Jean-Daniel Magnin
Publié le 03/12/2015

Pourvu qu'on ait l'ivresse


Nous avons choisi ce thème en réponse à l'actualité et à notre désir à tous de nous réapproprier terrasses et lieux publics, de reprendre pied en retrouvant le goût de partager nos bons moments de vie.

L’affaire est entendue : l’idéal serait de ne vivre que de tels moments, de les fêter comme si c’étaient les derniers en trinquant à leur éternel retour. Mais il n’y a pas que des bons moments, il y en a aussi qui sont graves et révoltants, il y a une ivresse de vie et une ivresse de mort. Passer de l'autre côté en passant du côté de l'autre pour l'embrasser, c'est un art pacifique, populaire, raffiné, joyeux, poétique, de musique, de vin et de paroles, l’art de fusionner nos traditions festives et nos convivialités, nos élans, nos folies, nos joies – avec ou sans modération.

Mes rêves : ouvrir à 17 ans le Boui-Boui, café d’art à Genève ; filer à Berlin ; étudier la philo à Paris ; créer des spectacles « hors théâtre » aux festivals de Nancy, Polverriggi ou Avignon ; ouvrir Mac Guffin, cabinet de scénaristes ; voir vivre mes pièces de théâtre à la Renaissance, dans le In d’Avignon, à la Bastille, au Vieux Colombier avec la Comédie-Française, et à l’étranger. Et ce rêve de rassembler les écrivains de théâtre en 2000 ; et d’écrire avec Jean-Michel Ribes le projet du Rond-Point ; et là, de mettre ventscontraires.net sur la piste d’envol.

Dernière publication, un roman : Le Jeu continue après ta mort

 

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Jean-Daniel Magnin

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Le 18 novembre 2014 à 09:42

Bordeaux, Villers-Lès-Nancy, Athènes, 2010

C'est Noël tant pis - Journal de bord, carnet de route d'une création #6

Année 2009, j’écris Bidules trucs, saynètes destinées au jeune public, mises en scène par Sylvain Maurice. Je mets en scène Les couteaux dans le dos, les deux pièces rencontrent leur public au Théâtre les Déchargeurs et au Théâtre La Bruyère. Année 2009, j’ai passé trois saisons au poste de secrétaire général de la Comédie-Française. J’en suis à voir deux médecins par semaine, cauchemars récurrents, désirs de morts, de plusieurs morts, trop de fatigues, de violences et de désaccords. Les ruptures et les fractures ont raison de moi, je cède, je tombe, je m’enlise. Je me sors la tête de cette boue noire de temps en temps par l’écriture acide de pièces douloureuses, graves, noires. J’écris Se mordre, j’écris Pour l’amour de Gérard Philipe. Je poursuis l’écriture d’une pièce commencée à Hérisson, chez Anne-Laure Liégeois, autour d’un fait divers atroce. Il est question de la mise à mal de l’autre, d’une entreprise de torture, un déchaînement de violences, puis la vengeance, le goût des représailles, la difficulté du pardon. C’est Et l’enfant sur le loup se précipite, créée pour France Culture par Judith Magre, déjà. Immense, évidemment. Après l’avoir dirigée à Hérisson, Anne-Laure met en scène la première partie de la pièce à Montluçon, au Festin. C’est magique. Parce que c’est si rare, quand une mise en scène grandit un texte, par un choix de temps, de rythme, par des images contradictoires, par un code de jeu inédit, par l’écriture d’un artiste de la mise en scène qui épouse le projet de l’auteur, renforce les mots, donne voix et vie sans instrumentaliser la parole, sans l’asservir ni s’en servir. Mais la sert. C’est rare. Là, cela existe, et c’est magistral, interprété par Sharif Andoura, Léonore Chaix, Olivier Dutilloy. J’existe (foutez-moi la paix) Année 2009, Jean-Daniel Magnin, alors mon homologue au Théâtre du Rond-Point, me propose de reprendre J’existe (foutez-moi la paix), cabaret déglingué et familial, avec Marie Notte, et cette fois-ci Paul-Marie Barbier au piano, vibraphone, guitare et arrangements. Il a aimé ça aux Déchargeurs, ce truc foutraque, insolent et chantant. Jean-Michel Ribes veut en voir un bout, on le lui présente dans les sous-sols de son théâtre. Ma terreur de l’ennuyer s’installe, mais ça existe, et ça ne lui déplaît pas. On lui chante « la chanson des hommes qu’on n’encule pas », hommage alors à Manuel Valls et à quelques autres grands hommes de gauche qui se sont joliment illustrés au moment des attaques adressées à Frédéric Mitterrand quant à sa sexualité dévoilée dans sa Mauvaise vie. La proposition plaît à Jean-Michel. Il voit dans quel état je suis, on se connaît un peu, et il décide de me sauver la vie, il est comme ça. Il programme J’existe dans son théâtre. Muriel Mayette, ma patronne, s’oppose à l’idée que je puisse chanter mon cabaret le soir au Rond-Point, et la journée exercer mes fonctions de secrétaire général. Cela n’est plus compatible. « Je n’aimerais pas être à ta place » dit-elle. J’ai un choix à faire et je le fais. Je quitte la Comédie-Française un lundi matin de rentrée vers dix heures, l’après-midi même je répète J’existe (foutez-moi la paix). Le spectacle se donne en novembre en salle Topor, je me souviens de tout, presque tout, et des éclats de rire de Muriel, présente à la première de mon cabaret à explosions, sorte de fête purgatoire. Jean-Michel viendra nous voir quatre fois, la fréquentation du public dépassera la jauge autorisée de la salle. Je n’ai plus de boulot, je suis heureux mais paumé, libéré, et Jean-Michel me propose de le rejoindre, il m’offre un poste à temps partiel de conseiller et auteur associé. J’allais mal finir, je rejoins l’équipe du Rond-Point. Pièces ambitieuses et terribles Le succès de J’existe précède deux spectacles noirs et casse-gueule, pièces ambitieuses et terribles. Projets moins séducteurs, moins aimables. C’est dans la salle Tardieu du Théâtre du Rond-Point Et l’enfant sur le loup, mis en scène par Patrice Kerbrat, avec Judith Magre, Jean-Jacques Moreau, Julien Alluguette, et moi-même en loup narrateur. Judith nous porte tous, puissante à chaque mot, elle ose tout, elle fait tout. Jean-Jacques et Julien, camarades idéals, soutiennent un auteur qui s’expose trop dans un rôle de meneur de jeu, en loup à chapeau haut de forme. La pièce est si dure, si noire, si âpre. Mais les spectateurs qui acceptent le jeu, l’univers, l’écriture, traversent une forêt froide et sanglante dont ils acceptent les rires comme les effrois. Parmi eux, Sophie Marceau, au centre de la salle Tardieu, visage froid du début à la fin de la pièce, elle réfrigère la salle comme certains spectateurs seulement savent le faire et le font. Ils tuent la proposition. C’est comme ça, ça arrive, c’est arrivé. Un autre soir, Delphine de Vigan, qui elle aime, comprend, accepte tout. Et d’autres encore. Un autre soir, Brice Hillairet, qui deviendra mon assistant quelques semaines plus tard sur le prochain projet, puis l’acteur de la reprise des Couteaux dans le dos au Prisme à Élancourt, puis l’acteur des jolis succès à venir, Sortir de sa mère, de La Chair des tristes culs, de Perdues dans Stockholm, puis le personnage aux fesses monstrueuses de Ma folle otarie, puis le Tonio de C’est Noël tant pis. Acteur rêvé, et tellement plus que ça. Le triomphe repose toujours sur des malentendus, les non-triomphes aussi Quelques semaines plus tard au théâtre La Bruyère, je mets en scène Pour l’amour de Gérard Philipe, avec Raphaël, Emma de Caunes, Romain Apelbaum, Sophie Artur, Bernard Alane. Raphaël apprend son texte en une nuit, exactement. Il trimbale une douceur infinie. Il espérait jouer dans une mise en scène de Lars von Trier, mais on fait tout autre chose. Il est désemparé, mais superbe, généreux, gracieux. Emma se surpasse, énergie de gamine prête à tout, elle ose tout dans les bras de Bernard, lion magistral, directeur de cirque et camarade idéal. Sophie et Romain répètent en cachette, pour maîtriser le mouvement, la mécanique de la parole, l’énergie du verbe et de la danse, ils irradient. Je suis fier d’eux, de nous, je les aime. Brice m’assiste, nous portons ça tous les deux, et de tout notre cœur, de toute notre foi, sans céder à une autre énergie que la nôtre, à une autre esthétique. La pièce se joue moins de deux mois. Le triomphe repose toujours sur des malentendus, les non-triomphes aussi. Et ce n’est ni l’un ni l’autre, c’est un objet que je sais merveilleux, porté par des artistes exceptionnels, mais nous ne vivrons pas le malentendu du succès. Il y a quelque part là-dedans une rencontre entre quelque chose et quelqu’un qui n’a pas eu lieu. Un petit bijou tranchant Année 2010, au Théâtre du Pont-Tournant de Bordeaux, Stéphane Alvarez dirige la pièce sous un nouveau titre, C’est Noël tant pis - grand-mère est sous la table, création. La troupe du Pont-Tournant joue sur une tournette, un espace horizontal, long de douze mètres, qui tourne sur lui-même, se transforme. Tout se joue dans les couleurs et les sons, choix radicaux, lumières des premières scènes du Pierrot le fou de Godard, et musiques des films de la nouvelle vague. Même accent, années soixante, dans les intonations des comédiens. La pièce devient un film noir et absurde, un petit bijou tranchant à Bordeaux. Plus tard, au caveau de la Roële, à Villers-lès-Nancy, Patrick Schoenstein choisit la version antérieure de Ma mère, pour en finir avec. Même pièce, quasiment, mais davantage de personnages. Plus d’éclats et de folies, la grande scène répétée se joue maintenant trois fois. Acteurs déchaînés, ça se déglingue de partout, ça se tient d’abord, se contient puis explose et finit sur les ruines. C’est la comédie d’une fête de famille qui s’achève en carnage. Clowns tragiques Plus tard, à Athènes, en Grèce, ma mère et quatre très grands amis en vadrouille, traversent la ville à la recherche de la fondation Cacoyannis. Je n’y suis pas, je ne peux pas y être, je répète une autre pièce au Rond-Point. Là, à Athènes, Ilias Kountis met en scène sa version de C’est Noël tant pis, version ultime alors du texte traduit en grec avec le concours de l’institut culturel français. Les amis et ma mère assistent à la création de la pièce. Le metteur en scène a organisé des images, des tableaux. Il a travaillé et en profondeur la psychologie des personnages pour dresser une galerie de portraits graves, sombres, où apparaissent des clowns tragiques. C’est une peinture familiale noire qui se joue à Athènes. La pièce a été alors créée et de toutes les manières. À mon tour, je me débats, je fais ce que je peux pour organiser des lectures devant des directeurs de théâtre qui voudraient bien s’intéresser à mon Noël.

Le 20 janvier 2017 à 11:34

Nos disques sont rayés : quinze jours sur les blocages français

À quoi bon « résister » si on connaît la fin ? (…)Nos disques sont rayés. Mais demain, peut-être trouverons-nous des réponses.Mehdi Meklat et Badroudine Said AbdallahBondy Blog 7 décembre 2015 Conférences performances avec Mediapart, le Bondy Blog, Edgar Morin, Jean-Pierre Filiu, William Bourdon, François Ruffin, Frédéric Lordon, La Rumeur, Kader Aoun, Pascal Blanchard, Emma la clown & Françoise Dolto, l’ANPU (Agence Nationale de Psychanalyse Urbaine), Gérard Mordillat, Christophe Meierhans - conception Jean-Daniel Magnin et Jean-Michel Ribes Dès le 1er février, retrouvez chaque jour sur ventscontraires les podcasts et vidéo des 14 conférences-performances "Nos disques sont rayés". Un festival de mutineries, de rires et de réflexions pour s’élever au-dessus des blocages français – qu’ils soient politiques ou sociétaux, avec la montée des craintes et des extrémismes qui les accompagne. Passé colonial mal digéré, apartheid dénoncé mais non réparé, crise de la représentativité, pouvoir régalien exorbitant du chef, corruptions, inégalités, évasion fiscale, emprise des lobbies sur la nature et notre santé sont bien sûr au menu. Notre système politique se mord-il la queue ou peut-il se réformer ? Comment mettre fin à la rengaine des vœux pieux, des discours éventés, du manège des mini-hommes providentiels de plus en plus dévalués à nos yeux, du cercle vicieux dans lequel la Ve République s’est enfermée ? Pourquoi recommence-t-on encore et encore ce qui ne marche plus ? Comment sortir d'une situation bloquée ? Suffit-il de s'indigner ? Va-t-on enfin élargir le paysage ? Quinze jours de cartes blanches, conférences, concert, performances pour rencontrer ceux qu'on maintient en lisière ou qu’on regarde avec méfiance : penseurs dérangeants, hip hopers, stand-upers, spectacles qui fracturent le champ politique par le rire – et des rédactions ne dépendant que de leurs lecteurs et d’elles-mêmes, bienvenue à Fakir, le Bondy Blog et en ouverture Mediapart, invité dans la grande salle du Rond-Point pour une soirée pirate diffusée en direct sur son site. Festival Nos disques sont rayés, quinze jours sur les blocages français, du 23 janvier au 11 févrierCaptation vidéo : Larissa Pignatari, Léo Scalco

Le 31 mai 2015 à 09:00

Paul Jorion : "Vivons-nous encore en démocratie ?"

Une étude très intéressante faite par la Banque des Règlements Internationaux – la "banque des banques" donc ce ne sont pas des révolutionnaires – était de savoir si nous sommes encore une démocratie. Ils se sont aperçus qu'on ne tient absolument pas comptge, dans les décisions politiques, de l'opinion de la majorité de la population. Il est clair que dans l'ensemble c'est le milieu des affaires et quelques personnes très riches qui influencent le monde. La conclusion de cette étude est qu'on vit en oligarchie, avec une apparence de démocratie parce que nous votons encore... Non, les gens ne sont plus le plus grand lobby du monde. Il faut de l'argent pour être un lobby. Le journal US Politico est venu à Bruxelles en disant que cette ville est le Washington de l'Europe au vu du nombre de ses lobbies : 147 transnationales qui représentent 70% de l'économie. Les cinquante premières sont de grosses banques. L'historien britannique marxiste Eric Hobsbawm a dit qu'aujourd'hui la révolte est impossible. Il faudrait, pour qu'elle ait lieu, qu'elle se produise à l'échelle de la planète. Mais il y a l'obstacle des langues pour que surgisse une opinion publique mondiale. Déjà en Europe les opinions publiques ne communiquent pas entre elles. Ce qui se discute en Allemagne ne passe pas en France, en Italie, etc. Il faudrait tout traduire en anglais. Pour comprendre où nous en sommes, je me demande si nous ne devrions pas lier les savoirs relatifs à l'individu et ceux relatifs au groupe. Je vais essayer de le faire dans mon prochain livre, entre psychanalyse et anthropologie. On ne peut pas ne pas tenir compte du fait que des collectivités d'êtres humains ont un comportement qu'on ne peut comprendre en additionnant simplement les comportements individuels, comme le prétend la théorie de l'homo economicus. De même, il ne suffit pas d'en rester au plan de la sociologie. Il y a une faiblesse liée à notre nature, nous pensons que tout s'explique par la rivalité et la concurrence. Et nous ne voyons pas que notre comportement spontané est plutôt celui de l'attirance vers les autres, du désir de faire des choses ensemble, de la solidarité. Nous avons un sentiment de culpabilité attaché à notre comportement lié à la rivalité qui nous le rend perceptible, et aucun attaché à notre besoin d'aimer les autres, ce qui fait que nous le perdons de vue. Nous ne sommes pas un loup pour l'homme, c'est grâce à la solidarité que nous pouvons survivre dans les situations de concurrence extrême, comme dans les camps de concentration. Nous devons nous organiser dans l'avenir selon la philia d'Aristote, cette bonne volonté que nous mettons tous à faire marcher les choses. > le blog du Paul Jorion

Le 3 février 2015 à 18:20

Etienne Klein : Vous avez dit « boson de Higgs » ?

Trousses de secours, saison 3 : Rattraper la langue

La détection du boson de Higgs au CERN fut annoncée urbi et orbi le 4 juillet 2012, pas moins de 48 ans après que des physiciens théoriciens ont prévu son existence. Cette découverte est fondamentale en physique, mais pas seulement : elle a aussi des implications philosophiques qui viennent défaire le lien que l'on a l'habitude de faire, depuis la naissance de la physique moderne, entre le concept de matière et celui de masse. En général, nous pensons que ces deux notions sont ontologiquement intriquées : que serait en effet une matière dépourvue de masse ? Et comment imaginer une masse qui ne s'incarnerait pas en particules de matière ? Or ce que révèle la présence de bosons de Higgs dans l'univers, c'est que, contrairement à ce que l'on pensait, la masse n'est pas une propriété intrinsèque des particules élémentaires, seulement une propriété secondaire : elle résulte du fait qu’elles se frottent au vide, plus exactement au champ qu’il contient et qu’on appelle « le champ scalaire de Higgs ». On osera ici une analogie, imparfaite mais éclairante : tout se passe comme si les particules élémentaires étaient des objets sans masse, mais dotées de skis, se déplaçant sur un champ de neige qui serait l’équivalent du champ scalaire de Higgs ; les particules ayant des skis parfaitement fartés se déplacent sans frottement, donc à la vitesse de la lumière, et leur masse apparente est nulle ; celles dont les skis sont mal fartés glissent mal sur la neige, leur vitesse est moindre que celle de la lumière et leur masse est non nulle. La masse apparaît alors comme une mesure de la mauvaise qualité du fartage des skis des particules…Le boson de Higgs est à l'évidence une drôle de chose. Mais au fait, s'agit-il vraiment d'une chose ? Enregistré le 23 janvier 2015 dans la salle Roland Topor Théâtre du Rond-Point. Durée : 01:17:03 > les autres Trousses de secours dédiées à la langue

Le 14 août 2014 à 08:24

Bernard Stiegler : Serons-nous plutôt fourmi ou plutôt abeille ?

Travailler demain #6

Sortir du rêve du retour de la croissance en allant vers une "économie pollen" On a pu comparer nos relations faites de tweets et de réseaux sociaux aux phéronomes – ces marqueurs chimiques que s'échangent les fourmis par la salive afin d'organiser leur société. Suivre nos traces est devenu un sport très rentable sur lequel des milliards sont investis, le scandale de la NSA est là pour nous en convaincre. Le type de système économique en cours de construction, basé sur la traçabilité universelle de tout et de tous, conduit à une perte de décision monstrueuse des individus. Voulons-nous être organisés comme des fourmis ? L'alternative qui préserverait nos libertés consiste selon Bernard Stiegler dans une "économie pollen" collaborative, qui se consacre à la redistribution du savoir comme l'économie fordo-keynesienne redistribuait des points de croissance aux travailleurs. Car nous sommes entrés dans une économie de contribution où les usagers sont les créateurs des contenus redistribués par de gros opérateurs. Elle sera horrible, toxique et esclavagiste si nous nous laissons déposséder de ce que nous créons. Et positive si elle préside au développement de la capabilité, c'est-à-dire si elle contribue à féconder l'esprit à travers la technologie. Songeons aux "bots" de Wikipédia, c'est robots qui aident les contributeurs à mettre en commun leurs savoirs et rendent possible le développement d'une nouvelle intelligence collective.

Le 9 décembre 2015 à 10:04

On joue

BERTRAND. Alors voilà, on va jouer au marchand. Disons que je serai le marchand.   MARIE-ANGE. Mais enfin, Bertrand, nous sommes adultes. Jouer au marchand ou à la marchande c’est réservé aux enfants. Nous avons passé l’âge de ces jeux-là. BERTRAND. L’âge, toujours l’âge ! On s’en fiche de l’âge. Je vous en prie, Marie-Ange, acceptez. Cela nous divertira. MARIE-ANGE. Vous, alors, vous êtes un diable. Tout le temps des fantaisies en tête ! Vous finirez un jour par me faire faire n’importe quoi. Eh bien soit, jouons ! Donc vous serez le marchand et moi la cliente, je suppose.         BERTRAND. Exactement. MARIE-ANGE. Et vous vendrez quoi ? BERTRAND. Disons que je serai boucher. En tant que boucher, logiquement je vous vendrai de la viande. MARIE-ANGE. De la viande ? Ah, non ! Vous savez bien que je suis végétarienne. De toute façon boucher c’est vulgaire. BERTRAND. Par pitié, Marie-Ange, arrêtez vos sempiternelles objections. Je ne comprends pas pourquoi vous dites que boucher c’est vulgaire. Boucher c’est très intéressant. Je vous ficellerai des rôtis bien tendres, je vous vendrai des steaks hachés, je vous emballerai de beaux gigots. MARIE-ANGE. Bertrand, faut-il que vous soyez aveugle pour ne pas vous rendre compte que ce n’est pas de viande dont j’ai besoin… BERTRAND. Oui, plutôt de fruits et légumes, je sais, vous l’avez déjà dit. MARIE-ANGE. De fruits et légumes, bien sûr, mais surtout d’amour. J’ai besoin d’amour, Bertrand ! Je suis un être fragile, sensible à la délicatesse des sentiments et au souffle du romantisme. Ce qui me comble c’est l’élégance d’une caresse, la suavité d’un mot tendre soufflé à mon oreille, les belles manières du prétendant qui cherche à me séduire. BERTRAND. Le boucher n’est pas une bête, Marie-Ange ! Il maîtrise avec subtilité le vocabulaire de la séduction en usage dans son métier. MARIE-ANGE. Ça reste à prouver. BERTRAND. Eh bien laissez-moi vous culbuter sur l’étal, entre la balance et le tiroir caisse, et vous en aurez la preuve. MARIE-ANGE. Mais enfin Bertrand, qu’est-ce qu’il vous prend ? BERTRAND. Mes mains s’affolent de vos jarrets jusqu’à vos basses côtes, elles remontent jusqu’au collier et s’aventurent vers la culotte. MARIE-ANGE. Vous êtes un bandit, j’aurais dû me méfier ! BERTRAND. Je titille votre aloyau, j’agace un peu les escalopes, je réjouis le paleron, j’échauffe l’aiguillette… MARIE-ANGE. Comme vous y allez ! BERTRAND. Prête à vous faire chatouiller l’onglet, attendrir la macreuse et graisser le tendron ? MARIE-ANGE. Vertige des mots, exaltations des sens, je vacille, je vais perdre pied. BERTRAND. Laissez-moi vous usiner la tranche grasse et vous buriner la bavette. MARIE-ANGE. Non Bertrand, pas ça, voyons ! La bavette, il ne faut pas, c’est mal. BERTRAND. Je vous désosse, Marie-Ange, je vous barde de lard, je vous embroche et vous fais rôtir à la flamme. MARIE-ANGE. Seigneur, que m’arrive-t-il ? Je me sens soudain enivrée de volupté.  BERTRAND. Vous voyez bien que le boucher n’est pas un sauvage. Il connaît lui aussi les galantes manières. MARIE-ANGE. Délice et enchantement ! Vous êtes un voyou. Je cède, Bertrand. Je cède. BERTRAND. Alors, heureuse ? MARIE-ANGE. Ah ça oui ! On peut dire que je suis gâtée. Finalement les jeux d’enfants entre adultes c’est très agréable. Il faudra recommencer. BERTRAND. La prochaine fois, pour changer, nous jouerons au docteur. Je serai le docteur. MARIE-ANGE. Oh, oui ! Déjà j’imagine. BERTRAND. Le docteur Petiot. Alors là, vous m’en direz des nouvelles. Mais je vous préviens, faudra vous cramponner !

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