Frank Lanot : Le peuple dans la littérature française du XIXe siècle, mythe et réalité

L'Université Populaire de Caen... à Paris

Une conférence de Frank Lanot

1936-2016 : il y a 80 ans, le Front populaire. S’interroger sur cet anniversaire, c’est – aussi – se demander quelle vision du monde était celle des acteurs de ce « grand tournant » de notre Histoire. Ce Front qui se voulait « populaire » n’avait pas honte – au contraire – de se revendiquer du peuple. Et il apparaît que cette représentation du peuple est intensément liée aux images forgées par les grands écrivains des générations précédentes. C’est sur cet héritage culturel que nous nous proposons de réfléchir, en convoquant les œuvres littéraires qui ont mis en scène le peuple. Stendhal, Hugo, Flaubert, Zola, pour ne citer que ce quarteron d’écrivains, donnent à lire – et à voir – le peuple, dans des textes que nous appelons « réalistes ». Mais, dans l’espace littéraire, il convient de se demander quel est le regard posé par le romancier sur le peuple car le réaliste ne restitue pas une réalité qui lui préexiste, il la construit, il la façonne, il l’invente. Le peuple tel qu’en lui-même, enfin, la littérature le change.

Enregistré le 15 décembre 2016 salle Jean Tardieu

Durée 01:23:52



"L’UP de Caen se décentralise – à Paris... D’une manière ironique et politique, toute l’équipe vient visiter la province qu’est Paris pour lui montrer qu’on peut résister à la veulerie contemporaine, dans laquelle excelle souvent la capitale, en reprenant le flambeau de la résistance intellectuelle et culturelle au triomphe sans partage, ou presque, de la barbarie libérale." Michel Onfray 

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Le 29 avril 2014 à 13:50

Ça va la famille ?

– Pas vraiment. Récemment j’ai croisé Jean-Michel Ribes, il m’a demandé ce que j’étais en train d’écrire. C’était « La Servante du Seigneur », un livre sur ma fille qui a rencontré un sacripant pas très catholique qui l’a entraînée dans une religiosité suspecte. Jean –Michel m’a dit «  C’est vrai toi t’as du matos. » C’est vrai, ma famille m’a fourni du matos : un père alcoolique qui se suicide à table chaque dimanche : Il a jamais tué personne mon Papa. Une mère hypocondriaque qui mourait toutes les semaines, mais qui a fini par mourir pour de vrai :  La Mère est froide (en préparation). Deux enfants handicapés pour de vrai à qui j’ai écrit Où on va papa ?  Une épouse charmante qui meurt subitement que j’ai ranimée dans Veuf. Pas de quoi rire mais de quoi écrire…J’ai, comme dit Cendrars, trempé ma plume dans ma vie.Je suis devenu le greffier de ma famille, je leur ai élevé des monuments en papier. En les faisant entrer dans des livres, j’ai essayé de faire durer ce qui ne dure pas. Je n’ai pas eu à inventer des personnages pour peupler mes livres, ils m’ont été fournis. Mon père était un héros de roman, livré clé en mains, il était alcoolique, médecin de campagne, il ne faisait pas payer ses clients, rentrait en voiture dans les troupeaux de moutons mais il a jamais écrasé le berger. Il mettait au bout de ses vieux souliers des caoutchoucs de bocaux pour refermer la semelle qui baillait. Si j’avais eu un père comme les autres, expert comptable, qui ait des souliers brillants et qui boive de l’eau d’Evian… peut-être que j’aurais jamais eu envie d’écrire…

Le 23 août 2013 à 09:08

De qui se moque-t-on ?

3. Le temps

Si ce n’est pour donner aux écrivains l’occasion d’écrire en se lançant sur le tard à sa recherche, j’avoue ne pas très bien comprendre pourquoi le temps passe. Pourquoi le temps passe-t-il ? Certes, les horlogers y trouvent aussi leur compte, mais à quel prix ? Pour ma part, je ne connais pas de jeune horloger, je crois bien n’en avoir jamais vu. L’horloger semble le plus exposé au passage du temps, il est en première ligne : c’est un vieil homme, prématurément usé, voûté, à demi aveugle, et ses mains tremblent à force d’émietter en fractions de secondes le gros bloc d’heures qu’il travaille chaque jour aux brucelles, aux pointeaux et même au chasse-goupille. Il se constitue sans doute un joli pactole en vendant ou réparant ses montres et ses pendules ; il n’aura pas le loisir d’en jouir.       Bien fait. Quelle idée aussi d’actionner des mécanismes si pernicieux ? Un beau jour, il explose avec sa bombe. On ne le regrettera pas.       Le temps passe – mais il ne nous emporte pas comme on le suppose ; non : il nous passe dessus, voilà le vrai, son interminable galop nous passe sur le corps. Les éléphants d’Hannibal piétinaient l’ennemi avec moins de hargne. Notre ruine est bientôt consommée. L’enfant écrasé, aplati par ce char implacable s’étire comme une pâte sous le rouleau à pâtisserie jusqu’en des dimensions grotesques. Puis cet adulte à son tour roule dans la farine, mord la poussière, sa face devient bientôt horrible à voir, modelée par le sabot du temps, son nez s’effrite, ses joues se creusent, ses dents tombent, ses yeux apeurés, larmoyants, frappés de cécité voudraient pouvoir s’enfoncer plutôt dans le conduit spiralé de ses oreilles conchoïdales qui au reste n’entendent plus rien, ni même la rumeur de la mer. Ce vieillard accroche encore comme des linges élimés ses chairs grises et jaunes aux tringles mal jointes de son squelette tordu, brinquebalant, désormais inapte à la locomotion, à la préhension et qui rassemble ses dernières forces pour se roidir dignement dans son suaire.       Le temps a fait son œuvre, et cette œuvre est une ruine. Les mousses et les mouches la convoitent et s’y agrègent. Puis le temps s’acharne à pilonner ce débris. Il n’en doit plus rien rester, ni le plus pâle souvenir : tout doit disparaître. Alors que faire ? Que faire pour survivre dans le temps, malgré le temps ? Suspendons-le, mes amis ! Je ne vois pas d’autre solution. À une patère ou à un clou, à un cintre dans une penderie comme une redingote démodée dont les basques ne savent que traîner dans le passé irrévolu, alourdies de boues et de patelles. Ainsi nous irons, frais émoulus chaque matin, vêtus de notre seule peau désormais infroissable, émus par la douceur toujours nouvelle des choses.

Le 28 novembre 2013 à 10:52

Jean-Michel Espitallier : "Les loisirs, quel boulot !"

Trousses de secours : la crise du travail

Entre rire jaune et émerveillement toponymique, le poète-batteur Jean-Michel Espitallier (il tient la batterie dans un groupe rock) nous invite à une performance loufoque sur le contraire du travail : les loisirs et les vacances. Avant sa venue au Rond-Point, une batterie de questions ventscontraires : – Quel rôle joue la scène dans votre trajet d'écrivain ?La scène est une autre façon de faire vivre ses textes, elle permet une publication dans un autre espace, celui de l’oralité et du son, lequel en éprouver la texture, les subtilités, les forces ou les faiblesses. S’y opère la « sortie du livre » chère aux poètes sonores, et aussi, c’est très important, un retour immédiat du public, en temps réel. C’est aussi, bien souvent en ce qui me concerne, un banc d’essai. En même temps, monter sur scène pour y lire ou y performer ses textes, parfois écrits pour la scène, c’est aussi apparaître avec son corps. Le corps de l’écrivain qui est, dans une sorte d’inconscient collectif, un personnage qu’habituellement l’on ne voit pas (cliché romantique de l’écrivain retranché dans sa chambre, solitaire, cf Proust, par exemple, dans sa chambre capitonnée du boulevard Haussmann, Rimbaud écrivant dans la grange de la maison familiale, etc.), ce corps qui soudain apparaît surexposé. Le texte n’est plus une marqueterie typographique rangée dans un livre, destiné à une lecture silencieuse, intérieure. Il sort du corps de son auteur, en direct. Et puis, la dimension scénique de l’écriture implique toujours aussi une sorte de réécriture, par la bouche. Mes textes n’ont pas le même statut quand ils sont imprimés ou oralisés, ce sont parfois deux histoires différentes, deux moments d’une même bouture. Deux formes plastiques d’un même projet, deux idylles d’un même amour. Qui se complètent et se nourrissent. Sans compter que l’oralité, et le son, permettent de faire dériver le sens d’un texte, ce qui est d’ailleurs assez extraordinaire.– Qu'il s'agisse de la vie ou de la mort, des célébrités célèbres ou oubliées, vous marquez une certaine prédilection pour l'écriture par listes ou catalogues. Pourquoi ?J’adore les listes, et les listes sont partout dans la littérature, classique et moderne, à commencer par la Bible ! La liste appelle le monde à soi, accumule des traces, et le listeur est un peu comme le fétichiste ou le collectionneur, il cherche le mot idéal, celui qui résumerait tout et qui, bien sûr, n’existe pas. La liste est un objet tellement simple, banal, qu’elle en devient saugrenue, étrange dès lors qu’on l’importe dans l’espace littéraire. La liste est aussi un geste littéral, qui pose et expose des mots sans passer par la syntaxe, sans commentaire. Et puis lister c’est aussi faire se côtoyer des mots qui n’étaient pas forcément faits pour se rencontrer… Soudures ou juxtaposition contre-nature dont le frottement, les collisions produisent du sens, d’autres moyens de faire sens. La fameuse rencontre de la machine à coudre et du parapluie. C’est assez magique. Et puis, bien entendu, la liste est également le terrain du rythme, de la répétition, de la scansion, de la frappe, de la vitesse et de ses modulations.– Cherchez-vous une poésie à hauteur du "magasin de couleurs" qu'est devenu le monde d'aujourd'hui, pour citer Nietzsche ?Puisque vous citez Nietzsche, je dois dire que c’est l’une de mes grandes références, à commencer par l’élégance de son style (et aussi par son attention portée au style, cet « aristocratisme »). Etre à hauteur du monde oui, mais une hauteur critique, qui peut certes aussi passer par l’émerveillement. Il s’agit de mettre son grain de sel et de créer des bugs dans la langue, de la mettre à nu, pour la révéler dans ses potentialités, ses leurres, ses violences ou son inanité. Parce que l’état de la langue dit d’abord l’état du monde.– Nous vous avons proposé de venir au Rond-Point avec une conférence-performance sur le travail. Vous allez nous parler des loisirs. Pourquoi ?Les loisirs sont généralement opposés au travail, comme si l’un et l’autre devaient s’exclure. Cette exclusion forme couple. Voilà qui dit bien l’état dans lequel se trouve le travail, aujourd’hui où le métier est devenu un emploi. Quel mot terrible ! Nous sommes arrivés à un tel état d’aliénation que le loisir agit comme une sorte de petite revanche, de consolation, de bouffée d’air pur. En même temps, les vacances, les loisirs au sens large sont eux aussi minés par l’ultralibéralisme qui s’en est emparé pour les transformer en produits marchands et donc, aussi, les contrôler. Le temps libre est en réalité un temps de liberté surveillée, parcimonieuse, strictement encadrée. Mais il ne s’agira pas de développer cette idée dans ma performance, en tout cas pas de manière frontale. Je m’attache plutôt aux rêveries sur les toponymes (rêveries gratuites, qui n’ont donc pas de prix !), à une interrogation sur le statut de lieux touristiques qui masquent parfois des réalités tragiques (c’est l’objet de mon détournement des fameuses cartes postales de Georges Perec) et au-delà sur le sens des mots et aussi sur le tragique qui court sous des formes comiques dans tous mes livres. Et bien, sûr, je réinterroge ce lieu de tous les phantasmes qu’est le show-business et la pop culture au sens large. Mais je présenterai aussi quelques courtes pièces qui n’ont pas de rapport direct avec ce thème, je veux dire que je m’en donne le loisir…– Où partez-vous pour vos prochaines vacances ?Je suis tout le temps en vacances puisque je suis tout le temps au travail… Donc, toujours parti (je n’en reviens pas !).

Le 28 novembre 2014 à 10:22

Yasmina Reza : "J'ai eu la chance de travailler avec des acteurs exceptionnels"

Entre burlesque et minimalisme, Yasmina Reza met en boîte la décentralisation culturelle avec Comment vous racontez la partie. Et le public du Rond-Point joue sa partie en applaudissant tous les soirs les débats littéraires organisés dans la salle polyvalente d'une petite commune de province. Jean-Daniel Magnin – Pourquoi traiter sur scène de notre relation au culturel ? N'est-ce pas un sujet très "boutique" ? Cela dit le spectacle passe formidablement la rampe et réussit à nous concerner tous – comment vous y êtes-vous prise ?Yasmina Reza – Au fond j’ai souvent traité la relation à la culture et au « culturel ». Dans Art, Une pièce espagnole  ou Le dieu du carnage entre autres… C’est la première fois que je le fais aussi frontalement. Mais en prenant comme protagonistes les acteurs mêmes de ce milieu, je m’échappe aussitôt de la thématique. Ce qui se noue entre eux, les lieux, les rapports inopinés, les préoccupations intimes sont ce qui m’intéresse. Si je devais résumer ce qui a été le fil de mon écriture, je dirais que j’ai fait là une énième variation sur l’éloignement et la solitude (autres thèmes habituels). – En vous lisant et en regardant la pièce, on a l'impression de voir par transparence ce qui se joue en secret à l'intérieur des personnages. Qu'attendez-vous de vos comédiens ? Quel regard portez-vous sur eux pendant les répétitions ?– Je vous remercie de voir ça. C’est exactement au cœur de notre travail. Cela demande une très grande concentration pour les acteurs. Ils ne peuvent jamais penser : je ne dis rien, je me repose un peu. Ce qu’ils ne disent pas à voix haute et qui n’est pas écrit avec des mots, est quand même écrit dans la pièce. Tout est en gros plan. De par la situation même et aussi de par la nature de ma mise en scène. Tout ce qui est raté, mal réglé, hésitant, tout ce qui est de l’ordre de la non-assurance a été répété avec le plus grand soin. Tous les trous, les silences involontaires, la gêne. J’ai beaucoup d’affection pour ces personnages perdus à Vilan-en-Volène. Et j’ai aussi de l’affection pour la salle des fêtes qu’ils occupent finalement en dansant. – Voyez-vous souvent des mises en scène faites à partir de vos textes ? Est-ce une expérience dépaysante ? Vous pourriez monter d'autres pièces que les vôtres ? Pourquoi ?– Quand j’ai débuté, je me déplaçais assez souvent pour voir les mises en scènes de mes pièces. Je veux dire à l’étranger. A présent presque pas. Sauf pour les grandes créations, notamment en Allemagne où mes pièces sont souvent crées avant la France. Ce n’est pas seulement une expérience dépaysante, c’est aussi une expérience traumatisante parfois. Si vous n’êtes pas en adéquation vous vous retrouvez dans une situation intenable…. Je serais très heureuse de monter d’autres pièces que les miennes, mais il faudrait que ça vienne à moi… –  Que saviez-vous du spectacle avant de commencer le travail de mise en scène ? Qu'est-ce que ce travail vous a permis de découvrir dans la pièce que vous ne connaissiez pas ?–  Je savais certaines choses. L’esprit du décor, de la lumière… Je savais aussi que j’allais m’intéresser aux corps. A tout ce qui est mouvement, façon de se tenir dans l’espace, gestes, aussi minuscules soient-ils. Ma formation va dans ce sens. J’ai étudié chez Lecoq, je me sens proche de la musique, de la danse. Mon écriture est je crois très organique, pas du tout intellectuelle. Il en va de même pour mon rapport physique à la scène. J’ai eu la chance de travailler avec des acteurs exceptionnels, très inventifs et répondants. Les acteurs vous révèlent toujours des couleurs cachées… – D'où viennent les larges extraits du roman de Nathalie Oppenheim, Le Pays des lassitudes, cités dans la pièce ? Sont-ils des pastiches, des textes orphelins "en réserve" ou sont-ils au contraire arrivés en cours d'écriture ? Quels écueils avez-vous dû éviter ? Quels enjeux leur avez-vous confié ?– Un d’entre eux était en effet un texte « orphelin ». Je l’aimais bien. C’est le chapitre de Philippe dans la voiture. Je suis parti de lui pour articuler le reste. J’ai construit un roman en creux, avec l’imaginaire de ce qu’on en dit et qu’on n’entend jamais. Ce qui m’a amusée, c’est de laisser planer un doute au départ sur la qualité de l’écriture de N.Oppenheim. Le texte que je trouve le plus abouti (et que je pourrais revendiquer comme personnel) est le dernier : le Carré des inconnus, que Zabou effectue en slam. – Puisque c'est le travers moqué dans la pièce, un mot sur le roman d'autofiction si souvent mis en avant par l'édition française ?– Pourquoi pas ? Aucun genre n’est mauvais en soi.

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