Pacôme Thiellement
Publié le 21/12/2015

Les Fêtes du crépuscule et les fêtes de l'aube


Chaque année à la fin de la saison des pluies, pendant six jours et six nuits, les Wodaabe du Niger fêtent Geerewol. C’est une exaltation de la beauté, stellaire et scintillante comme un poème de Rimbaud. Les plus beaux danseurs de la tribu, maquillés et habillés de colliers de perles et d’amulettes, debout sur la pointe des pieds, les prunelles écarquillées et souriant magnétiquement, rivalisent de grâce devant un jury composé des plus belles filles de la tribu. Leur cérémonie s’achève dans la séduction sacrée : baissant les yeux avec pudeur, les filles avancent vers les danseurs et élisent ceux qui leur plaisent pour qu’ils passent la nuit avec elles.

Mais cette fête n’aurait pas le même sens si les costumes n’étaient pas faits par les danseurs eux-mêmes tout le long de l’année, y consacrant la totalité de leurs maigres possessions, travaillant leurs parures, les confectionnant avec soin avec des matériaux de fortune : des calebasses devenant des couronnes et des objets trouvés dans les décharges se transformant en joyaux. Leur maquillage : du beurre étalé longuement et minutieusement comme fond de teint ; les yeux, les lèvres et les sourcils rehaussés au charbon ; parfois même la poudre du visage est produite par des piles électriques lentement pilées. Ce n’est pas l’homme qui est beau. Ce qui est beau, c’est sa tension vers un instant de grâce qui fait de lui un être céleste. Ce n’est pas la fête qui est belle, mais l’ascèse qu’elle représente pour les hommes chez qui elle a une signification sacrée. Ce qui est beau, c’est la fête comme alchimie : Tu m’as donné de la crasse et j’en ai fait de l’or.

C’est pour ça que la fête est une activité sérieuse, et que, pour les anciens, une année entière n’était pas de trop pour la préparer. Ce qui compte, c’est moins la fête en elle-même que la vie qui suivra et qu’elle aura permise. Toutes les fêtes sont des fragments retrouvés de la première religion, celle qui précéda toutes les autres, et que toutes les autres ont simultanément exprimées et trahies : Carnaval. Carnaval était la première religion, qui commença lors de la sortie de l’Age d’Or – pour rappeler aux hommes le paradis dont ils étaient issus et dont ils ne cesseraient de s’éloigner. La chute dans l’Histoire, marquée par la création des inégalités entre les hommes, et la séparation des puissances transfiguratrices, chamaniques, par lesquelles l’homme se guérissait lui-même de ses maux, n’est compensable que par les principes mêmes de l’alchimie et de la fête : faire passer la matière la plus laide dans le creuset de l’existence et la sublimer ; prendre les plus grandes détresses des hommes et les transformer en joie.

Comme le poète de l’âge d’or se souvient bien : jadis, nos vies étaient des festins où s’ouvraient tous les cœurs, où tous les vins coulaient. Et les fêtes sont là pour nous rappeler notre état originel, édénique. Mais lorsque le rituel carnavalesque de la fête cesse d’être pratiqué, alors apparaît l’étoile absinthe de l’Apocalypse, le temps de la fin. Et lorsque la fête cesse d’être sacrée, alors elle se transforme en temps de destruction et de mort. Elle se transforme en carnage. Celui qui a le mieux exprimé la fête dans sa musique, c’est Prince. Sa musique, c’est la fête : jusque dans l’indiscernabilité du ridicule et du sublime, du mysticisme le plus naïf et de la sexualité la plus débridée. La musique de Prince, c’est la fête cérémonielle des hiérophantes du Christ-Dyonisos ; l’exaltation et le rehaussement de nos vies en miettes et de nos amours liquides, mais débarrassés de leurs limitations, et concentrés sur leur cœur érotico-magique. Et c’est aussi la fête en tant que prévention du règne de l’Antéchrist – prévention du règne de la rivalité entre tous les hommes et de la guerre totale. C’est enfin la fête comme talisman contre la fin des amitiés et chant de lamentation sur la désunion des êtres vécue chaque fois comme une petite apocalypse amoureuse : « Je n’ai jamais voulu te causer de chagrin ; je n’ai jamais voulu te faire souffrir ; j’ai seulement voulu te voir rire sous la pluie mauve ; je ne voulais pas être ton amoureux d’un week-end ; je voulais être une sorte d’ami ; c’est une honte que notre amitié s’achève. » Aucune amitié ne survit à un monde de rivalité sans fin. Aucun amour ne survit à un monde sans fêtes.

Il y a les fêtes joyeuses et les fêtes tristes ; et la perspective n’est pas la même si l’on considère que la fête est un moment qui vient clore une période d’activité, ou si l’on considère que la fête est un moment qui vient l’ouvrir. Même un enterrement peut être éprouvé comme une aube et un départ, s’il est vécu comme un moment d’union et d’exaltation de ce qui nous est commun et non une vengeance contre ce qui nous sépare. Lorsque la fête vient achever une période de vie, généralement, les personnes qui y participent se « lâchent », au pire sens du terme : ils deviennent bêtes, moches et méchants. Tout le mécontentement jusque-là réprimé s’exprime ; toute la rage contenue se déverse comme du poison glacé. Ce qui reste d’eux est comparable aux qlippoth de la Kabbale : des zombies abandonnés à leurs passions tristes, de pâles fantômes d’eux-mêmes. Et les hommes ivres se mettent à répéter inlassablement leurs terribles malheurs et à les reprocher aux autres. Mais lorsque la fête est un moment de création, un moment d’ouverture vers une vie nouvelle, c’est l’amour qui traverse alors les corps et les cœurs. On ne pense qu’à s’embrasser : quelque chose est sur le point d’arriver ; quelque chose va commencer. Nous avons retrouvé la clé de l’ancien festin. Nous avons retrouvé pendant un moment d’une extrême brièveté les temps de l’aube qui reviendront un jour. Nous avons entendu la mélodie fragile des lendemains qui chantent.

Il y a des fêtes joyeuses et des fêtes tristes, mais mêmes les fêtes tristes devraient être vécues comme des fêtes joyeuses. On ne devrait pas fêter la fin de l’année, mais le commencement de la suivante. On ne devrait pas fêter le crépuscule du jour passé, mais l’aube du jour qui vient. On ne devrait pas fêter la fin d’une aventure, mais l’inconnu qui lui succédera. Alors nos fêtes seraient toutes des baptêmes. Et tous les êtres aimés nous apparaîtraient tels que nous les avons jadis connus : des mages venus d’Orient qui se penchent au berceau de nos nouvelles naissances.

 

Photo : Wadaabe man dancing.Photo: TimothyAllen via humanplanet

Pacôme Thiellement, né en 1975. Ecrit des essais mêlant pop culture et tradition ésotérique. Dernières parutions : Tous les chevaliers sauvages (consacré à Hara-Kiri, éd. Philippe Rey, 2012) et Pop Yoga (éd. Sonatine, 2013). A aussi co-réalisé une cinquantaine de films avec Thomas Bertay. Prépare avec ce dernier un long-métrage sur Zappa et les Freaks nommé Rituel de décapitation du Pape. (www.popedecapitation.com). 

 

Plus de...

Pacôme Thiellement

 ! 

Partager ce billet :

Tous les billets du dossier

À voir aussi

Le 14 mars 2013 à 07:16

La justice, Zidane et moi et moi et moi...

Où sont les limites de l’humour ? Je ne demande aucun passe-droit, aucun favoritisme mais une franche et réelle liberté pour exercer mon métier sans pratiquer l’auto censure, c’est-à-dire le pire du pire.  Peut-être faut-il en fixer ? Le débat est aussi intéressant qu’éternel. Ce débat aurait pu avoir lieu lors de mon deuxième procès en appel avec Zidane. Il n’en fut rien. Plus que la condamnation à 5000 euro de dommages et intérêts et 5000 euro de frais de justice, ce sont les conclusions des juges qui me sidèrent. Comment la justice peut-elle à ce point se contredire d’un procès à l’autre ? Comment des juges spécialisés dans la matière peuvent-ils avoir une position diamétralement opposée sur un même sujet sans aucun élément nouveau au dossier ?  Comment peut-on à ce point nier le fond au bénéfice de la forme ? Voilà pourquoi je suis en colère, donc en excellente forme pour exercer mon métier, positivons.   Voilà maintenant plus de deux ans, je fus attaqué en justice par l’icône du foot français pour injures à son égard dans le magazine « Sportmag » de janvier 2011, suite à l’encaissement par l’ancien numéro 10 de onze millions d’euro pour son soutien à la candidature du Qatar ( grand pays de foot devant l’éternel ) pour une future coupe du monde. J’ai utilisé des termes crus, des termes de mon cru. Jamais je n’en ai voulu personnellement à Zidane à qui je souhaite longue vie et tout le bonheur du monde. Il s’agit d’un humoriste qui éreinte un personnage public.  Vous le verrez, les juges en ont décidé autrement.  En matière d’humour, le sacré, le tabou et l’intouchable n’existent pas. C’est ainsi que je considère mon métier, pour le bien de tous. Mais le débat est ouvert. En février 2012, premier procès, je suis relaxé par un jugement du tribunal. La justice constatant que : la liberté d’expression et le droit à l’humour font obstacle à ce que l’infraction d’injure publique soit retenue à mon encontre.  Zidane fait appel de ce jugement. Le 24 janvier de cette année, je suis retourné devant la cour. Cette fois, l’ancien capitaine de l’équipe de France est présent et ne demande plus 75 000 euro de dommages, mais un euro symbolique. Cela commençait bien, d’entrée je venais de gagner 74 999 euro. La suite n’a pas été aussi agréable. Voici les conclusions des juges. 1 .Si la liberté d’expression constitue l’un des fondements essentiels de toute société démocratique et vaut pour les informations ou commentaires qui heurtent, choquent ou inquiètent, l’article 10 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme prévoit en son deuxième paragraphe des restrictions et que s’il est reconnu à tout humoriste le droit de se livrer à des attaques contre des personnes connues du public, lesdites attaques ne doivent pas correspondre à la seule volonté de rabaisser la réputation d’autrui. Mais jamais ô grand jamais mon but n’a été de nuire volontairement à cet homme ! Je l’ai dit et répété à la cour, il s’agit d’un humoriste qui s’attaque à un personnage public. Je n’ai aucune animosité personnelle contre l’homme, je critique l’une des personnalités préférées des français, vue par beaucoup comme un exemple. Je ne m’exprime pas gratuitement, il y a un contexte que la justice a oublié.   2 .« Traiter un particulier, seulement connu du public comme un ancien sportif de haut niveau, moyennant son image auprès d’entreprises ou ayant une action de lobbyste pour le compte de l’Etat du Qatar, de « pute », de « con comme une bite », « juste bon à crever dans le yaourt » est d’évidence injurieux, la Cour relevant une gradation dans ces injures, car passé la formulation d’injures à connotation sexuelle, un désir d’élimination physique est, ainsi que le tribunal l’a relevé, exprimé. » Alors là, celle-là elle est forte : « Un désir d’élimination physique » ! Nous nageons en plein premier degré, l’humour est totalement  absent du débat. Mais si j’en voulais à l’intégrité physique de Zidane, je mériterais une peine de prison ! Que fais la justice ?    3. « Considérant de plus que retenir le fait que Monsieur ALEVEQUE s’est ultérieurement excusé est indifférent car s’excuser est, à l’inverse, généralement analysé comme la reconnaissance que son comportement ou ses propos ont choqué ou heurté autrui ».  Faux. Je ne me suis jamais excusé, hormis pour une seule phrase : «  Qu’il aille crever dans son yaourt ». Phrase « off » au cours de l’entretien, qui n’aurait jamais du apparaître dans cet article et qui voulait clairement dire au journaliste : passons à autre chose. Après des centaines d’interviews je me suis fais piéger, ça arrive.   Au tribunal comme devant la cour, comme depuis deux ans, j’ai assumé entièrement ce que j’avais déclaré. Comment faut-il s’exprimer pour être entendu clairement ?  Dans tous les cas, c’est une belle leçon pour ceux qui voudraient le faire, sachez que ces excuses deviennent une charge contre vous. 4. « La rémunération des sportifs n’intéresse que les personnes intéressées par le sujet et que ce sujet ne constitue pas un sujet d’intérêt général ». La meilleure de toute ! Voilà pourquoi cette affaire n’a pas été jugée sur le fond : mes critiques n’ont pas lieu d’être puisque le débat n’a pas lieu d’être ! C’est grave.  D’ailleurs, comme tout le monde l’aura constaté, cette question ne fait jamais l’objet d’un dossier ou d’une polémique dans les médias. Et ne parlons pas des matchs truqués, des transferts litigieux ou des salaires déguisés. Circulez, y’a rien à voir ! On se lève tous pour Danone ! En conclusion : mon attaquant ne demandait qu’un euro symbolique, la justice lui en a donné 5000.  Nous ne sommes finalement plus dans le cadre d’une diffamation publique, donc basée sur un raisonnement donnant lieu à des controverses et autres causeries, mais uniquement dans le cadre d’une injure. Dans ce cas, la liberté d’expression n’existe plus. Normal ; on n’a pas le droit d’insulter gratis. Je considère que ce n’est pas mon cas, mes critiques, bien que violentes, étaient fondées sur une réflexion. Les limites de l’humour sont fixées, mais d’un procès à l’autre, d’un tribunal qui relaxe à une cour qui condamne, elles sont diamétralement opposées. Comment s’y retrouver ?  Qu’aurait-il fallu que je dise ? Rien. C’est au-dessus de mes forces et puis merde, c’est mon métier. Que je m’exprime autrement ? « Monsieur Zidane me semble se comporter comme une dame qui vend ses charmes au plus offrant », « cet homme qui n’est pas Einstein ( moi non plus d’ailleurs) est décidément très mercantile ». Peut-être… Mais le débat qui a finalement eu lieu, y compris au sein du tribunal, n’aurait pas existé. Est-ce céder à la surenchère ? Faut-il être aussi vulgaire que ce que l’on dénonce pour faire mouche ? Honnêtement, je ne sais pas. Faut-il qu’un ouvrier licencié pour des raisons bassement boursières et injustes casse pour se faire entendre ?     Dans tous les cas cet arrêt devrait faire date. L’humoriste est aussi un garde-fou qui doit dénoncer les abus et dérives de la société, à sa manière. Sauf pour les intouchables, c’est ce que la justice vient de décider. Cela devrait donner des idées à d’autres. Trop souvent la population a la mauvaise impression qu’il existe des passe-droits pour les puissants. L’humour est une arme redoutable contre les pouvoirs. Normalement… Que faire maintenant ? J’avais décidé, quel que soit le résultat, d’arrêter les frais ( dans le sens propre du terme). Tout cela coûte bonbon. Et cela fait réfléchir…Oui je sais, vous allez me dire, nous sommes en pleine crise, le chômage suit la courbe d’une démographie resplendissante, les soupes populaires battent des records de fréquentation. Alors ton petit problème personnel et égocentré de liberté d’expression en péril, on s’en fout. Vous n’aurez pas tort et pourtant… Le vrai danger qui pend au nez de cette liberté est bien celui-là ! Tu finis par te calmer ou pratiquer l’autocensure parce tu n’as pas la surface financière pour faire face à des procès. La liberté de l’humoriste symbolise celle d’une société. Mais il y a des symboles qui coûtent cher et la menace est réelle, je la subis actuellement et je ne suis pas le seul.  Mais au-delà de la condamnation, les conclusions des juges me laissent pour le moins perplexe, pour ne pas dire passablement énervé. J’ai donc déposé un pourvoi en cassation à titre conservatoire. Ce qui me laisse le temps de réfléchir et de faire les comptes. L’argent n’est pas que le nerf de la guerre, il est aussi celui de la justice. Et ça, ce n’est pas drôle.

Le 4 juillet 2014 à 10:44

Epistole

Conversation de bureau

pour Jean-Claude Grumberg VIVIEN. Mon cher Paul, je vous écris de...PAUL. Vous pouvez parler plus distinctement.VIVIEN. Pardon ?PAUL. Vous n'articulez pas.VIVIEN. Je n'ai aucune raison d'articuler. J'écris.PAUL. Oui mais vous écrivez tout haut.VIVIEN. Et alors ?PAUL. Et alors je vous entends.VIVIEN. Eloignez-vous.PAUL. Pourquoi puisque c'est à moi que vous écrivez ?VIVIEN. Si je vous écris Paul c'est pour que vous me lisiez pas pour que vous m'entendiez.Un temps.PAUL. Vivien, je peux savoir pourquoi vous m'écrivez au mois de mars ?VIVIEN. Je vous l'explique dans ma lettre.PAUL. Vous ne l'avez pas encore écrite.VIVIEN. Non mais je sais ce qu'elle contient.PAUL. Si vous le savez pourquoi vous ne me le dites pas ?VIVIEN. Parce que ce n'est pas la même chose.PAUL. Quoi ?VIVIEN. Dire et écrire.PAUL. Ah bon !VIVIEN. Rien à voir.PAUL. Quand vous écrivez vous n'employez pas les mêmes mots, les mêmes verbes, les mêmes accents que ceux que vous utilisez pour parler comme en ce moment...?VIVIEN. Si mais ils n'ont pas... comment dire... le même poids, la même densité et peut-être pas la même signification.Un temps.PAUL. Vous m'écrivez en anglais ?VIVIEN. Non, mais je vous écris avec la main alors que je vous parle avec la langue.PAUL. Oui ça je vous remercie.VIVIEN. Et comme vous avez dû le remarquer la langue est un morceau de chair très court, très innervé et donc très vif, qui remue dans tous les sens ce qui a pour conséquence qu'elle ne dit pas toujours précisément ce qu'on souhaiterait qu'elle dise. De plus le fait qu'elle soit placée dans la boîte crânienne, c'est-à-dire très proche du cerveau, ne donne pas le temps à la pensée de refroidir.PAUL. Je vois. Je dois donc m'attendre de votre part à des propos glacés.VIVIEN. Maîtrisés disons.PAUL. Maîtrisés !VIVIEN. Oui, par la main qui va recevoir l'idée apaisée et fortifiée par le long cheminementqu'elle vient d'effectuer de la tête au poignet ne demandant qu'à s'exprimer avec clarté dans les pleins et déliés de ma plume.PAUL. Permettez-moi d'en douter.VIVIEN. Douter ? Douter de quoi ?PAUL. Que tout ce que vous venez de dire ait du sens. Pardonnez-moi mais comme vous vous êtes expliqué avec votre petit morceau de chair si peu fiable, je doute, oui, que votre discours soit maîtrisé.VIVIEN. Ne vous inquiétez pas, il l'est.PAUL. Tiens donc et pourquoi ?VIVIEN. Parce que je l'avais écrit avant. Vous pensez bien que je ne me serais pas risqué...Un temps.PAUL. Et ça ?VIVIEN. Quoi ?PAUL. Cette carte postale que vous m'avez envoyée de votre lieu de vacances l'été dernier.VIVIEN. Eh bien ?PAUL. LIsez-la.VIVIEN (lisant). "Mon cher Paul. Ici il fait beau. Je me baigne. J'espère que vous allez bien. Amitiés. Vivien."PAUL. Vous n'avez pas l'impression que votre pensée se soit un tantinet gourée d'itinéraire ?VIVIEN. C'est-à-dire ?PAUL. Qu'elle ait raté le bras et se soit dirigée vers la jambe et que vous ayez fini par écrire avec vos pieds !VIVIEN. Paul, je vous en prie !PAUL. Enfin Vivien, ne me dites pas que ces trois lignes insipides sont le fruit d'une réflexion ferme et que vous n'auriez pas pu faire mieux en parlant tout simplement !VIVIEN. Je ne crois pas.PAUL. Ne vous fichez pas de moi.VIVIEN. Je vous assure, je me souviens quand je vous ai écrit ce mot, j'étis sur la plage écrasé de chaleur, incapable de prononcer la moindre parole.PAUL. Vous n'auriez pas été capable de dire "Bonjour Paul, la mer est belle, je nage...!!"VIVIEN. Je ne pense pas. Et puis si je vous l'avais dit c'est que vous auriez été là et vous auriez donc constaté par vous-même qu'il faisait beau et que je me baignais... alors à quoi bon le dire.Un temps.PAUL. Exact.VIVIEN. Cela dit je suis touché que vous consreviez les cartes postales que je vous envoie.PAUL. C'est pour l'image. J'aime les dunes.VIVIEN. Je l'ignorais.PAUL. Celle du lézard ou celle du vieux avec la cornemuse je ne les ai pas gardées.VIVIEN. C'est bon à savoir pour la prochaine fois.PAUL. Je suppose que vous ne passez pas toutes vos vacances près des dunes ?VIVIEN. Non bien sûr, mais où qu'on soit si on cherche bien on en trouve toujours une ou pour le moins un monticule sableux, surtout quand on sait que ça fait plaisir... "Mon cher Paul, je vous écris de..." Pardonnez-moi je continue parce que le dernier courrier est à dix-neuf heures et j'aimerais autant vous la poster aujourd'hui.PAUL. Vous n'allez pas me la donner ?VIVIEN. Non.PAUL. Vous n'oubliez pas, j'espère, que je suis assis en face de vous, Vivien ?VIVIEN. Comment pourrais-je l'oublier Paul ! Vous êtes assis en face de moi depuis quinze ans et trois mois, huit heures par jour, dans le même bureau, avec pour seule interruption quotidienne une halte d'une heure à la cafétéria où la plupart du temps vous parvenez à placer votre plateau en face du mien.PAUL. Oui mais je ne choisis jamais comme vous ni chou-fleur, ni cabillaud, ni fromage à pâte molle.VIVIEN. C'est vrai et au mois d'août vous ne partez pas non plus en congés avec moi, mais le reste de l'année nous pissons très souvent ensemble.PAUL. Jamais face à face.VIVIEN. Exact, de profil. Vous avez toujours la délicate attention de choisir un urinoir parallèle au mien.PAUL. Tout cela pour le plus grand bonheur du personnel et surtout de la direction. Vous le savez bien Vivien.VIVIEN. Que vous me suiviez chaque fois que je vais au toilettes les rend heureux ?PAUL. Non, que les deux experts-comptables de l'entreprise s'entendent si bien les rassure. Les bons amis faisant les bons comptes. Et c'est au nom de notre relation harmonieuse que je vous demande de...VIVIEN. Non ! Je ne vous donnerai pas ma lettre ! Une lettre qui n'est pas portée par un facteur à l'aube, dont l'enveloppe n'est pas déchirée avec une légère palpitation cardiaque n'est pas une lettre, c'est un pli, un fax ou bien pire un e-mail ! une suite de mots sans âme destinés à la seule communication.PAUL. Vous savez ce que je pense, Vivien ?VIVIEN. Non.PAUL. Je pense que vous vous apprêtz à m'écrire une lettre d'amour.VIVIEN. Moi ?PAUL. Oui vous. Je ne vois pas d'autre explication à vos cachotteries. Vous n'osez ps me dire que vous m'aimez alors vous me l'écrivez.VIVIEN. Paul vous ne...PAUL. Pour ma part je n'y vois aucun inconvénient, il y a longtemps que je l'avais remarqué.VIVIEN. Que je vous aimais ?PAUL. Oui.VIVIEN. D'amour?PAUL. Bien sûr. Je me suis toujours dit un jour ou l'autre ça va sortir. On y est.VIVIEN. Mais... quand vou sen êtes-vous...?PAUL. Oh de nombreuses fois, mais je dois dire là où ça a été le plus flagrant c'est lors du dernier bilan.VIVIEN. Ah bon ?PAUL. Oui, quand vous avez pris ma main, que vous l'avez posée sur la souris de mon ordinateur et que nous avons cliqué ensemble...VIVIEN. J'ai fait ça ?PAUL. Oui, et très tendredment Vivien, très très tendrement.VIVIEN. Ah...PAUL. Vous voulez que je vous embrasse ?VIVIEN. Sur la joue ?PAUL. Non sur la bouche.VIVIEN. C'est-à-dire...PAUL. C'est-à-dire quoi ?VIVIEN. C'est-à-dire... ça vous ferait plaisir ?PAUL. Ça n'est pas impossible...VIVIEN. Mais pas avec la langue Paul.PAUL. Je ne vais quand même pas vous embrasser avec la main !VIVIEN. Pour la première fois je préférerais.PAUL. Vous voulez que j'écrive c'est ça ?! Que j'écrive : "Je vous embrasse !"VIVIEN. Oui je préférerais que notre premier désir pour moi soit maîtrisé.PAUL. Il aut vraiment que je vous aime... donnez-moi un stylo bille.VIVIEN. Un bleu, ça vous ira ?PAUL. Parfait, allons-y...VIVIEN. Paul.PAUL. Oui ?VIVIEN. J'aimerais autant que vous ne m'écriviez pas sur le papier à en-tête de la société.PAUL. Vous êtes bien compliqué.VIVIEN. Comprenez-moi, si vous m'écrivez simcèrement "Vivien, je vous embrasse..." j'aimerais autant que ce ne soit pas sous "Marco Frères, pièces détachées et matériel agricole"'...PAUL. Bon, alors du papier blanc.VIVIEN. Merci beaucoup Paul, merci beaucoup.PAUL. De rien.(Ils se mettent tous les deux à écrire. Quand ils ont terminé ils plient leur lettre et la placent dans une enveloppe qu'ils cachettent d'un coup de langue.)Voilà.VIVIEN. Vous passez près d'une poste Paul pour attraper votre RER ? Je me trompe ?PAUL. Non.VIVIEN. Ça ne vous ennuie pas de poster la mienne.PAUL. Pas du tout de toute façon je dois y  passer pour la mienne.VIVIEN. Merci... Bien je me sauve.PAUL. Moi aussi, j'y vais.VIVIEN. A demain Paul.PAUL. A demain Vivien.Paru dans Théâtre sans animaux / Sans m'en apercevoir Actes Sud 2001-2004

Le 6 février 2015 à 10:29

De qui se moque-t-on ?

11. La poêle à frire

Alors évidemment, la poêle à frire, s’il s’agit de frire un truc, pourra n’être pas complètement inutile. Mais enfin, à moins d’appartenir à la catégorie des tarés d’un certain calibre, nul ne consacre sa vie à frire des aliments sur une poêle, pas même les professionnels de la frite, de la friture ou de la frita. Tantôt, oui, et parfois le lendemain encore, nous faisons frire un truc, mais pas à longueur de temps, à longueur de temps personne, pas du soir au matin. Or que devient la poêle à frire quand nous cessons d’y frire quoi que ce soit ? Elle reste une poêle à frire ! Poêle à frire imperturbablement poêle à frire, comme si nous allions frire encore et ne plus faire que frire, ne jamais plus cesser de frire ! N’est-ce pas se montrer là un peu imbue de soi et de ses avantages ? Quand nous cessons de frire, la poêle à frire ne pourrait-elle mêmement cesser de nous proposer, avec cette ténacité et cette prétention risibles, ses services de poêle à frire, modestement s’effacer ou passer à autre chose ?       Eh bien non. Jamais elle ne sort de son créneau, comme si c’était pour elle déchoir que faire autre chose que frire. Et je mets mes défaites régulières au tennis face à Roger Federer sur le compte de son incapacité à s’adapter au jeu, à devenir une passable raquette. Il lui est même arrivé de frire la balle comme un œuf au plat ! Et l’arbitre accorda le point à Federer, ce que peut-être j’aurais pu contester : n’était-ce pas là, après tout, une variante intéressante de l’amorti ?       La chose ne fut pas discutée et je renonçai à déposer une réclamation. C’eût été de toute façon mon seul point du match. L’incurie de la poêle à frire est à peu près totale pour tout ce qui n’est pas frire. Raquette lamentable, fait-elle une meilleure pagaie pour remonter les rivières ? Absolument pas – mais je suis sûr qu’à ce point de ma démonstration, cela ne surprendra plus personne : elle ne songe qu’à frire ablettes et gardons rencontrés au fil de l’eau. Même immergée et donc aussi loin que possible de son petit feu de butane, elle n’a encore que cette idée dans sa tête plate ! Et les grenouilles ont tôt fait de garer leurs cuisses de ce spécieux nénuphar.       J’accoste sur la rive herbue, très déprimé, ma poêle à frire à la main. Se prêtera-t-elle au moins quelques instants, puisque je n’ai décidément rien à frire, au divertissement innocent de la chasse aux papillons ? Oh le méchant filet ! Mais quel carnage ! Comme il aplatit le doux lépidoptère, et la fleur avec ! C’est l’entomologie qui en prend un coup. Quelle collection de poussières scintillantes ! La poêle à frire obstinément se refuse à tout autre emploi que le sien, aucune polyvalence, aucune flexibilité : banjo muet, pelle sans tranchant, sex toy contondant, monocycle voilé, sucette insipide, miroir opaque, nous n’en pouvons rien tirer. Que frire.       Que faire ? Mes amis, une fois de plus que faire pour ne pas périr de désespoir dans ce monde hostile ? Renonçons à frire ! Privons la poêle à frire de sa seule raison d’être. Qu’elle devienne enfin cet objet inutile qu’elle sait si bien être en toute autre occurrence. Faisons d’elle l’emblème idiot de notre résignation à la contingence, à l’insensé – puis allons nager dans la douceur de l’onde avec les alevins frétillants, à jamais délivrés de la crainte de l’avenir.

Le 27 mars 2019 à 17:02

Au pays des droits... de qui ?

Carte blanche à Amnesty International

Nos disques sont rayés #3 – Festival citoyen des "périféeries urbaines" - carte blanche à Amnesty International : Au pays des droits... de qui ? soirée débat et concert avec : Amnesty International, Slim Ben Achour, Kamel Daoudi, Nicolas Krameyer, Mathilde Robert, HK et ses musiciens Présumés coupablesContrôles discriminatoires, assignations à résidence illimitées, violences policières contre les migrants et harcèlement des citoyens qui les soutiennent, les politiques de sécurité s’apparentent de plus en plus à une carte blanche donnée à l’arbitraire... Amnesty International donne la parole à celles et ceux qui vivent et combattent cet état de fait : l’avocat Slim Ben Achour dénonce le contrôle au faciès et le profilage ethnique pratiqués par la police française, qui se croit protégée par la croyance aveugle au principe d’égalité ; contacté par appel vidéo, Kamel Daoudi, le plus vieil assigné à résidence de France depuis qu’on le soupçonne d’être lié à Al Kaïda, ne voit pas d’issue à son exil intérieur dans un village français où il doit aller pointer plusieurs fois par jour à l’antenne de police ; Mathilde Robert, jeune militante, a documenté les violences des forces de l’ordre contre les migrants et le harcèlement policier dont sont victimes citoyens solidaires présents dans la jungle de Calais. Le tout en musique avec le chanteur engagé HK et ses musiciens. Conférence programmée le 8 février 2019 par Jean-Daniel Magnin pour le Théâtre du Rond-Point et Ivan Guibert pour Amnesty InternationalCaptation Léo Scalco et Sarah Mei-Chan

Le 3 janvier 2018 à 13:54

Nos disques sont rayés #2 : deuxième édition de notre festival sur les blocages français

conception Jean-Daniel Magnin et Jean-Michel Ribes Beau succès la saison passée de Nos disques sont rayés, première édition d’un festival de mutineries, de rires et de réflexions pour s’élever au-dessus des blocages français. C’était juste avant les élections, nous avions faim de pointer les impasses d’un monde politique qui n’attendait que de s’écrouler. Cette saison, piqûre de rappel pour ausculter des disques rayés plus intimes, ceux qui viennent tourner insidieusement en boucle dans nos têtes. Ils font bégayer de magnifiques mots comme égalité, liberté d’opinion, transparence, justice, laïcité, fraternité, démocratie, mots que nous revendiquons toujours mais qui sont entravés, tenus en laisse, dévoyés de leur élan premier. Ce qui nous révolte et nous accable, nous entraîne dans un monde que nous n’avons pas choisi.En ouverture, une conférence de rédaction animée par des maîtres du stand-up. On attaque à l’acide nos manières de juger les rechutes du pays, ses quartiers, sa politique, ses tourbillons d’échecs successifs, les relations entre police et citoyens. Suivent quatre rendez-vous avec des penseurs hors piste qui secouent les étouffoirs de l’époque : Aude Lancelin, journaliste lanceuse d’alerte ; l’historienne Sophie Wahnich et la revue Vacarme appellent à desserrer les étaux qui réduisent nos démocraties à la « postdémocratie" ; le psychologue Tobie Nathan convoque un parlement des dieux pour réhumaniser notre laïcité ; le Prix Goncourt Éric Vuillard écrit sur l’oubli que nous avons d’être un peuple. LUNDI 29 JANVIER 
SOIRÉE D’OUVERTURE 20H – CARTE BLANCHE À KADER AOUN & SES STAND-UPPERS talk-show pour public indiscipliné soirée stand-up conçue par Kader Aoun avec Mathieu Madénian, Fary (distribution en cours) > en savoir plus JEUDI 8 FÉVRIER 20H – BIENVENUE DANS LE MONDE LIBRE conférence-performance d’Aude Lancelin > en savoir plus VENDREDI 9 FÉVRIER 20H – SOPHIE WAHNICH & LA REVUE VACARME conférence-performance > en savoir plus SAMEDI 10 FÉVRIER 15H – CARTE BLANCHE À ACTES SUD : ÉRIC VUILLARD entretien avec Pierre Assouline (Académie Goncourt) > en savoir plus 20H – LE PARLEMENT DES DIEUX conférence-performance de Tobie Nathan
 > en savoir plus Avec le soutien de l'Association des Centraliens  > retrouvez les conférences-performances Nos disques sont rayés en vidéo et podcast, captations vidéo réalisée par Léo Scalco

Le 2 septembre 2010 à 10:46

Libertude, égalitude, fraternitude

Ségolène à l'Elysée - 31

En exclusivité pour les aficionados de ventscontraires.net,  voici les meilleures feuilles du livre que Christophe Alévêque publie avec Hugues Leroy chez Nova Editions.mercredi 4 juillet 2007 Anne Fulda, la pétillante journaliste politique du Figaro, devait interviewer le Premier ministre. Inexplicablement, elle se voit refoulée aux portes de Matignon sur intervention de la Présidente. Éric Zemmour est convoqué en urgence pour la remplacer.La droite se déchaîne contre ce « fait de la Princesse ».  jeudi 5 juillet 2007 « Meurtrie par les hommes, c’est avec lui qu’elle a pansé ses blessures. » Pour cette photo du chien Poupouille courant sur une plage de Marbella, la langue pendante, Paris-Match sera condamné à 7 500 € d’amende par le tribunal de Nanterre. vendredi 6 juillet 2007 La secrétaire d’État à l'éducation et tout ce qui tourne autour réussit à imposer dans les écoles, malgré la fronde menée par l’ensemble de la droite sous l’impulsion de Xavier Darcos, la projection du film roumain 4 mois, 3 semaines et 2 jours — récit d'un sordide avortement dans la Roumanie de Ceaucescu. La secrétaire trouve un soutien inattendu à droite chez Philippe de Villiers, pour qui « c’est bien que les enfants sachent ».dimanche 8 juillet 2007 Consultation nationale sur la délinquance : « Après les récentes émeutes à Rosny-sous-Bois, ne pensez-vous pas que la jeunesse des cités manque d’amour, mais surtout de repères ? » …La suite demain...

Le 25 janvier 2013 à 11:06
Tous nos invités
Tous les dossiers

derniers podcasts

je m'abonne :   
La masterclass d'Elise Noiraud
Live • 16/04/2021
La masterclass de Patrick Timsit
Live • 16/04/2021
La masterclass de Lolita Chammah
Live • 16/04/2021
La masterclass de Tania de Montaigne
Live • 08/03/2021
La masterclass de Sara Giraudeau
Live • 08/03/2021
Tous les podcasts

ventscontraires sur Youtube

Découvrez la chaîne
La revue en ligne du Rond-Point
Auteurs maison   Vedettes etc.   Confs & Perfs   Archives   Tous les chroniqueurs
Les vidéos   Les sons   Les images   Les textes  Nous contacter   Presse
ventscontraires.net, revue en ligne, vous est proposée par le Théâtre du Rond-Point.
Site administré par
© 2014 - CC.Communication