Maylis de Kerangal, Réparer les vivants

Télérama Dialogue

Toute la rédaction de Télérama se mobilise une journée durant pour célébrer le travail d’artistes, créateurs et intellectuels avec lesquels l’hebdomadaire entretient une relation singulière. Chaque journaliste a choisi d’interviewer selon son goût, sa curiosité, une personnalité marquante – présente ou pas dans l’actualité de cette rentrée culturelle, star dans sa discipline ou pas encore révélée au plus grand nombre. L’occasion, pendant toute une journée, d’entendre parler littérature, cinéma, musique, design, théâtre, photographie, BD, mais aussi journalisme et sciences humaines…

Chacun de nos invités sera interrogé librement sur son parcours, son travail, son oeuvre ou son actualité. Ce lundi 29 septembre 2014, ces rencontres avec des personnalités rares occuperont toutes les salles du Théâtre du Rond-Point – comme souvent partenaire actif de nos manifestations –, de 10h à 22h30 non-stop. Lors de cette journée bouillonnante, on (re)découvrira non seulement des créateurs qui nous enthousiasment mais on verra aussi toute une rédaction amoureuse de culture au travail.

Fabienne Pascaud

Enregistré le 29 septembre 2014 au Théâtre du Rond-Point

Durée 51:59



Marier l'appétit culturel de Télérama à l'audace impertinente du Théâtre du Rond-Point lors de soirées préparées en commun. Autour d'un artiste phare ou d'un thème provocateur, il s'agit gaiement de torpiller et reconstruire le monde ensemble. Avec légèreté et gravité. Sans trop d'esprit de sérieux. 

Partager ce billet :

À voir aussi

Le 24 décembre 2014 à 10:05

Marie Nimier : "Si je pouvais éradiquer Noël du calendrier..."

Chez ces gens-là, Noël revient tous les ans. Le fils porte sa belle chemise. Ses fiancées, d’année en année, se ressemblent, paupières hautes, lèvres tombantes. Elles s’appellent Catherine, Patricia ou peu importe. Tel est le point de départ de Noël revient tous les ans, la dernière pièce de Marie Nimier créée au Rond-Point par Karelle Prugnaud. Pierre Notte – Noël, c’est une fête de famille ? Ou une défaite ?Marie Nimier – Certaines années, si je pouvais éradiquer Noël du calendrier, ce serait un grand soulagement. Et pourtant, j’aimais tellement ça quand j’étais petite... Aujourd’hui, dès que les décorations pointent leur nez, une angoisse sourde m’envahit. Alors, je répondrais fête ET défaite. Bûche et embûche. Joie et calvaire, dans un même mot, comme les deux points du tréma sur le « e » de Noël. Voilà un endroit intéressant pour l’écriture, entre ces deux points, comme entre deux aimants qui s’attirent ou se repoussent.– Où est passé le père ? Le patriarche ? Le Père Noël ?– Mon père à moi (celui de Noël, pas l’autre) est un des acteurs bienveillants de la grande parade. Il voit le monde d’en-haut, comme une bonne fée à barbe plutôt qu’un gros livreur rutilant. Il essaie de comprendre, il pose des questions, mais comme il ne sait rien refuser, il pose aussi avec les spectateurs afin que l’on garde un bon souvenir de lui. Il trouve les humains bien compliqués. Dans la mise en scène de Karelle, il est interprété par l’acteur qui joue le fils (Pierre Grammont). Comme lui, il fait tout pour étouffer le souvenir des morts sous le coussin doré de son traîneau. Ou l’asphyxier dans un sac en plastique rose, de ceux qui attendent sous le sapin. – Pourquoi avoir choisi de mettre en scène huit réveillons successifs, plutôt qu’un seul bien ficelé ?– Un bon gros réveillon, façon chapon ? Façon bûche crémeuse et foie engraissé ? Rebondir d’un réveillon à l’autre me semblait plus digeste. Et finalement plus lourd de sens à cause de la répétition. Tout semble s’être arrêté depuis la disparition de la sœur, et pourtant tout continue. Les mêmes blagues, la même chanson, pour cacher le même drame. Année après année, on en rajoute une couche, pour insonoriser les souvenirs. Les anesthésier. On sait ce que deviendra le bébé dodu allongé dans la crèche, dit le Père Noël, un corps très maigre cloué sur une croix, on le sait... et pourtant, on fait comme si, on fait la fête. On y croit, on fait semblant d’y croire. On se promet de faire des efforts. Et on fait des efforts. Ce n’est pas la volonté d’apaisement qui compte : c’est la magie. – Vous avez écrit le rôle de la mère pour Marie-Christine Orry ?– Il existait une version très courte de ce texte, mise en espace par Anne-Laure Liégeois (merci Anne-Laure !) au Festival de Hérisson, c’est là que j’ai rencontré la comédienne Marie-Christine Orry. Sa façon d’habiter le personnage de la mère m’a donné envie de poursuivre le travail. J’avais envie d’écrire pour sa voix, son corps, sa drôlerie, ses larmes rentrées. Sa capacité à dire une chose, cash, et son contraire, dans une même phrase, un même mouvement. Elle forme avec son fils au sourire rectangulaire un couple étrange, il y a une vraie tendresse qui circule entre eux, beaucoup d’émotion. Quant aux amies successives du fils (toutes interprétées par Félicité Chaton), elles ont dû batailler pour trouver leur place, et finalement devenir LA fille qui représente toutes les filles, celle qui parle pour moi, pour nous toutes. De la pièce rapportée à la pièce manquante en passant par la pièce montée et la pièce d’artillerie, elle est l’électron libre de l’histoire. Avec elle, on peut s’attendre à tout. – Karelle Prugnaud et Marie Nimier, guirlande et bolduc ?– Quand l’une arrive au théâtre (le bruit de ses hauts talons sur l’asphalte) l’autre n’est pas loin (le chuchotement de ses semelles crêpe). Nous travaillons ensemble depuis huit ans. Huit Noël ! Notre première collaboration, dans la Halle aux poissons du Havre, s’intitulait Pour en finir avec Blanche Neige déjà une référence aux héros de notre enfance. J’aime en elle son côté performeuse de choc. Son engagement. Sa sensibilité extrême. Ses visions. Avec Noël revient tous les ans, elle révèle pour la première fois une autre facette de son talent. Moins démonstrative, sans doute, plus intime, proche de mes mots, comme si elle poursuivait l’enquête avec des outils différents. – Pourquoi écrire du théâtre, quand on sait écrire des romans ? À quoi ça sert ?– Pour être plus vivant. Ou vivante. Chercher avec d’autres. Écrire des textes qui prennent sens avec la complicité d’une équipe. Pour faire parler le silence. Les corps, et pas seulement les mots. Pour prendre des risques... et les partager. Une sorte de « Debout les morts ! » qui, chaque soir, se remet en jeu. En comparaison, le travail du roman paraît bien plan-plan. Bien solitaire.Photo Franck David

Le 20 avril 2012 à 08:37

Eric Chevillard : l'Autofictif répond à des questions

Entretien avec Eric Chevillard

Peut-on vous considérer comme un marathonien du minuscule ? 42,195 kilomètres à petits pas, vous n’y pensez pas ! Mais disons, pour filer la métaphore, que je cours volontiers sur plusieurs distances, le roman, la note, la chronique. Et bien sûr, quand j’écris un roman, je n’en considère pas moins que mon unité d’écriture est la phrase, donc il y a une tension vers l’aphorisme ou la formule. Et quand je prends des notes, au contraire, celles-ci se proposent aussitôt d’enfler démesurément et de se développer aux dimensions d’un livre. Si bien que j’ai dû mettre au point une stratégie que je trouve assez fine : je laisse mes romans devenir des aphorismes et mes aphorismes des romans ; ainsi, finalement, mes deux pentes naturelles d’écriture sont suivies jusqu’au bout. Avez-vous accompli votre devoir autofictif aujourd’hui ? Prenez-vous parfois de l’avance ? Avez-vous des réserves secrètes ? Où, quand, comment expédiez-vous les trois aphorismes du jour ? Mon devoir, il y a de ça hélas… Un comble, puisque l’idée au départ était justement d’être souverainement libre, qu’il s’agisse du format (si peu apprécié des éditeurs) ou des contenus : tous azimuts. Mais l’assiduité aussi fait partie du principe de l’entreprise et je me dois de ne pas lâcher l’affaire. Il me semble que se dessine ainsi, jour après jour, un tracé qui vaut bien ceux de l’électroencéphalogramme et de l’électrocardiogramme pour juger de ma santé physique et mentale. C’est aussi la forme d’une vie. J’ai souvent en effet des notes d’avance, elles me viennent par rafales… Mais je construis le petit triptyque quotidien juste avant de le poster, comme on dit, avec l’envie souvent de donner à lire les notes les plus récentes. Quelques-unes finissent par être oubliées dans le puits sans fond de l’ordinateur. Enfin, je publie mon billet vers minuit, depuis chez moi ou depuis mon netbook si je n’y suis pas. Etes-vous maniaque, bordélique, voleur, prolixe, jaloux, douloureux  ? Maniaque et pointilleux comme la plupart de ceux qui rêvent d’une révolution générale qui ne laisserait pas debout une seule pierre de ce monde… Pour vous ces pépites d’écriture sont-elles : des romans morts-nés ? des graines de romans ? des fulgurances aussi vite oubliées qu’écrites ? autre ? Des décharges nerveuses, des parades et des ripostes, des épées tirées et des sabres avalés. Des pensées d’idiot affectant la forme sentencieuse que le sage affectionne, ou au contraire des idées auxquelles je tiens lancées comme des plaisanteries. En fait, je crois que je n’en sais rien. Tout est possible dans ce carnet, des formes élaborées, des griffonnages, toutes sortes de tentatives hasardeuses, de spéculations, de paradoxes.   Pourriez-vous un jour écrire un “De qui se moque-t-on ?” sur l’aphorisme ? Non, parce que ce serait redondant. Tout aphorisme en effet dit plus ou moins cela, « de qui se moque-t-on ? » Etes-vous un geek de la littérature ou un poète du net ? Je n’ai pas la religion d’Internet. Je publie mes livres, y compris L’Autofictif. J’écris pour l’essentiel au crayon sur de petits carnets ou de grands cahiers, et encore c’est parce qu’on ne trouve plus de stylet et de pierres à graver. Mais je dois reconnaître qu’Internet offre à l’écrivain l’expérience inédite de la présence, le direct, lui qui semblait voué à ne pouvoir jamais exister qu’à contretemps de ses contemporains, comme s’il évoluait de son vivant même à la manière d’un fantôme, dans la brume d’une indécidable et toujours virtuelle postérité. Paradoxalement, donc, c’est ce monde virtuel d’Internet qui lui permet de prendre corps dans l’époque et de vivre l’écriture comme un art martial, où le réflexe compte autant que la méditation.   > Le dernier billet d'Eric Chevillard sur ventscontraires.net > Les aphorismes d'Eric Chevillard mis en ligne sur son site l'Autofictif sont rassemblés et édités par les éditions de l'Arbre vengeur

Le 27 août 2017 à 10:00

Alessandro Baricco : "Nous vivons en équilibre entre deux civilisations"

Alessandro Baricco vient de voir un de ses textes déjà classiques faire un triomphe au Rond-Point : Novecento, avec André Dussollier. Un spectacle qui reviendra sur notre grand plateau, on vous le jure. Mais la présence de Baricco en France, c'est aussi deux de ses ouvrages récemment parus aux éditions Gallimard, Les barbares : essai sur la mutation écrit en feuilleton-blog dans un quotidien italien en 2006 ; et un roman, Mr Gwyn. L'un aussi passionnant que l'autre. Il nous convainc avec Les barbares que notre civilisation romantique finissante, arc-boutée dans l'effort vers la profondeur, doit céder la place à la joie inventive et horizontale du surf et du zapping. Avec Mr Gwyn, un romancier décide de disparaître en devenant "copiste" des êtres qu'il portraitise en un seul exemplaire, comme un peintre traque la vérité nue de son modèle. Ça se dévore comme un thriller et cependant on suit pas à pas un artiste mettant au point le protocole d'une expérience artistique et le réalisant de A à Z. Jean-Daniel Magnin – André Dussollier a dû batailler avec vous pour que la musique ait sa place sur scène dans Novecento. Evidemment, tout le monde rêve d'entendre la musique sortie des doigts incroyablement magiques du pianiste que vous avez inventé, ce qui est de l'ordre de l'irreprésentable. Etait-ce votre crainte ? S'est-elle dissipée après avoir vu le spectacle ?Alessandro Baricco – En effet dans Novecento il y a une jolie problématique avec la musique. Car la musique que joue Novecento, c'est le comble de la fantaisie, et aussi magnifique ou splendide que puisse être une musique jouée "en vrai", elle sera plus ou moins condamnée à finalement être décevante. Moi, personnellement, je préfèrerais chaque fois l'imaginer, et non pas l'entendre. Cependant, pour de multiples raisons, les metteurs en scène ajoutent une musique de plateau. Parfois c'est catastrophique. Parfois, comme dans le cas du spectacle de Dussollier, le résultat est probant. – Vous avez mené une autre expérience théâtrale – cette fois en musique – en allant lire vous même votre roman City sur la scène. Qu'attendez-vous du théâtre ? Avez-vous le projet d'écrire d'autres textes dédiés au plateau ?– J'aime écrire de temps en temps pour le théâtre. Surtout j'aime le faire pour des metteurs en scène ou des acteurs que j'apprécie. En hommage à leur talent. Récemment j'ai écrit une pièce pour quatre acteurs, qui s'intitule Smith & Wesson. Elle a été publiée il y a deux mois en Italie. Et sera créée cet été. L'histoire tourne autour des chutes du Niagara au début du XXe siècle. Elle est plutôt drôle, même si elle parle presque tout le temps de la mort. – La traversée que vous a fait accomplir la rédaction de votre essai sur les Barbares a-t-elle métamorphosé votre travail ultérieur ?– Comme tous ceux de ma génération, je vis en équilibre entre deux civilisations : ça n'est pas très commode mais c'est fascinant. Ça aurait été terriblement ennuyeux de vivre dans une époque incapable de provoquer des révolutions mentales. – Quels sont les auteurs vivants que vous aimez lire et qui vous inspirent, même indirectement.– Cormac McCarthy, lui c'est un grand. Vargas Llosa, Bolano (qui pour moi est encore vivant), Hilary Mantell, Per Olov Enquist. Et je lis avec un grand plaisir Fred Vargas quand je suis très fatigué.  – Vous avez consacré beaucoup de temps et d'énergie à l'enseignement de l'écriture. Permettez-moi cette question aux consonances romantiques et qu'on a dû beaucoup vous poser : l'écriture peut-elle s'enseigner ? Cela donne-t-il des résultats ? De belles surprises ?– Evidemment qu'on peut enseigner l'écriture. La technique de l'écrit est moins évidente que celle des autres métiers, mais ça n'est pas pour ça qu'elle est moins nécessaire. Et à chaque fois, quand on l'a enseignée, on n'est parvenu qu'à la moitié de ce qui pourrait être transmis. Demain matin je me lève tôt car je vais donner mon cours. Thème de la leçon : la distance. Rien que là-dessus, on pourrait y passer des heures et des heures. La distance à laquelle l'écrivain met le lecteur. Non pas qu'il en existe une qui soit juste : c'est plutôt que si tu ne la sens pas, si tu ne sais pas la mesurer, tu ne pourras jamais trouver celle que tu souhaites avoir. Tu ne seras jamais capable d'en changer trois fois en trois lignes.  Tu ne réussiras jamais à convaincre le lecteur de se tenir exactement à la distance que tu as choisie. C'est une question quasiment invisible, mais essentielle. Si tu l'étudies de près, tu vas découvrir un tas de choses. La relation qu'il y a, par exemple, entre la distance et la vitesse. Tu te mets à faire des réflexions de ce genre, à haute voix, devant les étudiants, et tu peux enseigner ainsi des années sans qu'il te vienne à l'esprit de te demander s'il est possible d'enseigner l'écriture. Bien sûr que c'est possible. Tu es en train de le faire !   Photo Eleonora Marangoni 1ère publication le 23 janvier 2015  

Le 16 mai 2015 à 11:09

Bernard Pivot : "Au secours! les mots m'ont mangé"

Bernard Pivot revient "rattraper la langue" au Rond-Point. Ce sera du 19 au 23 mai, avec sa conférence-performance où il raconte la vie improbable d'un homme mangé par les mots. Ventscontraires – On dit souvent que chaque époque a ses usages propres de la langue. Comment caractérisez-vous notre rapport à la langue aujourd’hui ?Bernard Pivot - Notre rapport à la langue est moqueur si la langue est tirée, gourmand si la langue sait claquer, et amoureux si la langue établit un contact avec une autre langue. – Selon vous, qu’est-ce qui menace la langue et qu’est-ce qui la « sauve » ?– Ce qui menace la langue française est le pidgin anglo-américano-techno-intello-bobo-twitto-mcDo-imbroglio. Ce qui sauve la langue est notre amour des mots, de la littérature et des écrivains, d’hier et d’aujourd’hui. – Et votre propre langue, qu’avez-vous à en dire ?– Je dis de ma langue que je suis son humble serviteur et aussi son amant de jour et de nuit. – Quel événement et/ou quelles rencontres ont façonné votre langue et qu’est-ce qui la nourrit au quotidien ?– Un professeur du Centre de Formation des Journalistes, Michel Chrestien, m’a rendu exigeant et enjoué dans l’usage de la langue et le choix des mots. Il n’y a pas de jour que je ne consulte un dictionnaire. – Nous vous avons proposé de venir au Rond-Point « rattraper la langue »… Comment allez-vous vous y prendre ?– Je ne rattraperai pas la langue, elle va trop vite. Je me contenterai de l’attraper en jouant avec les mots comme un enfant, comme un jongleur, comme un fou. Au secours ! les mots m’ont mangé. > plus sur la conférence-performance de Bernard Pivot

Le 28 novembre 2014 à 10:22

Yasmina Reza : "J'ai eu la chance de travailler avec des acteurs exceptionnels"

Entre burlesque et minimalisme, Yasmina Reza met en boîte la décentralisation culturelle avec Comment vous racontez la partie. Et le public du Rond-Point joue sa partie en applaudissant tous les soirs les débats littéraires organisés dans la salle polyvalente d'une petite commune de province. Jean-Daniel Magnin – Pourquoi traiter sur scène de notre relation au culturel ? N'est-ce pas un sujet très "boutique" ? Cela dit le spectacle passe formidablement la rampe et réussit à nous concerner tous – comment vous y êtes-vous prise ?Yasmina Reza – Au fond j’ai souvent traité la relation à la culture et au « culturel ». Dans Art, Une pièce espagnole  ou Le dieu du carnage entre autres… C’est la première fois que je le fais aussi frontalement. Mais en prenant comme protagonistes les acteurs mêmes de ce milieu, je m’échappe aussitôt de la thématique. Ce qui se noue entre eux, les lieux, les rapports inopinés, les préoccupations intimes sont ce qui m’intéresse. Si je devais résumer ce qui a été le fil de mon écriture, je dirais que j’ai fait là une énième variation sur l’éloignement et la solitude (autres thèmes habituels). – En vous lisant et en regardant la pièce, on a l'impression de voir par transparence ce qui se joue en secret à l'intérieur des personnages. Qu'attendez-vous de vos comédiens ? Quel regard portez-vous sur eux pendant les répétitions ?– Je vous remercie de voir ça. C’est exactement au cœur de notre travail. Cela demande une très grande concentration pour les acteurs. Ils ne peuvent jamais penser : je ne dis rien, je me repose un peu. Ce qu’ils ne disent pas à voix haute et qui n’est pas écrit avec des mots, est quand même écrit dans la pièce. Tout est en gros plan. De par la situation même et aussi de par la nature de ma mise en scène. Tout ce qui est raté, mal réglé, hésitant, tout ce qui est de l’ordre de la non-assurance a été répété avec le plus grand soin. Tous les trous, les silences involontaires, la gêne. J’ai beaucoup d’affection pour ces personnages perdus à Vilan-en-Volène. Et j’ai aussi de l’affection pour la salle des fêtes qu’ils occupent finalement en dansant. – Voyez-vous souvent des mises en scène faites à partir de vos textes ? Est-ce une expérience dépaysante ? Vous pourriez monter d'autres pièces que les vôtres ? Pourquoi ?– Quand j’ai débuté, je me déplaçais assez souvent pour voir les mises en scènes de mes pièces. Je veux dire à l’étranger. A présent presque pas. Sauf pour les grandes créations, notamment en Allemagne où mes pièces sont souvent crées avant la France. Ce n’est pas seulement une expérience dépaysante, c’est aussi une expérience traumatisante parfois. Si vous n’êtes pas en adéquation vous vous retrouvez dans une situation intenable…. Je serais très heureuse de monter d’autres pièces que les miennes, mais il faudrait que ça vienne à moi… –  Que saviez-vous du spectacle avant de commencer le travail de mise en scène ? Qu'est-ce que ce travail vous a permis de découvrir dans la pièce que vous ne connaissiez pas ?–  Je savais certaines choses. L’esprit du décor, de la lumière… Je savais aussi que j’allais m’intéresser aux corps. A tout ce qui est mouvement, façon de se tenir dans l’espace, gestes, aussi minuscules soient-ils. Ma formation va dans ce sens. J’ai étudié chez Lecoq, je me sens proche de la musique, de la danse. Mon écriture est je crois très organique, pas du tout intellectuelle. Il en va de même pour mon rapport physique à la scène. J’ai eu la chance de travailler avec des acteurs exceptionnels, très inventifs et répondants. Les acteurs vous révèlent toujours des couleurs cachées… – D'où viennent les larges extraits du roman de Nathalie Oppenheim, Le Pays des lassitudes, cités dans la pièce ? Sont-ils des pastiches, des textes orphelins "en réserve" ou sont-ils au contraire arrivés en cours d'écriture ? Quels écueils avez-vous dû éviter ? Quels enjeux leur avez-vous confié ?– Un d’entre eux était en effet un texte « orphelin ». Je l’aimais bien. C’est le chapitre de Philippe dans la voiture. Je suis parti de lui pour articuler le reste. J’ai construit un roman en creux, avec l’imaginaire de ce qu’on en dit et qu’on n’entend jamais. Ce qui m’a amusée, c’est de laisser planer un doute au départ sur la qualité de l’écriture de N.Oppenheim. Le texte que je trouve le plus abouti (et que je pourrais revendiquer comme personnel) est le dernier : le Carré des inconnus, que Zabou effectue en slam. – Puisque c'est le travers moqué dans la pièce, un mot sur le roman d'autofiction si souvent mis en avant par l'édition française ?– Pourquoi pas ? Aucun genre n’est mauvais en soi.

Le 25 novembre 2010 à 12:24

L'empereur des mots

Slam qui se la pète

Je veux parler sans accroc Sans accrocher les motsÊtre capable de déverser tel un flot de laitUn flow de lettres et de voyelles qu'on sonneDe consonnes qui riment sans frime ni trimer peut-être un peu ramerUn beau rameau d'olivier encastré sur ma te-té Nouvel empereur des motsPeureux des morts et marre des vivantsCésar des césuresKaiser des cassuresTsar star des stancesQui met le feu dans l'assistanceEt si j’bégaye pas et que j’t'égaye toiJ’ai gagné ma soirée alors souriez c'est si rare c'est si beauCécile me manque mais je fais abstraction pour ne pas perdre votre attention Virtuose de la prose je décompose les mots des mauxDémodés mon flow mon phraséNON emphasés hyperbolés oxymorés métaphoriqués alambiquésJe transforme en or les fersJe libère les mots dans l'atmosphèreAlchimiste activiste intégriste du verbeJ’aime quand le sens est poétique lyrique cosmique comique atypiqueAh on s'pique vite au rythme de la rime dynamiqueQui revient comme le TAC après le TICTAC TIC TAC TIC TAC TICJ'astique les mots pour qu'ils brillent à la lueur du microESCROC Ce texte n'est pas de moi je l'ai chopé dans le dicoCambrioleur de litotesVioleur de définitionsProfanateur d'expressionsPourfendeur de profondeur mon texte est creux comme du LeerdamerMais messieurs dames ayez du coeur je veux votre bonheurPas un slam malsain ni un slam fastQui fasse maigrir les idéaux rétrécir les espritsJe suis aware pas avareMais bavard barbuPlus Babar que shiatsuMes cafards je les chasse devant Lamu Je n’ai pas mauvaise réputation à part en dictionAlors je modère mon choix de mots pour pas chuinter ni chuterNi chanter petit bémol de ma vie privéePas dépravée ni dépourvue Je ne vis pas dans la rueSinon ça aurait été un bon jet-su Je sueJe sens que la fin est proche Faudrait que je raccrocheAvant que je ne déclenche une clameur d'ennuiNon ce n’est pas finiFaudra me bâillonner plus un coup de baïonnetteEt me finir à la mitrailletteEt si un jour je découvre que dans cette nationExiste la liberté d'expressionJ’aurai enfin trouvé une bonne raisonDe me taire

Le 11 mars 2014 à 11:28

Emmanuelle Pireyre : la liberté c'est du boulot

Trousses de secours : la crise du travail

Diplômée en féerie générale, la romancière Emmanuelle Pireyre s’acoquine avec le barde cinéaste et musicien Gilles Weinzaepflen pour nous évader du boulot en chansons rêveuses. Ils seront au Rond-Point le 21 mars prochain pour nous dire et chanter comment rêver en travaillant, ou le contraire. Questions à Emmanuelle Pireyre. – Contre la désillusion que peut apporter la vie professionnelle, vous proposez le rêve. Rêver au travail ? Rêver contre le travail ? Rêver du travail ?– En fait, rêver ne consiste pas ici à s'échapper du réel. Il s'agit de profiter du potentiel imaginaire, voire ahurissant, du rêve pour revoir le réel de fond en comble. Le rêve reprend des morceaux du réel, mais les agence complètement différemment, y ajoute d'autres objets, personnes et paysages totalement hétéroclite et vous donne une version des choses très transformées. L'idée est de profiter de la force de cette nouvelle version pour transformer le réel quand il est trop coincé, quand il semble sans issues... ce qui est, disons, parfois le cas au travail.  –  L'écriture est-elle un travail au même titre qu'un autre boulot ? – Non pas au même titre, parce qu'il s'agit quasi exclusivement de liberté. Cette liberté demande néanmoins pas mal de boulot.  –  Ecrire des livres, est-ce une manière d'échapper à l'injonction contemporaine d'être rentable ? Est-ce une tentative de fuite réussie ?– Cela dépend comment on le prend.... je crois que je fais quand même le maximum pour être rentable, dans le sens où le temps passé doit donner un résultat satisfaisant; et où je dois pouvoir en vivre aussi. La tentative est réussie et l'activité idéale entre toutes quand cela s'exerce exactement comme s'exerce la liberté. En moins joli, ça consiste à être son propre patron, et son propre staff d'employés, et à se presser soi-même le citron.   – Nos actions parlent de nous. Est-ce le cas pour tout type d'employé ?– Non, c'est précisément le problème qui menace toujours le travail et en particulier les employés : la souffrance liée au manque d'autonomie, le fait d'agir contre soi-même et contre ce qu'on voudrait dire en fait.

Tous nos invités
Tous les dossiers

derniers podcasts

je m'abonne :   
Kader Aoun et des stand-uppers : "Je n'abandonnerai jamais la banlieue"
Live • 23/03/2019
Tania de Montaigne : L'Assignation
Live • 07/02/2019
Florence Aubenas au grand oral désopilant du Barreau de Paris
Live • 07/02/2019
Eric Vuillard en conversation avec Pierre Assouline
Live • 13/02/2018
Tobie Nathan : Le Parlement des dieux
Live • 13/02/2018
Tous les podcasts

ventscontraires sur Youtube

Découvrez la chaîne
La revue en ligne du Rond-Point
Auteurs maison   Vedettes etc.   Confs & Perfs   Archives   Tous les chroniqueurs
Les vidéos   Les sons   Les images   Les textes  Nous contacter   Presse
ventscontraires.net, revue en ligne, vous est proposée par le Théâtre du Rond-Point.
Site administré par
© 2014 - CC.Communication