Les bonus de la saison
Publié le 24/11/2016

Laurent Mauvignier : dramaturge ou romancier, la même casquette ?


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Autres épisodes :

Laurent Mauvignier a écrit pour Johanna Nizard Une légère blessure, monologue créé au Rond-Point où une femme s'adresse à une employée de maison qu'on ne verra jamais. Qu'il écrive pour le roman ou le théâtre, Mauvignier cherche les mots par delà les mots qui sont sur la page ou prononcés en scène.
Confessions, confidences et indiscrétions. Les spectacles, les auteurs, les artistes et tous ceux qui font la saison du Rond-Point. 

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Laurent Mauvignier

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Le 12 mars 2014 à 12:25

Magyd Cherfi : "Longtemps j'ai eu peur de ce que j'avais à dire"

Trousses de secours : la crise du travail

"J'écris pas, je burine dans la roche des falaises": boxeur littéraire issu du mythique groupe Zebda, Magyd Cherfi vient dire au Rond-Point le 28 mars son travail de longue haleine avec les mots.   – Largement connu comme auteur et compositeur de Zebda voilà que l'écrivain en vous se réveille...– Effectivement, c'est après l'âge de quarante ans que j'ai en quelque sorte assumé d'écrire autre chose que des chansons... longtemps j'ai eu peur de ce que j'avais à dire, ma plume me portait vers un déshabillage de ma vie intérieure, elle me suppliait d'ouvrir le rideau et de laisser voir des "hontes", des "aveux", des méchancetés salvatrices... presque une trahison de mon âme et des miens. L'arabe en moi disait "gare !" et le français "ose !"Une voix me disait "va plus loin ! si t'écris, pas de fanfaronnades littéraires ou de simagrées stylistiques, mets tes couilles sur la table, l'écrit ne vaut que s'il dérange le petit confort des rimailleurs, allez Magyd donne voir quelque chose d'utile ou de bandant, éclaire ton lecteur  éclaire ton âme aussi pour que s'ouvrent des voies nouvelles ..."Voilà j'ai eu peur longtemps et puis j'ai relativisé . – Le travail de parolier et celui d'écrivain sont-ils semblables ou au fond différent ?– Le travail de parolier est plus synthétique, il impose le raccourci, encourage la métaphore. Il exige l'art de l'ellipse et par là même il esquive le trop plein de description. Il demande qu'on reste sur un même rythme, un même thème, presque un même lieu, j'allais dire la fameuse théorie de théâtre "en un jour en un lieu, un seul fait accompli" etc. Donc la chanson dite "pop" doit être courte, explicite et surtout liée à un support musical qui doit la servir et non pas le contraire. Quand on écrit une chanson, il nous faut penser au fait qu'elle sera chantée et donc on se doit de lui trouver des mots, des consonances agréables à l'oreille... par exemple l'utilisation du mot "amour" fonctionne plutôt bien ...sauf quand on est un groupe et là s'élabore un travail d'écriture collective et j'ai beaucoup utilisé le "on " plutôt que le "je"... beaucoup usé des thèmes sociaux ou sociétaux et mis à l'écart l'intime ou le privé.En ce qui concerne le travail d'écrivain, on sait qu'on aura affaire à un lecteur qui lira isolé, choisira d'ouvrir un livre et est donc susceptible d'un effort plus singulier, il nous faut donc si j'ose dire "le travailler au corps", en ne lui donnant pas les clés du dénouement de manière trop rapide ou explicite. On doit prendre le temps de le baigner, de le mettre en doute, de lui faire peur, de lui expliquer plus profondément la raison qu'il a eu d'ouvrir la page nouvelle... Le travail de l'écrivain est une oeuvre de patience le lecteur n' a pas de délais, il peut lire d'un trait comme en dix fois sans pour autant perdre le fil... – Vous dites "cogner sur la roche des falaises pour en extraire vos mots"... Est-ce physique d'écrire, avez vous vos coups de grisou ?– J'allais dire que je n'ai connu que des coups de grisou car à chaque fois il me faut éviter la gratuité d'une thématique. Chaque phrase est une violence car elle doit faire sens et faire sens pour moi c'est être à dans la justesse de moi-même et il arrive que je m'égare et me prenne pour un personnage que je ne suis pas. Même dans la version fictive, le héros doit faire corps avec ma réalité sans toutefois se confondre. Etre dans le vraisemblable et le sublimer voilà ma quête, ma difficulté. Je pilonne pour extraire la matière première et je martèle encore pour débarrasser les impuretés. C'est vrai que je transpire et me sens souvent comme un ouvrier des mots car ils ne me sont pas dociles, je n'ai pas cette évidence là, je suis plutôt l'apprenti qui retourne dix fois l'ouvrage.    

Le 20 mars 2015 à 09:15

Moi bis

On a choisi un certain Rubin ou Robin pour me remplacer sur toutes les photos. C’est ce que je demandais depuis des années. On aura finalement compris le gain à présenter le portrait de quelqu’un de plus jeune et d’une beauté plus accessible pour donner à la presse. Un peu figé à mon goût, mon double figure toujours de trois-quarts face, l’œil fixant l’objectif avec une inquiétude, qui est la mienne, me fait-on remarquer. Dans les interviews, il garde la même pose, comme s’il avait peur de perdre la ressemblance et c’est dommage. Il me fait tellement penser à moi que je ne me regarde plus dans le miroir, mais vérifie plutôt sur lui à qui je ressemble. Toujours en quête de la bonne coupe de cheveux, du bon geste, du bon ton, de la phrase juste, d’une position stable pour sa main, je vois là également un grand avantage à pouvoir copier manières et reparties. Je ne me ronge plus l’ongle ni ne me mange la lèvre ni ne transpire à chercher pourquoi j’ai écrit ça ou ça, et pourquoi ce titre, et pourquoi ce personnage. C’est mon avatar qui monte au créneau. Cette grande tension souvent qui naît lorsque je commence à m’exprimer et qui fige les gens, il ne l’a pas du tout. Très sérieux avec ses sentiments, il se jette dans le propos et qu’importe son interlocuteur, il démarre au moindre mot, enfourche les phrases et s’emballe. Je trouve le procédé un peu spectaculaire, mais c’est peut-être ainsi qu’on vend. Au reste, moi seul y décèle un procédé, car les journalistes et le public y saisissent plutôt la profondeur, l’exigence, l’urgence, l’obsession d’un homme engagé totalement dans son travail : une telle ferveur, un tel vécu. Ce qui est effrayant c’est qu’on a choisi également de m’appeler autrement pour les besoins de la cause (vendre plus, renouveler mon image, dépoussiérer mon écriture, varier la réception) et on me nomme Alistair Sullivan (révérence voilée à Boris Vian ?). On ne se demandait pas si je pouvais arrêter d’écrire ; il semblait que, puisque je n’arrêtais pas d’écrire en dépit des fiascos, il fallait mettre en place un système de lente déviation. Parfois, généralisait-on, l’écrivain juge bon de modifier son accueil en adoptant un pseudonyme pour promouvoir un nouveau style, déjouer l’attente. On aura voulu avec moi conserver un acquis tout en activant une dynamique inutilisée : capitaliser. J’ai toujours pensé qu’on acceptait de me publier pour se débarrasser de moi sans trop comprendre même ce qui m’amenait à une telle pensée : certes, j’ai insisté ; j’ai connu de nombreux refus ; cependant l’éditeur qui publie mes livres depuis plusieurs années aurait très bien pu cesser de le faire, arguer des méventes car je suis un gouffre, certes, un petit gouffre, mais un gouffre ; une publication occasionne des frais. Pourquoi continuer ? Peut-être poursuit-il avec moi une action commencée ? ou bien veut-il m’empêcher de partir (je n’ai jamais songé à quitter mon éditeur) ? Alors voilà : peut-être continue-t-on de me publier pour étouffer ce que j’écris, m’étouffer jusqu’à la paralysie. C’est une question d’années. On attend un choc émotionnel, un sursaut d’orgueil. Tant de livres passés à la trappe ! On continue donc d’éditer mes livres pour se débarrasser de moi. En tant qu’écrivain confirmé (c’est ainsi qu’on cerne mon statut), je n’offrais plus aucun angle d’attaque ou de préhension : j’étais un savon. On aura sans doute radicalisé la métaphore du produit en ajustant les techniques de marketing à la demande : du neuf, on veut du neuf. Moi comme produit, c’est faire du neuf avec de l’ancien. Nouvelle image, nouveau nom. Il fallait s’y attendre, mon écriture, elle aussi, a changé. Je ne saurais trop dire en quoi, ni comment, mais on me fait remarquer que je vais plus directement au sujet, que je ne me perds plus en digressions, que les textes sont plus ramassés, que les éléments biographiques sont plus nombreux. Ce dernier point m’épate. Mon directeur littéraire qui me porte depuis le début, c’est-à-dire depuis des années, me confirme ces bouleversements et en est très satisfait. Les chiffres sont là. Les ventes ont décollé. C’était à ce prix, sans doute, qu’il me fallait continuer. Ce que l’auteur craint le plus — être un autre, vendre son âme au diable —, je dois m’en féliciter, car c’est tout bénéfice. Je ne sais plus trop qui écrit à présent et on compare mes livres autant à ceux d’Eric Chevillard qu’à ceux d’Alexandre Jardin. Brusquement, je m’en rends compte, par sollicitude, gentillesse, hommage caché, on a, avec ce nom d’Alistair Sullivan, conservé mes initiales. Il est évident que, grâce à cette renaissance, j’en ai appris beaucoup à mon sujet. Et ce n’est pas terminé.

Le 12 mars 2018 à 17:29

Pierre Guillois : "Opéraporno, c'est pas moi qui ai eu l'idée !"

Opéraporno de Pierre Guillois et Nicolas Ducloux arrive le 20 mars au Rond-Point. Comme l'écrit Jean-Michel Ribes : la comédie, en faisant la satire de la pornographie "plutôt que de la rendre plus désirable encore en l’interdisant, n’est-elle pas la meilleure façon de lui ôter son venin ? Le cinéma s’en est parfois occupé, le théâtre un tantinet, l’opéra jamais. Voilà qui est fait grâce à Pierre Guillois et à Nicolas Ducloux." – Opéra ? Pierre Guillois — Il s’agit plutôt d’un bouffe ou d’un théâtre musical, mais accoler porno et opéra est irrésistible et indique mieux l’endroit de profanation sur lequel nous prétendons nous divertir avec les chanteurs. La musique légère connaît une tradition grivoise... Nous poussons seulement le bouchon un peu plus loin, époque oblige. Sous les atours « faciles » d’une œuvre libertine se cache un défi immense : celui de conduire une pièce lyrique dans les affres du sexe le plus déviant en relevant le pari d’une comédie réussie et d’une musique capable d’émouvoir.   — Porno ? — Notre opérette (donc) est plus ordurière qu’érotique. Est-ce encore de la pornographie ? Probablement pas. Mais scandaleuse oui et sexuelle absolument : l’ordre familial est pulvérisé et son ciment moral détruit à coup de sodomie, inceste, pratiques scatologiques et autres perversions particulièrement dégoutantes. Les interprètes ne seront pas exposés tels des acteurs de film X mais devront jouer de sensualité pour incarner dans toute leur complexité ces protagonistes lubriques lâchés au cœur de situations intolérables et terrifiantes.   — Comique ? — La seule clé de notre salut est l’humour. Le rire seul nous sauvera du véritable outrage. Il ne s’agit pourtant pas de prendre tout cela à la légère. En se jouant des plus grands tabous, des peurs les mieux enfouies, l’écriture prétend faire jaillir un humour particulièrement féroce. Le rire n’en sera que plus libérateur, plus puissant, provenant du plus profond, du plus intime, du plus secret de l’être – car nous avions oublié que toutes ces choses étaient possibles et combien elles étaient interdites   En partenariat avec Théâtre-Contemporain.net qui a réalisé cet entretien

Le 21 novembre 2013 à 11:56

Epiphanie

 Un soir de novembre 1983, je me suis assis sur un banc devant un théâtre parisien. C’était il y a trente ans, j’avais alors dix-huit ans, je m’étais installé à Paris quelques semaines plus tôt, pour faire mes études. C’est le soir, c’est l’automne, c’est novembre, c’est une soirée tumultueuse, emplie de tourbillons venteux, avec de lourds nuages qui cavalent à l’intérieur du ciel, lequel est éclairé d’en bas par les lumières de la ville, qui y révèlent une émulsion gazeuse de couleur jaune suspendue dans l’atmosphère. Des feuilles mortes sont aplaties, lourdes de l’humidité qui les imbibe, sur le sol sableux des allées. Des cuvettes forment des étangs peu étendus, plus substantiels que des flaques, que les piétons doivent contourner. Des lampadaires de fonte, sombres, sculptés, d’une facture assez précieuse, ponctuent les allées de loin en loin et enrichissent d’un soupçon de féerie l’atmosphère de la nuit. Il se trouve que ce soir-là, je n’allais pas très bien, l’avenir et la réalité me faisaient peur, terriblement peur : je craignais de ne jamais trouver ma place en ce monde. Assis sur mon banc aux abords du théâtre, je voyais de nombreux nuages lourds qui avançaient à toute vitesse dans la même direction : la ligne droite des nuages coupait obliquement l’axe est-ouest de la ville, et ce désaxement du ciel par rapport à la géographie urbaine me plaisait beaucoup. Un tumulte extraordinaire m’environnait : vacarme du vent, violence physique des tourbillons, branches noires qui remuent, papiers et sacs plastique qui volent. Je me vivais, ce soir-là, comme un exilé, un apatride, un orphelin, une entité détachée : nulle terre hospitalière, me semblait-il, ne s’offrirait à m’accueillir, jamais : j’entrevoyais mon avenir comme un monumental désastre. Mais quelque chose, dans ce spectacle des nuages noirs qui circulaient à toute vitesse selon un axe inflexible, me rassurait, et m’apaisait. Un flash métaphorique illumina alors mon esprit, il me sembla que les nuages étaient animés par l’énergie d’une détermination inexorable : élan massif de tout le ciel par-delà la stratosphère urbaine. Oui, je me suis dit alors que j’étais là-haut et non pas ici-bas, j’ai éprouvé une grande ivresse à me sentir dans un rapport de complicité analogique avec la vitesse et l’obliquité des nuages, je me suis dit que je serai sauvé par quelque chose de comparable à ce qui pousse le ciel avec une telle vitesse et selon un axe aussi déterminé. Une puissance. Une force intérieure. Le hasard et la chance. Le désir et la volonté. Une puissance et une force qui renverseraient tous les obstacles : car nul obstacle n’interrompait la course de ce ciel sombre et mouvementé. Ce qui précède est la description de l’une des plus puissantes épiphanies de toute ma vie. L’un des moments les plus intenses que j’aie jamais vécus, dans un rare entremêlement d’effroi et de confiance, comme si soudain, dans les ténèbres, à la faveur d’une subite éclaircie, j’avais entrevu ce que pourrait être ma vie trente ans plus tard. Je peux dire que cette soirée de novembre 1983, aux abords de ce théâtre, m’a longtemps servi de socle. J’y ai pensé souvent, avec le plus grand réconfort, toujours. Ce fut pour moi une nuit fondatrice. J’ai raconté cette épiphanie dans mon roman Cendrillon. Pour rendre sensible ce qui s’est joué de fondamental en moi cette nuit-là, je l’ai mise en scène comme une expérience de laboratoire, en postulant deux personnages théoriques, le Personnage A (moi à dix-huit ans, tout juste débarqué de ma banlieue) et le Personnage B (le jeune adulte nanti et socialement établi que je n’étais pas). Postulons le soir, postulons l’automne, postulons novembre, pour que cette expérience épiphanique et visionnaire puisse commencer. Ces quelques pages de Cendrillon, Bertrand Belin en a fait une chanson que j’adore, Postulons, dont les paroles sont toutes des phrases extraites de mon livre. Frédéric Fisbach a eu l’idée d’ouvrir son spectacle, Elisabeth ou l’Equité, en diffusant Postulons dans la salle, lumière allumée, et de faire entrer les comédiens sur ses dernières mesures, comme un fondu enchaîné, avant d’éteindre la lumière, une fois la scène bien engagée. Un fondu enchaîné entre le dehors et le dedans, la réalité et la fiction, le passé et le présent, la vie et l’œuvre, le biographique et le romanesque. Mais surtout un merveilleux principe de continuité entre ce soir de novembre 1983 où j’ai rêvé mon avenir et tous ces soirs de novembre 2013 où ma première pièce de théâtre est représentée, comme si ces soirs présents étaient autant de visions oniriques créées par ce soir ancien, ce soir lointain. Car le théâtre devant lequel, arrivé en avance, je me suis assis, sur un banc, sous le grand ciel désaxé, en novembre 1983, était le théâtre du Rond-Point. Je sais maintenant ce que j’ai entrevu de si beau ce soir-là : c’est ce que je suis en train de vivre en ce moment, ma première pièce créée dans ce même théâtre, le théâtre du Rond-Point, en novembre, exactement trente ans plus tard, comme un rêve, une vision automnale réalisée.

Le 19 août 2015 à 11:11

Perdu dans Tokyo #1

Journal de l'auteur associé au Théâtre du Rond-Point

17 aoûtPremier jourParis. Paris cinq heures. Vivre à l’heure de Tokyo, il est déjà midi là-bas. Cinq heures à Paris un dix-sept août. L’air opaque des fantômes au dehors. Dedans, le silence et les acouphènes. Peur panique de partir cinq semaines. Maison dans l’obscurité plongée. Valise ouverte, prête, mais la fermer se serait partir. Je refais du café. Lundi 17 août, c’est le matin de la réouverture des portes du Rond-Point, c’est ma date de départ pour Tokyo, j’y mènerai un stage d’une semaine, j’y donnerai une conférence, et j’y finirai la mise en scène de Moi aussi je suis Datherine Deneuve, en japonais, entamée en 2010, interrompue pour cause d’accident nucléaire, tout simplement. Roissy. Décollage de Roissy, on ne peut partir plus loin, l’autre bout du monde exactement. Dans l’avion, une dame japonaise me fait demander via l’hôtesse de l’air japonaise si je veux bien céder ma place à un jeune homme dont on me dit qu’il est son fils alors qu’il pourrait être son grand-frère. Protocole déjà compliqué, j’obtempère. Devant moi, deux frères et sœurs, la vingtaine, se chamaillent, et regardent des films, lui d’animation, elle comédies romantiques. A côté, une jeune femme qui a de gros problèmes digestifs, et les odeurs qui vont avec. Juste derrière, un type qui tape comme un malade sur l’écran vidéo accolé à mon appui tête, pas de chance. J’essaie deux films, je tiens vingt minutes en tout. Je prends deux somnifères, et je ferme les yeux sur mon sort. Narita. Arrivée à Narita, Yoko et Masako sont venues me chercher. Dans le bus vers Shinjuku. Masako est en forme, on parle, beaucoup. On passe devant Disneyland. Elle désigne Yokohama, là-bas sur la gauche, je lui explique que c’est impossible, et je lui montre le Palais Impérial et le parc Yoyogi. On rit beaucoup, elle est nulle en géographie tokyoïte. Yoko sort sa brochure de Moi aussi je suis catherine deneuve, elle apprend son texte. Déjeuner en bas de l’hôtel, je découvre une soupe de canard avec nouilles dans un bistrot où fumer est possible. Promenade. Cri strident des grillons ou cigales, monstres radioactifs. Comme les corbeaux japonais, énormes bestioles, qui boufferaient nos corneilles. 19h30 Ça y est, il fait nuit noire ici. Un dix-sept août. À dix-neuf heures trente. Masako me dit que ces amis japonais n’ont pas bien compris la couverture du Charlie Hebdo, « tout est pardonné ». Ils y lisent une ambigüité. S’agit-il d’aspirer au pardon et à la paix dans le monde, mais comment alors pardonner les massacres perpétrés ? Contradiction française. On s’explique. On parle du Rond-Point, état des lieux après le 8 janvier, la position du directeur, les phrases antérieures sur les affiches et sur les sacs, « on ne vous empêche pas de croire, vous ne nous empêcherez pas de penser ». Dans le restaurant, en sous-sol, des groupes de japonais en chemisettes blanches crient, rient, boivent beaucoup et fument énormément. La cigarette n’est pas interdite dans les lieux publics.  En revanche, fumer à l’extérieur est prohibé, si ce n’est sous des kiosques prévus pour, à certains endroits très précis, avec alignements de cendriers. Contradiction japonaise.  Nuit dans Shinjuku, repérages, affiches gigantesques de Mission impossible. Des meutes de jeunes femmes filment depuis leurs portables des écrans géants sur lesquels sont projetées des images d’un éphèbe torse nu à abdos très dessinés sous une veste blanche qui chante très fort en dansant beaucoup. Retour à l’hôtel, seule connexion possible à Internet sur le socle des toilettes. Prodige japonais, le wc est doté de plusieurs propositions de jets d’eau provenant de l’intérieur du meuble, plusieurs propositions de puissance de tir et de températures du jet, avec sons artificiels pour couvrir les bruits naturels, et en sus donc une connexion viable pour l’Internet.

Le 23 août 2013 à 09:08

De qui se moque-t-on ?

3. Le temps

Si ce n’est pour donner aux écrivains l’occasion d’écrire en se lançant sur le tard à sa recherche, j’avoue ne pas très bien comprendre pourquoi le temps passe. Pourquoi le temps passe-t-il ? Certes, les horlogers y trouvent aussi leur compte, mais à quel prix ? Pour ma part, je ne connais pas de jeune horloger, je crois bien n’en avoir jamais vu. L’horloger semble le plus exposé au passage du temps, il est en première ligne : c’est un vieil homme, prématurément usé, voûté, à demi aveugle, et ses mains tremblent à force d’émietter en fractions de secondes le gros bloc d’heures qu’il travaille chaque jour aux brucelles, aux pointeaux et même au chasse-goupille. Il se constitue sans doute un joli pactole en vendant ou réparant ses montres et ses pendules ; il n’aura pas le loisir d’en jouir.       Bien fait. Quelle idée aussi d’actionner des mécanismes si pernicieux ? Un beau jour, il explose avec sa bombe. On ne le regrettera pas.       Le temps passe – mais il ne nous emporte pas comme on le suppose ; non : il nous passe dessus, voilà le vrai, son interminable galop nous passe sur le corps. Les éléphants d’Hannibal piétinaient l’ennemi avec moins de hargne. Notre ruine est bientôt consommée. L’enfant écrasé, aplati par ce char implacable s’étire comme une pâte sous le rouleau à pâtisserie jusqu’en des dimensions grotesques. Puis cet adulte à son tour roule dans la farine, mord la poussière, sa face devient bientôt horrible à voir, modelée par le sabot du temps, son nez s’effrite, ses joues se creusent, ses dents tombent, ses yeux apeurés, larmoyants, frappés de cécité voudraient pouvoir s’enfoncer plutôt dans le conduit spiralé de ses oreilles conchoïdales qui au reste n’entendent plus rien, ni même la rumeur de la mer. Ce vieillard accroche encore comme des linges élimés ses chairs grises et jaunes aux tringles mal jointes de son squelette tordu, brinquebalant, désormais inapte à la locomotion, à la préhension et qui rassemble ses dernières forces pour se roidir dignement dans son suaire.       Le temps a fait son œuvre, et cette œuvre est une ruine. Les mousses et les mouches la convoitent et s’y agrègent. Puis le temps s’acharne à pilonner ce débris. Il n’en doit plus rien rester, ni le plus pâle souvenir : tout doit disparaître. Alors que faire ? Que faire pour survivre dans le temps, malgré le temps ? Suspendons-le, mes amis ! Je ne vois pas d’autre solution. À une patère ou à un clou, à un cintre dans une penderie comme une redingote démodée dont les basques ne savent que traîner dans le passé irrévolu, alourdies de boues et de patelles. Ainsi nous irons, frais émoulus chaque matin, vêtus de notre seule peau désormais infroissable, émus par la douceur toujours nouvelle des choses.

Le 23 décembre 2010 à 12:00

Viktor Orbán plus rapide que "Poutluscozy"

Carte postale de Hongrie

Comment devenir Poutine en son pays quand aucun pétrole ne coule en Hongrie ? Comment régner tel un Berlusconi radieux sur l'ensemble des médias nationaux, Internet compris ? Légiférer dix fois plus vite que l'hyperprésident français ? Lancer la plus grande chasse aux sorcières depuis la chute du Mur et caser ses lieutenants à tous les étages du système ? Après son élection raz de marée en avril dernier, Viktor Orbán va si vite qu'il a laissé tout le monde sur le carreau : opposition, opinion publique, presse, chancelleries, Bruxelles... En huit petits mois seulement, le nouveau Premier ministre est en passe de devenir un autocrate exerçant un pouvoir absolu sur la Hongrie — en toute légalité. Fort de son emprise sur le Parlement à Budapest (sa machine de guerre, le Fidesz, y tient deux tiers des sièges), il a pu modifier à répétition la Constitution, pomper dans le gisement des retraites privées, faire placarder son credo nationaliste dans tous les établissements publics du pays, distribuer des passeports aux minorités hongroises des pays voisins, savonner le pouvoir de la Haute cour de justice, nommer un champion d'escrime à la présidence de la République et, par exemple, un ancien Hell's Angel des "Motard Goy" à la tête de Radio Petöfi, la meilleure station musicale du pays.Sur Radio Kossuth, le France Inter magyar, un journaliste a eu le courage de faire une minute de silence à l'antenne après avoir annoncé la création d'une Autorité nationale des médias et des communications (NMHH) contrôlée majoritairement par le Fidesz d'Orbán : tous les médias, publics comme privés, devront corriger des informations jugées erronées par la NMHH, sous peine de très lourdes amendes «pour manque d’objectivité politique». Depuis son acte héroïque, on n'entend plus guère le brave homme sur les ondes de Radio Kossuth, il doit être en train de songer à une reconversion radicale.Maigres protestations : plusieurs journaux sont parus mardi dernier avec une première page vide – mais la manifestation qui a suivi n'a rassemblé que 1500 personnes. Les Hongrois sont fatigués de la politique, et Viktor en profite pour courir sur d'autres dossiers. Par exemple l'éviction du metteur en scène Robert Alföldi de la direction du Théâtre National, après qu'un parti d'extrême droite ouvertement anti-rom et anti-juif a réclamé sa tête parce qu'il était "une pédale, un pervers, un Juif indigne du théâtre national" (> pétition internationale de soutien).Ah oui, encore une chose : la Hongrie prend la présidence tournante de l'UE au 1er janvier. Viktor sera au centre de la photo. Bonne et heureuse année en Europe !

Le 6 mai 2014 à 08:23

Résidence Sophocle

  Aujourd'hui je suis tombé sur mon fils en me risquant hors de la chambre. Le pauvre aveugle n'a pas senti ma présence, il était venu se ravitailler dans le coin cuisine, il tâtonnait à la recherche de son carton de céréales. En passant devant lui sur la pointe des pieds et sans respirer, j'ai pu aller jeter un coup d'œil à la salle de bain pour voir si sa mère y était. Il n'y avait que ses sous-vêtements qui flottaient dans le lavabo. Sa manie de rester propre en toutes circonstances. J'ai eu bien tort de m'inquiéter pour elle. Je farfouille dans la lessive par acquis de conscience, au cas où elle y aurait caché quelque chose pour moi, que sais-je, un signe, un couteau. Mais pourquoi aurait-elle eu cette idée, ils doivent me croire mort en travers du matelas conjugal. Sauf que je me suis relevé et que je vais me casser de cette taule. Je ne sais quel crime j'ai pu commettre pour mériter une humiliation pareille. J'ai dû oublier. Le problème pour m'en aller, ça va être de passer devant leur chambre. Trop risqué pour l'instant. J'attends qu'ils dorment. Une fois dehors qu'est-ce que je ferai ? Je ne suis pas certain d'aller sonner chez le voisin. Le gars ne va pas très bien non plus depuis la visite de son frangin. Ils étaient fâchés depuis des années, je crois que l'un couchait avec la femme de l'autre, aucun de ses gamins n'était de lui. Mais miracolo le cadet a décidé de pardonner, le voilà un beau jour sur le palier avec sa marmite en fonte dans les bras. Il avait mitonné un plat pour se rabibocher avec son grand frère. Les deux hommes s'étreignent en chialant. Descendent des bières et se relaient devant la gazinière pour touiller le ragoût à feu doux. C'est quand même beau la famille. Le fumet s'est mis à envahir la cour, l'immeuble entier bavait sur ce ragoût, moi compris. Mais au milieu de la nuit on a entendu des hurlements atroces – pire qu'un lion dépecé vivant. Au voisin, son frère venait de raconter qu'il lui avait fait bouffer ses deux bambins adultères en sauce. Le malheureux a eu la courante du siècle, des vipères lui roulaient dans le ventre, il voulait se vomir, se retrousser par la bouche. De bas en haut la cour s'est illuminée comme un théâtre à l'italienne, les voisins se marraient, s'envoyaient des commentaires, ça fusait d'une fenêtre à l'autre. La seule qui ne disait rien, une fois de plus, c'était la sorcière du cinquième. La sorcière de l'Est en déshabillé noir. Celle-là personne ne l'a jamais vue sortir de ses gonds. Elle suivait la scène en tirant sur sa clope. Mais elle avait eu son heure de gloire elle aussi, le jour où son gus l'avait plaquée pour une jeune Bettencourt. Sans un mot, elle avait lâché l'un après l'autre ses deux gamins endormis dans le vide de la cour. On a entendu deux splatch puis la fenêtre se refermer lentement. Je me dis que si j'arrive à me tirer d'ici, je monterai plutôt frapper à sa porte. On ne sait jamais, elle me laissera peut-être entrer. Une période de calme s'annonce. Le temps que ça incube. Même le voisin on ne l'entend plus. Lui aussi doit être en train de ruminer sa vengeance. Un plat qui se mange froid, si j'ose dire. Souvent ça implique de repartir à zéro. En fondant une nouvelle famille par exemple.

Le 6 juillet 2015 à 08:11
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