. Je me tais car le voici qui s’avance et si l’envie vous vient de l’applaudir, n’hésitez pas, un champion même disparu est toujours une vieille coquette. De loin la silhouette est effilée. Aérienne et légère. Un Giacometti de chair et d’os qui frôle le ciel comme une catastrophe. Le coureur fait corps avec sa bicyclette qui lui tient lieu de squelette. Dressé sur les pédales, il se joue de la pente. C’est à se demander s’il peine pour monter. Il donne une sensation d’apesanteur. Ses boyaux lisses et minces ressemblent à de jeunes orvets dont la peau vert pâle se marbre au contact du goudron. Il grimpe en danseuse, coupe les virages au plus près selon une trajectoire parfaite. Ses jambes de feu tournent sans accroc dans un va-et-vient harmonieux semblable au mouvement perpétuel. Le coureur abolit le temps, aplanit la montagne, défie en souplesse les lois de la gravité. Il avale le goudron que le soleil liquéfie. La sueur forme un film liquide sur sa peau. Parfois il secoue la tête et des gouttes fusent de toute part, son corps est une masse d’eau salée. Il a le visage creusé du Christ. Le teint have d’un supplicié. On l’appelle Fausto, la terre entière l’appelle Fausto. Son premier prénom, celui que prononce sa mère la désormais vieille dona Maria avec son chignon blanc serré comme un poing transpercé par une aiguille de buis, celui qui figure sur sa feuille d’état civil établie le 15 septembre 1919 à Castellania, dans le Piémont, son prénom devant Dieu c’est Angelo. Le petit ange, le messager. Il n’est pas l’ange de la montagne. Il a laissé l’appellation au luxembourgeois Charly Gaul qui n’aime les cols que sous la pluie. Lui porte le soleil et l’ombre en lui. Il est Fausto. Faust dort dans son nom. Parfois il se réveille et Fausto est le jouet du diable. Au bout de Fausto roule le o de Méphisto.  

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