Terreur Graphique
Publié le 16/11/2015

Lettre à ma fille


Terreur Graphique, Auteur de Bandes Dessinées qui grattent un peu (Rorschach, hypocondrie(s) -six pieds sous terre- La Rupture tranquille - Même Pas Mal- La Musique Actuelle Pour les sourds, Make My Day Punk ! - Vraoum), tumblriste forcené.

Membre de la maison Vide Cocagne, rédacteur en chef de la revue "Alimentation Générale"

la belle vie.

 

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Terreur Graphique

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Le 1 juin 2011 à 15:44

En bibliothèque

Le journal de Béotius (C'est du lourd, c'est du vécu)

J'entre dans une bibliothèque pour échapper à une averse. Aussitôt, j'avise une jeune femme juchée sur un tabouret.— Plaît-il ? s’enquiert la créature aux formes opulentes, la dextre en suspens.Cette expression désuète titille mon cortex. Pris au dépourvu, je souris niaisement et cherche désespérément une béquille pour mon regard.— Vous aussi, vous voulez vous documenter sur les écrits licencieux du temps jadis ? poursuit-elle.Face à ces propos dépouillés de réserve, je m’enhardis :— Le galbe de vos jambes m’incite à penser que votre culture érotique n’est pas seulement livresque.— Il se peut. Mais songez aussi qu’avec le plat de mes mains, si délicates au demeurant, je pourrais applaudir votre entrée en matière ou appliquer sur vos joues replètes quelques soufflets de ma façon. (Je réfrène un geste d’agacement et suis l’ensorceleuse qui promène les lignes serpentines de son corps.) Mais dites-moi plutôt, si vous étiez un chevalier errant, de quelle manière en useriez-vous avec moi ?— J'accommoderais la roturière comme il sied, à la manière d'un vulgaire manant, lâché-je, non mécontent de réduire à quia l’impudente.Puis je fais volte-face et m'éloigne prestement. « Dans les bibliothèques, l’on ne rencontre que des intellectuelles incapables de sacrifier l’esprit à la chair » murmuré-je empli d’amertume.— Ne pas mettre en parallèle la vacuité de ton existence avec la plénitude de mes formes ! assène la rhétoricienne offensée.Je vacille : cette réplique acérée met un terme à la joute oratoire. « Le commerce d’une cérébrale ne ferait que menacer mon intégrité mentale », me dis-je alors en allongeant le pas pour gagner la sortie de cet endroit hostile.

Le 24 septembre 2014 à 09:45

Cahier

C’est un objet daté, enfant de l’âge industriel. Rien à voir avec les tablettes de cire, les parchemins, rien à voir non plus avec les écrans et les claviers. Sa singularité : constituer un ensemble de feuilles vierges reliées. C’est une chose réceptacle, destinée à conserver en ordre des traces manuscrites. Chose archaïque, donc, et même doublement. Dans l’histoire des techniques d’écriture : même s’il persiste encore longtemps, le cahier appartient au passé. L’ordinateur le concurrence, l’électronique de poche commence à le narguer. Dans l’histoire de l’individu : le cahier entretient presque partout, aujourd’hui encore, un lien indéfectible à l’enfance. Le cahier sent l’école. Les lignes, les carreaux, la marge, le souci de s’appliquer, la crainte de l’erreur, du désordre, des taches, des traits de travers. C’est l’un des principaux instruments de contrainte, contention et discipline ensemble, dans l’apprentissage des normes sociales relatives au maniement explicite et codé du symbolique. Ne pas négliger l’ensemble relié de feuilles vierges. Cousues ou collées, ou les deux, ou spiralées. Quadrillées ou lignées ou blanches. Le format varie, le nombre de pages également. Demeure toujours cet ensemble relié offert à l’inscription. Différent de la feuille volante, distinct du bloc, destiné, lui, à voir ses feuilles dispersées. Le cahier recueille et conserve un parcours, une série de traces disséminées dans la succession du temps. Calepins, registres, livres de comptes ont pour même fonction de rassembler les traces en ordre réglé. L’épaisseur du cahier : celle du livre et du temps. Comme eux, il ne peut se donner tout entier d’un seul coup. Il se découvre successivement, page à page, voire ligne à ligne. D’où la fascination et le vertige que suscitent les cahiers neufs, sur lesquels rien n’est encore inscrit. Tant de possibles en réserve, plus nombreux qu’on n’en peut même rêver. Avancer dans l’écriture d’un cahier, c’est voir à mesure s’écarter une multitude de possibles. S’inscrit ligne à ligne un seul texte, aussi pluriel qu’on voudra, un seul malgré tout. Je déteste les scènes en abîme - cinéma dans le cinéma, théâtre dans le théâtre, roman sur le roman, vache qui rit sur la vache qui rit - je passe donc sous silence la chose où j’écris ces lignes. Il y a encore pas mal de blanc. Tant mieux. (extrait de Dernières nouvelles des choses, Odile Jacob, 2003)

Le 25 avril 2012 à 08:38

Non, je n'irai pas voir la mer.

J’y serais bien allée, pourtant, j’aurais enlevé mes chaussures, puis mes chaussettes (si jamais j’en avais porté, ce qui se fait rare au fur et à mesure que le printemps prend sa place), et j’aurais posé mes orteils sur le sable humide et froid d’une quelconque plage grise du Calvados. J’aurais foui doucement le sable avec mon gros orteil, sentant les grains sous mes ongles ébréchés au vernis écaillé couleur coquelicot. Puis je crois que j’aurais remonté mon pantalon, le retournant sur mes chevilles, après une hésitation, sur mes mollets, et j’aurais avancé vers les vagues, à tout petits pas. De la pointe du pied, j’aurais laissé une vague me lécher de ses papilles salées ; frissonnante, j’aurais laissé le froid s’emparer de mon pied lentement. Un sourire un peu malin aux lèvres, j’aurais sauté, dans un élan puéril, à pieds joints, dans l’eau verte à l’écume un peu jaune et senti mon pantalon se mouiller et se plaquer sur mes tibias. J’aurais peut-être ri, puis soupiré certainement. J’aurais relevé la tête, que j’avais baissé pour fixer intensivement l’eau, dans l’espoir très naïf d’apercevoir quelque chose à travers le liquide troublé, et j’aurais regardé au loin, soit vers l’Angleterre (ou vers l’endroit où j’aurais pensé qu’elle devait être), soit vers les terres normandes. J’aurais pensé à un thé bien chaud, à du vin blanc et à des crevettes (je ne mange pas de fruits de mer, je n’aime pas ça) (excepté les moules) (mais uniquement avec des frites). Mes chaussures à la main, je serais remontée vers une digue, m’y serais assise et aurais frotté mes pieds couverts par du sable collant, soufflant un peu parce qu’il reste toujours des grains, et ensuite ça gratte, alors c’est un peu agaçant. Mes pieds de nouveau bien au chaud, le sable crissant entre ma peau et le coton de mes tennis, j’aurais repris la route.

Le 11 juillet 2012 à 07:58
Le 16 janvier 2012 à 08:31

L'anarchisme expliqué à un post-anarchiste

Un prétendu mélomane a dit en 1984 : « Si ceux qui votent pouvaient acheter des disques, on tremblerait devant le top cinquante. » Poncif anarchisant. Les anarchistes, ces adolescents attardés qui nous attendrissent vaguement à cause des chansons de Léo Ferré, et bien ils ont des dogmes, c'est Michel Onfray qui le dit. Du coup, ils sont tout simplement en contradiction avec la base même de leur pensée. Et toc ! L'anarchiste ne vote pas. Dogmatisme. Allons, votons ! Moi je vote. J'ai voté, une fois. Pour le référendum sur la constitution européenne. Je me suis dit que si on me demandait mon avis sur une chose à laquelle je ne comprenais goutte, c'était bien que je devais en avoir un. En plus, j'ai bien fait, j'ai gagné. J'avais voté non. Le lendemain, en pissant dans la Loire, j'avais l'impression d'influer sur les coefficients de marée de l'Atlantique. C'est grisant l'ivresse du pouvoir. Je peux citer, sans avoir besoin de réfléchir une heure, au moins trois exemples de ce que l'État, grâce à d'audacieuses réformes, a accordé aux citoyens. C'est donc bien que l'État peut être bon. Et si certains viennent vous dire que l'État nous crache à la gueule les miettes de ce qu'Il n'aurait jamais dû nous prendre, méfiez-vous de ces hommes-là, ce sont des utopistes. Et dogmatiques. Desproges cite Aron en disant : « Qu'on soit de droite ou de gauche, on est hémiplégique. » Sans vouloir filer la métaphore, il est pourtant des fois où j'ai l'impression que d'être démocrate, ça tient pas vraiment debout de toute façon. Encore un lieu commun anarchiste, excusez-moi.

Le 31 mars 2012 à 08:26
Le 3 février 2013 à 09:39

Anselme Bellegarrigue (1813-1869)

Les cracks méconnus du rire de résistance

« Vous avez cru jusqu’à ce jour qu’il y avait des tyrans ? Et bien ! vous vous êtes trompés, il n’y a que des esclaves : là où nul n’obéit, personne ne commande. » (Bellegarrigue) Les amateurs de révoltes épicées savent que tous les polémistes anarchistes du XIXe siècle n’étaient pas sérieux comme des papes, doctoraux comme des Proudhon, barbifiants comme des Kropotkine, rigoristes comme des Jean Grave. Parmi eux, il y avait aussi, heureusement, de turbulents excentriques. Certains d’entre eux ont fini par devenir un tout petit peu connu : Joseph Déjacque, Zo d’Axa, Ernest Cœurderoy, Albert Libertad (qui rôdent, notamment, dans cette rubrique). D’autres pas du tout encore (Adolphe Retté, Jacques Sautarel, André Colomer par exemple). Le cas d’Anselme Bellegarrigue est plus curieux. C’est qu’on disposait bel et bien jusqu’ici de quelques infos sur lui. On savait par L’Almanach de la vile multitude (1851) qu’« il avait vécu, pour avoir ses coudées vraiment franches, un an entier dans une tribu sauvage que ni missionnaires ni coureurs de bois n’avaient pu encore atteindre ». On savait qu’il avait terminé sa vie en retournant « à l’état naturel », subsistant de ses pêches sur les côtes improspectées du Pacifique. On savait qu’entretemps, dans le quotidien toulousain La Civilisation, il avait préconisé comme mode d’action prioritaire contre les pouvoirs en place la stratégie redoutable du « calme plat » consistant à ne même pas prendre connaissance des lois en vigueur et à répondre léthargiquement à tout arrêté municipal et à toute obligation civique jusqu’à ce que l’appareil social tout entier soit complètement paralysé par cette symphonie de fins de non-recevoir. Mais ce qu’on ne savait pas, avant que le très fiable historien rebelle Michel Perraudeau ne sorte fin 2012, aux éditions libertaires, un passionnant Anselme Bellegarrigue, le premier des libertaires, c’est que ces données biographiques parcimonieuses et quelques autres qu’on retrouve dans une muflée de publications historiques, y compris dans mon Anthologie de la subversion carabinée, s’avéraient archi-fausses. Archi-fausses, jambon à cornes ! Non, Anselme n’a pas tarzanisé durant sa petite enfance et ses derniers jours, établit Perraudeau après des recherches pointilleuses. Il est né à Monfort, dans le Gers, et a trépassé en République de Salvador où il avait créé une faculté de droit au sein de l’austère université nationale. Bellegarrigue, qu’on se rassure, n’en reste pas moins un des « inventeurs les plus originaux de l’anarchie ». Aimantés par une fort belle écriture, « servie, précise Michel Perraudeau, par le sens de la formule, par l’ironie ajustée, par l’art de la concision, de la synthèse, de la touche au cœur », ses pamphlets meurtriers sont au top du crime littéraire, sur le même palier que La Boétie, Stirner, Darien. Cavalcadant principalement dans l’essai krakatoesque Au fait. Au fait !! Interprétation de l’idée démocratique (1848) et dans les deux uniques numéros de sa fouettante revue L’Anarchie, journal de l’ordre (1850), les brûlots d’Anselme passent férocement, et cocassement souvent, à la moulinette   toutes les formes de gouvernement qu’il soit bourgeois, monarchiste, « démocratique ». « Je ne vois pas, en un mot, comment il arrive qu’un gouvernement que je n’ai pas fait, que je n’ai pas voulu faire, que je ne consentirai jamais à faire vienne me demander obéissance et argent. » « Si nul n’avait peur dans la société, le gouvernement n’aurait à protéger personne, il n’aurait plus aucun prétexte pour demander compte à chacun de l’emploi de son temps, du caractère de son industrie, de l’origine de son avoir : il n’aurait plus à demander le sacrifice du sang ni la vie de personne. » et tous les styles de pouvoir hiérarchisé : « Le pouvoir ne possède que ce qu’il prend au peuple. » tous les partis politiques, mêmement filous : « Je proclame mon avènement propre à la souveraineté de fait dans une société où chacun se gouverne lui-même. » le système électoral en soi qui « ne peut être actuellement qu’une duperie et une spoliation ». le socialisme à la Manuel Valls : « Le socialisme veut faire de la société une immense ruche dont chaque alvéole recevra un citoyen auquel il sera enjoint de rester coi et d’attendre patiemment qu’on lui fasse aumône de son propre argent. » les règlements, les interdits, les tables de la loi, qu’elles soient étatiques, familiales, politiques, religieuses. « Je m’étonne, je m’effraie de rencontrer à chaque pas que je fais dans la vie, à chaque pensée que j’accueille dans ma tête, à chaque entreprise que je veux commencer, à chaque écu que j’ai besoin de gagner une loi ou un règlement qui me dit : on ne passe pas par là, on pense pas ainsi, on n’entreprend pas cela. » l’éducastration : « L’enseignement est écourté, ciselé, rogné, et réduit aux étroites dimensions du moule confectionné à cet effet par le pouvoir, de telle sorte que toute intelligence qui n’a pas été poinçonnée par le pouvoir est absolument comme si elle n’était pas. » le respect des traditions et des lois de l’hérédité : « Pour moi, la création du monde est datée du jour de ma naissance. Pour moi, la fin du monde doit s’accomplir le jour où je restituerai à la masse élémentaire l’appareil et le souffle qui constituent mon individualité. » « le mariage en cul-de-sac » « le dogme de la résignation, de l’abnégation, de la renonciation de soi » et les différents types de servitude volontaire : « Quand bien même le peuple, tout le peuple français consentirait à vouloir être gouverné, je déclare qu’en droit, son esclavage volontaire n’engage pas ma responsabilité, que sa bêtise ne compromet pas mon intelligence. »   Un bien joli jeu de massacre mais qu’est-ce qu’Anselme Bellegarrigue oppose à la société de l’esclavage consenti ? Il lui oppose la société de l’égoïsme fraternel « concourant au bien-être commun » dans laquelle on s’approprie de soi-même, on pratique l’auto-gouvernement, on affirme sa singularité, on n’obéit qu’à ses vraies inclinations, on proclame l’avènement de l’individu-roi. Objectif prépondérant du nouveau monde bellegarriguesque : la jouissance carabinée généralisée. « Je n’ai qu’une doctrine, cette doctrine n’a qu’une formule, cette formule n’a qu’un mot : jouir. » En guise de pousse-café, une anecdote prélevée dans L’Histoire de l’anarchie de Claude Harmel et Claude Sergent (Ivréa) qui n’est pas infirmée, semble t-il, par les recherches de Michel Perraudeau. Se pointant à Paris juste le jour de l’émeute républicaine du 24 février 1848 qui envoie Louis-Philippe paître les oies, Anselme Bellegarrigue est pris en aparté par le jeune galibot « noir de poudre et délirant de joie » qui monte la garde devant l’Hôtel de Ville. -       « Cette fois on ne nous la volera pas, notre victoire. -       Ah, mon ami, lui réplique le libelliste, la victoire, on vous l’a déjà volée : n’avez-vous pas nommé un gouvernement ? » À lire de Michel Perraudeau, aux intrépides éditions libertaires, outre le roboratif Anselme Bellegarrigue, le premier des libertaires, Léo Ferré, poétique du libertaire (2008) ; Vendée 1793, Vendée plébéienne (2010) ; et un fort précieux Dictionnaire de l’individualisme libertaire (2011).

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