Paul Martin
Publié le 14/12/2015

Ravages


Plutôt qu'une biographie assommante, voici un texte qui vous sera vraiment utile. Si votre ordinateur fige régulièrement, essayez le truc suivant : d'abord, rehaussez le moniteur à l'aide d'une ou deux briques ; puis versez dans le lecteur de DVD un verre d'eau déminéralisée à laquelle vous aurez ajouté quelques gouttes d'essence de térébenthine. Eteignez l'appareil, rallumez-le et constatez le résultat : il est comme neuf. Ne me remerciez pas, je suis comme ça, altruiste.

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Le 28 juillet 2011 à 08:36

Super-flux

De la vanité de l'existence humaine dans les transports en commun

Au milieu des miasmes, des cris et des larmes qui emplissent la station Saint Michel, on peut les apercevoir. Ils se dressent le long des quais du RER, improbables statues drapées de rouge : ce sont les « régulateurs de flux ». Qui sont-ils ? D’où viennent-ils ? Sont-ils un nouveau genre de justicier masqué ? Des Zorro modernes arborant k-way et casquette ? Apparus sans crier gare (ce qui est le comble), ils nous renvoient à notre inquiétante existence. En effet chers amis, il faut désormais nous considérer - et je n’ai pas peur de le dire - comme un vulgaire magma. Une masse informe. Bref, le flux, c’est nous. Cratyle serait bien d’accord. Héraclite aussi. Toutes les choses sont dans un flux. Soit.   Ne riez pas, l’affaire est très sérieuse. Imaginez qu’on s’est concerté en hauts lieux afin de soigner le nom de ces garde-fous. Il était temps. Le flux est par nature menaçant. Comme un jeune chien malhabile, il trotte, trébuche, tente d’attraper des papillons avec ses dents (opération délicate s’il en est). D’où la nécessité de réguler le flux, de lui donner forme, pour ne pas qu’il nous glisse entre les doigts. Au cœur de cette déferlante, on ne sait plus où donner de la tête. On ne sait plus qui est qui, qui est quoi : je suis un flux, tu es un flux, vous êtes un flux... Car le flux se conjugue à toutes les personnes (même toi, oui, oui).   Mais tout de même. C’est un peu fort. Un tel manque d’égards devrait nous pousser à la révolte. Telles des âmes romantiques, nous ferions bien de hurler à ces soldats du flux que c'est faux, que nous sommes uniques, que nous avons des sentiments, que nous sommes une personne, que nous ne sommes pas qu'un flux ! « S’il vous plaît Monsieur, écartez vous du quai. » Coup de coude du voisin. Sueur froide. Les portes du wagon se ferment.   Depuis que je prends le train, je ne me suis jamais senti aussi superflu.

Le 25 février 2011 à 15:24

« C'est depuis la chute de Ben Ali que tout le monde est tombé sur la ministre des Affaires étrangères. C'est un bouc émissaire »

Patrick Ollier, ministre des Relations avec le Parlement, Le Parisien, 25 février 2011

Pas très malin le compagnon officiel de Michèle Alliot-Marie. Certes l’intention était louable, de prendre le taureau par les cornes pour défendre la martyrisée. Mais en la masculinisant de la sorte il prenait le risque de faire ricaner sur leur couple. Injuste d’une certaine façon car si l’Académie autorise la féminisation des titres, la métaphore biblique résiste aux transferts de genre. Il n’allait quand même pas traiter madame de « chèvre », fut-elle émissaire, et quoique prétendent certains diplomates anonymes peu convaincus par les  performances de leur ministre. Tout le mal, si l’on peut dire, vient de la fête de l’Expiation dans la tradition juive, où l’on sacrifiait à Yaveh un agneau et non une brebis (le bouc faisait l’affaire) afin d’être délivré de ses pêchés. Mais même si on fait l’économie de toutes les interprétations analytiques et anthropologiques de cet acte symbolique, il reste que le bouc doit être impérativement innocent, avant d’être émissaire. Sinon, c’est la peine de mort. Rien à voir. Or, si l’on revient à nos moutons (décidément…) difficile de disculper la ministre des Affaires étrangères en titre (à l’heure où son Patrick parlait). Elle aurait un peu moins fait l’émissaire entre Paris et Tunis (et vice versa) du temps de Ben Ali, elle ne se serait pas retrouvée… le couteau sous la gorge.

Le 9 septembre 2012 à 08:47

Mona Mailing n°4

Basta !

Ecoutez-moi bien, tous ! Fichez-moi la paix à la fin. Arrêtez cet enfer, ce boucan, tout ce bruit pour rien. Basta ! BASTA ! Mais qu’est-ce que je vous ai fait ? La nuit, le silence et l’oubli éternels, tout plutôt que cette cacophonie : et si c’était bien elle, et si ça ne l’était pas ? et si c’était une greluche de petite vertu, et si c’était une pimbêche aristo ? Florentine ou bien napolitaine ? Et si… c’était Giacomo ou Francesco déguisés en fille, vous savez, les ragazzi que se tapait Léonardo ? Et si c’était  un faux ? Un faux quoi ? Un faux col ? un faux cul (ah non, parait que je n’en ai pas) ? Et si c’était la Gualanda et pas la Gioconda ?  Et si il s’y était repris à deux fois, le Leonardo, pour lui dessiner son fichu sourire ? Et si c’était juste qu’elle ne devait pas sourire mais que Giacomo ou Francesco aurait bousculé le maître, son pinceau aurait ripé et il aurait rattrapé le coup en lui plissant la lèvre ?  Hein ? Pourquoi pas, tant que vous y êtes ? Et si, et si… et si vous changiez de crèmerie ? Et si vous en aviez fini de gloser, de ratiociner, de béer d’admiration convenue, obligée. Si vous arrêtiez de me punaiser, de m’expédier, de m’endosser ? Vous m’avez vue, les yeux bridés, le sourire gondolé sur le tee-shirt déformé par vos bourrelets macdo’ ? Mais vous n’avez donc rien de mieux à faire ?Pourquoi moi, Dio mio, pourquoi moi? Il y en a des milliers, des millions de belles petites gueules dans tous les musées du monde ! Des toutes fraîches comme Flore, des sensuelles comme Olympia, des spirituelles comme la Sévigné, des altières comme la Valois, des discrètes comme Olga, des purs esprits comme Thérèse, des pétroleuses comme la Goulue. Des racées, des typées, des androgynes comme…Jean-Baptiste. Il y en a pour tous les goûts ! Moi… mais je ne suis rien à côté ! Dame Lise Marie Gérardin, femme de François du Jocond, hypothétique copine d’un Médicis… Pensez donc, quel palmarès ! Autant dire personne ou plutôt tout le monde, toutes les femmes du monde : ni pute ni soumise… Allez hop rideau. Basta cosi, allez voir ailleurs si j'y suis.

Le 6 mai 2013 à 12:10

Paul Claudel (1868-1955)

Les cracks méconnus du rire de résistance

Alors là, c'est un peu fort de moka ! Le hiératique forgeur de tragédies saint-sulpiciennes déchirantes dans notre petit coin des guérilleros louf-louf. Le zouave-même qui glorifiait le tapin à la chaîne : « La taylorisation ? C'est une économie de mouvements. Tout ouvrier travaille machinalement quand il est parfait. » Et les charniers militaires : « Qu'ils sont beaux les morts de vingt ans ! Mourir pour la patrie est un sort si beau qu'ils en gardent un sourire ébloui. » C'est que l'auteur de L'Annonce faite à Marie n'a pas toujours été un croûton d'académie cocardier et bigot. Ses héritiers voudraient coûte que coûte nous cacher que, dans son adolescence impétueuse, « le charbonnier de la foi », comme l'appelait Aurélien Scholl, a été anar (« Je trouvais dans l'anarchie, confesse-t-il dans ses Mémoires improvisées, un geste presque instinctif contre ce monde congestionné, étouffant, qui était autour de nous. ») Et pas un anar à la noix de coco. Il proposait qu'on mette à la casse le vieux monde des inégalités raciales et sociales, du travail obligatoire et de l'argent-roi. Il exhortait les pue-la-sueur à brûler les usines et les banques. Il acclamait les actions terroristes contre les chefs d'État et les patrons, allant même, à l'instar de l'écrivain Paul Adam, jusqu'à considérer Ravachol comme un saint homme. Mais, me direz-vous, tout ça, c'était bien avant que Paul Claudel n'entre en écriture. Il n'y a quand même pas de traces de ces débordements-là dans ses pièces. Ah, mais si si, les mimiles, et c'est ça que ses héritiers aimeraient enterrer à tout jamais. Les actes I et II de la première version de La Ville (1890) racontent le soulèvement victorieux de « la gent vile et de petit estat » de Pantruche. Les marmiteux en pétard cuisent à grand feu tout ce qui leur rappelle le règne de la galette et promènent au bout d'une pique la tête de leur roi. « Le riche Parpaille : - Pourquoi avez-vous quitté votre travail ? Ne pensez pas que nous ayons peur de vous (…) Cris dans la foule : - Nous ne voulons plus travailler ! Parpaille, fourrant la main dans la poche : - Combien ? Vos conditions ? La paye… Cris dans la foule : - Nous ne voulons plus de paye ! Nous ne voulons plus être payés ! Parpaille, élevant en l'air une pièce d'or : - Par jour ? Cris dans la foule : - À bas ! Nous ne voulons pas d'argent ! Nous ne voulons pas d'argent ! Le gréviste Pasme : - Nous ne voulons pas de votre argent ! Allez-vous-en, car nous vous repoussons de nous ! Ô hommes malheureux ! Allons ! Chassons les riches d'ici et faisons une ville de pauvres ! Cris dans la foule : - Oui ! Oui ! En avant ! Quelqu'un crie : - Mort aux riches ! Un autre, d'une voix perçante : - Aux armes ! » On sait que les événements prendront un autre tour à partir du troisième acte, Claudel étant foudroyé par la grâce entre l'acte II et l'acte III, je ne plaisante pas. Le dramaturge veillera en effet à ce qu'en fin de représentation ses insurgés se convertissent en bloc au catholicisme romain et qu'en lieu et place de l'harmonie anarchote, ils édifient sur les éboulis du capital une monarchie de droit divin. Un des personnages-clé de la pièce, Pasme, restera pourtant irréductible, il partira fonder tout seul « une ville pour l'homme » : « - Il ne faut plus d'argent, et nous le jetterons au vent comme de la sciure de bois. » En 1987, dans le remake au bois bénit de La Ville, Claudel se hâtera de remercier ce Pasme compromettant qu'il faudrait renvoyer facétieusement dans l'arène chaque fois que la pièce se joue quelque part. On retrouve encore le Paul Claudel incendiaire dans l'acte III de la première version de L'Échange (1894) à travers le personnage de Lechy Elbernon incarnant dans le drame l'amour-plaisir pétroleur. Et c'est naturellement aux Bonnes déchaînées de Jean Genet qu'on pense ici. « Lechy Elbernon : - C'est moi qui ai mis le feu à la maison, Thomas Pollock, et ta fortune s'en va avec la fumée épaisse et jaune, et voici que tu n'as plus rien ! Hourra ! hourra ! Servantes, mettez le feu à la maison afin de la nettoyer ! Que tout ce qui peut brûler brûle ! Que la manufacture brûle ! Que la récolte brûle quand on l'a mise en meules ! Que les villes brûlent avec les banques ! Et les églises, et les magasins ! Et que l'entrepôt mammouth pète comme une pipe de rhum ! (…) Et toi, tu brûleras aussi dans le milieu de l'enfer où vont les riches qui sont comme une chandelle sans mèche. Afin que tu te consumes comme de la laine et comme de la pâte qui se réduit comme une plaque de fer ! » Dans une lettre à André Gide, en 1911, le consul de France Claudel a commenté de la manière suivante les péchés de jeunesse que nous venons d'exhumer : « Dieu, que l'on peut être bête quand on a vingt ans ! Comment ai-je pu donner le jour sans frissonner à de pareilles extravagances ! »

Le 23 mai 2012 à 08:22

Devenez vous-même

Bien, l’amour c’est beau, c’est bien beau mais comme dit Ferrer un jour ou l’autre, il faudra bien qu’il y ait la guerre, on le sait bien. Pour donner un sens à sa vie, pas de besoin de philosopher. C’est pas moi qui le dis. C’est l’armée. Sur un panneau publicitaire, on peut lire : Devenez-vous-même. Tout un programme. Ca donne envie de s’engager. On dirait du Socrate. Connais-toi toi-même qu’il disait. Comme un militaire qui tue sans réfléchir, on l’a condamné à mort pour avoir trop pensé. D’ailleurs mon grand-père disait toujours que dans l’armée réfléchir c’est désobéir. Et puis le service militaire je crois que ça aurait plu à Socrate. Lui qui aimait la promiscuité masculine. Ô ! La voix délicate du sergent beuglant « bite à cul » aux rangs qui se serraient tout en serrant les fesses. Ô ! Ô ! La belle promenade des troupes d’appelés dans lesquelles on gueule des chansons en un ballet de pas cadencés de rangers boueuses et de bérets enfoncés pour ne pas ressembler à Bourvil d’où jaillit toujours sur le sublime treillis du plus beau verdâtre un joli Famas qui percent et qui déchirent les chairs anonymes des veuves et des orphelins tandis que le sergent vomit sa colère pour des ceintures portées en branle-couille. Il y a des moments dans l’existence où on se sent fier d’être un homme. L’homme est divin. Je vous le dis. C’est une chose sûre. Pas une chaussure mais un dieu. Rigolez pas. J’ai la preuve : Sarkozy. C’est le seul président convaincu de sauver le monde en augmentant la crise. Et c’est pas rien. Bien-sûr, j’oublie pas le sergent…le sergent, pas Socrate, mais le philosophe de l’armée. A son sujet, je regrette la fin de mes classes que je qualifierais d’épique humainement parlant comme un dimanche de Coupe du Monde où une équipe de France a refusé de jouer au football en restant dans un bus. Vous comprenez à tel point c’est douloureux pour moi. Et surtout, ce qui m’angoisse le plus c’est de n’avoir pas su ce que le sergent pensait de Socrate ou ce qu’il avait de plus que le philosophe et surtout ce que je devais faire pour de devenir moi-même comme lui. Devant ces questions sans réponse, je me suis tourné vers les plus éminents penseurs de notre temps. Je veux parler des ministres de la défense et de l’intérieur et du chef des armées. Ils sont allés droit au but. Comme devant les journalistes. Ils ont répondu à leurs propres questions. Ces gens-là sont rassurants. Ils savent tout sur tout et surtout sur rien. Je les écoutais parler, ces hommes politiques issus des écoles supérieurement normales ou normalement supérieures. Ces hommes avaient le même discours de droite que leurs confrères de gauche. Comme je suis des deux côtés, j’ai pas voulu les contredire. Puis un jour par hasard j’ai rencontré le sergent dans un bunker en Normandie. Je lui ai posé ma première question. Après un long silence, il a répondu : « Moi, ton Socrate, je le retourne et tu sais ce que je lui fais ? » Là, j’ai compris que pour devenir moi-même, je ne serai ni sergent ni Socrate.

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