Pacôme Thiellement
Publié le 21/12/2015

Les Fêtes du crépuscule et les fêtes de l'aube


Chaque année à la fin de la saison des pluies, pendant six jours et six nuits, les Wodaabe du Niger fêtent Geerewol. C’est une exaltation de la beauté, stellaire et scintillante comme un poème de Rimbaud. Les plus beaux danseurs de la tribu, maquillés et habillés de colliers de perles et d’amulettes, debout sur la pointe des pieds, les prunelles écarquillées et souriant magnétiquement, rivalisent de grâce devant un jury composé des plus belles filles de la tribu. Leur cérémonie s’achève dans la séduction sacrée : baissant les yeux avec pudeur, les filles avancent vers les danseurs et élisent ceux qui leur plaisent pour qu’ils passent la nuit avec elles.

Mais cette fête n’aurait pas le même sens si les costumes n’étaient pas faits par les danseurs eux-mêmes tout le long de l’année, y consacrant la totalité de leurs maigres possessions, travaillant leurs parures, les confectionnant avec soin avec des matériaux de fortune : des calebasses devenant des couronnes et des objets trouvés dans les décharges se transformant en joyaux. Leur maquillage : du beurre étalé longuement et minutieusement comme fond de teint ; les yeux, les lèvres et les sourcils rehaussés au charbon ; parfois même la poudre du visage est produite par des piles électriques lentement pilées. Ce n’est pas l’homme qui est beau. Ce qui est beau, c’est sa tension vers un instant de grâce qui fait de lui un être céleste. Ce n’est pas la fête qui est belle, mais l’ascèse qu’elle représente pour les hommes chez qui elle a une signification sacrée. Ce qui est beau, c’est la fête comme alchimie : Tu m’as donné de la crasse et j’en ai fait de l’or.

C’est pour ça que la fête est une activité sérieuse, et que, pour les anciens, une année entière n’était pas de trop pour la préparer. Ce qui compte, c’est moins la fête en elle-même que la vie qui suivra et qu’elle aura permise. Toutes les fêtes sont des fragments retrouvés de la première religion, celle qui précéda toutes les autres, et que toutes les autres ont simultanément exprimées et trahies : Carnaval. Carnaval était la première religion, qui commença lors de la sortie de l’Age d’Or – pour rappeler aux hommes le paradis dont ils étaient issus et dont ils ne cesseraient de s’éloigner. La chute dans l’Histoire, marquée par la création des inégalités entre les hommes, et la séparation des puissances transfiguratrices, chamaniques, par lesquelles l’homme se guérissait lui-même de ses maux, n’est compensable que par les principes mêmes de l’alchimie et de la fête : faire passer la matière la plus laide dans le creuset de l’existence et la sublimer ; prendre les plus grandes détresses des hommes et les transformer en joie.

Comme le poète de l’âge d’or se souvient bien : jadis, nos vies étaient des festins où s’ouvraient tous les cœurs, où tous les vins coulaient. Et les fêtes sont là pour nous rappeler notre état originel, édénique. Mais lorsque le rituel carnavalesque de la fête cesse d’être pratiqué, alors apparaît l’étoile absinthe de l’Apocalypse, le temps de la fin. Et lorsque la fête cesse d’être sacrée, alors elle se transforme en temps de destruction et de mort. Elle se transforme en carnage. Celui qui a le mieux exprimé la fête dans sa musique, c’est Prince. Sa musique, c’est la fête : jusque dans l’indiscernabilité du ridicule et du sublime, du mysticisme le plus naïf et de la sexualité la plus débridée. La musique de Prince, c’est la fête cérémonielle des hiérophantes du Christ-Dyonisos ; l’exaltation et le rehaussement de nos vies en miettes et de nos amours liquides, mais débarrassés de leurs limitations, et concentrés sur leur cœur érotico-magique. Et c’est aussi la fête en tant que prévention du règne de l’Antéchrist – prévention du règne de la rivalité entre tous les hommes et de la guerre totale. C’est enfin la fête comme talisman contre la fin des amitiés et chant de lamentation sur la désunion des êtres vécue chaque fois comme une petite apocalypse amoureuse : « Je n’ai jamais voulu te causer de chagrin ; je n’ai jamais voulu te faire souffrir ; j’ai seulement voulu te voir rire sous la pluie mauve ; je ne voulais pas être ton amoureux d’un week-end ; je voulais être une sorte d’ami ; c’est une honte que notre amitié s’achève. » Aucune amitié ne survit à un monde de rivalité sans fin. Aucun amour ne survit à un monde sans fêtes.

Il y a les fêtes joyeuses et les fêtes tristes ; et la perspective n’est pas la même si l’on considère que la fête est un moment qui vient clore une période d’activité, ou si l’on considère que la fête est un moment qui vient l’ouvrir. Même un enterrement peut être éprouvé comme une aube et un départ, s’il est vécu comme un moment d’union et d’exaltation de ce qui nous est commun et non une vengeance contre ce qui nous sépare. Lorsque la fête vient achever une période de vie, généralement, les personnes qui y participent se « lâchent », au pire sens du terme : ils deviennent bêtes, moches et méchants. Tout le mécontentement jusque-là réprimé s’exprime ; toute la rage contenue se déverse comme du poison glacé. Ce qui reste d’eux est comparable aux qlippoth de la Kabbale : des zombies abandonnés à leurs passions tristes, de pâles fantômes d’eux-mêmes. Et les hommes ivres se mettent à répéter inlassablement leurs terribles malheurs et à les reprocher aux autres. Mais lorsque la fête est un moment de création, un moment d’ouverture vers une vie nouvelle, c’est l’amour qui traverse alors les corps et les cœurs. On ne pense qu’à s’embrasser : quelque chose est sur le point d’arriver ; quelque chose va commencer. Nous avons retrouvé la clé de l’ancien festin. Nous avons retrouvé pendant un moment d’une extrême brièveté les temps de l’aube qui reviendront un jour. Nous avons entendu la mélodie fragile des lendemains qui chantent.

Il y a des fêtes joyeuses et des fêtes tristes, mais mêmes les fêtes tristes devraient être vécues comme des fêtes joyeuses. On ne devrait pas fêter la fin de l’année, mais le commencement de la suivante. On ne devrait pas fêter le crépuscule du jour passé, mais l’aube du jour qui vient. On ne devrait pas fêter la fin d’une aventure, mais l’inconnu qui lui succédera. Alors nos fêtes seraient toutes des baptêmes. Et tous les êtres aimés nous apparaîtraient tels que nous les avons jadis connus : des mages venus d’Orient qui se penchent au berceau de nos nouvelles naissances.

 

Photo : Wadaabe man dancing.Photo: TimothyAllen via humanplanet

Pacôme Thiellement, né en 1975. Ecrit des essais mêlant pop culture et tradition ésotérique. Dernières parutions : Tous les chevaliers sauvages (consacré à Hara-Kiri, éd. Philippe Rey, 2012) et Pop Yoga (éd. Sonatine, 2013). A aussi co-réalisé une cinquantaine de films avec Thomas Bertay. Prépare avec ce dernier un long-métrage sur Zappa et les Freaks nommé Rituel de décapitation du Pape. (www.popedecapitation.com). 

 

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Est-il ou n'est-il pas ressorti de chez les Bettencourt une enveloppe kraft à la main ?

Une affaire que la physique quantique peut éclairer

L'affaire rebondit avec la parution du livre Sarko m'a tuer et le témoignage de l'ex-infirmière de Liliane Bettencourt – immédiatement récusé par cette dernière : elle aurait vu Nicolas Sarkozy recevoir des enveloppes au domicile de sa patiente.  On se souvient de l’ex-comptable de Liliane Bettencourt qui elle aussi avait accusé Sarkozy de financement illégal ; puis, questionnée par la police, la même personne s’était rétractée en disant qu’il n’en était rien. Incohérence, délire, menaces de mort ? Et si ces doubles témoignages, au contraire, étaient VERIDIQUES : Sarkozy est sorti avec l’enveloppe ET Sarkozy n’est pas sorti avec l’enveloppe ? Les deux à la fois ?Car deux états contradictoires peuvent tout à fait coexister dans la nature. Rappelons-nous du chat de Schroedinger, cette expérience imaginée pour illustrer les étranges comportements de la matière au niveau quantique : un chat est enfermé dans une boîte avec un détecteur atomique relié à un marteau surplombant une fiole de poison. Dans le détecteur, il y a un atome qui a une chance sur deux de se désintégrer au bout d'une minute. Si une telle désintégration est détectée, le marteau brise la fiole et le chat meurt. Comme il est impossible de dire si l’atome s’est désintégré ou non, la théorie quantique affirme que le chat est mort ET vivant. Le président pensait certainement « quantique » lorsqu'il s'était exprimé il y a plus d'un an sur cette affaire  : – Je ne suis pas un idéologue, j’essaie d’être honnête, de dire la vérité, en tout cas la mienne. Seule l’ouverture de la boîte agira sur la réalité, mais tant que la boîte restera verrouillée, les deux états contradictoires resteront réellement concomitants, aussi bizarre que cela vous semble. Ne cherchez pas, notre cerveau ne peut l’admettre, et pourtant c’est ainsi.Même si l’Elysée et tout le gouvernement démentent ces "allégations dénuées de tout fondement", le feuilleton est reparti. Au dernier épisode, quand on ouvrira enfin la boîte, tout redeviendra simple et familier : SOIT le chat va bondir toutes griffes dehors, SOIT il sera mort, une enveloppe kraft serrée entre ses pattes.

Le 21 janvier 2014 à 10:58

Barbara Cassin : "Refuser la servitude volontaire"

Trousses de secours : la crise du travail

Allons-nous vers en monde de travailleurs sans travail ? C'est la question que la philosophe et philologue Barabara Cassin viendra nous poser le 31 janvier prochain.  – Dans de nombreuses entreprises "restructurées", les salariés doivent eux-même s'évaluer, voire s'éliminer les uns les autres – comme dans certains jeux de télé-réalité. Où cela nous mène-t-il ? – Votre question contient presque déjà la réponse. Où cela nous mène-t-il? Dans le mur d'une société au mieux de coopétition (c'est un mot de Google qui tente d' assouplir la compétition au moyen de la collaboration), au pire de compétition généralisée. Avec une  supposition d'objectivité à son propre égard, qui singerait  une objectivité à l'égard de l'autre, et assurerait somme toute ce que Weber appelait l'éthique du capitalisme : le protestantisme de l'auto-confession, de l'auto-évaluation vertueuse.   C'est là que les corps intermédiaires (les syndicats par exemple, mais aussi les associations)  d'une part, l'opinion publique (votre théâtre par exemple) d'autre part  sont utiles, et ont un rôle essentiel à jouer. Il est trop difficile de lutter seul contre une demande insistante de l'employeur dont dépend votre salaire. On ne peut qu'obtempérer, en déprimant ou en rusant. Pour pouvoir prendre les choses par le haut, refuser en argumentant les pratiques par trop déplaisantes, infléchir les grilles d'évaluation, en proposer d'autres, inventer d'autres types d'évaluation plus appropriés au cas par cas, il faut être décisionnaire ou confiant dans l'intelligence des décisionnaires. C'est le cas d'une infime minorité, donc. D'où l'importance des autres, constitués en relais structurés et audibles. Mais s'indigner est une tâche qui appartient à tous les citoyens, et refuser la servitude volontaire, chercher les alternatives qui vous conviennent, est une décision qui appartient à tout homme.  – Rentabiliser le "matériel humain" à outrance pour rester concurrentiel face à l'automatisation : ce modèle pourra-t-il tenir encore longtemps ? – C'est une vieille histoire. Aristote disait que si les navettes filaient toutes seules, il n'y aurait plus besoin d'esclaves. Aujourd'hui les navettes filent toutes seules, les révolutions industrielles se succèdent, et il y a encore des esclaves, moins coûteux que les machines ou qui servent à les fabriquer et, en col blanc, à les commander. Le modèle ne cesse de s'adapter, en jouant sur les développements inégaux et sur la mondialisation.  Je crois qu'il y aura toujours de nouvelles adaptations virtuellement possibles.  Reste à savoir si nous les voulons, activement, passivement. Si nous avons le désir et la force de les refuser, de nous en exempter. Si nous savons inventer des alternatives réalistes, et ce que "réaliste" veut dire.  – L'homme inutile sera-t-il subventionné pour rester tranquille, ou d'autres modèles sont-ils imaginables ? – Je pense que, par cette question, vous voulez savoir si et comment on fera taire les laissés pour compte ?  Est-ce que l’Etat providence subviendra à leurs besoins, en inventant un revenu minimum pour inutile ? ou bien est-ce qu’on les mettra dans des villages vacances, des hôpitaux, des camps ? Est-ce qu’on les aidera à redevenir utiles par une formation continue ? Ou est-ce qu’on étendra l’idée d’utilité ? C’est, vous le voyez, chacun des termes de la question qui pour moi requiert éclaircissement. Arendt parle d'une "société de travailleurs sans travail" et dit qu'elle ne peut rien imaginer de pire. En quoi elle  se trompe d'ailleurs, il y a pire : une société de travailleurs, avec et très souvent sans travail (cela s'appelle des chômeurs), mais, dans un cas comme dans l’autre, sous surveillance. De l'élève à la personne dépendante, de l'acheteur à l'amoureux, c'est tous les usagers de la rue ou de la toile qui sont évalués et vus.  L'inutilité, du coup, il n'est pas si facile de savoir ce que cela veut dire. Inutile parce que sans travail, non produisant? Inutile parce que non consommant? inutile parce qu'invisible? A quoi un homme doit-il être utile? Il n'est jamais allé de soi dans l’histoire, ou pas souvent, qu'un homme utile soit un homme qui travaille. Ou alors il faut définir le travail. Tripalium, un supplice (selon l'étymologie latine du mot travail, ndlr) – ce n’est sûrement pas ça ! Arendt veut faire penser avec cette phrase forte qu'un homme est bien autre chose qu'un travailleur. Il peut créer des œuvres, toutes sortes d'œuvres; faire un potager, écrire un poème, élever un enfant, inventer une recette de cuisine, aider un malade. Il peut parler, et cela suffit peut-être pour qu'il soit utile. Aristote, encore lui, définissait l'homme comme un animal doué de logos, raison et discours, capacité de mettre en rapport. Et il ajoutait qu'à cause de cela, l'homme était un animal plus politique que tous les autres animaux, abeilles et fourmis. Un artiste, un citoyen, est utile. Nous sommes tous, non seulement des travailleurs potentiels, mais des artistes et des citoyens. Nous sommes donc tous "utiles", utiles à "l'humanité dans l'homme", comme disent Camus et l'Appel des appels. Mais de quoi vit aujourd'hui un homme utile de cette manière-là? D'un revenu minimum? De la débrouille? De la vente d'objets aussi inutiles que les lapins de Jeff Koons?  Et de quelle partie du monde parlons-nous? de quel Etat, de quel régime politique? Car de tout cela dépend aussi le sens de "rester tranquille" : ne pas faire de vagues, ne pas s'opposer, accepter ce qui vous arrive? Ne pas contrevenir aux lois de son pays? Ne pas faire de bruit, au propre comme au figuré? Etre tout simplement un être humain ? Je crois qu’il y a beaucoup de modèles possibles, beaucoup déjà inventés et pratiqués, et beaucoup auxquels nous ne songeons pas, dont nous n’avons même pas encore idée et qui nous paraîtront un jour aller de soi. Mais surtout, je ne sais pas ce que cela veut dire pour un homme, en général, que d’être inutile, ni de rester tranquille. 

Le 18 avril 2014 à 10:48

Comment ça va la famille ?

l'Edito

Nous sommes tous frères ici bas… et heureusement pas beaux frères ! Ce bref aphorisme d'un humoriste inconnu rappelle avec lucidité la réalité de notre condition humaine : la Famille. Lieu de tous les amours, de toutes les haines, des bonheurs et des violences, des massacres de l'enfance et de ses tendresses infinies. Foutoir dans lequel se débat l'humanité depuis toujours, incapable d'échapper à cette fatalité, qu'avant de naître libres et égaux nous sommes d'abord fils ou fille d'un père et d'une mère eux-mêmes ayant subi le même sort et ainsi de suite. Toute tentative pour briser cet état de chose ne fait que l'empirer. Ceux qui fuient la famille ne réussissent souvent qu'à en créer une nouvelle ou à en rejoindre d'autres, qui pour n'être pas consanguines n'en sont pas moins idéologiques, religieuses, ou politiques. Même les plus hardis, allant jusqu'à se couper du monde pour s'en libérer, ont échoué. L'anachorète perdu dans son désert se retrouve seul face à Dieu le père ; quant au savant se réfugiant dans une solitude absolue pour tenter de comprendre l'univers, découvre soudain sous son microscope la cellule mère. Point d'issue donc. La famille nous constitue. Elle nous érige et nous étouffe, nous protège et nous détruit. Permanents champs de batailles où combattent sans répit désir de liberté et instinct grégaire, fierté d'appartenir à une lignée et volonté d'être soi. Mais de ce chaos naissent des étoiles : romans, théâtre, poèmes. Nous avons voulu vous offrir quelques uns de ces astres jaillis du magma familial, textes, images ou entretiens dont la grâce vous libèrera un instant de toute parenté.

Le 20 octobre 2015 à 10:20

Fausto Coppi c'est moi !

Croyez moi ou non, je suis Fausto Coppi. Je suis né le 4 janvier 1960, date de la mort officielle du campionissimo. Je suis brun, chauve, petit et grassouillet, et à vélo je souffre le martyre dès que la route s’élève. C’est dire mon calvaire d’être Coppi, mais je ne dis pas cela pour me défiler. Je devine à votre sourire un brin d’incrédulité, peut-être même de l’agacement, à moins que ce ne soit de l’indignation. Peu m’importe, je sais ce que je sais, y compris les circonstances de la mort du champion puisque c’était un malentendu, d’où ma présence ici. Pensez-vous sérieusement que le grand Fausto aurait succombé à une crise de malaria contactée en Afrique, qu’une fièvre l’aurait emporté, lui qui n’aimait que la chaleur ? A son palmarès je vous serais reconnaissant d’ajouter les grands prix cadet de Saint-Symphorien (Deux-Sèvres), de Nieul-le-Dolent (Vendée), le prix des médaillés sportifs de la Ville d’Etaules (Charente-Maritime), puis en catégorie junior la course de Côtes de la Chapelle des Pots (idem), les kermesses de Villiers-en-Plaine (Deux-Sèvres), Angoulins-sur-mer (Charente-Maritime encore) et de Sigournais (Vendée), marquée par une péripétie avec une vipère prise dans ma roue arrière. Je conçois que ces victoires n’ont pas le prestige d’un Giro ou d’une Flèche Wallonne, mais j’ai fait ce que je pouvais avec mes modestes moyens pour honorer le nom de Fausto dont je suis, si vous me passez l’expression, une manière de réincarnation. J’y reviendrai si vous m’accordez un peu de votre temps. Officiellement Fausto a été emporté par une maladie exotique contractée avec son ami Geminiani, alias Gem ou le Grand Fusil, lors d’un critérium disputé fin 1959 au Burkina-Faso. Il se raconte que Gem survécut au prix d’un traitement de cheval prodigué dans le bon hôpital de Clermont-Ferrand. Alors que Coppi, soigné à tort pour une grippe, fut emporté illico presto. La presse de l’époque tira quelques conclusions sévères sur l’état de la Faculté transalpine, sur le diagnostic de ses médecins, et sur les vengeances possibles d’un bon dieu que le champion n’avait pas ménagé de son vivant, allant même jusqu’à lui disputer son rang, surtout en haut des cols pentus. Ce qu’il ne faut pas entendre ! Je n’aime guère parler de moi mais puisque vous m’y poussez (discrètement tout de même, les commissaires de course sanctionnent sévèrement les poussettes aux coureurs), je vais vous dire ce que je sais des temps reculés où j’étais Coppi. Ce n’est pas pour rien qu’à ma naissance mes parents m’ont appelé Fausto. Un Fausto de seconde main, je vous l’accorde, encore que les mains soient des outils mineurs dans l’art de pédaler. S’accrocher au guidon ou se pendre à la potence est à la portée du premier empoté venu. Pour faire de plus amples présentations, permettez-moi de vous en dire davantage sur l’authentique Fausto qui sortait de la cuisse de Jupiter. Je me tais car le voici qui s’avance et si l’envie vous vient de l’applaudir, n’hésitez pas, un champion même disparu est toujours une vieille coquette. De loin la silhouette est effilée. Aérienne et légère. Un Giacometti de chair et d’os qui frôle le ciel comme une catastrophe. Le coureur fait corps avec sa bicyclette qui lui tient lieu de squelette. Dressé sur les pédales, il se joue de la pente. C’est à se demander s’il peine pour monter. Il donne une sensation d’apesanteur. Ses boyaux lisses et minces ressemblent à de jeunes orvets dont la peau vert pâle se marbre au contact du goudron. Il grimpe en danseuse, coupe les virages au plus près selon une trajectoire parfaite. Ses jambes de feu tournent sans accroc dans un va-et-vient harmonieux semblable au mouvement perpétuel. Le coureur abolit le temps, aplanit la montagne, défie en souplesse les lois de la gravité. Il avale le goudron que le soleil liquéfie. La sueur forme un film liquide sur sa peau. Parfois il secoue la tête et des gouttes fusent de toute part, son corps est une masse d’eau salée. Il a le visage creusé du Christ. Le teint have d’un supplicié. On l’appelle Fausto, la terre entière l’appelle Fausto. Son premier prénom, celui que prononce sa mère la désormais vieille dona Maria avec son chignon blanc serré comme un poing transpercé par une aiguille de buis, celui qui figure sur sa feuille d’état civil établie le 15 septembre 1919 à Castellania, dans le Piémont, son prénom devant Dieu c’est Angelo. Le petit ange, le messager. Il n’est pas l’ange de la montagne. Il a laissé l’appellation au luxembourgeois Charly Gaul qui n’aime les cols que sous la pluie. Lui porte le soleil et l’ombre en lui. Il est Fausto. Faust dort dans son nom. Parfois il se réveille et Fausto est le jouet du diable. Au bout de Fausto roule le o de Méphisto.  

Le 16 mai 2019 à 17:32

Jean-Michel Ribes : "Avec Topor, on est des enfants bâtards du dadaïsme"

Jean-Michel Ribes met en scène Folie, joyeux vrac mêlant ses propres textes à ceux de son ami Roland Topor et la musique est de Reinhardt Wagner.Théâtre du Rond-Point — Topor, Wagner et vous, comment vous êtes-vous trouvés ? Et aujourd’hui retrouvés ?Jean-Michel Ribes — Topor et Wagner échangeaient beaucoup, et beaucoup de vin par exemple. Moi, je le versais ! Ce n’est pas un projet d’anciens combattants, c’est même le contraire. Je veux faire revivre ce qui nous a fait vivre, amusé, ce qui nous a donné de grandes joies, à travers les chansons de Topor, les miennes, les musiques de Reinhardt... On veut retrouver le goût du champagne noir. Ça se passe aussi d’une génération à l’autre, puisqu’on retrouve la fille de Wagner et la mienne... Ce ne sera pas un cabaret, le mot est fourre-tout ; ce sont des folies, des dingueries. À vrai dire, on n’a jamais travaillé ensemble tous les trois. J’ai écrit avec Roland pendant près de vingt ans. Et Reinhardt a composé avec Topor pendant six ou sept ans, mais nous n’avons pas formé de trio. C’est aujourd’hui une façon de boucler la boucle dans un projet libre, qui repose sur les textes, les musiques et les interprètes.Rond-Point – Ces chansons sont-elles des chansons normales ? Racontent-elles des histoires ? Sont-elles roses ou noires ? Violettes ? En quoi vous ressemblent-elles ?Ribes – Ce sont des chansons à l’envers. Roland parle de Picasso, des escrocs, du sexe. Mes chansons font des portraits de chanteuses qui n’aiment pas la chanson. On voit passer un vampire végétarien, les gilets jaunes de l’amour... On va jouer des contrastes, entre mélodies et paroles explosives ... Le paquet cadeau est joli, mais l’intérieur est inattendu, bordélique. Les gens se dérangent pour venir au théâtre, la moindre des choses est qu’on les dérange à notre tour. C’est un anti-yoga... Ça tend, ça excite, ça fait jouir...Rond-Point — De quoi sera fait le cabaret ? Comment le construisez-vous ?Ribes — Il n’y a pas de « comment », de « truc », de « recette », c’est construit au rythme saccadé et sans frontière entre sursaut de désir, éclat de rire, et larme à l’œil. Hommage aux crétins, aux créateurs sans talent, aux chirurgiens-hommes d’affaire etc....Satire inversée, le monde à l’envers pour dénoncer celui qui est à l’endroit. Bref, tout sauf un pot-pourri, juste un pot-fleuri.Propos textes recueillis par Pierre NottePropos vidéo recueillis par Jean-Daniel MagninPublié le 16 mai 2019 sur ventscontraires.net, la revue en ligne du Théâtre du Rond-Point

Le 19 août 2015 à 11:11

Perdu dans Tokyo #1

Journal de l'auteur associé au Théâtre du Rond-Point

17 aoûtPremier jourParis. Paris cinq heures. Vivre à l’heure de Tokyo, il est déjà midi là-bas. Cinq heures à Paris un dix-sept août. L’air opaque des fantômes au dehors. Dedans, le silence et les acouphènes. Peur panique de partir cinq semaines. Maison dans l’obscurité plongée. Valise ouverte, prête, mais la fermer se serait partir. Je refais du café. Lundi 17 août, c’est le matin de la réouverture des portes du Rond-Point, c’est ma date de départ pour Tokyo, j’y mènerai un stage d’une semaine, j’y donnerai une conférence, et j’y finirai la mise en scène de Moi aussi je suis Datherine Deneuve, en japonais, entamée en 2010, interrompue pour cause d’accident nucléaire, tout simplement. Roissy. Décollage de Roissy, on ne peut partir plus loin, l’autre bout du monde exactement. Dans l’avion, une dame japonaise me fait demander via l’hôtesse de l’air japonaise si je veux bien céder ma place à un jeune homme dont on me dit qu’il est son fils alors qu’il pourrait être son grand-frère. Protocole déjà compliqué, j’obtempère. Devant moi, deux frères et sœurs, la vingtaine, se chamaillent, et regardent des films, lui d’animation, elle comédies romantiques. A côté, une jeune femme qui a de gros problèmes digestifs, et les odeurs qui vont avec. Juste derrière, un type qui tape comme un malade sur l’écran vidéo accolé à mon appui tête, pas de chance. J’essaie deux films, je tiens vingt minutes en tout. Je prends deux somnifères, et je ferme les yeux sur mon sort. Narita. Arrivée à Narita, Yoko et Masako sont venues me chercher. Dans le bus vers Shinjuku. Masako est en forme, on parle, beaucoup. On passe devant Disneyland. Elle désigne Yokohama, là-bas sur la gauche, je lui explique que c’est impossible, et je lui montre le Palais Impérial et le parc Yoyogi. On rit beaucoup, elle est nulle en géographie tokyoïte. Yoko sort sa brochure de Moi aussi je suis catherine deneuve, elle apprend son texte. Déjeuner en bas de l’hôtel, je découvre une soupe de canard avec nouilles dans un bistrot où fumer est possible. Promenade. Cri strident des grillons ou cigales, monstres radioactifs. Comme les corbeaux japonais, énormes bestioles, qui boufferaient nos corneilles. 19h30 Ça y est, il fait nuit noire ici. Un dix-sept août. À dix-neuf heures trente. Masako me dit que ces amis japonais n’ont pas bien compris la couverture du Charlie Hebdo, « tout est pardonné ». Ils y lisent une ambigüité. S’agit-il d’aspirer au pardon et à la paix dans le monde, mais comment alors pardonner les massacres perpétrés ? Contradiction française. On s’explique. On parle du Rond-Point, état des lieux après le 8 janvier, la position du directeur, les phrases antérieures sur les affiches et sur les sacs, « on ne vous empêche pas de croire, vous ne nous empêcherez pas de penser ». Dans le restaurant, en sous-sol, des groupes de japonais en chemisettes blanches crient, rient, boivent beaucoup et fument énormément. La cigarette n’est pas interdite dans les lieux publics.  En revanche, fumer à l’extérieur est prohibé, si ce n’est sous des kiosques prévus pour, à certains endroits très précis, avec alignements de cendriers. Contradiction japonaise.  Nuit dans Shinjuku, repérages, affiches gigantesques de Mission impossible. Des meutes de jeunes femmes filment depuis leurs portables des écrans géants sur lesquels sont projetées des images d’un éphèbe torse nu à abdos très dessinés sous une veste blanche qui chante très fort en dansant beaucoup. Retour à l’hôtel, seule connexion possible à Internet sur le socle des toilettes. Prodige japonais, le wc est doté de plusieurs propositions de jets d’eau provenant de l’intérieur du meuble, plusieurs propositions de puissance de tir et de températures du jet, avec sons artificiels pour couvrir les bruits naturels, et en sus donc une connexion viable pour l’Internet.

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