Laurent Houssin
Publié le 10/12/2015

L'oenographile


Laurent Houssin dessine des gros et grands dessins depuis toujours. Il a lu des tas de BD, a débuté dans le fanzine Argh!, a troqué ses crayons contre des gants de boxe puis ses gants de boxe contre des crayons, a vu le bagne, a animé ses dessins chez Œil pour Œil multimédias, a dessiné Marcel et son orchestre, l'album"Rendez-nous Miss Moule ! ", des histoires de loups pour le Psikopat...Aujourd'hui, il dessine dans Fluide Glacial. Bon, c'est clair ou vous voulez que je vous fasse un dessin ?

 

Partager ce billet :

Tous les billets du dossier

À voir aussi

Le 5 décembre 2012 à 13:34

La mouette rieuse

La chroicocephalus ridibundus, plus connue sous l’appellation de mouette rieuse tire son nom de ses cris éraillés, sortes de hennissements à timbre ricanant.   La Mouette rieuse fréquente les lacs, les plages en été, les étangs côtiers et certaines boîtes de nuit du marais poitevin.   La mouette rieuse possède une bonne vue, une bonne ouïe, mais un nom difficile à porter. Native d’un milieu social modeste et issue de la migration, la mouette rieuse appartient à la famille des Laridés, qui lui vaut encore quelques noms d’oiseaux face auxquels elle n’a de cesse de gwêler.   Les relations qui unissent les mouettes rieuses au sein d'un même groupe sont complexes, la mouette rieuse est profondément alcoolique de même qu’il existe des couples homosexuels mâles chez la mouette, qui d’après les dernières études éthologiques concerneraient vingt pour cent d’entre eux.   On relève alors chez ces derniers les mêmes comportements de cour habituellement observés dans les couples hétérosexuels. Les deux mâles construisent un nid ensemble et s’acquittent conjointement de la taxe foncière au même titre que n’importe quel autre couple de mouette rieuse.   Lorsqu’arrive la saison de reproduction, soit à peu près à chaque dernière pluie, il arrive que certains parents abandonnent leurs œufs. Une aubaine pour les couples homosexuels qui vont alors les couver sous leurs ailes et porter toute leur attention pour le bien du petit à naître. Sans le savoir, ce petit dernier connaîtra une vie bien plus heureuse et épanouie auprès de ses pairs plutôt qu’auprès de ses véritables parents, qui sitôt leur coup tiré et complètement éméchés se prenaient déjà le bec le long de la rade de Brest.   Il fut un temps où les petites mouettes rieuses élevées par des parents mouettes du même sexe eurent à subir quelques moqueries dans les bassins de récréation. Moqueries propres à la mouette rieuse, comme le furent à une autre époque celles à l’encontre des mouettes rieuses nées de parents qui n’étaient pas mariés ou un peu plus tard encore à l’encontre des mouettes rieuses élevées par des parents divorcés. C’est dire si la vie d’une mouette rieuse n’a pas toujours été aussi rose que celle de ses cousins flamands.   Malgré la pluie, ce temps là est révolu. La mouette rieuse se moque aujourd’hui davantage d’autrui à commencer par ces bipèdes qui s’agitent actuellement en dessous de leurs têtes, suffisamment bêtes pour penser que l’homosexualité est contre nature et plus dangereuse encore pour l’humanité que la fabrication d’armes de guerre.

Le 26 novembre 2013 à 09:08
Le 13 décembre 2015 à 10:40
Le 16 juillet 2011 à 09:21

Steak haché

Le merveilleux Hippocrate n’a rien perdu de son actualité. Et qu’on ne vienne plus l’appeler « vieux schnock » après la lecture de la présente ! D’aucuns s’obstinent à ne voir dans ses recommandations diététiques qu’un tissu de bêtises. Quant à moi, je suis tout à fait persuadé de la véracité de sa théorie des humeurs. Tout le monde a un voisin, ou un ami de type « sanguin » (la face rouge, la démarche joviale, les canines acérées), qui raffole de viande en sauce et de grands crus bordelais.   Il y a quelque temps, alors que je faisais des emplettes au supermarché, une femme qui déposait consciencieusement sur le tapis de caisse un ensemble d'articles retint mon attention. Pas une once de protéine ! En revanche on trouvait, çà et là, un genre de gâteau roulé sous les aisselles, une soupe de potirons du Larzac, une salade garantie 100% bio, et livrée avec ses limaces et ses pucerons… Joyeux délire organico-végétal !   C’est à ce moment que je convoquai mon cher Hippocrate. Mon Dieu, me dis-je (avec tout le respect que cette vénérable entité mérite), me voici face à un spécimen typique de flegmatique ! Aisément repérable, de surcroît : le teint pâle, la silhouette grêle et le regard proche de l'extase manifestaient une béatitude rarement atteinte chez les plus grands mystiques.   Ne peut-on entrevoir, pensai-je sans pédanterie aucune, l’essence même de notre époque actuelle ? La protéine animale ne convainc plus, son cours à la bourse est en berne. Pire, elle est de mèche avec les plus grands pontes du crime organisé : elle fricote avec les bactéries et les microbes les plus infâmes. Il se peut, me dis-je encore, que cette sainte femme nous montre alors la voie ! Comme elle, et de toute urgence, devenons des flegmatiques ascétiques !      Je revins tout à coup à la raison, et déposai à mon tour un steak sur le tapis de caisse, sans trembler.

Le 28 juillet 2014 à 10:22
Le 16 décembre 2011 à 08:00

Agences de notation et andouillettes

Econotrucs #4

Il y a un an encore, j’aurais été obligé de vous expliquer ce qu’est une agence de notation. Aujourd’hui même les Guignols de Canal + les incarnent sous la forme de deux Sylvestre façon « world company ». Dans la caricature (avec parfois quelques erreurs), les Guignols expriment bien le ressenti de la population : un sentiment d’une absurde domination des gouvernements démocratiques par les marchés financiers et leurs acteurs. Le pire est sans doute atteint avec l’hystérie dans laquelle les agences de notation semblent plonger le pays. Il suffit de lire la presse : le monde est suspendu à leurs décisions. Il est vrai qu’elles font peur : leur expertise est douteuse, leurs erreurs multiples et célèbres, et les gouvernements leur font pourtant toujours la danse du ventre.   En 1997, la crise asiatique sonne le glas - très provisoire - d’une extraordinaire période d’expansion économique appelée « miracle asiatique » (souvenez vous des « tigres » et des «dragons » ) et basée sur des monceaux de dettes. A cette occasion on avait découvert que - malgré le précédent mexicain de 1995 - les agences de notation avaient donné des triples A à tout un tas de pays dont l’économie reposait sur de l’emprunt à court terme auprès de banques occidentales pour nourrir une bulle immobilière et de consommation. Le jour où les marchés se sont retournés et où les investisseurs occidentaux ont massivement retiré leurs liquidités, les failles de ce miracle asiatique sont apparues au grand jour et les agences ont dégradé tous ces pays, aggravant immédiatement leur situation. C’est un truc classique des agences : plutôt que de sonner l’alarme avant les autres - lorsque tout va bien - elles nourrissent les bulles, et se contentent de constater que leurs notes étaient bidons lorsque la situation se dégrade.   A partir de 2000, l’essor de la titrisation a permis aux agences de faire exploser leurs profits : chaque nouveau titre fabriqué par une institution financière nécessitant l'intervention d'un agence. Michel Aglietta en France, ou Franck Partnoy aux Etats-Unis, avaient largement montré dès cette époque les dangers de ce nouveau procédé où les agences de notation jouaient un rôle central : conflit d'intérêts, situation de monopole, et même fondements théoriques douteux. Pendant ce temps le comité de Bâle (forum qui réunit les banques centrales et qui s’occupe de supervision bancaire) avait pratiquement officialisé leur rôle comme régulateur financier : dans un système ou l’autorégulation était la règle les notes prenaient une importance capitale. Avec la crise des subprimes en 2007, on découvrait en effet que grâce à cette titrisation, des courtiers prêtaient de l’argent à des quasi SDF pour qu‘il puissent acheter des maisons : par un coup de calculette magique, les crédits consentis étaient en effet passés à la moulinette par les banques, et revendus en tranches de différents risques et différents rendement à différents clients à travers le monde. Personne ne savait vraiment ce qu’il achetait, mais rassurez vous les agences de notation avaient noté chaque produit en fonction de ses risques : avec brio, puisqu’il a suffi que le marché immobilier ralentisse fin 2006 pour que tout le système s’effondre en une année.   Cela aurait pu décrédibiliser définitivement les agences : on a au contraire l’impression qu’elles sont devenues un acteur central du système. Mais je vais vous faire une révélation  : Là où la dégradation d’une entreprise privée peut révéler des défauts cachés, la dégradation de la dette d’un état ne nous apprend rien, si ce n’est que trois types ont fait une réunion dans un bureau et tentent de mettre de l’huile sur le feu. En effet, la notation des titres financiers privés est une notation sollicitée où les institutions financières payent pour voir leur titres notés et donnent accès aux agences à des informations financières confidentielles. En théorie cela donne une certaine valeur à la notation (les agences disposent d’information dont ne dispose pas le public). En revanche la notation des dettes publiques repose sur des informations publiques, disponibles pour tous. L’agence n’a rien a nous apprendre sur la dette de la Grèce ou la santé financière de la France, qui dépendent de décisions politiques. La bonne attitude aurait du être depuis le début : pas besoin des agences de notation pour savoir que la dette de la France n’est pas soutenable, que la situation économique est très mauvaise… Le problème est qu’à force d’anticiper la panique, on risque réellement d’assister à la panique.   Quand j’entends parler de triple A, je pense aux andouillettes qui, elles, peuvent en avoir jusqu’à cinq. Et je me rappelle que nos gouvernants sont plus compétents en charcuterie qu’en économie, ceci explique peut-être cela.

Le 14 mars 2011 à 11:46

Vacances en France

Visite guidée

« Quiconque va visiter l'Algérie ou la Tunisie — et aujourd'hui cette excursion est tellement facile que tout le monde l'aura bientôt faite — ne peut s'embarquer sans s'être muni du Guide-Joanne, dont l'auteur pour l'Algérie et la Tunisie est Louis Piesse. Mais bien peu des voyageurs qui en feuillettent distraitement les pages se doutent qu'ils ont à la main un chef-d'œuvre d'érudition et de conscience artistique ; bien peu se doutent que l'auteur est, en même temps qu'un savant hors ligne, un littérateur de premier ordre ; bien peu se doutent de la modestie, de la ténacité, de l'honnêteté de cet écrivain qui, à soixante-dix ans passés, partait tantôt pour les pays qu'il avait déjà tant de fois visités, et, les trouvant passablement changés, entreprenait de refaire son guide, véritable monument qu'il ne semblait pas possible de perfectionner. » [Je savais] que Piesse, l'été, vivait en famille dans sa maison des bords de l'Yonne, ou plutôt dans son jardin et dans son bateau, car il a un bateau, l'heureux homme ! Or nous traversions précisément le village qu'il habite. L'idée nous vint d'aller lui faire à l'improviste une petite visite. Il était, c'est vrai, bientôt l'heure du dîner. Mais cette considération ne nous arrêta pas, au contraire, et cinq minutes après, avec nos costumes hétéroclites, nos bicyclettes, nos dents longues d'une aune, nous apportions le trouble en ce paisible intérieur, en cette vraie maison du sage, toute tapissée de verdure et de fleurs sous lesquelles disparaissent les murs. »(Jean Bertot, Août 1893 : la France en bicyclette : étapes d'un touriste de Paris à Grenoble et Marseille)

Le 25 janvier 2015 à 10:55

Olivier Roy : Un islam sans racines ni culture

Il s’agit d’abord d’une dérive. Dérive de jeunes souvent venus, mais pas toujours, des zones grises et fragiles de la société – seconde génération d’immigrés, en précarité sociale, ayant tâté de la petite délinquance. Mais la dérive peut être plus personnelle, plus psychologique et moins liée à l’environnement social, comme on le voit chez les convertis (qui représentent 22 % des jeunes Français qui rejoignent le djihad en Syrie). Ce n’est pas une partie de la population française musulmane qui se tourne vers le djihad et le terrorisme, c’est une collection d’individus, de solitaires, qui se resocialisent dans le cadre d’une petite bande ou d’un petit groupe qui se vit comme l’avant-garde d’une communauté musulmane, laquelle n’a pour eux aucune réalité sociale concrète, mais relève de l’imaginaire : aucun n’était inséré dans une sociabilité de masse, qu’elle soit religieuse, politique ou associative. Ils étaient polis mais invisibles : « avec eux, c’était juste bonjour-bonsoir » est un leitmotiv des voisins effarés. Ils parlent pêle-mêle de l’Afghanistan, de l’Irak, de la Tchétchénie, des musulmans massacrés dans le monde, mais aucun n’évoque le racisme, l’exclusion sociale ou le chômage, et ils ne citent la Palestine que parmi la litanie des contentieux. Bref, il faut se méfier d’une explication, populaire à « gauche », selon laquelle l’exclusion sociale et le conflit israélo-palestinien radicaliseraient les jeunes. Terroristes ou djihadistes, ils se construisent un statut de héros, de guerriers qui vengent le Prophète, l’oumma, la femme musulmane ; ils se mettent en scène (vidéos, caméras GoPro), ne préparent ni leur fuite ni de lendemains qui chantent, et meurent en direct à la une des journaux télévisés, dans un bref spasme de toute-puissance. Leur nom est sur toutes les lèvres : héros ou barbares, ils s’en fichent, l’effet de terreur et de renommée est atteint. En ce sens, ils sont bien le produit d’une culture nihiliste et individualiste de la violence que l’on retrouve dans d’autres secteurs de la jeunesse (chez les jeunes qui attaquent leur propre école, le « syndrome de Columbine »). Il y a beaucoup de rebelles en quête d’une cause, mais la cause qu’ils peuvent choisir n’est évidemment pas neutre. Un meurtre au nom de l’islam a un autre impact qu’un mitraillage dans une école commis par un élève, ou qu’une séance de torture ordonnée par un petit trafiquant de drogue. Merah, les frères Kouachi ou le « djihadiste normand », Maxime Hauchard, se sont radicalisés selon une référence religieuse, celle de l’islam. Et dans cette mouvance ils ne sont pas les seuls. C’est cette radicalisation qu’on désigne sous le nom de « communautarisation ». On fait de la communautarisation une dérive collective et non plus individuelle, et qui serait dans le fond le terreau qui conduirait à « ça ». En somme, une partie de la population musulmane ferait sécession pour se replier sur une identité culturelle et religieuse qui en ferait désormais la cinquième colonne d’une civilisation musulmane en crise. Le « retour du religieux » casserait ainsi le consensus national sur les valeurs de la République. La réponse spontanée de l’opinion publique et le discours explicite des dirigeants politiques ont consisté à mettre en avant un consensus national (tolérance, laïcité, citoyenneté) dont la manifestation du 11 janvier a été une remarquable « mise en scène » spontanée et populaire. On pourrait s’interroger sur ce consensus national, dont on exclut le Front national. On pourrait se demander si les participants à la « Manif pour tous » en font partie, eux qui croient qu’il y a un sacré que la liberté des hommes ne saurait remettre en cause. On pourrait enfin se demander si la « laïcité » ne fabrique pas à son tour un sacré qui échapperait à la liberté d’expression. Mais revenons au « retour du religieux » et au communautarisme. Tout montre que ce religieux n’est pas importé d’une culture étrangère, mais est reconstruit à partir d’une déculturation profonde des nouvelles générations. Le salafisme, qui en est l’expression la plus pure, rejette toutes les cultures à commencer par la culture musulmane et sa propre histoire. L’Arabie saoudite vient de détruire tout ce qui reste des sites historiques et archéologiques de La Mecque pour y construire des centres commerciaux à l’américaine consacrés au consumérisme contemporain. La Mecque aujourd’hui, c’est Las Vegas plus la charia. Déculturation et absence de transmission conduisent toute une génération à se construire un islam réduit à des normes explicites (charia) et à des slogans détachés de tout contexte social (djihad) ; la « communauté » n’a aucune base sociologique réelle (institutions représentatives, réseaux scolaires ou associatifs) : elle est la mise en scène d’elle-même et rentre en ce sens dans la société du spectacle. Le fanatisme, c’est la religion qui n’a pas, pas encore ou plus de culture. Historiquement, l’islam comme le christianisme se sont « enculturés », aujourd’hui religion et culture se séparent.  La question est donc non pas de « réformer » l’islam, mais de « culturer » l’islam en l’insérant dans la société française. En mettant en avant une conception de la laïcité qui exclurait le religieux de l’espace public, on contribue à « fanatiser » le religieux.    Olivier Roy, politologue > Article publié dans l'hebdo Le 1 N° 40   Le 1, en partenariat avec le Rond-Point et sa revue en ligne ventscontraires.net, vous propose une nouvelle conférence de rédaction en public, avec des invités surprises, le lundi 26 janvier - plus ici  

Le 16 octobre 2013 à 08:48

Jérôme Deshusses

En compagnie de Max Stirner (L'Unique et sa propriété), de Valérie Solanas (Scum Manifesto), de Raymond Borde (L'Extricable), le petit Suisse Jérôme Deshusses fait partie du grain fin des polémistes kamikazes qui ont réussi à « mettre en panique la surface des choses » (comme disait Borde) avec un seul et unique brûlot autoricide. La fort estimable et assez drôlette œuvre séditieuse passée du bonhomme Deshusses (Sodome-Ouest en 1965, et son remake Le Grand Soir en 1971, chez Flammarion tous les deux ; La Gauche réactionnaire en 1969 chez Laffont) n'annonçait pas vraiment à vrai dire le frénétique chef-d'œuvre de la subversion cravachante qu'est Délivrez Prométhée(Flammarion) qui allait nous tomber sur la bouillotte en 1978 et dont l'exceptionnelle puissance de feu dévastatrice n'a pas diminué dune pichenette. Sans se payer de mots ni « se perdre dans le labyrinthe des ergoteries causales », en ne graciant rien ni personne (et surtout pas les honnêtes ouvriers abrutis ou les braves mères de famille pète-sec), l'auteur y fait très savamment « manger du potage aux moules » à « tout ce qui nous aide à passer notre vie à devenir vieux » (René Crevel). C'est ainsi que sont tour à tour réduits en cannelloni par Deshusses : 1. Les principes de l'économie marchande. « Croissance et plein emploi à tout prix et dans tous les sens : l'idéal de Keynes est aussi la devise des cellules cancéreuses. » 2. L'autogestion comme remède miracle. « Des ouvriers qui possèderaient en commun une cimenterie ne le lui donneraient pas un sens nouveau et leur idéal resterait le même ; plus dynamiques, ils viseraient directement le profit au lieu de s'en tenir à leurs salaires. L'autogestion peut bien changer le personnel d'une usine, pour un temps, en une troupe de boyscouts égalitaires et intéressés, libérés de la tutelle patronale et soumis à celle de la concurrence, mais elle ne changera pas une fabrique d'obus en œuvre de paix. Les travailleurs possèderaient-ils tous leurs moyens de production, ni le profit, ni la croissance, ni l'ennui au travail, ni bien entendu la pollution, ne cesseraient d'être des règles. » 3. La sujétion aux pollutions. « Le même public qui déteste qu'on lui parle de pollution demande qu'on la supprime tout en réclamant ce qui la crée : du veau blanc, des fruits plus sucrés que nature, des aérosols, des avions surpersoniques, du plastique partout, du papier en quantités croissantes, bref, la production industrielle tout entière. Il y a quelques années, les usines Ford avaient mis au point un véhicule dans lequel il devenait presque impossible de se tuer ; la voiture ressemblait autant à un œuf mollet qu'à un engin lunaire, et le public la refusa dès les premiers sondages. » 4. « La parade lugubre » de la publicité « qui n'est horrible que par sa ressemblance quasi parodique avec ceux qu'elle convainc. » 5. La misère du couple capsulé, « chaste et productif ». 6. Le mythe du travail crétin désaliéné. « Notre travail, dit-on, serait aliéné par ce qu'il ne nous permet plus de signer nos œuvres, ni de créer au lieu de les produire, ni d'en suivre le développement de leur genèse à leur finition ; tronçonné en mille parties dont aucunes séparément n'a de sens, il nous condamnerait à mille gestes identiques et insignifiants, nous empêchant de voir ce que nous faisons, etc. Mais quel genre de foi devrions-nous avoir pour éprouver quelque réconfort à signer des poupées-gigogne, des brosses à dent, des fers à repasser ou des boîtes de sardines, et que gagnerions-nous en noblesse à suivre ces nobles objets de leur naissance à leur accomplissement comme si nous en étions les créateurs ? (…) La vraie aliénation est là : signé ou non, confectionné par une chaîne d'ouvriers ou par une chapelle artisanale, un fusil-mitrailleur est un fusil-mitrailleur. Gérée par des patrons ou par ses ouvriers mêmes, une usine de plastique est une entreprise polluante, profiteuse et en général inutile. L'ouvrier qui produit en chaîne des carabines à répétition tout en maudissant son travail sauve du moins son âme, quand l'artisan qui fignole les mêmes carabines en chantonnant déshonore la sienne. Taper des factures pour de l'argent est moins ridicule que de les taper par idéal. L'usine-famille est une escroquerie bien pire que l'usine-pensum et il faut avoir une identité servile, c'est-à-dire nulle, pour s'identifier aux services comptables d'une fabrique de café en poudre. » 7. Les attrape-gogos religieux. « Être petit, se faire pardonner, louer sans fin une autorité qui dispense de réfléchir et une omnipotence qui dispense des dangers dans l'action, accumuler le bien commun comme un à-valoir et les sacrifices comme une rente, feindre de voir un but dans le salut des autres pris comme un moyen de réaliser le sien propre, qu'on situera après la mort afin de mieux pouvoir faire le mort pendant la vie : telles sont toutes les religions, telle est, partout, l'idéologie humble. » 8. Les crises d'orgueil national. « Une nation n'est rien d'autre qu'une immense entreprise commerciale envenimée de patriotisme. » 9. Les joyeusetés de la boxe. « Ainsi la boxe s'intitule “ noble art ” : art parce qu'elle se vend mieux que les tableaux, noble parce qu'elle a pour but le coma post-traumatique. » 10. La mystique de la défonce. « L'avantage du psychédélisme est d'offrir tout le bazar religieux, déjà bon marché en soi, avec un supplément de délire et un rabais d'exercice. » 11. Le culte de l'automobile. « Non seulement la voiture avilit tout et tout le monde, non seulement elle est sale, non seulement elle pue, mais encore elle est laide dans tous les tons et de toutes les manières possibles. On nomme beauté d'une voiture son prix, sa vitesse et son confort, soit, dans l'ordre, le fric, la compétition et l'épate. » 12. L'ABC de l'éducastration. « Si l'école est une préparation à la vie sociale, c'est qu'elle donne les mêmes encouragements à la fraude, aux faux-semblants, au conformisme, à la bassesse ; le bon élève ne peut être rien d'autre que le prototype du lâche besogneux et du larbin compétitif. » 13. L'aberration de « la dette d'amour envers les parents ». « Cet amour est aveugle, mais comme l'obéissance militaire ; il a la réputation d'un instinct “ qui ne se commande pas ”, alors qu'il est lui-même de commande. Il se présente comme universel alors qu'il est la partialité même, comme une justice alors qu'il est inique, et comme une dette alors qu'il est indu. Les liens du sang relient autant que la noblesse de sang ennoblit. » 14. La duperie de la révolution marxiste. « Grâce au marxisme, toute la séculaire rancœur humble passe d'une religion à une autre : même culte de la discipline et de l'autorité, même pudibonderie, même matérialisme sournois, même messianisme vulgaire, même… Grâce au marxisme, nous savons maintenant que Marx, et avec lui tous les schémas de révolutions calculées, avaient tort dans tous les domaines et sur tous les points. D'abolition de la famille, du couple, de la censure, de l'ordre militaire, de la rentabilité, pas question ; d'égalité réelle, absolue, pas question ; de société non hiérarchique, d'enseignement non disciplinaire, de travail non aliéné, de philosophie non conforme, pas question ; la révolution, donc la grande différence entre régimes, ne portera pour commencer que sur le reste ; et on n'aura plus qu'à voir que ce reste ne consiste en rien. »   Depuis 1978, plus de nouvelle de Jérôme Deshusses. Lors de ma prochaine escapade en Helvétie, je me lancerai sur ses traces.

Tous nos invités
Tous les dossiers

derniers podcasts

je m'abonne :   
Kader Aoun et des stand-uppers : "Je n'abandonnerai jamais la banlieue"
Live • 23/03/2019
Tania de Montaigne : L'Assignation
Live • 07/02/2019
Florence Aubenas au grand oral désopilant du Barreau de Paris
Live • 07/02/2019
Eric Vuillard en conversation avec Pierre Assouline
Live • 13/02/2018
Tobie Nathan : Le Parlement des dieux
Live • 13/02/2018
Tous les podcasts

ventscontraires sur Youtube

Découvrez la chaîne
La revue en ligne du Rond-Point
Auteurs maison   Vedettes etc.   Confs & Perfs   Archives   Tous les chroniqueurs
Les vidéos   Les sons   Les images   Les textes  Nous contacter   Presse
ventscontraires.net, revue en ligne, vous est proposée par le Théâtre du Rond-Point.
Site administré par
© 2014 - CC.Communication