Hervé Le Tellier
Publié le 30/10/2015

Trop de gens l'ignorent, mais la psychanalyse doit tout ou presque à la pratique d'un sport de neige


Dans les brouillons de l’Avenir d’une illusion, Freud affirme en effet avoir retrouvé à la Grande brasserie de Davos, lors de vacances en Suisse, le jeune Friedrich Gans : il était devenu un grand gaillard sportif (qui, par sa stature et sa voix grave, lui faisait penser à son père, mais ceci est une autre histoire). Après une douzaine de bières, ce dernier l’entraîna dans la forêt pour une expérience inoubliable (ein unvergessliches Erlebnis) et ils grimpèrent – aussi vite que leur état alcoolisé le permettait – vers un lieu connu de quelques jeunes intrépides sous le nom de « Gros Intestin » (der Dickdarn).

Arrivé en haut de la pente, note Freud, Friedrich lui propose de monter devant lui dans une espèce de luge à deux places baptisé le suppositoire (das Zäpfchen). Le traîneau porte aussi un nom anglais, le bobsleigh, qui lui heureusement est resté.

Freud accepte. Il note aussi avoir eu la peur de ma vie, « bien pire que quand mon père m’avait laissé seul avec notre domestique anglaise. » A l’arrivée, Friedrich lui demande comment « ça » va. Freud  écrit : « Ça » ne va pas bien. « Ça » hurle de trouille ». Il a une intuition : « Je suis un petit animal qui a peur, et Friedrich, qui est « sur moi » est ce qui reste des Sachertorte, des Wienerschnitzel, bref, de la civilisation. C’est le « ça » qui crie, et le « surmoi » qui m’empêche de sauter. »

Dès le lendemain, fasciné, Freud fixe rendez-vous à une ancienne patiente en haut de la piste. Il choisit Emmy von N., qu’il a toujours secrètement désirée, et glisser très vite avec elle le tente énormément. Il l’hypnotise, et les voilà partis. Hélas, Freud tombe au premier tournant. Il la retrouve en bas, non moins couverte de neige (elle est tombée au deuxième). Il la réveille, elle ne se souvient de rien. Elle est toutefois méfiante. Qu’avez-vous fait, Professor, demande-t-elle plusieurs fois.

D’un commun accord, Emmy von N. et Freud renouvellent l’expérience. Cette fois-ci, devant les réticences de la jeune femme, il ne l’hypnotise pas. Il fume, mais malheureusement, dès le premier tournant, son cigare tombe et se fiche dans sa barbe où, le souffle aidant, il se consume intégralement. Freud note : « Je sens le cochon brûlé (verbratener Schwein). La pipe est sans doute préférable au cigare. Rien entendu de ce que me disait Emmy et elle non plus n’a rien entendu de ce que je disais, à cause de la vitesse. Finalement, ce que je dis n’a que peu d’importance. Penser à me taire le plus possible. »

Dès le lendemain, Freud ramène le bobsleigh à Vienne. Il continuera désormais ses séances dans la position adoptée à Davos : il s'installe derrière, dans ce qui reste du fauteuil, et il place ses patients dans le bobsleigh, et ils parlent. Rapidement, certains se plaignent de l’inconfort. Il décidera d’acheter un divan.

Hervé Le Tellier est un écrivain membre de l’Oulipo mais ce n’est pas son seul défaut. Il est aussi l’auteur de romans, de théâtre, de poésie et de formes courtes. Il a traduit les Contes liquides de l'écrivain lusitano-brésilien Jaime Montestrela, travail d’autant plus méritoire qu’il ne parle pas portugais. L’ouvrage a reçu en 2013 le Grand Prix de l’Humour noir.
 

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Le 8 juin 2015 à 16:17

Dany-Robert Dufour : "L'homme néoténique, un homme inachevé"

L'Homme est sorti du paradis des animaux et cela l'a condamné à rester à jamais enfermé dans celui de l'enfance. C'est ce que propose depuis près d'un siècle une théorie scientifique dont parle ici le philosophe Dany-Robert Dufour : la néoténie humaine. Nous sommes un embryon de singe né avant terme, sans poils, sans dents de lait ni pouce opposable aux membres inférieurs (comme tous les foetus de primates), adapté à rien, se demandant ce qu'il fait là, la tête bizarrement accochée à la colonne vertébrale — ce qui va libérer notre glotte et notre faculté de parler. "Le néotène humain c'est celui à qui il manque quelque chose à la naissance. Les pensées religieuse et philosophique avaient déjà pensé ce manque : par exemple dans l'Antiquité Hésiode ou Platon. Et bien plus tard Pic de la Mirandole qui propose cette idée qui ouvre la Renaissance : puisque l'Homme est né incomplet, c'est à lui-même de s'achever, de se sculpter. Dieu ne l'a pas fini pour qu'il puisse entrer dans l'historicité. En 1926, l'anatomiste et biologiste Luis Bolk a reformulé scientifiquement cet inacomplissement sous le nom de néoténie humaine : « l’homme est, du point de vue corporel, un fœtus de primate parvenu à maturité sexuelle. » Idée qui eut à l'époque un retentissement considérable. Elle est reprise en 1970 par le bioanthropologue Stephen Jay Gould qui l'étaie grâce aux avancées génétiques réalisées entretemps. Toujours en 1926, Freud édite un texte vraisemblablement influencé par l'iintuition de Bolk : Inhibition, symptôme, angoisse, où il dit, dans son dernier chapitre, que la névrose constitutive de l'être humain vient du fait qu'il naît non fini et qu'il a toujours besoin de l'amour de l'autre." Dany-Robert Dufour est professeur de philosophie de l'éducation à l’université Paris-VIII, ancien directeur de programme au Collège international de philosophie de 2004 à 2010 et ancien résident à l'Institut d'études avancées de Nantes en 2010-2011. Il enseigne régulièrement à l’étranger. Son travail porte principalement sur les processus symboliques et se situe à la jonction de la philosophie du langage, de la philosophie politique et de la psychanalyse. Lettres sur la nature humaine à l'usage des survivants, Petite bibliothèque philosophique, Calmann-Lévy, 1999Le délire occidental : et ses effets actuels dans la vie quotidienne : Travail, loisir, amour, Les liens qui libèrent,‎ 2014

Le 4 décembre 2014 à 10:42

Le Rideau derrière l'homme

Le problème de la croyance en Dieu, c’est qu’il n’y a pas qu’un seul dieu, il y en a deux. Mais il n’y en a qu’un dans lequel l’homme puisse croire, et c’est le Dieu-Peur. Celui qui croit en Dieu croit toujours, plus ou moins, au Dieu-Peur. Si le cosmos est une pièce, le Dieu-Peur est l’Homme caché derrière le rideau – et il n’a pas à être fier de son affreux petit théâtre ! Le Dieu-Peur, c’est le Maître du Mal. C’est la Source de toutes les souffrances et de tous les attachements. C’est celui auquel on promet amour et soumission, dont on attend qu’il nous donne ce que l’on veut et dont on craint qu’il ne nous châtie pour nos manquements. Le Dieu-Peur, dans notre vie, est successivement un père de substitution, un président « normal » aux yeux de poisson mort, un P.D.G. Bisounours – ou « Bisoutron », un parrain de mafia qui nous protège à condition qu’on exécute ses ordres, un metteur en scène sadique de pièces humiliantes, le juge du tribunal de la dernière heure, et une espèce de Dodo la Saumure post mortem : le patron d’un nuage-boxon à anges-putes et gros cigare. Au mieux, il fonctionne comme un rappel permanent que le monde ne ressemble pas à ce que l’on attend de lui et ne lui ressemblera jamais. Le Dieu-Peur, c’est le grand décevant. C’est le maître de toutes les attentes déçues. Tout est toujours raté dans son cosmos en carton-pâte. On lui demande une chose, et on en reçoit une autre.  Les années passent, on prie toujours, et pourtant, à la fin, on a toujours rien. On a beau se dire que l’hiver ne durera pas ; toute la vie, on trouve ça froid. Le Dieu-Peur, c’est Cervantès qui se marre quand Don Quichotte se fait exploser les dents. C’est le principe par lequel les salauds gagnent toujours et les gentils se font toujours avoir. C’est aussi l’arnaqueur suprême et l’avocat marron de toutes nos dégueulasseries. Le Dieu-Peur, c’est celui qui justifie ce que l’on fait subir à autrui sous prétexte de l’élever. C’est celui qui a décidé que nous devions devenir une star, mais notre ami, non. Le Dieu-Peur est une ordure quoi qu’il arrive. Si l’homme est un raté, c’est celui qui se nourrit de son échec. C’est le regard sans cesse posé sur notre misère. Si l’homme a réussi, c’est celui qui excuse les moyens employés. C’est notre joker et celui qui règle la note « morale » à la fin du séjour. Le Dieu-Peur, c’est notre meilleur copain quand il s’agit de pourrir la vie de nos semblables et de les faire se sentir inférieurs à nous. Le Dieu-Peur, c’est nous. C’est nous quand on se balade en piaffant avec notre grand copain : Dieu ! Heureusement qu’il n’y a pas qu’un homme derrière le rideau, mais également un rideau derrière l’homme. Le rideau derrière l’homme derrière le rideau – le dieu derrière le dieu – l’Autre dieu, c’est le Dieu-Freak. Le Dieu-Freak, c’est le dieu auquel l’homme ne croit pas, mais qui est pourtant partout. Le Dieu-Freak, c’est celui qui est en anagramme dans les textes sacrés, en hologramme dans les images. Indéterminé, inconditionné, c’est celui qui est au principe de toutes les traditions et au cœur de toutes les connaissances, mais limité par aucune et atteignable par personne. C’est celui qui est toujours là, invisiblement dans chaque chose, étendu dans chaque moment. Le Dieu-Freak s’épiphanise dans une multitude de visages, mais n’en recoupe aucun. Les formes deviennent folles à son approche. Il brûlerait plutôt que de se substituer à un instant de solitude. Le Dieu-Freak, épée de la Clémence et ange de la Rigueur, c’est celui qui, comme dit Maître Eckhart, ne « commande à aucun acte extérieur ». C’est le dieu qui est loin, loin de toutes les étoiles comme de chaque planète, mais dont les poètes ont entendu la voix, les gnostiques entraperçu le visage au sein de leur exégèse, et les amoureuses senti la frissonnante caresse. C’est une note de piano au milieu du silence ; une rumeur persistante ; un son dans la nuit. C’est celui pour lequel dansent les soufis, par lequel s’accordent les musiciens. C’est celui que l’homme s’efforce d’atteindre, par l’ascèse et le courage, le cœur et l’exigence, la pureté de l’âme et la grâce des gestes. « L’image de Dieu est celle d’un adolescent-jeune fille » a dit un jour Jakob Böhme. Le Dieu-Freak est une Déesse-Fée. L’homme n’a pas besoin de croire aux fées, il lui suffit de ne pas nier leur efficience. C’est même la seule condition du sacré : il n’a pas besoin d’être affirmé pour être, il lui suffit de ne pas être occulté. La vie lui ressemble de toutes façons. Le Dieu-Freak n’est pas du monde, n’a pas fait le monde, mais le monde devient connaissable à travers lui. C’est toujours comme ça que je l’ai vu, connu, croisé. Le Dieu-Freak c’est une jeune fille aux cheveux courts, qui vous rappelle à vous-même au moment où vous vous perdiez. C’est quelque chose ou quelqu’un qui nous pousse à nous tenir droit, à tenir nos engagements, à être ferme sur nos principes et sans lequel on ne pourrait rien faire. Un fragment de lumière qu’on ne connaît pas mais qu’on sait être nôtre. Une voix qui murmure votre nom quand vous êtes en train de vous trahir. Une mélodie perdue derrière les mauvaises fréquences de la radio cosmique. Léo Ferré : « Il y a six mois, j’ai déjeuné avec Sartre et je lui ai dit que j’entendais une voix en moi qui criait : « Léo ». Ça me flanquait la peur et je me retournais. Sartre m’a dit : "J’entends la voix aussi, mais ça m’agace". »

Le 1 avril 2010

12 stations d'acteur avant son entrée en scène

Pièce brève de Pierre Notte

1.  Pipi Pipi Est-ce que j’ai fait pipi (je n’ai pas fait pipi) j’ai fait pipi J’ai fait pipi J’ai fait pipi trois fois J’ai fait pipi trois fois en trois heures Ça brûle – ça brûle quand même – ça brûle et ça pique et ça monte Trois fois j’y suis allé (aux cabinets)  J’y suis allé trois fois (allé, c’est ça)  mais qu’est-ce que j’y ai fait ? Qu’est-ce que j’y suis allé faire - est-ce que j’ai fait pipi est-ce que j’ai seulement fait pipi ?  Je me suis assis  Je me suis d’abord déshabillé – déshabillé en partie et je me suis assis  (pantalons baissés, caleçon baissé, les coudes sur les genoux, le regard dans le vague, dans le vide)  J’y suis allé trois fois mais qu’est-ce que j’y ai fait  mais est-ce que j’ai fait pipi est-ce que j’ai fait autre chose que regarder dans le vague dans le vide en oubliant pourquoi j’étais là (ce que j’étais venu faire là – pipi caca etcetera)  2.  il y en a – c’est arrivé c’est forcément arrivé – il y en a eu des comédiens sur le plateau des comédiens en scène (des comédiennes en scène)  des acteurs qui se mettent à vouloir faire pipi des comédiens au cœur de l’action dramatique et du plateau  et devant le public et face à leur partenaire et sous les lumières et dans le décor qui se mettent à vouloir faire pipi – a en avoir envie (terriblement envie) des comédiennes en scène et en jeu – au cœur de l’action et de leur scène dévorés assiégés assaillis par une envie brûlante (ça brûle merde) de faire pipi  (un besoin urgent pressant – merde ça presse – de faire pipi) cela a dû arriver – cela est forcément arrivé qu’un comédien (une comédienne) en scène et en jeu se trouve pris (prise) de l'envie de faire pipi  cela a bien dû arriver à quelqu’un  il faut que j’y retourne  il faut que j’aille faire pipi  je dois y retourner – je devrais y retourner je ne peux pas y retourner – je n'y retourne pas je veux y aller – je dois y aller – je ne peux pas y aller ils vont m’appeler c'est mon tour, c'est mon nom qu'ils vont appeler  est-ce que je vais rater mon entrée (je ne raterai pas mon entrée)je préfère encore me pisser dessus que de rater mon entrée  3. quand est-ce que j'y suis allé – parce que j’y suis allé (aux cabinets) j’y suis allé mais je ne sais plus (incapable de savoir) ce que j’y ai fait non mais quand mêmej'y suis allé et je ne sais pas ce que j'y ai fait  le théâtre c’est ça – tout à fait ça (et tout le temps ça)  faire ce qu’on fait mais sans le faire être là mais sans être là  oublier tout le temps ce qu’on est venu faire là (du théâtre)  et tout faire (faire tout) mais oublier ce qu’on est venu faire là (du théâtre)  et tout faire (sauf du théâtre)  le pipi – c’est pareil j’y vais, j’y suis, mais je ne sais plus ce que j’y fait (caca pipi pareil) j’y suis mais je ne sais plus que j’y suis ni ce que j’y fais La grâce au théâtre c’est quand le théâtre finit par s’ignorer  (être spectateur – pareil – la grâce ce serait oublier qu’on est spectateur)  mais qu’est-ce que je raconte (est-ce que j’ai envie de faire pipi) Est-ce que j’ai fait pipi  Est-ce que j’ai encore le temps de faire pipi – d’aller faire pipi  est-ce que je suis seulement en état d’aller faire pipi  je ne suis pas du tout en état d'aller faire pipi (je ne bouge pas d'ici)  4.  je n’ai pas du tout envie de faire pipi j’ai envie d’aller aux toilettes pour m’éloigner des loges j’ai envie de m’éloigner des loges pour m’éloigner des coulisses m’éloigner des coulisses pour m’éloigner du plateau m’éloigner du plateau pour m’éloigner de la salle m'éloigner de la salle pour m'éloigner de la représentation m’éloigner de la représentation pour m’éloigner de ma frousse m’éloigner de ma frousse qui me donne envie de vomir j’ai envie de vomir j’ai envie de vomir  je vais vomir  il faut que j’aille aux toilettes il faut que j’aille vomir aux toilettes ce sera la quatrième fois la quatrième fois aujourd'hui je cours (traverse les loges pour aller aux toilettes vomir tout ce que j'ai à vomir) la quatrième fois que je cours aux toilettes pour aller vomir je n’ai plus rien à vomir (j’ai tout vomi jusqu’à la moindre chips) je ne vomis pas – je ne vais pas vomir je me tiens je me maintiens je me contiens je contiens le vomi à l’intérieur je garde tout entier serré resserré raffermi (c’est du solide) je ne raterai pas mon entrée  il n’est pas question que je rate mon entrée je reste là jusqu'à ce qu'on m'appelle (on va m'appeler d'un instant à l'autre) il n'est pas question queje rate mon entrée  5. ça brûle ça pique ça monte ça grouille ça bouillonne et ça gargouille c'est un puits de pétrole au-dedans un geyser à l'intérieur (du coccyx au larynx ça boue là-dedans)une mine de boue et de gadoue humaine une semaine de craquers de corn flakes et de café  en bouillie chaude portée à une sorte d'ébullition tiède  c'est bien simple si je me lève c'est bien simple oh là là la catastrophe si je me lève tout tombe tout lâche tout coulele corps le ventre les intestins l'estomac tout dit ciao ciao bye bye et à bientôt tout le monde dehors (et par ici la sortie) le théâtre c'est pareil – jouer danser incarner interpréter c'est pareil tout tenir tout retenir et contenir les déchets les rejets les trucs et les machins mâchés mâchouillés avalés digérés broyés jouer c'est tenir – contenir – retenir on va m'appelercela va être à moi – à moi de me lever – d'y aller d'aller jouer les grands hommes d'intérieur avec mon petit jeu tout intériorisé et c'est tout le reste qui va partir sortir (hop là) à l'extérieur toute – raous   une semaine de corn flakes et de choucroute tant pis je m'en fous je vais me chier dessus et je m'en fous je ne vais pas rater mon entrée sous prétexte que tout me pousse vers la sortie  6.  m'allonger je vais lever mon vieux cul de ma vieille chaise et m'allonger (hop là debout et couché niniche panier le vieux corps à pépé) je me lève de ma chaise et je m'allonge je ne vais pas laisser mon corps me dicter sa loi de corps je ne vais pas me laisser dicter ma conduite et mes mouvements par un corps qui n'appartient qu'à moi (non mais tout de même) je vais répondre de mon corps je peux encore répondre de mon corpsje ne vais pas me laisser emmerder (pipi caca panique etcetera) par un corps dont je suis le seul (que je sache) à habiter (à nourrir à laver à entretenir à porter à supporter à soigner à chérir - à habiter quoi) ce n'est pas toi sac de vieille peau de vieille chair de vieux muscles qui va me dicter mes faits et mes gestes (non mais) je prends le dessus et je m'allonge je m'allonge et je me fais cinquante abdos  cinquante abdos ça va te calmer tout de suite mon bonhomme non mais alors ça  ça qui est mon métier  mon métier exactement (répondre de son corps, maîtriser la bête, et la voix et les airs et les mouvements dans l'air et en faire quoi - quoi faire du corps - ça c'est mon métier) mon métier exactement (comme danseur acrobate artisan du cirque ou nageur coureur tennisman) acteur si moi (moi) je ne contrôle plus – perds tout contrôle – sur le corps  si moi acteur je ne maîtrise plus – c'est que le métier n'est pas rentré (est-ce que le métier n'est pas rentré ?) Le métier est rentré et je vais te le prouver mon petit bonhomme rien ne sort d'ici ni moi ni caca ni pipi tant que je ne l'ai ni décidé ni choisi ni dit rien ne sort d'ici (pas question que je rate mon entrée)7.cinquante abdos cinquante pour commencerje m’allongebras derrière la têtemains croisées dans le couje lève – relève la tête menton bien droit – soulève le toutet la tête et les épaules et le cou et le torse et les ventrecinquante abdos et j’expulse d’un coup les vielles peursles vieux prouts des vieilles soupes de vieilles frousses intérieuresje presse je compresse et je lâche et hopdehors les vieux pets de l’estomac noué par la poisse et la trouillevents secs ou foireux je m’en fous après tout j’expulse je purge j’extirpe hop hop hop je libère les sols occupés par l’ennemi (la peur, l’anxiété et l’angoisse)8. le théâtre c’est bien ça (ce n’est que ça mais c’est bien ça)purger expurger vider le bouc de son sang moisi vidanger les corps des sacs de pus crever l’abcès (percer le bouton d’acné)là pareil (je connais mon métier) je m’allonge je coince mes pieds sous le dessous de la banquette et je me lève, me relève, le dos ne touche pas le sol, je presse et compresse mes abdosje contracte et tout le vieux monde des vieilles peurs dehors (je connais mon métier et je peux dire que j’en ai – du métier)mon métier (et je peux dire qu’il est rentré) c’est faire sortir (tout sortir)expulser – pousser dehors – repousser au-dehorset c’est par là que ça va commencer (par les bulles d’air de l’estomac comme les démons de la cité)8.ah non pas ça – pas çaoh non oh non pas çaje vais péter la couture de mon pantalonje vais faire exploser les coutures et les doublures (et déchirer le tissu de pantalon de costume cousu sur mesure)je déforme le costume (tu me déformes mon costume à gonfler comme ça)cela se voit (on ne voit que ça – on ne va voir que ça – ils ne vont voir que ça – le gonflement soudain – l’énormité gonflée à bloc un zeppelin dans la culotte)mais comment est-ce possiblecomment est-ce seulement possiblene plus répondre à ce point de son corpsn’en plus maîtriser le centre exact, le nœud central, la pompe à sang qui soudain se met à gonflerse durcit comme un ballon de rugby (ils ne vont pas y croire – personne ne va y croire – ils vont penser que c’est un accessoire – personne ne pourra ne voudra croire que j’entre en scène dans cet état)Le théâtre c’est ça exactement ça tout le temps (ce qui est vrai fait faux ce qui est faux fait vrai) là c’est tellement vrai (tellement vrai de vrai mais vrai jusqu’à l’obscénité) 9.Tellement vrai qu’ils diront (je les vois, je les entends d’ici – mais qu’est-ce que tu es allé mettre – quoi et pourquoi – un truc dans ton pantalon)je ne vais pas – je ne peux pas comme ça tout dur tout raide et tout tendu entrer – faire mon entrée (calme toi papa respire contrôle pense à autre chose)pense à autre chose pense à autre chose (autre chose)quelque chose qui fait que tout reprend sa taille normale (sa taille d’avant l’énervement, d’avant l’émerveillement, d’avant l’excitation, d’avant le rêve américain)pense aux subventions – pense aux subventionJe les vois – les entends d’icipas la peine de mettre un faux truc dans un costume de scène pour signifier le désirpas la peine de mettre du sang vrai ou faux pour signifier la violencepas la peine de se donner des coups pour signifier qu’on se fait du malpas la peine de boire du vrai thé pour signifier qu’on boit du théqu’on boit du vin pour signifier qu’on boit du vinou du whisky pour du whisky pas la peine de boire jusqu’à la saoulerie pour signifier qu’on est ivre mortpas la peine d’être mort pour signifier qu’on est mort10.pas la peine de faire tomber de la pluie pour signifier qu’il pleutpas la peine de faire geler de l’eau pour signifier qu’il neige pas la peine de mettre un faux truc (truc c’est le mot comme on dit « truc » de comédien) pour signifier la ferveur la force et la puissance d’un désir incontrôlablec’est ça le théâtre exactement tout le tempsquand c’est vrai c’est improbable quand c’est seulement probable c’est déjà vraiquand c’est faux c’est probableet quand c’est improbable c’est enfin vrai  exactement ça – le théâtre et son effet de miroir (et moi c’est passer de l’autre côté qui me fait tout bousiller à l’intérieur et le pipi et le caca et les airs et le bouillonnement de l’estomac et le sang qui monte à la tête et tout en bas et me redresse et me durcit le truc comme le poing d’un militant communiste)Pense à autre chose et calme-moi (pas question d’entrer en scène dans cet état)pense aux abonnésOn voudrait vivre tout ce qu’on dit qu’on y vit La scène – on voudrait y vivre tout ce qu’on dit qu’on y vit et s’en aller (disparaître et recommencer – le lendemain, recommencer)Le sexe, l’amour, le vin, le meurtre, les drogues, la souffrance, la vengeance, le pouvoir, le savoir, le diable, les anges, les bonheurs, les riens, le tout, Dieu et les hommes, les femmes et les trolls, les métamorphoses, les crânes, les corps qui flambent, les phrases qui fusent et les samovars qui fumentTout y vivreInnocemment, impunément, absolument S’en aller et recommencer11.Mourir aimer assassiner venger détruire souffrir saisir et hop disparaître et recommencerMais qu’est-ce que je fais làMais qu’est-ce que je fais et de quoi exactement est-ce que j’ai tellement peur (qu’est-ce que c’est que ça – cette peur, cette frousse, ce froid, et le pipi, le caca, les airs de l’estomac et le machin tout dur – mais qu’est-ce que c’est que ça)Tout ce que je dis ce n’est pas moi qui le disTout ce que je fais ce n’est pas moi qui le faisTout ce que je pense ce n’est pas moi qui le penseJe ne bouge pas – j’exécute le mouvement dessinéJe ne parle pas – je fais entendre la parole donnée Et même mon corps ce n’est plus mon corps (costume, postiche etcetera) Et même ma peau ce n’est pas ma peau (fond de teint, poudres, lentilles et maquillage)Le moindre sabre c’est du plastiqueLa moindre épée le moindre couteau le moindre ciseau (plastique polyester caoutchouc)Le moindre cri est un faux bruit – le moindre mot est écrit, déjà ditMais de quoi est-ce que j’ai peur 12.Mais de quoi exactementmais de quoi est-ce que je peux bien encore avoir peur (je ne m’expose pas je ne fais que passer)ce n’est pas moi qui parlece n’est pas moi qui bougece n’est pas moi qui pense qui agis ou qui danseJe ne fais que passer (et les mots et les gestes et les idées) moi je n’ai rien Rien d’autre à faire – que ça à faire (passer)Est-ce que c’est pour cela que ça ne passe pas (à l’intérieur – tout part en vrille)Est-ce que c’est pour cela que ça ne passe plus (que je me retrouve comme traversé de part en part par tout ce qui bouille bouillonne de liquides intérieurs)Mais cela passe – cela passe et c’est passé Enfin passéJe vais y passer (comme on passe par la fenêtre)C’est à moi d’y passer et c’est passé (plus de peur plus de froid plus d’effroi c’est fini terminé)C’est passé (je suis là, assis, vivant, je suis vivant et je le sais)Je suis vivant, je le sais, je suis prêt enfin prêtPrêt à tout – à tout vivre et à mourir ce soir - et pour demain recommencerNoir.(Une version de ce texte a été interprétée par Olivier Dutilloy lors de la présentation de saison 2010-2011 du CDN de Montluçon, le Festin,  sous la direction d'Anne-Laure Liégeois.)

Le 21 mars 2018 à 14:09

Pierre Guillois : "Opéraporno, bien sûr il y a de l'inconscient"

Opéraporno de Pierre Guillois et Nicolas Ducloux arrive le 20 mars au Rond-Point. Comme l'écrit Jean-Michel Ribes : la comédie, en faisant la satire de la pornographie "plutôt que de la rendre plus désirable encore en l’interdisant, n’est-elle pas la meilleure façon de lui ôter son venin ? Le cinéma s’en est parfois occupé, le théâtre un tantinet, l’opéra jamais. Voilà qui est fait grâce à Pierre Guillois et à Nicolas Ducloux." – Opéra ? Pierre Guillois — Il s’agit plutôt d’un bouffe ou d’un théâtre musical, mais accoler porno et opéra est irrésistible et indique mieux l’endroit de profanation sur lequel nous prétendons nous divertir avec les chanteurs. La musique légère connaît une tradition grivoise... Nous poussons seulement le bouchon un peu plus loin, époque oblige. Sous les atours « faciles » d’une œuvre libertine se cache un défi immense : celui de conduire une pièce lyrique dans les affres du sexe le plus déviant en relevant le pari d’une comédie réussie et d’une musique capable d’émouvoir.   — Porno ? — Notre opérette (donc) est plus ordurière qu’érotique. Est-ce encore de la pornographie ? Probablement pas. Mais scandaleuse oui et sexuelle absolument : l’ordre familial est pulvérisé et son ciment moral détruit à coup de sodomie, inceste, pratiques scatologiques et autres perversions particulièrement dégoutantes. Les interprètes ne seront pas exposés tels des acteurs de film X mais devront jouer de sensualité pour incarner dans toute leur complexité ces protagonistes lubriques lâchés au cœur de situations intolérables et terrifiantes.   — Comique ? — La seule clé de notre salut est l’humour. Le rire seul nous sauvera du véritable outrage. Il ne s’agit pourtant pas de prendre tout cela à la légère. En se jouant des plus grands tabous, des peurs les mieux enfouies, l’écriture prétend faire jaillir un humour particulièrement féroce. Le rire n’en sera que plus libérateur, plus puissant, provenant du plus profond, du plus intime, du plus secret de l’être – car nous avions oublié que toutes ces choses étaient possibles et combien elles étaient interdites   En partenariat avec Théâtre-Contemporain.net qui a réalisé cet entretien

Le 17 septembre 2014 à 09:27

Gérard Watkins : "Un théâtre à la hauteur de nos craintes et de nos peurs"

Le théâtre de Gérard Watkins s'en va explorer nos intimes blessures, celles que le politique vient creuser au plus profond de notre être, souvent à notre insu. Comme à chaque époque, nos corps et nos esprits sont l'enjeu des batailles que se livent des géants. Aujourd'hui ils sont technologiques. "La différence principale entre un être vivant en 2014, et un autre un siècle auparavant, est l’avalanche d’informations qu’il ingurgite au quotidien. L’homme moderne est le réceptacle d’un savoir aussi superficiel que volumineux. Il est assiégé par une quantité infinie de détails qui ne le concernent pas mais qui savent se prétendre indispensables. Il doit consommer l’information au même titre qu’il doit consommer l’instrument qui le transmet et l’habitacle qui l’héberge. Il a donc su développer un réflexe pour se protéger, survivre :il tente de se constituer une mémoire sélective. Pour cela, il se fraye un chemin et choisit. Il choisit de se souvenir de la Shoah parce qu’il est difficile de faire autrement, mais choisit d’oublier les circonstances qui ont mené à la tragédie. Il se souvient de la joie et de la délivrance que procure une révolution en observant de loin le Printemps arabe, mais oublie d’accueillir en son pays les « dégâts collatéraux ». Il ne peut pas vraiment faire autrement. Il doit choisir, trier, faire ce long travail lui-même, sous peine d’implosion. Personne ne peut faire ce travail à sa place. C’est la seule responsabilité qui lui reste

Le 25 août 2015 à 08:18

Etienne Klein : Le vide existe-t-il ?

Vous avez dit "boson de Higgs " ? #6

Quand le langage scientifique défait tout ce que nous savons du monde, il faut au moins le talent de conteur du physicien Etienne Klein pour nous le restituer à travers le grand bruit provoqué par la détection du boson de Higgs au CERN le 4 juillet 2012. Le boson de Higgs est à l'évidence une drôle de chose. Mais au fait, s'agit-il vraiment d'une chose ? La détection du boson de Higgs au CERN fut annoncée urbi et orbi le 4 juillet 2012, pas moins de 48 ans après que des physiciens théoriciens ont prévu son existence. Cette découverte est fondamentale en physique, mais pas seulement : elle a aussi des implications philosophiques qui viennent défaire le lien que l'on a l'habitude de faire, depuis la naissance de la physique moderne, entre le concept de matière et celui de masse. En général, nous pensons que ces deux notions sont ontologiquement intriquées : que serait en effet une matière dépourvue de masse ? Et comment imaginer une masse qui ne s'incarnerait pas en particules de matière ? Or ce que révèle la présence de bosons de Higgs dans l'univers, c'est que, contrairement à ce que l'on pensait, la masse n'est pas une propriété intrinsèque des particules élémentaires, seulement une propriété secondaire : elle résulte du fait qu’elles se frottent au vide, plus exactement au champ qu’il contient et qu’on appelle « le champ scalaire de Higgs ». On osera ici une analogie, imparfaite mais éclairante : tout se passe comme si les particules élémentaires étaient des objets sans masse, mais dotées de skis, se déplaçant sur un champ de neige qui serait l’équivalent du champ scalaire de Higgs ; les particules ayant des skis parfaitement fartés se déplacent sans frottement, donc à la vitesse de la lumière, et leur masse apparente est nulle ; celles dont les skis sont mal fartés glissent mal sur la neige, leur vitesse est moindre que celle de la lumière et leur masse est non nulle. La masse apparaît alors comme une mesure de la mauvaise qualité du fartage des skis des particules… > écouter le podcast audio complet

Le 24 février 2017 à 09:29

Nicolas Truong, intervieweur interviewé #2

Il conçoit et met en scène "Interview", avec Judith Henry Nicolas Bouchaud : l’interview qu'il connaît bien pour le pratiquer lui-même, comme lieu théâtral à explorer Après Projet Luciole, voyage dans la pensée critique et philosophique contemporaine dont j’observe par  passion et profession les contours depuis vingt-cinq ans, Interview est également une façon de partir de mon  expérience et de mettre en scène une partie de ma propre pratique : celle d’un journalisme d’idées qui ne cesse d’utiliser cette figure imposée du métier, cet exercice de style médiatique, cet art de l’accouchement des  pensées. Inépuisable matière à situations de jeu, lieu d’une rencontre, expression d’une parole solidement bâtie – parfois totalement réécrite – ou de l’improvisation orale, l’interview s’impose assurément comme un singulier théâtre de la parole qui appelle pour ainsi dire le plateau.   Le fil scénique du projet repose sur des entretiens réalisés avec des interviewers menés par les comédiens et moi-même. Nous sommes allés à la rencontre de la journaliste Florence Aubenas, de l’écrivain Jean Hatzfeld, du sociologue Edgar Morin, du médiologue Régis Debray et des cinéastes Raymond Depardon et Claudine Nougaret. Nous les avons interrogés sur leurs façons de questionner, d’approcher, de mettre en confiance leurs interlocuteurs. Comment s’adresse-t-on à un sportif, à un paysan, à un jeune des cités, à un tueur de masse ou un rescapé ? Comment recueille-t-on la parole des gens ordinaires dans la France périphérique d’aujourd’hui ou dans l’ex-Yougoslavie en guerre ? Comment fait-on parler un routier ou un politicien ? Et le résultat est passionnant. Car  cette parole est inédite. Mis à part les albums souvenirs des interviewers starisés de la télé, les propos de ceux  qui questionnent sont rares. Et ils nous apprennent beaucoup de ce qu’est devenue la parole aujourd’hui, sur la façon dont on fabrique les  « bons clients » qui reviennent tout le temps dans les médias par leur bagou et leur art oratoire. Judith Henry  et Nicolas Bouchaud sont donc partis avec moi rencontrer ces artistes de la rencontre. De ces discussions est  né un texte, principalement composé de ces entretiens. Judith et Nicolas sont donc tour à tour Jean Rouch et  Edgar Morin (qui nous a donné accès aux rushs du film Chronique d’un été), Florence Aubenas et Jean Hatzfeld, Claudine Nougaret et Raymond Depardon.   Il s’agira bien sûr de mettre en scène les différentes figures de l’interview. De jouer avec, et de voir ce que l’interview fait au jeu : entretiens célèbres appréhendés du seul point de vue de l’intervieweur ; montage qui  tronque un entretien ; intervieweur finalement questionné par l’interviewé, pure gestuelle de dialogues, etc. Mais aussi de dessiner un portrait de l’intervieweur. Et de raconter une histoire, de composer un récit, celui  de l’acheminement vers la parole qui aboutit à l’urgence et à l’éloge du silence dans le monde du bavardage généralisé. Nicolas Truong

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