Laurent Houssin
Publié le 13/12/2015

Je m'astique la poivrière


Boire un coup avec Lindingre et Houssin

Textes de Yan Lindingre

Laurent Houssin dessine des gros et grands dessins depuis toujours. Il a lu des tas de BD, a débuté dans le fanzine Argh!, a troqué ses crayons contre des gants de boxe puis ses gants de boxe contre des crayons, a vu le bagne, a animé ses dessins chez Œil pour Œil multimédias, a dessiné Marcel et son orchestre, l'album"Rendez-nous Miss Moule ! ", des histoires de loups pour le Psikopat...Aujourd'hui, il dessine dans Fluide Glacial. Bon, c'est clair ou vous voulez que je vous fasse un dessin ?

 

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Le 17 août 2011 à 08:36

Gruto Parkas, l'ironie balte

Carte Postale de Lituanie

Il existe un lieu, au milieu d’un pays ravagé par 50 ans de soviétisme, où vous trouverez une centaine de statues datant de l’ère stalinienne de leaders, tyrans, criminels, officiers de l’Armée Rouge et autres partisans antipathiques. Tous ces Lénine, Staline, Dzerzhinsky déboulonnés après l’indépendance de 1991 ont été récupérés un à un par un certain Viliumas Malinauskas. Ce PDG d’une usine de conserves de champignons a voulu recréer l’atmosphère pesante, propagandiste et terrifiante de la pensée unique qui a opprimée la Lituanie pendant plus d’un demi-siècle. Sous couvert du devoir de mémoire, ce parc d’attractions (c’est ainsi qu’il est présenté) vous propose ainsi de pénétrer un camp sibérien reconstitué au milieu des pins et des marais, entouré de miradors et d’haut-parleurs hurlants chants patriotiques et hymnes staliniens. L’ambiance est donnée tout de go via la visite d’un wagon qui vous (dé)portera au prochain Goulag, puis par un parcours pédestre égrenant les statues des tortionnaires les plus belliqueux de la Terreur Rouge autour desquelles les familles se pressent de se faire photographier (sic) et où l’on oscille doucement entre ironie et indignation. Comble de l’effroi vous découvrirez une boutique de souvenirs aux effigies des tyrans croisés plus tôt, mais aussi un restaurant dont les serveuses vêtues d’un foulard rouge vous accueillent et vous proposent de revivre la cuisine frugale de l’ère soviétique (comprenez 2 sardines et 3 rondelles d’oignons) en lisant un journal russe arborant le portrait du petit père des peuples. Quand on apprend que la Lituanie a vu la déportation d’un tiers de sa population et la mort de 250.000 personnes, ce parc d’attractions, qui semble frôler parfois une nostalgie fétide plutôt que la dénonciation d’une idéologie, laisse un gout amer, une nausée qui vous tenaille longtemps encore après avoir quitté les barbelés du Gruto Parkas sous le regard inquisiteur d’un Josef Stalin en bronze de 3 mètres de hauteur.

Le 30 octobre 2014 à 09:13

Le grand galactique qui ne se décrassait qu'au couteau

Si mon extraterrestre préféré, Pierre Dubois, l’envoûtant auteur des Grandes Encyclopédies des elfes, des fées, des lutins (Hoëbeke), de L’Almanach sorcier (Terre de brume), du Grimoire du petit peuple (Delcourt), de L’Épouvantable Encyclopédie des fantômes (Glénat) et de, très récemment, L’Elféméride, le grand légendaire des saisons (Hoëbeke), est considéré comme le meilleur elficologue en activité, c’est bêtement parce que c’est le meilleur. Ses ouvrages sur les créatures fantastiques de tout poil sont les mieux documentés et les mieux fricassés qu’on peut dégoter. C’est que, pour étudier de près ces êtres de l’autre monde, le lascar va les chercher là où ils rôdent sur la planète Terre : au coin des bois, dans les bibliothèques, les greniers, sur les tors de Dartmoor, les roches des Ardennes, les berges brumeuses de Comper, dans les ruines de Whitby Abbey ou l’ossuaire aux crânes verts de Marville. Qu’il en connaît foutrement bien toutes les variétés : les banshies, les akidus, les dames blanches, les sluaghs, les pixies, les vouivres, les gnomes ténébricoles ou les flambias « bluettant au bord des vasières ». Et qu’il sait comment entrer flegmatiquement en contact avec eux, se trouvant, plaisante-t-il, dans le « même état d’esprits ». L’ogre intergalactique barbu et pipu, tout de noir vêtu et botté comme le chat de Perrault, Pierre Dubois a aujourd’hui 67 balais. Très jeune, il s’est attaqué dans le petit canard donquichottesque Le Clampin libéré à « la presse pansue et bien pensante » de Lille, brocardant les notables et les apparatchiks. Il a été bientôt viré de toutes les écoles, s’est mis à vivre d’escrime et de magie, a passé une année entière en forêt en compagnie des rapaces, est parti, lit-on dans ses Chroniques du nord sauvage (Éditions L'échappée), « à la recherche d’une culture populaire pas coupée de ses racines, pas fabriquée pour les besoins du négoce, pas imposée par Paris », s’est pris de passion pour la sorcellerie, l’art brut, le vieux cinoche hollywoodien, les cornes de vikings, les hanaps rabelaisiens, les rebelles espiègles style Tijl Uilenspiegel. À part ça, il manie aussi bien la plume d’oie que l’ironie ou l’épée, est intarissable sur les gobelins aigrettés et les affrignolettes de la Haute-Marne, « tout en fesses et en tétins », réussit à être toujours pimpant en ne se décrassant qu’au couteau (sic), répond à ceux qui le disent réac : « Le passé, c’est de la merde ! » et part sans cesse en guérilla, escorté par le fantôme de son pote François Terrasson du Museum d’histoire naturelle, contre « les décideurs officiels vivant dans la religion du propre, du net, du coupé, du ramené à la norme » et s’affairant à « désauvager à tour de bras » la nature. Autrement dit, il n’y a pas à s’arrêter de lire les subversives et taquines « croquemitaineries » de DDD (le druide dandy Dubois) qui nous poussent à ne plus avoir peur de rien sur cette planète-ci et les autres, à en finir tout de bon avec « l’effet trouille-trouille ».

Le 4 octobre 2014 à 08:20

"J'ai vécu avec un extraterrestre."

Madame Monique, 58 ans, témoigne.

J'ai longtemps vécu avec un extraterrestre. Ce n'est pas drôle, vous savez, et je ne le souhaite à personne. Mon extra-terrestre s'appelait Charly. On s'était rencontré sur le site j'adopteunE.T.com ; ça été le coup de foudre, on est devenu amants, puis il est venu vivre à la maison. Bon, Charly n'était pas très beau ; il n'était pas très intelligent non plus, malgré sa grosse tête ovoïde qui avait du mal à passer sous les portes. Mais il était doux, attentionné et il était bien membré pour un extra-terrestre. Bref, je pensais avoir fait le bon choix, ce qui n'est pas simple quand on voit tous ces E.T sur les sites de rencontres. Mais je n'ai pas tardé à comprendre que Charly me jouait la comédie. Il n'avait pas de travail et n'en cherchait pas. Quand j'étais au boulot, Monsieur passait ses journées à regarder Star Trek, avachi dans le salon comme une grosse nouille, une bière dans chaque main. Parfois il invitait ses potes, rien que des E.T marginaux et affreux, et ils faisaient la foire. Les extra-terrestres, je ne sais pas si vous le savez, mais c'est très bruyant et mal élevé, ça bave partout, un peu comme des ados acnéiques en manque sexuel. Bref, quand je rentrais chez moi, c'était le chaos total ; Charly et ses potes avaient les yeux rouges ou verts, ils fumaient des trucs pas nets. Un jour, j'en ai eu marre : j'ai viré Charly. Je l'ai jeté dans la première soucoupe volante qui passait par là, d'un bon coup de pied au cul ! Il a essayé de revenir une autre fois en passant par la fenêtre, mais j'ai tenu bon : je l'ai jeté du haut du balcon, il s'est étalé comme une grosse merde en bas, puis il a rassemblé son corps flasque et adipeux et il a détalé fissa. Depuis, je ne l'ai pas revu. S'il revient, croyez-moi, je lui logerai un coup de sabre laser en travers de la tronche !

Le 2 juin 2015 à 12:46

Le trou

Mon père creuse. Je creuse. Voilà, ça va finir comme ça. C’est difficile, c’est long d’arriver à l’essentiel. Il n’y a plus rien d’autre à faire. Donner des coups de pelle dans la terre dure au pied du grand sapin sous la neige fondue. On ne parle pas. Il est trois heures du matin. On n’avance pas. Creuser en janvier, c’était pas une bonne idée. J’ai les mains gelées, le front brûlant et le nez qui coule. On a galéré pour trouver le bon emplacement. Il ne fallait pas tomber sur les autres. Depuis cinquante ans, on creuse toujours sous le grand sapin. Du coup, il atteint les vingt mètres de haut, l’animal. Les sons sont étouffés par la nuit, janvier, l’air comprimé par le froid, on creuse dans du coton noir et dur. On respire comme des paquebots des années vingt. Nos vapeurs s’entrecroisent et dessinent de jolies volutes. Je fais une pause. La lampe torche est par terre et son faisceau enveloppe la silhouette de mon père qui continue de creuser. Son ombre menaçante s’étale dans le champ. Raspoutine est à côté, dans le drap blanc. Il était toujours fourré avec nous, ce chien. Dans les voyages. À la maison. Avec sa gueule de loup, ses grands yeux de biche, ses longs cils et sa langue trop longue dont le bout dépassait quand il dormait. J’avais huit ans quand on l’a eu, vingt-deux quand on l’a perdu. Il avait été un partenaire de jeu idéal. Nous étions gamins en même temps. Je lui ai cassé une patte en l’installant sur un tourniquet de square, j’ai ramassé consciencieusement ses crottes dans le jardin, je lui ai lancé des centaines de bâtons qu’il a toujours ramenés comme un couillon de chien, yo-yo horizontal, boomerang à poils, et puis il a grandi plus vite que moi. On courait ensemble l’été, à la campagne, sur un chemin de pierres blanches, des footings de dix bornes sous le cagnard, et il se foutait de moi, caracolant en tête, puis il se figeait, revenait, poursuivait des mouches ou des proies imaginaires. Avec le temps, il a cessé sa course erratique de jeune chien fou, il s’est mis à trotter à mon rythme, ni plus, ni moins, la langue pendante sur le côté. Plus tard encore, il n’a plus réussi à suivre, il peinait vingt mètres derrière moi, prêt à crever la gueule ouverte pour ne pas me perdre de vue et j’étais obligé de raccourcir la foulée pour l’attendre. Voilà, il était vieux. Les nuits de janvier à la campagne, ça gèle et toute la nature est morte. C’est comme si les arbres ne servaient plus à rien et les paysages ressemblent à de très vieilles femmes sèches qui n’ont plus la force de se maquiller. Papa fait une pause à son tour et s’allume un cigarillo. Je descends dans le trou. Il me reste des forces et je voulais un trou profond, quelque chose de net, pas un trou d’amateur, mais je sens que ce n’est déjà plus de la rage qui me fait tenir, ce n’est plus de la peine, c’est quelque chose de plus doux qui tend mes muscles. On l’appelait Ras’, ou Poutine, Poupoutche, plus une centaine d’autres surnoms tous plus imbéciles les uns que les autres. Raspoutine, c’était quand il faisait une connerie, quand il bouffait une poule pendant les vacances à la campagne, coursait un de ses congénères ou mendiait un os. Il avait été là à chaque instant, témoin silencieux de tout ce qui construit une enfance, une jeunesse quand je suis rentré de ma première cuite, de mon premier rendez-vous, quand je me suis fait casser la gueule, quand j’ai eu mon bac, quand j’ai fumé ma première clope en cachette, quand j’étais dans le canapé ce jour de printemps et que le parfum de l’herbe coupée dilatait mes pupilles, il était là. Il était toujours là. On avait l’impression qu’il souriait tout le temps, un peu comme les dauphins avec leur gueule figée dans la joie. Il y a une innocence infinie dans l’oeil d’un chien, une jeunesse éternelle dans le cristallin qui contrarie le pourrissement des muscles et les années dans les os. Sur la fin, c’était moins drôle, il pissait partout, son arrière-train se carapatait, on avait attendu le plus longtemps possible, mais il avait quatorze ans et un cancer généralisé, il était au bout de ce qu’on peut réaliser quand on vit à quatre pattes, qu’on course des bâtons et des mouches et qu’on ahane au premier rayon de soleil. Je n’ai plus de chien, je n’ai plus de chat, mais je sais que leur présence sans jugement, sans morale, leur présence de meuble toujours heureux avait quelque chose de rassurant. Moi, ça me rassurait de me faire caresser la paume de la main par les poils de mon chien. Je sors du trou, je suis épuisé, en sueur et gelé. Papa me remplace, il saute, le cigarillo toujours à la bouche, on dirait Clint. Il creuse. Je m’allume une clope. Je vois le bout incandescent de son cigarillo monter et descendre comme une luciole. Au cours d’un reportage chez un crémateur animalier, j’avais feuilleté le livre d’or noirci par les gens quand ils viennent déposer leur chien, leur chat et qu’ils repartent avec une urne minuscule. J’étais parti là-bas avec l’idée de bien rigoler. J’étais revenu avec la gueule de travers et toute la solitude des hommes sur les épaules. Des hommes à l’écriture tremblante qui parlent de leur animal de compagnie comme de leur enfant, le dernier remède à l’isolement, le vaccin aux journées nues, le dernier lien. On ne doit pas souvent être trahi par un animal. J’ai souvent compté les trucs en vies de chien, sept ans par sept ans. J’avais trois ans quand c’est arrivé, trois ans en vie de chien. Un soir, on s’est réunis en famille. Raspoutine respirait péniblement dans le couloir. On a fermé la porte du salon comme s’il pouvait comprendre. Papa a dit qu’on ne pouvait plus le garder comme ça. Maman a ajouté qu’il fallait le libérer. Mes soeurs et moi, nous étions grands, alors on n’a rien dit, on était d’accord. On avait peur de la réaction de ma soeur Irina, parce que c’était un peu son chien, elle l’avait eu pour ses dix ans, elle y était plus attachée que tous les autres, mais elle a opiné du chef sans rien dire. Elle n’en a jamais parlé après. Il doit y avoir des trucs qu’on garde pour soi dans des lieux sacrés, tout au fond, et qui ne refont jamais surface, même dans l’humour, même des années après. Les épaves sous-marines de nos plus grands renoncements. Le dernier soir, je suis redescendu dans la nuit, comme un spéléologue, avec des cordes plein la tête, pour pas me casser la gueule. Peut-être que mes soeurs et mes parents ont fait pareil, discrètement. J’ai posé sa grosse tête de loup sur mes genoux, il avait comme une crinière de lion, très douce, des poils très longs, noir et feu, je l’ai caressé. Il m’a regardé avec cet air de dire « C’est pas grave, ça va aller, n’aie pas peur, c’est pas grave. » Il m’observait attentivement et j’essayais de comprendre ce que disait son regard. Je me suis aperçu qu’il m’avait ouvert la voie et peut-être que ces yeux ne disaient rien d’autre « Voilà, Kolia, c’est ça, en résumé, une enfance, une adolescence, l’âge adulte, la maturité, la vieillesse, le naufrage, c’est ça une vie. » Voir vivre un chien, le voir mourir, ça sert peut-être à ça, à ne pas mourir soi-même au dernier moment, à commencer plus tôt. On a pris rendez-vous chez le vétérinaire un vendredi après-midi. On y est allé tous les six. Avec mon père, on a aidé Raspoutine à monter dans le coffre. Il était excité comme un grabataire qui sent venir l’infirmière gironde et son décolleté parfumé. Il devait croire qu’on partait en forêt. Il allait vite déchanter. Il avait des yeux de berger, c’est-à-dire qu’il y avait pas mal de trucs qui nageaient dans son regard et c’était difficile de faire la part entre ce qu’on y ajoutait et ce qu’il s’y tramait vraiment. On est entrés. La vétérinaire était plutôt du genre cool, deux paquets de clopes par jour, la cinquantaine joyeuse et déglinguée. Une petite bonne femme toute sèche avec de grands yeux clairs qui avait lâché son mari et ses trois fils pour se mettre en couple avec son aide-soignante, une Hollandaise géante et un peu brutale qui matait les molosses les plus furieux en levant un sourcil. J’avais un peu peur de la grande Hollandaise, je ne voulais pas qu’elle soulève Raspoutine comme un paquet de viande morte. Je me trompais. Elle a été très délicate au contraire, elle a soulevé ses cinquante kilos comme si c’était un piano Steinway et je comprenais soudain ce que la véto lui trouvait, à cette grande gigue de Hollandaise. Le chien n’a pas moufté alors que d’habitude il se cachait sous la table. Les deux blouses blanches ont chuchoté. Elles nous ont laissés un moment avec lui. Mon père a bombé le torse, il a posé la main sur la tête du chien, il a inspiré un coup et puis il est parti fumer des cigarillos. Il avait euthanasié son chien précédent tout seul, en secret, à la campagne, quand on était gamins, et je crois que ce souvenir l’avait anesthésié, il ne pouvait plus, il ne voulait plus, il se protégeait. Mes soeurs et ma mère pleuraient comme des Roumaines officielles, les femmes pleurent en Europe de l’Est, c’est la tradition, ça chasse les mauvais esprits. Je ne savais pas trop comment me comporter, j’étais censé être un mec, ne pas pleurer en public, alors j’étais figé comme une truffe héroïque dans un arrêt sur image au moment le plus dramatique du film. Il y avait tant de peine, tant de souvenirs dans cette petite pièce en carrelage blanc et le coeur du chien qui battait encore et son regard, putain, son long regard qui semblait dire « c’est bon, je crois que je suis prêt », ou « je vous ai tant aimé », ou « je veux pas mourir », ou « ramenez-moi dans mon couloir sur mon tapis », ou quelque chose du même style, il y avait tant de tensions dans ce huis clos que je serrais les dents comme dans les films de mon enfance, Paul Newman dans la Tour Infernale, à me faire péter les plombages. Et puis, soudain, Ras’ a tourné un peu la tête et m’a regardé avec ce genre de paires d’yeux qui vous flinguent le moral et les guiboles. J’ai fait comme mon père, je lui ai posé la main sur la tête, j’ai inspiré un grand coup et j’ai dit « au revoir, mon vieux », et je suis sorti. La vétérinaire et la Hollandaise sont revenues. Il y a eu les dernières caresses, les derniers mots qui peuvent sembler si ridicules pour ceux qui n’ont jamais eu de chien, et mes soeurs et ma mère sont parties à la maison, dans les larmes, dans les mots que seules les femmes savent se dire dans ces moments-là. Quand la voiture des filles a démarré, mon père m’a regardé et il m’a tapé sur l’épaule et ce geste m’a un peu secoué. On est resté là sur le gravier dans un de ces silences typiquement masculins, un silence solidaire, cousu de fumée de cigarette, de mains dans les poches et de regards par terre. On a attendu une demi-heure comme ça et puis la vétérinaire est venue nous dire que c’était fini. On pouvait récupérer le chien. C’était déjà plus Raspoutine, c’était une grosse masse lourde, tellement lourde, la pisse lui sortait du ventre, ça sentait déjà la mort. On l’a mis dans un drap blanc. On a mis le drap blanc dans une bâche en plastique et puis on est partis à la campagne, dans la maison de vacances, à 200 km/h vers le grand sapin, six cents bornes avec le chien mort dans le coffre. Voilà, le trou est assez profond, pas loin d’un mètre. On attrape le drap, on le soulève, il est de plus en plus lourd, la mort double la force de gravité, c’est une loi de la physique dont personne ne parle, on le dépose au fond. On dirait une grosse larve de dinosaure. Sur la recommandation de mes soeurs, on ajoute sa couverture favorite, un truc rose immonde plein de poils, et puis une balle de tennis, un collier, une laisse, deux trois conneries qu’il aimait mâchouiller. On fait une petite minute de silence, papa prend une longue inspiration pour faire un discours. Il dit « Salut, mon Ras’. » Je le regarde. Il a les larmes aux yeux. Il ne dit plus rien. C’est fini. On chope les pelles et on remplit le trou sous la neige fondue. Voilà, c’est comme ça que ça finit parfois, un chien, une enfance.   Ce chapitre est extrait d'Un parfum d'herbe coupée (Préludes éditions)

Le 6 mai 2011 à 09:36

Mort de Ben Laden

Le web pourri par de fausses citations

Le 2 mai dernier, en écho à la mort de Ben Laden, un internaute nous proposait de publier une citation de Mark Twain, "Je n'ai jamais souhaité la mort de quelqu'un, mais j'ai lu quelques nécrologies avec grand plaisir ! ". En recherchant sur le net l'origine de cette phrase, la rédaction de ventscontraires.net a très vite découvert que la version anglaise de la phrase circulait déjà massivement sur les réseaux sociaux, Twitter notamment. Dans la langue de Shakespeare et de Mark Twain, cela donnait : "I've never wished a man dead, but I have read some obituaries with great pleasure". Pour des milliers d'internautes, la citation était l'illustration parfaite de leur sentiment à l'égard de la mort du leader d'Al Qaida : un mélange de satisfaction et de refus de se réjouir de la mort d'un homme, quel qu'il soit.Parfaite illustration mais peut-être un peu trop parfaite. Car la phrase de Mark Twain a quand même un petit défaut : l'écrivain ne l'a jamais écrite ou prononcée. Il existe une autre référence avérée cette fois mais elle est l'oeuvre de Clarence Darrow, avocat américain né en 1857 et mort en 1938 : "“I have never killed a man, but I have read many obituaries with great pleasure." / "Je n'ai jamais tué un homme mais j'ai lu de nombreuses nécrologies avec grand plaisir". D'après certaines explications, la citation de Darrow se serait retrouvée à proximité d'une phrase de Mark Twain dans un recueil de citations en ligne et c'est de cette proximité que la serait née la confusion, amplifiée ensuite par la viralité d'Internet.Sur les réseaux sociaux, toujours à l'occasion du décès de Ben Laden, une autre phrase est devenue un best seller. Elle était cette fois attribuée à Martin Luther King : "I will mourn the loss of thousands of precious lives, but I will not rejoice in the death of one, not even an enemy" / "Je pleurerai la perte de milliers de vies précieuses, mais je ne me réjouirai jamais de la mort d'un seul, pas même un ennemi". Cette fois encore, l'auteur de la phrase n'était pas celui qu'on croyait. Il s'agissait en fait de quelques mots personnels postés dans un statut facebook par une certaine Jessica Dovey, une Américaine de 24 ans, professeur d'anglais au Japon, en exergue d'une véritable citation de Luther King. Les mots de la jeune femme attribués par erreur au pasteur américain ont ensuite été relayés sur son compte Twitter par un acteur et écrivain américain du nom de Penn Jillette. Et comme le brave Penn Jillette compte la bagatelle de 1 600 000 "followers", il n'en a pas fallu plus pour que la "citation" fasse le tour du monde et des réseaux sociaux.PS : la citation du titre n'est pas de Saint Matthieu.

Le 18 mai 2015 à 10:53

L'or du paradis

Une trace, comme la carte d'un pays dont la géographie changerait de minute en minute. Une auréole mal orthographiée. Une ombre au plafond. Cela ressemblait à un bon vieux début de dégât des eaux. Casimir s'était installé dessous, assis sur une chaise, avec un gros gobelet de pop-corn. Après tout, il était dans sa chambre. Il avait donc décidé que l'incident serait un spectacle et qu'il en serait le public attentif. Le suspense était à son comble : mais quand la première goutte tomberait-elle ? Une boursouflure apparut, promettant de l'action. Casimir la fixa, cependant que la tache n'en finissait pas de gagner du terrain. La boursouflure devint dégoulinure, mais elle ne se détachait toujours pas du plafond. Elle prit bientôt la forme d'une bourse plâtreuse, se rapprochant du parquet. Alors que tout indiquait qu'enfin elle allait s'écraser sur le sol, le petit sac qui s'était formé au bas du stalactite de stuc s'ouvrit et laissa tomber trois pièces. Casimir les prit dans sa main : oui, trois pièces d'or. La nuit fut difficile. La monnaie n'avait pas cessé de pleuvoir, obligeant Casimir à se recroqueviller sur son lit pour chercher le sommeil. Les chutes étaient bruyantes et métalliques, mais il s'endormit sans doute, car au petit matin c'est un poing tambourinant à sa porte qui lui fit ouvrir les yeux. Pour accéder, il dut marcher sur des brassées entières de Louis. La fuite avait cessé peu de temps auparavant sans doute. Le plafond était lacéré. "Monsieur-Casimir-bonjour-vous-ne-me-connaissez-pas-je-suis-votre-voisin-du-dessus-les-circonstances-ne-nous-ont-jamais-mis-en-présence-et-c'est-bien-dommage-nous-aurions-dû-les-devancer-et-provoquer-a-minima-une-rencontre-de-courtoisie-enfin-je-dis-ça-mais-la-vie-est-ainsi-faite-dans-nos-grandes-villes-les-voisins-ne-prennent-sérieusement-contact-que-dans-des-cas-douloureux-ou-à-tout-le-moins-gênants." La moustache était blanche et fournie, le regard pétillant, la taille imposante. Casimir serra la main qui lui était tendue et moins de cinq minutes plus tard, il était assis dans une pièce de l'étage supérieur, précisément à la verticale de sa chambre, un café dans la main, une madeleine dans l'autre. Il n'avait guère dit plus de trois mots depuis qu'il avait ouvert sa porte. "Toutes ces pièces d'or sont à moi", expliqua le voisin. Pourqwuoai ? ckommhent ? Voilà en substance ce que baragouina Casimir qui se rappela alors l'effet perturbant du café sur son élocution. "Tout a commencé à une époque où je vivais déjà dans cet immeuble, mais au fond de la cour", répondit voisin-moustache. "C'était une sorte de petit atelier avec une porte en bois et un petit cœur percé dans les planches pour faire passer la lumière. Cela servait de garage à vélos. Je n'avais pas un radis, je dormais sous la poussière. Chaque nuit comme par magie, elle me recouvrait comme l'aurait fait une vraie couverture. C'est ce qu'on aurait appelé ailleurs la communion avec la nature. Moi j'appelais ça la dèche." Il reprit son souffle et une madeleine dans la coupelle posée sur la table basse. "J'ai passé trois années installé dans cette pièce le plus souvent glacée. J'ai fait tout ce que je pouvais pour m'en sortir, sans succès. Ça colle aux basques, la misère. Pourtant, à un certain moment, j'ai cessé d'imaginer un ailleurs. Je n'en prenais pas mon parti, non, je décidai que c'était à cet endroit que ça changerait pour moi. Il fallait que tout parte de cette minuscule pièce aux murs fissurés. Il devait être trois heures du matin, nous étions en février. Et je me suis dit que ce cagibi poussiéreux serait le prochain paradis fiscal !" Inspiration. "UN PARADIS FISCAL ! J'ai eu cette nuit-là la meilleure idée de ma vie !" Casimir laissa passer cinq secondes de silence, qu'il compta mentalement. Puis cinq autres, avant de se dire que manifestement son interlocuteur, un, était sérieux et sincère, deux, attendait une réaction de sa part, sans doute une approbation. Et trois, qu'il reprendrait bien une madeleine lui aussi mais que le moment présent n'était pas le plus opportun. "Et vous avez réussi ?", demanda-t-il. Voisin-moustache reprit à la volée. La période était alors propice : financiarisation naissante, opacité, démocratisation du boursicotage... La plaque qu'il avait vissée sur la porte du garage à vélo avait suffi à faire affluer les premiers capitaux, qui grossirent bientôt. Il raconta la croissance du business, la peinture qu'on change, puis deux garages qu'on annexe, le défilé de petites valises de billets... "Au bout de deux ans, j'ai racheté l'immeuble, et ce n'était qu'un début." Casimir eut rapidement le tournis. Un frisson d'ambition le parcourut et il s'exclama : "Je peux en être ? Je suis comme vous étiez : pas un fifrelin devant moi. Je veux vous rejoindre !" Voisin : "Ah mais c'est terminé tout ça. Les paradis fiscaux, ce n'est plus assez sûr. Tout le monde finit par être au courant de tout. J'ai converti toute mon affaire en or il y a quelques années, j'en reçois, j'en revend, tout se fait ici, et je glisse les lingots et les pièces sous mes tapis, comme si de rien n'était. Une lame du parquet a dû craquer et vous avez reçu un peu de ma réserve sur la tête, voilà tout. Vous ne m'en voulez pas ?" Il mit une madeleine entière dans sa bouche, et tout en crachottant des miettes par dizaines, il ajouta : "Vous allez mettre tout ça dans un gros sac et vous allez tout me remonter, vous voulez bien, mon vieux ?"

Le 12 octobre 2010 à 10:00

Manuel de communication à l'usage des méchants

Leçon 2 : le déni

La règle est simple, ne jamais avouer. Là où ça se complique un peu, c’est qu’il ne faut pas se laisser enfermer dans ses propres mensonges. L’astuce à garder en tête, c’est qu’il ne faut nier que l’essentiel, et pinailler sur les détails.   Exemple numéro 1 « Vous avez été flashé à 210 km/h. Reconnaissez vous les faits ? – Désolé monsieur l’agent, mais je ne pense pas avoir roulé si vite. Je ne peux pas reconnaître une telle infraction. – C’est pourtant écrit là sur le radar Et en effet, un 210 clignote en gros chiffres rouges sur un écran qu’on vous pointe sous le nez. – Peut-être qu’il ne marche pas bien. »   Exemple numéro 2 « Tu avais bien des boulettes de shit dans tes poches, non ? – Non. Je vous ai dit. C’était pas mon pantalon, j’ai dû me tromper en m’habillant. Y a plein de copains à mon frère qui sont venus dormir à la maison hier soir. »   Exemple numéro 3 « Vous continuez à prétendre que vous ignorez tout des virements qui ont été effectués ces derniers mois sur votre compte en banque ? – C’est ma femme qui gère les comptes à la maison, monsieur le juge. »   Les exemples pourraient être multipliés à l’infini :« Je n’ai pas connaissance d’un tel fichier. »« Nous n’avons jamais autorisé ce trader à investir autant d’argent sur des marchés à risques. »« Je parlais des Auvergnats… »

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