Noël Godin
Publié le 12/11/2015

Lectures incandescentes dans l'anthropocène


Oui, ça va chauffer grâce, notamment, à quelques très enflammants livres séditieux sortis ces temps derniers qu’on peut artistiquement chauffer ou échanger contre de la braise dans les Fnac belgo-françaises.

Humour incendiaire

Deux monstrueuses merveilles à l’iconographie turbosoufflante.

1. Dans le ventre de Hara Kiri des super photographes-voyous Arnaud Baumann & Xavier Lambours (La Martinière) où l’on se fend frappadinguement la gueule, en format géant, avec les turlupins assassinés le 7 janvier, ils sont tous là, mais également avec les autres tueurs à gags historiques du gang bête et méchant, Cavanna, Berroyer, Vuillemin, Coluche, Willem, Copi, Gébé, Reiser, Siné.

2. Avec les mêmes fous furieux pourris gâtés de talent renforcés par Luz, Fred, Gaccio, Topor, Bouyxou ou Delépine, Ça, c’est Choron ! (Glénat) où on nous rappelle en passant que pour « l’icône des déconnants », l’abominable Professeur Choron, qui créa Hara Kiri, Charlie, La Mouise, Grodada, le comble du courage, ce n’était pas « d’arrêter de fumer mais de fumer cinq paquets par jour sans tousser ».

Poésie sulfureuse

La Correspondance posthume 1912-1920 d’Arthur Rimbaud (Fayard – plus de 1300 pages !) démontre à quel point le plus renommé des poètes d’en France fut aussi le pire des fouteurs de bordel, taguant sur l’église de Charleville « merde à Dieu ! », c’est bien connu, mais encore s’insoumettant à la loi militaire française, semant la zizanie avec sa canne-épée et hurlant à la lune : « Maintenant je peux dire que l’art est une sottise. », « Brisons les sceptres et les crosses ! », « Allons, feignons, fainéantons ! »

Dessins impitoyables

Le gargantuesque Cahier dessiné 2015 orchestré par Frédéric Pajak offre un panorama épastrouillant des dessins cinglants d’hier et d’aujourd’hui « n’étant jamais là où on les attend ». Au programme, outre les fusées d’obus de Vuillemin, Ungerer, Gébé, Copi, Reiser, Siné, Willem, les caricatures d’Hugo, les hiéroglyphes de Steinberg, les logogrammes de Dotremont, les lithos trash de Topor, les encres désaxantes d’Alechinsky mais également les crayonnages de Bruno Schulz, qui désacralisa le judaïsme, les aquarelles chaotiques d’Otto Wulz, les acryliques sur papier sulfureux de Jean Raine, les gravures profanatrices de Stéphane Mandelbaum, assassiné à la Pasolini, ou les fusains mutants du très regretté pataphysicien Olivier O. Olivier.

Chansons ravageuses

Grâce aux éditions du Cherche Midi, on peut enfin vadrouiller dans le Journal (et autres carnets inédits) que tint Georges Brassens entre 1963 et 1981 dans lequel les ébauches de chansons (Cupidon s’en fout) voisinent avec les confidences percutantes, les saillies provocatrices (« Parlez-moi d’amour, je vous fous mon poing sur la gueule »), les professions de foi salées (« Je tiens les religions pour un grave danger » « Je serai content quand il n’y aura plus un seul ancien combattant »), les paradoxes truculents (« J’ai beaucoup de respect pour les femmes, ces putains ! ») ou avec les aphorismes scabreux (« Il ne suffit plus au riche de s’excuser, il faut qu’il se tue »).

Polars trouble-fêtes

Sous le titre Tout doit disparaître, Gallimard réédite cinq des premières séries noires libertaires totalement azimutées d’un des principaux héritiers de Jean-Patrick Manchette, le romancier Jean-Bernard Pouy, qui, depuis son fameux Spinoza encule Hegel, personnifie comme pas un dans sa vie et son œuvre l’esprit « amitié et alcool, révolte et rock ‘n’ roll ».

Je tiens le philosophe forain et « dépravateur de concepts » Alain Guyard, le fricasseur des formidables 33 leçons de philosophie par et pour les mauvais garçons et de La Zonzon, pour un des rares écrivains populaires furieusement inspirés de la décennie. Son dernier-né, La Soudure, qui sort à son tour au Dilettante, c’est super inventif sur le plan narratif et stylistique et c’est irrécupérable par la bonne société : ses jeunes héros, Ryan et Cindie, ont fort envie de « commencer une formation diplômante dans les métiers de la délinquance » mais y a un lézard : ils ne veulent pas devenir braqueurs, la violence les dégoûtant, ni dealers pour ne pas « empoisonner les gens avec de la came ». Qu’à cela ne tienne, c’est au cambriolage anarchisant à la Georges Darien qu’ils vont s’initier en ne s’en prenant qu’aux coffiots des « plein-de-truffe ».

Court essai canon

Le retour, à La Découverte, avec une nouvelle préface qui s’imposait, de Rien n’est sacré, tout peut se dire (2003) de l’ex-situ belge Raoul Vaneigem, une des meilleures charges existantes contre les multiples visages de la censure. Pour Vaneigem, comme pour un Jean Bricmont, c’est clair et net comme raclette, la liberté d’expression ne peut souffrir aucune limitation, qu’elle soit politique, morale ou juridique. « Les opinions – même les plus odieuses, les plus répugnantes, les plus hostiles à la liberté – ne doivent redouter ni censure ni sanctions. » Mais attention, tant que ce ne sont que des opinions, souligne bien Vaneigem. Et de préciser à l’heure du massacre de Charlie et du passage ahurissant du co-auteur (Robert Ménard) de Rien n’est sacré… à l’extrême droite : « Tolérance pour toutes les opinions, intolérance pour tout acte d’inhumanité. »

Bédés pétroleuses

Un comic strip et un illustré  féministes tout à fait au poil (c’est rare !). Journal d’une femen de Dufranne et Lefebvre (Le Lombard) qui relate de façon très documentée comment de nos jours on devient une redoutable amazone du désordre. Et La Reconstitution (Actes Sud/L’An2), l’autobiographie hyperbandante de la bédéiste-agitatrice issue de Charlie mensuel Chantal Montellier, laquelle, lorsqu’on lui demandait avant 68 ce qu’elle voulait faire plus tard, répondait fort sérieusement : « peintre maudit ».

Roman sacripant

Frigoussé par un prof à l’IHECS/Bruxelles étrangement facétieux, Jean Lemaître, La Révolte des Gilles de Binche (Audace/La Roulotte théâtrale), dotée d’une splendide couverture à l’huile de vitriol du compère Serge Poliart, annonce la couleur en se plaçant sous le parrainage du surréaliste pyromanesque Achille Chavée (« Il ne faut jamais ternir sa mauvaise réputation ») et en conviant d’entrée de jeu ses lecteurs à redevenir des petits garnements déchaînés narguant l’esprit de sérieux et toutes les liturgies.

Livre de cinéma explosif

Collaboration du chercheur à l’université d’Harvard Ben Urwand (Bayard) est une bombe. Car il dévoile la vraie raison pour laquelle les studios hollywoodiens n’ont quasiment pas produit entre 1933 et 1941 de films hostiles au régime nazi, et ont tu leur gueule à propos du sort réservé aux Juifs d’Europe. L’explication, c’est que pendant cette période un pacte secret avait été conclu entre Hitler et les big boss d’Hollywood prêts à tout pour conserver la maîtrise du marché du film en Allemagne.

Livre d’art scandaleux

Les éditions Allia ressuscitent les exceptionnels Entretiens avec Pierre Cabanne de Marcel Duchamp qui eurent lieu en 1966 deux ans avant que celui-ci ne casse son porte-bouteilles. L’artiste y avoue que, pour lui, « travailler pour vivre est un peu imbécile », qu’il chérit « son fonds de paresse énorme » personnelle, qu’il ne croit pas « à la fonction créatrice de l’artiste qui est un homme comme les autres », que « nous sommes tous, en fait, des artisans », que de toute façon « un tableau qui ne choque pas n’en vaut pas la peine », que « sa meilleure œuvre a été l’emploi de son temps », que d’ailleurs « chaque seconde, chaque respiration est une œuvre ». Et ça continue sur ce ton mordicant et revenu de tout qui est lui-même une œuvre.
Dans le très catholique "Télérama" belge, "Amis du film et de la TV", Noël Godin, dans les années 70-75, a saboté méthodiquement, et sans jamais être démasqué, les différentes rubriques dont il était titulaire en y injectant une tonnelée de faux "camérages" et de fausses interviews de célébrités cinématographiques, et en rendant compte, de retour de festivals, d'une foultitude de films inexistants dont il fournissait les photos de tournage. A part ça, l'escogriffe a écrit quelques traités de haute pédagogie ("Anthologie de la subversion carabinée", "Entartons entartons les pompeux cornichons ! ...) et a réalisé quelques courts métrages bougrement éducatifs ("Prout prout tralala", "Grève et pets", "Si j'avais dix trous de cul"...).
Toute l'actualité anarcho-pâtissière sur http://www.gloupgloup.be 

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Noël Godin

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Le 20 janvier 2015 à 15:07

Oecuménique amer

Bonjour. Il me semble que j'avais une place de chroniqueur ici, mais je n'ai plus rien écrit depuis longtemps, il me semble, même si je n'ai jamais vraiment eu la notion du temps. Mais que voulez-vous, Dieu, c'est pas mal de boulot. Il faut créer la Terre et les Cieux, recevoir les prières, accueillir les âmes défuntes, organiser les tournois de ping-pong. Heureusement que j'ai quelques collègues, sinon je ne m'en sortirais pas.   En plus, je ne sais pas ce que vous avez fichu, au juste, mais St-Pierre est dans tous ses états. Il paraît que vous avez décidé de tous vous appeler Charlie et que c'est l'enfer à gérer au niveau des registres d'entrée. Il a marmonné que si ça continuait, il allait mettre la clé sous la porte. En plus, il y a des petits nouveaux qui ont débarqué récemment, qui chahutent beaucoup. Normalement, on devrait pas les accueillir ici : les catholiques vont au Paradis, les protestants au paradis, les bouddhistes se réincarnent en loutres s'ils ont été bons et en humains s'ils ont mal agi, les athées vont au bistro. Mais eux, ils voulaient absolument passer un moment voir des saints.  Ils sont sympas d'ailleurs ceux-là. Depuis le temps que je cherchais à relancer l'atelier dessin, ça va apporter un peu de nouveauté. Léonard est pas hyper content, mais bon les jocondes et les cènes, ça va 500 ans et c'est quand même beaucoup plus drôle avec des poils et des nichons.    Justement, à propos de dessins et d'entraide, il y a un collègue, Allah, qui a l'air un peu préoccupé, en ce moment. Je sais pas si vous le connaissez. Il est nouveau, dans ce métier, à peine quatorze siècles. Mais son affaire marche bien. Je l'avais pas mal aidé à se lancer, au début, je lui avais prêté quelques prophètes. Même le Petit avait donné un petit coup de main. Je lui avait aussi dit : "prends un pape, ça aide et puis c'est rigolo", mais il a refusé. Il a dit "non mais je vais leur laisser un manuel d'instructions suffisamment clair, avec plein de sourates, ça passera tout seul". J'ai trouvé ça bizarre, mais j'avais compris souris, il faut dire. Résultat, il se trouve lui aussi avec plein de petits nouveaux qui essaient de passer par l'entrée des Martyrs alors qu'ils sont attendus à l'entrée de service, à côté des poubelles. Il a peut-être pas tort, d'ailleurs. Le mien, de pape, je suis en train de le perdre. Au début, je l'aimais bien. Le Petit m'avait assuré que c'était un pape moderne, qu'il allait me reconnecter avec mon électorat, des trucs de marketing, ça sonnait bien. Et puis là, il sort "si un grand ami parle mal de ma mère, il peut s’attendre à un coup de poing, et c’est normal". Moderne, je veux bien, mais de là à se mettre à parler comme le premier petit caïd de cour de récré venu, je sais pas si je suis prêt à franchir le pas.   Mais je digresse, je m'égare, et j'ai un tournoi de ping-pong à préparer. C'est pas mal, le ping-pong. Un excellent moyen de résoudre les conflits. Vous devriez essayer, un peu.

Le 14 août 2012 à 09:00

Arthur (1939-2010)

Les cracks méconnus du rire de résistance

Comme on ne l’a pas appris par les médias classiques, le dangereux flemmartiste Henri Montant, dit Arthur, a tourné le coin le 17 juillet 2010 à Plougasnou (Finistère). C’était l'un des rares pamphlétaires satiriques français des dernières décennies à avoir réellement réussi à renouer avec la lucidité critique flagellante et la verve cocasse sans merci des plus redoutables plumes tranche-dedans de la Belle-Époque, celles d’un Zo d’Axa, d’un Émile Pouget, d’un Albert Libertad. À leur instar, dans les canards sauvages (Hara Kiri, La Grosse Bertha, Charlie Hebdo première cuvée, Bakchich, CQFD, Le Canard enchaîné, Siné Hebdo…) où on lui laissait faire feu sur les couillonnades régnantes, il ne tombait dans aucun panneau idéologique, persiflait le militantisme sacrificiel (son livre-clé s’intitule Mémoire d’un paresseux, Ed. de l’Aleï, Dijon) et il ne misait vraiment que sur des rébellions inventives, drôles, hédonistes sans trop se leurrer pour autant sur l’avenir du genre humain : « L’État étend sa patte graisseuse sur l’ensemble des activités humaines, pressent-il en 1977. Toute déviance, toute dissidence sera assimilée au terrorisme. La norme sera la résignation coite. L’humanité entre sans mollir dans le grand asile silencieux, le mouroir définitif. »Pour porter un toast à la mémoire d’Arthur, je sors de ma gibecière un relevé youplaboumesque fricassé par lui des attentats ludiques poivrés contre le travail qui fourmillaient dans les années 1980.« Le groupe des « Enragés de la paresse » mure les portes des agences pour l’emploi et des Assedic en écrivant sur les murs « Le temps volé ne se rattrape jamais ». Le groupe « Grasses matinées » met une vingtaine d’horloges pointeuses hors d’usage. Le groupe « Transports à l’œil » court-circuite les composteurs de bus. Cette hantise du boulot ne les empêche pas heureusement d’en donner aux ouvriers syndiqués du bâtiment en multipliant les tas de gravats aux quatre coins de Toulouse grâce aux explosifs en vente libre dans toutes les bonnes carrières de la région. Ainsi le groupe « Vison futé » incendie la société France-Gibier. Un attentat contre le siège du Front national est revendiqué par les Francs-Tireurs patriotes du PCF, malgré les protestations du groupe Georges Marchais. L’armée n’est pas oubliée : le PARA (« Pour des Actions Résolument Antimilitaristes ») s’en prend au QG de la onzième division de parachutistes. À quelque temps de là, les vigiles du magasin Printafix se font barboter leur fichier personnel du chapardage à grande surface. Les auteurs ? Des groupes anonymes d’individus patibulaires qui signent « Comité Liquidant Ou Détournant les Ordinateurs » (CLODO) ou LASER (« Les Auteurs Sont Encore Recherchés »). Les victimes : Philips Data System, CII Honeywell-bull, Thompson-CSF et autres bienfaiteurs de l’humanité (Thomson livre des radars au Chili, Argentine, Afrique du Sud). Toutes les sociétés d’informatique ne furent pas touchées, mais toutes furent frappées par le génie du mal dont faisaient preuve les saboteurs : les ordinateurs sont extrêmement fragiles des bronches. Un rien les enrhume : une trace de doigt, un brin de poussière. Alors, vous pensez, des bombes ! » (C’est tiré des Charlie Hebdo n° 537 et 538.)

Le 23 juin 2014 à 08:39

À Elia Kazan : Sur les couettes

Sous ma couvrante, tout dépend du livre que je me farcis Comment ça se passe sous ma couvrante ? En fait, ça dépend essentiellement du livre que je me farcis peu avant ou peu après avoir pénétré dans le pagnot. Ou alors dans le Pagnol. Il m’est en effet arrivé pendant la crémaillère d’un poteau bouquiniste de souffler mes clairs sur les piles des œuvres complètes de Marcel Pagnol que j’avais préférées à celles d’André Gide ou à celles, moins dodues il est vrai, de l’apôtre des résignations fétides Cioran. Je me dois de préciser encore que je ne fais pas pipi au lit chez les amis. Sinon c’est certainement dans le coin Philippe Sollers que j’aurais choisi de coincer la bulle. Voici les parutions récentes que j’ai examinées ces jours derniers dans les bannes. Elles ont toutes un petit côté libidinal. Car on commence à comprendre que c’est là que Jean-Michel Ribes et Jean-Daniel Magnin désirent en venir, que les larrons, en effet, ont de plus en plus en tête de refiler du rond-point à leur public. Ce qui impliquerait si l’on se réfère aux recherches langagières de leur vieil acolyte polygraphe, le regretté François Caradec, qu’ils mijotent vraiment, avec la distance philosophique qui s’impose, de lui faire subir à ce public un « coït anal » cathartique Trêve de jacasseries, il faut que je prouve à présent que je sais causer livres et cul à la fois au cas où François Busnel serait à la recherche d’un documentologue particulier. Quelques mots donc sur les ouvrages plastronnant sur ma tablette de nuit en rêvant de se plumarder bientôt avec vous. Livre et cul : parutions récentes sur ma tablette de nuit Par exemple Emeuta Erotika (éditions Sao Maï), six nouvelles de Lilith Jaywalker, une féerique sorcière aimantée par « l’étrange, la révolte, le dérèglement » qui sait fort bien, telle la Nelly Kaplan du Réservoir des sens, comment convier en même temps à toutes les espèces de transgressions toniques pimentées en entrelaçant les plaisirs du déchaînement sexuel sans freins avec ceux du déchaînement insurrectionnel anti-marchand à la Black Block. Autre recueil de nouvelles perturbantes (cette fois, y en a une cinquantaine), à lire pour bien faire avec un balconnet sur le thorax, La Plus Belle Paire des seins du monde (Wombat) de l’irremplaçable Topor qui nous explique comment rendre aujourd’hui hommage à Dada en se passant du centre Pompidou et des omniscients époux Virmaux. « Jetez un œuf contre le mur.Crevez une toile qui s’y trouve accrochée.Effeuillez les pages d’un livre pris au hasard dans votre bibliothèque.Mouchez-vous dans votre moquette.Jetez vos souliers par la fenêtre.Pissez dans votre frigo.Chiez sur votre télé.Au nom de Dada, merci. » Le troisième livre de ma pile est plutôt à brandir qu’à éplucher. C’est  le Nouveau Moyen de bannir l’ennui du ménage ou les 20 épouses des 20 associés (Finitude), fricassé en 1781 par Rétif de la Bretonne, qui propose aux jeunes mariés menacés par la routine de s’associer avec dix-neuf autres couples dans des communautés prônant l’égalité et l’entraide. Mais le texte du précurseur de la science-fiction Rétif restant curieusement pondéré et moraliste et allant jusqu’à réprouver tout « désordre avec les épouses les uns des autres », il vaut mieux le réinventer dans sa tête ou en polissonne compagnie. Ce qu’il n’y a pas lieu par contre de réinventer, c’est le somptueux « hymne à la lubricité » de l’éducatrice dépravée Delphine Solère qui, dans son premier roman, Le Goût du désamour (La Musardine), nous convainc sans peine que, expérience oblige, le meilleur endroit de Paris pour se branler l’un l’autre amoureusement, ce sont les chiottes du Fouquet’s. Il n’y a pas non plus à réinventer les deux récits historiques fort bien torchés appelant à la liberté sexuelle explosive qui ont tellement aimé faire dodo avec moi ces dernières semaines. Le Sylvia Bataille d’Angie David (Léo Scheer) qui n’a pu s’écrire qu’à partir des souvenirs des proches de la pétroleuse, cette dernière ayant détruit ses principales archives, est passionnant. Il nous montre à quel point la femme de Georges (Bataille), avant de devenir celle de Jacques (Lacan !), personnifia l’amour libre irréductible pendant l’entre-deux-guerres. La subjuguante Sylvia ne se laisse pas encager par sa mère possessive, sèche les cours du collège Sévigné, a le bon goût d’être fort vite déçue par la compagnie d’André Gide (dormez plutôt sur Marcel Pagnol), expérimente à dix-sept ans la formule du ménage à trois enjoué, refuse les avances de Guy de Rothschild pour convoler avec Georges Bataille qu’elle trouve aussi fédérateur que transgressif, cautionne les frasques incessantes de son mari dans les bordels, fait du théâtre d’avant-garde, est adoptée par la bande à Prévert, perd tous ses sous au casino avant qu’un mystérieux inconnu (Jules Berry !) ne les lui regagne, devient vedette de cinéma (Topaze, Jenny, Le Crime de M. Lange, Une partie de campagne…), s’acoquine avec le groupe révolutionnaire Contre-Attaque et avec la société secrète dionysiaque Acéphale. Sur la couverture du livre, et sur la mienne quand je lis au lit : une incandescente photo de Sylvia Bataille, les rebelles dénudés, prise par Denise Bellon. L’autre traité d’histoire ayant bercé mes nuits est frigoussé également par une tigresse érudite, Linda Williams, une prof de Berkeley connue pour ses études sur le ciné porno démontrant que le plaisir sexuel y est systématiquement filmé d’un point de vue phallo-macho. Dans Screening Sex (Capricci), Linda cherche à comprendre pourquoi, au fil du temps, certaines images à caractère sexuel, initialement considérées comme « ob/scènes » sont vues à présent comme étant « en/scènes ». Comment se fait-il que tout à coup Elizabeth Taylor s’est mise à balancer à ses partenaires des mots orduriers jusqu’alors interdits ou que les cow-boys de Brokeback Mountain s’empapaoutent soudain extatiquement. Pour nous sortir les bonnes réponses, la sociologue se fait épauler futefutement par Freud, Benjamin, Foucault et le docteur J. B. Pontalis. Heureusement que j’ai un grand plumard !

Le 31 décembre 2011 à 09:36

Elsa Von Freytag-Loringhoven, clochard céleste

portrait 23

Elsa Von Freytag-Loringhoven (1874-1927) devient baronne en en épousant un. Avant cela, elle a fui sa famille oppressante et rigoriste à 18 ans, est allée de Berlin à New York et a étudié l’art. Elle en est déjà à son troisième mariage qui deviendra cinq ans plus tard veuvage. La baronne désargentée et farfelue a investi Greenwich Village. Il lui arrive de se raser le crâne, de se baigner nue dans des fontaines publiques ou de se faire des robes en petites cuillères.   La baronne est naturellement Dada. La baronne est tout ce qu’il y a de plus Dada. Elle devient leur égérie internationale. Vedette du film de Man ray et Marcel Duchamp au titre qui est lui-même un poème : « La baronne rase ses poils pubiens ». Il lui arrive de créer des sculptures en morceaux de plomberie mais elle préfère faire de sa vie une sculpture en morceaux plomberie. Il lui arrive d’écrire des poèmes d’avant-garde mais elle préfère faire de sa vie un poème d’avant-garde. Ezra Pound ou William Carlos Williams pensaient qu’elle était un sacré bout de femme. Elle est fantasque, instable, suicidaire, cleptomane et libérée sexuellement. De retour en Europe, elle connait misère et hôpitaux psychiatriques. Tente de faire chanter André Gide ou George Bernard Shaw. Elle meurt en 1927 dans les effluves de gaz de son petit appartement Parisien. Et garde ainsi dans sa tête petits bijoux et fabuleux animaux cachés.

Le 9 janvier 2015 à 10:24
Le 22 janvier 2015 à 08:36
Le 14 octobre 2010 à 16:07
Le 19 janvier 2015 à 10:31
Le 15 janvier 2015 à 12:09

Des histoires

« La flamme est un monde pour l’homme seul »Gaston Bachelard Sous le ciel bas et lourd (de la connerie) qui pèse comme un couvercle, le lendemain est advenu et il a bien fallu mettre un jour devant l'autre. Nous, les grands, encore choqués du coup de conscience derrière la nuque, du morceau de coeur arraché, du recul infligé à la petite épaule rougie de la liberté après la déflagration. Et vous, les petits, nos petits, ou sonnés, ou perdus, ou aussi méticuleusement que possible protégés de l'avalanche lourde et froide, perpétuelle, de tous ces mots accumulés pêle-mêle sur l'ère du temps. Des mots comme terroriste, attentat, prophète, traque, manifestation, otages, juif,  etc. Tous ces mots qui n'expliquent rien. Toutes ces petites boîtes à peur. Lorsqu'on n'y prend garde ce genre de graine ne fait rien pousser de bon. Alors tout le long du jour je m'échine, parce qu'à 5 ans on ne comprend pas le lien entre un dessin et un cadavre, à t'épargner des giboulées sanguinolentes de la bêtise. Télé éteinte bien sûr (ça c'est la base) mais surtout, tenter de t'abriter sous le parapluie de mon rire de cette pluie perpétuelle d'oiseaux morts, de jugements et d’avis, qui tombent partout de la bouche des gens autour de nous, et dont on met un peu plus de temps à trouver la tache incrustée de souillure. Oui, d'abord commencer par n'en rien dire, l'en préserver parce que quoi, ça suffit déjà comme ça la petite Suzie dans la cour qui nous rend chose, l'hôpital pour les vers de terre, la bataille de Laval et Gragger au pays des Legochima, cette histoire de cuillère cassée à la cantine qui se paiera un jour, et l'autre là-bas qui est méchant, bref on a tous une journée chargée, sans parler du cauchemar de l'araignée jaune, ça en fait du pain sur la planche. Et puis surtout ne jamais te laisser l'occasion de demander Papa pourquoi tu pleures ? Et c'est ainsi cahin-caha, à pousser notre boule de peine, que tout ce petit monde atteint un nouveau soir, soleil couché dans l'heure du bain, avec l'envie de dire bêtement merci (on ne sait à qui) d'être après tout, encore intact jusqu'à demain. Et c'est là l'erreur fatale. Bain donc et réflexe (oh l'amateur) de rallumer le poste radio comme ça d'un clic en même temps que le chauffe-serviette, trois mots tombent dans le silence rouge "(...)ont été décapités(...)" avant de bondir sur le bouton et d'enchaîner piteusement sur Nostalgie. Mais c'est trop tard on le sait déjà, d'évidence tu as été touché, à bout portant, par ces trois balles perdues venues de nulle part. Je le vois dans les yeux tout ronds triple diamètre que tu me fais. Le temps d'imaginer comment commencer à dire l'horreur, te voilà qui éclate de rire pendant que moi parfaitement coi, je mets du temps à déchiffrer ce que tu répètes plusieurs fois  : "ont tété, ont tété, comme les tétés des filles" pour finalement me raccrocher, soulagé comme pas deux, au demi croissant de lune, fleur ouverte de ton énorme sourire. Cette fois c'est bon mon cochon mais la prochaine... Car il y aura une prochaine horreur à traverser en lui tenant la main comme on visite des ruines, n'est-ce pas ? Et comme dit Woody Allen "Je hais la réalité, mais c'est le seul endroit où se faire cuire un bon steak." Alors quoi mon p'tit gars, que fait-on de tout ça, de cette réalité, ce mur, ces mots et ces images qui constituent le mur, qui constituent le monde, ces chiens féraux, bêtes sauvages prêtes à te sauter à la gorge, meute de peine et de douleur, d'incompréhension, de questions, de crocs en verre aussi déformants qu'aiguisés, comment les dompter, petit bonhomme, les tenir à distance, avec le fouet de notre amour ? D'autant que j'ai comme l'impression que tu commences jeune ! Moi à ton âge à part le goût des bonbons bananes je n'habitais pas trente-six mystères, tandis que toi, mon minot, avec des questions comme Où est ce qu'on est quand on n'existe pas ? Ou comme Mais dans quoi il est l'univers ? À 6h45 du matin avec des petits bouts de rêves encore collés au bord des paupières, on ne peut pas dire que ta douce curiosité me facilite la mastication des cornflakes. On se débrouille avec les réponses. On se débrouille toujours avec les réponses. Plus ou moins bien. Parce que la vérité n'est pas faite pour consoler. Moi, vois-tu, mon père est mort quand j'avais trois ans. On m'a dit qu'il était monté au ciel. Alors j'ai demandé quand est-ce qu'il allait redescendre. Je voudrais faire en sorte que tu n'attendes jamais que quelque chose redescende du ciel, à part des martinets et des flocons de neige. Je voudrais répondre à toutes tes questions sans en clore aucune. Je voudrais que tu puisses construire une cabane dans le baobab de ta curiosité. Je me dis que depuis toujours les hommes se sont raconté des histoires pour s'épargner de la peur et se consoler de la mort. Je me dis que toutes ces histoires ont fait quelques bons livres et pas mal de mauvais massacres. Je me dis que je voudrais te raconter des histoires sans jamais te mentir. Les vraies histoires ne sont pas des mensonges, ce sont des dragons sauvages qui permettent d'amadouer le monde, tu le sais déjà pendant que nous nous appliquons à l'oublier. Ce dont il faut te préserver ce n'est pas le potentiel d'horreur qui existe en vivre ; tu connais déjà les loups, les sorcières, les ogres et les enfants abandonnés dans la forêt par leur père. Tu connais déjà l'obscurité. Ce dont je dois te préserver c'est la paralysie, l'incapacité à traduire le monde dans une autre langue que celle de la peur et en particulier que celle de la peur des adultes. Ce que je dois te transmettre c'est la capacité à en dire, à en penser, à en faire des histoires. Tous les Dieux sont des histoires et toutes les histoires sont des Dieux. Nous construisons en racontant, nous nous construisons en nous racontant. Tout le piège consiste à confondre histoire et mensonge. Dieu est une histoire d'apparition qui sert à expliquer la disparition. Un enfant ne demandera jamais tout seul qui nous a créés, par contre il ne manquera pas de demander ce que c'est que de mourir. A cette question mon fils, je t'ai raconté l'histoire que j'ai choisie. Il y en a d'autres. Poussière d'étoile, fumier, réincarnation de moustique, paradis, esprit animal, tu te choisiras la tienne. Chacun ses silex pour tenir dans le noir. Mais veille à partager le feu.

Le 17 janvier 2015 à 17:36

Souvenirs : Charb, Tignous et les attentartes

J’ai perdu dans la tuerie du 7 janvier deux camerluches. Charb en premier lieu avec lequel je me shootais à la Rochefort 10 degrés lorsqu’il rôdait à Bruxelles et qui, en levant le coude, me racontait les pires crasses sur son big boss d’alors à Charlie Hebdo, le très opportuniste Philippe Val, futur directeur des programmes de France Inter sur intervention personnelle de l’ennemi principal du canard : Nicolas Sarkozy. Charb m’a démontré, fin septembre 2002, ce qu’était le journalisme pamphlétaire cinglant à la Charlie Hebdo. J’avais été traduit à l’époque devant la 14e chambre correctionnelle du tribunal de grande instance de Paris pour avoir balancé une tarte crémeuse à l’ananas sur la tronche de l’ex-ministre français de l’Intérieur Jean-Pierre Chevènement en pleine campagne présidentielle. Et celui-ci me réclamait 50 000 euros de dommages et intérêts pour « atteinte à la République ». S’étant rendu à mon procès pour son canard, Charb n’y a pas été de main morte dans son compte rendu des joutes judiciaires. Il a intitulé l’article « Décès de Chevènement. Ni fleurs ni chantilly ». Et a précisé que l’ancien ministre avait touché le fond en déclarant sans rire à la barre qu’il aurait préféré recevoir dans la figure une gifle, un crachat, voire un pétard agricole corse car c’est son image même que ma tarte avait souillée. « Comprenez-moi, un homme public n’a pas d’autre capital que son image. » « Incroyable, commente Charb. Un homme politique, pour la première fois, avoue qu’il n’est rien d’autre que son image. Ses idées, toutes ses actions seraient donc au service de son image médiatique et n’auraient pas vraiment de valeur en elles-mêmes. Chevènement ne plaisante pas, il pense vraiment ce qu’il dit, c’est presque touchant de voir la carapace de ce bonhomme tomber. Il ne fait de la politique que pour se polir l’ego, pour se branler devant la glace. Il aura beau essayer de se rattraper en prétendant qu’à travers lui ce sont les institutions qui ont été visées, la démocratie qui a été bafouée, tout le monde a compris que c’était en fait son miroir de salle de bains qui a été graffité. » C’est évidemment une tarte bien plus spratcheuse encore que la mienne que Jean-Pierre Chevènement s’est pris avec cet article assassin de Charb. Il y a eu également la tartapulte. L’ubuesque machine de guerre de proue[1] de l’Internationale pâtissière a été imaginée fin 1999 par José Bové, Benoît Delépine et mézigue, et fabriquée par la compagnie Royal de Luxe de Nantes connue pour ses marionnettes géantes qui bougent pour de vrai. Très haut perchée (elle est plus grande que ma maison), Zelda, pour les intimes, s’avère être une véritable catapulte médiévale, aux allures design, munie d’un bras télescopique lui permettant de propulser des obus chantilly à longue distance avec une étonnante précision. En attestent les happenings burlesques organisés sur des grands places de France (Nantes, Paris, Quend-Plage-les-Pins) par les compères du Groland de Canal+ aux cours desquels des effigies colossales de puissants du jour soigneusement sélectionnés - Berlusconi, Sarkozy, Poutine, Messier, Blair, le Pape - ont été hissées dans les airs et pilonnées par la tartapulte sous les gloup gloup gloup de la foule. Invité au festival de la bédé d’Angoulême, en même temps que Luz et Honoré, à dessiner la trogne d’une des cibles célèbres en question, Charb n’a pas lanterné : il a choisi Ariel Sharon dont l’absence tragique d’humour et les inclinations bellicistes l’énervaient particulièrement. Et puis j’ai perdu le guilleret et tendre Tignous qui fut le seul dessinateur du journal, hormis le génial Willem, à réussir à frayer à la fois avec l’équipage de Charlie Hebdo et avec celui de son frère ennemi Siné Hebdo. Et ce sans trop putasser. C’est que l’art de la fine diplomatie pour Tignous, c’était de rire comme une baleine dès qu’on abordait un sujet qui fâche ou qu’on se sentait en porte-à-faux en entraînant son entourage du moment dans cette tempête d’hilarité. La première fois que je m’étais rincé le cornet avec Tignous, c’était en l’an 2000, à Millau, la nuit de la fiesta monstre qui avait couronné le procès spectaculaire intenté par l’État français à José Bové, accusé d’avoir démonté un McDo avec quelques autres opposants à la malbouffe. À cette occasion, des groupes musicaux rebelles, tel que Noir Désir, se succédaient sur un podium de fortune devant des dizaines de milliers de jeunes soutiens à Bové et ses camarades. Mais il y avait un hic, le show était présenté de la plus péteuse manière par Philippe Val qui s’était absolument imposé dans ce rôle de monsieur Loyal visqueux. Ulcéré par cette arrogance, qui énervait beaucoup de monde, Tignous m’avait accosté pour me supplier d’entarter le maître de cérémonie. Certains de ses collègues toujours vivants aujourd’hui, chut chut donc, avaient fait pareil. Le lézard, c’était qu’on pouvait courir pour dégoter dans le coin une pâtisserie ouverte en pleine nuit. Tignous m’avait néanmoins sorti un « j’ai une idée » quand une véritable tornade de pluie avait fait détaler tous les lustucrus présents. Chaque fois que j’ai revu le larron, j’ai oublié de lui demander quelle était donc cette idée. Je ne suis plus tombé depuis sur Philippe Val, mais je lui dois à la mémoire de Charb et Tignous un double shampoing à la Chantilly. Surtout qu’on connaît les tours de cochon qu’a joués dans la suite notre bachi-bouzouk à quelques autres de mes aminches humoristes trop transgressifs pour lui. Dont Siné, qu’il a viré comme un malpropre de Charlie Hebdo, son repaire depuis seize ans, sous des prétextes aberrants. Ou Stéphane Guillon, Didier Porte, Gérald Dahan qu’il a lourdés plus tard de France Inter. Sus à Val, mille marmites ! Et puisse l’annonce publique des malheurs pâtissiers qui lui pendent sous le nez ne pas me valoir une garde à vue pour « apologie au terrorisme ». Ce serait d’autant plus niguedouille que le salut de l’humanité réside peut-être dans le lancer stratégique de tartes onctueuses. Ainsi que le préconisait déjà l’utopiste Charles Fourier au XIXe siècle en conviant l’ensemble des belligérants de la planète à résoudre désormais le moindre conflit militaire à coups de petits pâtés à la crème. [1] D’autres armes gloupinesques seront bientôt mises à la disposition des tueurs à gags, parmi lesquelles on relève un canon aux oeufs bio et des bazookas au fromage blanc. Photos © Chéri-Bibi asbl

Le 29 avril 2015 à 10:13

Willem est grand !

Famine en Afrique, terrorisme, naufrages de migrants en méditerranée, montée du FN, crise de la zone euro, conflit israëlo-palestinien, chômage, faits divers sordides, djihadisme, guerre en Syrie, obscurantisme religieux, attentats contre Charlie Hebdo... Avouez qu'une telle liste a tout pour vous donner envie de vous exiler sur une autre planète voire de vérifier par vous-même le bon fonctionnement de votre gazinière en y plongeant la tête. Tous ces drames qui ponctuent nos journaux télévisés et hantent nos cauchemars ne nous incitent guère à nous fendre la poire. Pourtant un homme réussit l'exploit d'aborder ces sujets tout en nous redonnant un peu de ce sourire qui nous a tellement manqué ces derniers mois, depuis que des crétins surarmés ont décidé de venger une hypothèse en assassinant des symboles. Et c'est homme c'est Willem. Ces dessinateurs, Willem les a côtoyés pendant de longues années au sein de la rédaction de Charlie Hebdo et s'il ne fait partie de la liste des victimes, il ne le doit qu'à son peu de goût pour les conférences de rédaction. Contre cette chape de tristesse qui s'est abattue sur nous le 7 janvier, il se lève pour scander un tonitruant « même pas mort », un geste de vie avec ce Willem Akbar qu'il publie chez les Requins Marteaux. Près de 100 dessins initialement publiés dans Libération et dans Charlie, comme autant de refus de se taire face à toutes les tragédies du monde. La justesse et la sincérité de son propos, sa sensibilité et l'acuité de son trait font de ce livre une œuvre aussi puissante qu'élégante, pleine de poésie et de lucidité. Quand beaucoup d'entre nous détournent la tête pour préserver la sérénité de leur sommeil, Willem ouvre grands ses yeux sur la planète et ne baisse pas le regard face aux atrocités du quotidien. Et si ce livre réunit tous les malheurs du monde ce n'est pas jamais par goût de la noirceur ou du cynisme : Willem ne fait que rendre ses coups à cette saloperie ambiante qui tente de nous faire abdiquer. Willem est un puncher et il frappe fort. Sans concessions, sans jamais baisser la garde. Jusqu'à la victoire, toujours !  

Le 23 septembre 2012 à 10:47

Mona Mailing n°5

Attendez voir si je me lève !

Dites-donc vous ne voyez pas que derrière mon écran de sfumato, je suis brûlante comme l’Etna ? Et entière ! Un jour, je vous jure, je sortirai de mes gonds. Les alarmes pourront bien hurler, je sauterai par-dessus votre fichu cordon sanitaire et je sortirai la boîte à gifles. Je ferai voler les appareils photos et les téléphones mobiles, je fendrai la foule, je dégringolerai les marches 4 à 4, et, ô jouissance absolue... j’exploserai les présentoirs. Fini la Joconde en tête de gondoles, non mais quelle infamie pour une Florentine ! Je pulvériserai les tasses, tordrai le cou aux cravates, lacérerai les livres. Je laisserai juste les cahiers de coloriage pour que les gosses et les Duchamp continuent à m’en faire voir de toutes les couleurs. Qu’est ce que ça fera du bien, depuis le temps que j’en rêve… plus de deux siècles que ce traître d’italien francisé, ce révolutionnaire césarisé m’a livrée aux peuples acculturés. Moi qui aimais tant l’intimité troublante des cabinets privés, la confidence et l’exclusivité, le souffle chaud et les doigts caressants sur mon décolleté. Que du prince, que du roi, que du gibier de choix ! Maintenant c’est le tout venant. Pas de tri sélectif, l’incessant défilé et jamais de sévices. Fini le gémissement du vernis qu’on écorche, le craquement du bois qu’on lapide, les enlèvements romantiques, les amants éperdus qui risquent la prison, les amours défendues. J’avais l’habitude avec Giocondo ! L’amour qui déchire, cris et réconciliations et pour finir la couche et de jolis enfants. Voilà, vous êtes contents : je suis cataloguée ! Me voici définitivement fille publique, en pâture. Mona Lisa, fille de joie. 9€ la passe. Produits dérivés en sus. Sauf le mardi pour cause de repos et contrôle sanitaire.

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