Nos disques sont rayés
Publié le 24/01/2017

Laurent Mauduit : Sonnons l'alarme !


Nos disques sont rayés - quinze jours sur les blocages français

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Laurent Mauduit, journaliste à Mediapart
Sonnons l'alarme ! Trois jours après l'investiture de Donald Trump, Mediapart propose cette soirée exceptionnelle pour comprendre et résister au nouvel ordre international qui se profile. Alors qu'en Europe, nos libertés sont attaquées, sous couvert de la lutte contre le terrorisme ; alors qu'en Turquie, une répression massive frappe la société ; qu'en Russie, le régime Poutine s'enfonce dans l'autoritarisme ; que la guerre se poursuit en Syrie, qui déstabilise toute la région, il est urgent d'en appeler aux nombreuses dynamiques venues des sociétés et de les soutenir. Cette soirée s'organisera en deux temps : crises françaises et crises mondiales.

Animée par Edwy Plenel, avec la participation des journalistes de Mediapart, cette soirée rappelle aussi combien, en ces temps de fractures et de régressions, un journalisme indépendant est indispensable. 

> voir sur Mediapart

Retrouvez sur ventscontraires les podcasts et vidéo des différentes éditions du festival "Nos disques sont rayés". Un festival de mutineries, de rires et de réflexions pour s’élever au-dessus des blocages français – qu’ils soient politiques ou sociétaux, avec la montée des craintes et des extrémismes qui les accompagne.

>Edition #4 février 2020 : Réparer le monde
Quinze jours de débats, performances et conférences pour ouvrir les yeux sur ce que l'avenir climatique nous réserve :épuisement des ressources, déséquilibre climatique, dictature de l’intelligence artificielle... Mais comment négocier l’avenir après l’effondrement général ? On fêtera même la naissance d’une nouvelle science : la collapsologie. Après la fin du monde, on fait quoi ?

>Edition #3 février 2019 : Issue de secours, la périphérie ?
Quinze jours de débats, performances et conférences pour renverser notre vision sur la banlieue, les marges, les « territoires ». Disputes, engueulades et rires salutaires : quand les démocraties vacillent sous le poids des inégalités, il est temps de prendre la parole, de débattre, de sortir des entre-soi. « Acceptons-nous que l’Europe se construise loin de ses citoyens ? Aimons-nous cette France à plusieurs vitesses, l’hypocrisie apartheid et tant de zones oubliées qui ruminent en silence ? » demande l’organisateur Jean-Daniel Magnin, directeur littéraire des lieux. À la veille des élections européennes, le Rond-Point ouvre les issues de secours côté banlieue. Il s’agrandit à tous les publics, aux talents qui débordent, pour un festival citoyen des périféeries urbaines.

>Edition #2 janvier-février 2018
Nos disques rayés plus intimes, ceux qui viennent tourner insidieusement en boucle dans nos têtes et font bégayer de magnifiques mots comme égalité, liberté d’opinion, transparence, justice, laïcité, fraternité, démocratie, mots que nous revendiquons toujours mais qui sont entravés, tenus en laisse, dévoyés de leur élan premier. Ce qui nous révolte et nous accable, nous entraîne dans un monde que nous n’avons pas choisi.

>Edition #1 janvier-février 2017
Notre système politique se mord-il la queue ou peut-il se réformer ? Comment mettre fin à la rengaine des vœux pieux, des discours éventés, du manège des mini-hommes providentiels de plus en plus dévalués à nos yeux, du cercle vicieux dans lequel la Ve République s’est enfermée ?

 

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Les lectures - 2012

C'est Noël tant pis - Journal de bord, carnet de route d'une création #7

La pièce Moi aussi je suis Catherine Deneuve est traduite et jouée en japonais, en italien, en bulgare, en anglais. Le metteur en scène Valéry Warnotte la dirige avec la troupe du Trap Door aux États-Unis, il m’emmène voir la bande jouer et chanter sa version de la pièce à Chicago, puis à Washington, déstructuration du rapport scène salle, jeu cabaret, déglingué, drôle et tragique, très belle performance. Valéry évolue dans le théâtre public, associé à plusieurs lieux, le Havre, Mulhouse, mais il veut monter un projet dans le théâtre privé parisien qu’il connaît mal. Par curiosité, par goût des contradictions. Il lit C’est Noël, s’en empare, propose le rôle de la mère à Anny Duperey, qui trouve la pièce trop éclatée, explosée. Avec Valéry, nous convainquons Edy Saiovici de nous accueillir dans son théâtre Tristan Bernard ou chez lui, boulevard de Clichy. Qu’il entende la pièce dans une distribution que j’établis alors, presque par évidences. Je veux retravailler avec Bernard Alane, le rôle est réécrit pour lui. Silvie Laguna, au moment des Couteaux dans le dos, m’avait écrit une lettre magnifique, je l’avais rencontrée, aimée, tout de suite. Nous avions approché ensemble les rôles de Sur les cendres en avant et de Perdues dans Stockholm, c’est comme ça. Ça naît, un désir fou de faire un truc ou un machin, de travailler. Ça se fait ou pas, ça marche ou non. Chloé Olivères et moi travaillons depuis longtemps ensemble. Des élèves du Conservatoire national, elle avait été la seule à répondre à ma proposition de rencontrer les sociétaires honoraires de la Comédie-Française auxquels je rendais hommage sur le plateau du Vieux-Colombier. Jean Piat, François Seigner, Catherine Salviat, Geneviève Casile, Gisèle Casadesus, Jacques Seyres ou Roland Bertin. Chloé aura participé à tous les événements menés, puis j’écrirai pour elle Sortir de sa mère et La Chair des tristes culs que nous jouerons ensemble, avec Brice et Tiphaine Gentilleau. Puis Demain dès l’aube, qu’elle jouera plus tard, au printemps 2014, avec Evelyne Istria, toutes deux dirigées par Noémie Rosenblatt, presque trente ans après Électre. Chloé va de soi, avec Brice, devenu le comédien avec qui je veux travailler toujours, on peut dire ça, comme ça, sans peur, sans pudeur, entre autres et profondément. Et par amour. J’ai rencontré Renaud Triffault à la Comédie-Française, où il était élève comédien, sorti d’une école nationale pour venir habiter le grand plateau de silhouettes, de figurations, ou de rôles petit à petit d’importance. Ensemble, nous avons mené l’aventure des « Petites Formes », je l’ai dirigé sur le plateau de la salle Richelieu dans les dix textes commandés à des auteurs vivants, une formidable aventure. Envie immédiate de poursuivre avec lui quelque chose. Ainsi, la distribution s’établit, se solidifie, par rencontres, complicités ou non, par lectures, par concordances des voix et des corps dans l’espace, des écoles de jeux, si différentes. Toutes ici réunies, les grandes écoles, les cours Florent, la Comédie-Française, le Boulevard, le public et le privé, l’indépendant et la voix royale. Nouvelles donnes, nouvelles affaires, nouveaux éclats Valéry Warnotte prend les rendez-vous, une lecture devant Edy, qui trouve que cela manque de chansons, que la scène qui se répète se répète trop, que c’est peut-être dommage. Mais Edy est d’accord. Nous recommençons, nouvelle mouture, avec chansons. Nouvelle lecture chez Edy, devant lui, qui ne bronche pas, ne bouge pas, devant Mireille, merveille de compagne, qui s’endort doucement. Edy est d’accord, mais Valéry lui fait peur, trop jeune, trop loup, trop dangereux. Il est d’accord à condition que Jean-Claude Cotillard signe la mise en scène. Il veut d’autres comédiens, qu’il connaît bien, et d’autres qu’on connaît tous. Le temps passe, le projet s’éteint, Valéry se décourage et moi aussi. On laisse un peu tomber ensemble ce truc qui bat de l’aile. Valéry abandonne, il admet que je demande à Cotillard de s’en mêler. Je me sens veule, traître et lâche. Mais je veux que je le projet existe. Pour les acteurs, déjà très engagés là-dedans aussi. Je convaincs Edy que ces acteurs-là doivent jouer la pièce et pas d’autres. On lit à nouveau, sous la direction cette fois-ci de Cotillard. Edy est d’accord, son équipe aussi, Vincent et Béatrice. Mais la scène de la répétition est toujours trop répétitive. Je réécris la répétition, j’y tiens, mais je corrige. La scène répétée sera une scène totalement décalée, plus folle encore, plus éclatée, avec nouvelles donnes, nouvelles affaires, nouveaux éclats. Nouvelle lecture, nouveaux rendez-vous chez Edy, qui est d’accord. À condition maintenant de trouver un producteur. Pour se faire, nouvelles lectures, au centre culturel d’Alfortville que Cotillard sollicite et met en scène. Au théâtre du Rond-Point, à plusieurs reprises, notamment pour un producteur qui devrait reprendre la direction ou partie du Tristan Bernard, qui pourrait mettre ses billes. Mais la pièce est compliquée, alambiquée, avec ce machin bizarre qui se répète. Et le producteur s’en va. Il n’aura dit ni bonjour ni au revoir aux comédiens, ni au metteur en scène, ni à l’auteur. La vie aussi c’est compliqué, alambiqué, avec des machins bizarres qui se répètent tout le temps. Edy ne fait plus signe pour l’instant. Cotillard se décourage et moi aussi. Entre temps, je crée ma compagnie, Les gens qui tombent, nous jouons Sortir de sa mère à Avignon puis au Rond-Point, en dyptique avec La Chair des tristes culs, avec Tiphaine Gentilleau, Chloé et Brice, et tout se passe comme on dit à merveille. Je suis convoqué par Edy chez lui, il est allongé, malade, mourant. Il veut parler production, projets, rien d’autre, surtout pas. Il veut que la pièce se joue dans son théâtre à la rentrée prochaine. Peur de l'ennui Quelques jours plus tard, à Arras, dans la cathédrale, devant un Saint-Georges et son dragon terrassé, peut-être ça ou autre chose, je reçois un texto de Jean-Michel, quelques mots, très doux, lui seul sait faire ça, pour m’annoncer qu’Edy est mort. Un peu plus tard, Cotillard doit à son tour renoncer à C’est Noël tant pis. Sa compagnie ne peut pas produire. Et Jean-Michel me demande de m’y coller moi-même. Il me dit que je sais faire, que je peux, que c’est à moi de m’y mettre. Quand il veut, quand il s’y met, il donne des ailes, ce type-là. Les acteurs ont tellement lu, ils veulent jouer maintenant. J’ai établi la distribution, je connais le lieu, je veux le faire, depuis toujours. Avec eux, Bernard, Silvie, Renaud, Chloé et Brice. Valérie Bouchez, codirectrice m’encourage, de tout son cœur, joliment, elle me soutient et soutient le projet, chaque jour. Je suis auteur associé au Rond-Point, c’est là aussi mon boulot, là-dedans, dans l’intitulé, c’est à nous, c’est chez nous, nous devons faire les choses nous-mêmes, il répète ça souvent Jean-Michel. Je propose à l’équipe de diriger une nouvelle lecture du début de la pièce devant toute l’équipe de direction. Jean-Michel est accablé. On va trop vite, on n’y comprend rien, les enjeux sont flous, ça se délite, ça part en vrille. Mais il me fait confiance, il me parle, il accompagne le travail, l’écriture, évoque le rythme, il m’alerte sur mon goût de l’accélération, de la panique et de la précipitation. Et je crois commencer à comprendre que ma nécessité d’aller vite peut correspondre à ma peur de l’ennui, du sien, et des autres. Je travaillerai à la question du temps, des silences et des arrêts vivants, des suspensions. Il me fait confiance, il programme C’est Noël tant pis pour la saison 2014-2015. Nouvelle mouture Entre temps, j’écris pour Catherine Hiegel, éjectée du Français, le monologue des Joies de la femme sans bras, qu’elle vient lire au Rond-Point, magistrale. Je mets en scène la pièce de Stéphane Guérin, Kalashnikov, au Rond-Point toujours et aux Treize-Vents de Montpellier, avec Raphaëline Goupilleau, Cyrille Thouvenin, Yann de Monterno et Annick Le Goff. Stéphane a adopté un petit chien blanc surexcité, insupportable bestiole que ses propriétaires ne maîtrisent pas. Une peluche hyperactive. J’ajoute en hommage aux maîtres dépassés, dans la scène répétée de C’est Noël, l’affaire dite « du bichon ». C’est le récit de l’enfance de Tonio, oublié dans un chenil quand ses parents y sont venus adopter un petit chien. Son personnage maintenant repose sur cette dernière histoire, ce nouveau compte à régler. Et le temps passe. Je suis devenu auteur associé avec ma compagnie au Prisme d’Élancourt, communauté d’Agglo, puis auteur associé à DSN, scène nationale de Dieppe. Ateliers, stages et mises en scène se succèdent. Travaux intensifs d’une action culturelle qui mobilise toute la compagnie, de l’école de la Jussienne à Paris aux collèges et aux lycées d’Élancourt et Maurepas, jusqu’au château musée de Dieppe, et plus bas, au centre, à Montluçon aussi, avec une troupe d’amateurs réunie par Johanny Bert pour laquelle je compose une nouvelle grande Fête de famille. Je mets en scène Perdues dans Stockholm, avec Silvie Laguna, Juliette Coulon et Brice Hillairet, création au Prisme, puis sur l’Île de la Réunion où nous avions joué Sortir de sa mère, et enfin au Rond-Point. Les salles sont pleines, jauge explosée, c’est une fête chaque soir ce machin-là, plein de couleurs, de musiques, de courses-poursuites d’individus déclassés en quête d’un peu d’honneur, d’accomplissement personnel. On finit la saison avec ça, comblés. Les répétitions C’est Noël commenceront le 1er septembre, mais nous nous réunirons à nouveau, avant l’été, les comédiens et moi, toute l’équipe, pour réaliser la bande-annonce destinée à la présentation de saison. Nous nous réunirons à nouveau pour une dernière lecture à la table, avec coupes nouvelles, nouveaux aménagements, nouvelle mouture, et texte définitif enfin, ultime version d’une pièce qui finira bien par voir le jour.   

Le 25 septembre 2014 à 09:50

Philippe Meirieu : "Ce qui m'anime c'est de susciter le plaisir d'apprendre et la joie de comprendre"

Ça va bien à l'école ? #4

D'abord instituteur puis professeur de philosophie et de Lettres, Philippe Meirieu est aujourd’hui professeur des universités en sciences de l’éducation à l'université LUMIERE-Lyon 2. Engagé à plusieurs reprises dans des chantiers importants de l’Éducation nationale, il a beaucoup travaillé sur le collège, le lycée et la formation des enseignants. Parmi ses derniers livres : Faire l’Ecole, faire la classe (ESF éditeur, 2009), Lettre aux grandes personnes sur les enfants d’aujourd’hui (Rue du Monde, 2011), Pédagogie : des lieux communs aux concepts-clés (ESF éditeur, 2013), Le plaisir d’apprendre (Autrement 2014). Une version refondue et actualisée de sa Lettre à un jeune professeur sort en librairie le 10 septembre. Pour Ventscontraires.net, il accepté de répondre à quelques questions. Quatrième et dernière partie de cette instructive plongée au coeur de l'école. > Première partie Le fort taux de chômage actuel doit-il nous inciter à faire évoluer l'école en l'adaptant aux « réalités économiques » ? Il est, malheureusement, un taux plus fort que celui du chômage, c’est celui de l’abstention – en particulier des jeunes - aux différentes consultations électorales ! C’est ce déficit citoyen là qui me semble, d’abord, interpeller l’École dans sa fonction fondatrice. Comment accepter que notre École « produise » autant de gens qui se désintéressent de la vie publique ? De toute évidence, notre « éducation civique », sous ses différentes formes et appellations, n’est pas d’une grande efficacité ! Peut-être faudrait-il se demander si l’École ne doit pas, enfin, introduire le droit comme discipline de plein exercice ? Car c’est quand même paradoxal d’ « affirmer que nul n’est censé ignorer la loi » alors que notre institution scolaire ne l’enseigne pas dans le cadre de la scolarité obligatoire : il y a pourtant des principes fondateurs comme « nul ne peut se faire justice soi-même », « nul ne peut être, à la fois, juge et partie » qui devraient bien être présentés et expliqués à tous de manière dynamique en montrant leur importance décisive pour la construction du lien social. Et puis, il y a la manière dont notre École est gérée et la part qu’y prennent – ou, plus exactement, que n’y prennent pas – les élèves. Pas question, évidemment, de singer en classe la démocratie directe en faisant voter les élèves sur le programme à traiter ! Mais, en revanche, l’apprentissage de la responsabilité dans un collectif, l’identification de l’autorité légitime, la distinction entre ce qui relève des obligations statutaires et ce qui relève des choix personnels et collectifs, la réflexion sur les conditions du travail en commun… tout cela fait partie pleinement des missions de l’École. Là encore, les pédagogues ont défriché le terrain depuis bien longtemps ; là encore, ils ne sont guère entendus et la « machine école » fonctionne dans l’indifférence générale en promouvant implicitement ou explicitement l’individualisme systématique. Ce n’est pourtant pas très compliqué : dès quatre ans, en classe maternelle, un enfant peut comprendre qu’en tant que responsable du bocal à poissons rouges, il détient une autorité légitime liée intrinsèquement à sa responsabilité ! Il peut apprendre ainsi qu’une autorité légitime ne s’exerce toujours « qu’en tant que… ». De même, très tôt, des rituels peuvent permettre d’organiser des débats structurés à l’école et de réfléchir sur les droits et les devoirs de chacun au sein du collectif… Jusqu’aux « délégués de classes » qui peuvent progressivement avoir une véritable fonction de proposition dans la vie de l’établissement… Pas question de prendre les élèves pour des « citoyens avant la lettre ». Mais abdiquer sur toute véritable formation progressive à la citoyenneté est une véritable démission que nous payons très cher ! Qui peut imaginer qu’un jeune reçoit « l’onction citoyenne » la nuit de ses dix-huit ans et qu’il peut, du jour au lendemain, comprendre ce qu’est une société solidaire et voter en conséquence de cause ? Quant au chômage, il interroge, bien évidemment, lui aussi, le système scolaire. Mais il ne doit pas le faire en l’amenant à renoncer à ses ambitions culturelles pour toutes et tous et en mettant en place un « utilitarisme » à courte vue avec des orientations prématurées et plus ou moins obligatoires vers les « métiers en tension » : ce serait une catastrophe ! Il doit, en revanche, intégrer, à la fois, une véritable découverte des métiers dans leur diversité, dès l’école primaire, et introduire, très tôt, une éducation au choix, avec un système de choix réversibles avant les choix irréversibles… Plus globalement, évidemment, le chômage de masse que nous vivons interroge la place de la « formation tout au long de la vie » et pose la question du partage du temps de vie entre « formation personnelle et professionnelle », d’une part, et « implication productive », d’autre part : je suis partisan, pour ma part, d’un « crédit formation » de cinq années, par exemple, que pourrait prendre en cours de carrière toute personne qui n’a pas bénéficié d’une formation initiale longue. Il n’est pas certain, d’ailleurs, que cela coûterait très cher dès lors que l’on se déciderait à flécher une partie significative des 32 milliards de la formation continue en France vers ce dispositif.   Les faits divers donnent l'impression d'une violence croissante à l'école. Selon vous, est-ce le cas ? Les incidents et les agressions augmentent, en effet, inégalement selon les établissements et les quartiers, mais significativement. De même que le harcèlement entre élèves, y compris sous la forme nouvelle du cyber-harcèlement, d’autant plus violent, parfois, qu’il n’est pas facilement repérable par les éducateurs et que l’agresseur ne voit pas la souffrance de sa victime qui, dans la face à face, aurait pu l’inviter à la modération. Mais ces phénomènes sont, à mes yeux, la conséquence, d’une part, de réalités sociales qui font ainsi irruption dans l’univers scolaire et, d’autre part, d’une sorte de désinstitutionalisation de cette École qui est moins capable aujourd’hui de se protéger et, surtout, de prévenir ce type de comportements. Concernant les réalités sociales, il y a, bien évidemment, tout un contexte de banalisation de la violence - en particulier à travers les médias, films et jeux vidéo - qui peut inciter au passage à l’acte des enfants ou des adolescents fragiles et peu soutenus familialement. D’autant plus que je fais partie de ceux qui s’interrogent sur les difficultés d’exercice de la parentalité aujourd’hui et pensent qu’elles sont très largement sous-estimées. Beaucoup de parents sont totalement démunis face à Internet, par exemple, ou face à des phénomènes de socialisation juvénile radicalement nouveaux : ils ont tendance alors à attendre de l’École qu’elle résolve des questions qui relèvent d’abord – même si ce n’est pas totalement – de l’éducation familiale. Il n’est pas question, ici, de culpabiliser quiconque ; en revanche, il faut noter que la France est un pays qui apparaît vraiment très en retard en matière de recherches et de pratiques d’aides à la parentalité. Et ce phénomène se conjugue avec ce que j’appelle la désinstitutionalisation de l’École. En effet, jadis profondément structurée en fonction d’impératifs sociétaux indiscutables, pourvue de rituels nombreux scandant le temps et organisant l’espace, sous la tutelle d’une hiérarchie pyramidale toute-puissante, l’École était un de ces « dispositifs disciplinaires » décrits par Michel Foucault, destiné à assujettir les corps pour mieux asservir les esprits. Même si je trouve, pour ma part, la description de Foucault ainsi que l’usage qui en est fait trop caricaturaux, il n’en reste pas moins que cette École « tenait » et « contenait » relativement bien les tentations centrifuges d’une population encore, il est vrai, fortement triée sur le volet dès la fin de l’école primaire. Or, cette structuration s’est effritée et le cadre s’est considérablement distendu… On doit, bien sûr, se réjouir que les rituels jugés humiliants ou obsolètes aient disparu. Mais le problème, c’est qu’ils n’ont pas vraiment été remplacés et que le cadre, lui, a même parfois, complètement disparu. Les établissements scolaires, en particulier les collèges, sont ainsi devenus progressivement des lieux de passage où rien ne vient jamais vraiment stabiliser des postures physiques et mentales, où l’appartenance symbolique n’est plus guère possible et où l’institution elle-même, dans sa cohérence et son projet, devient insaisissable. Comment des enfants de onze ans, qui entrent en sixième, peuvent-ils se représenter ce qu’est leur collège et ce que l’École attend d’eux quand ils ne voient jamais ensemble la quinzaine d’adultes qui est chargée de leur éducation et qu’ils sont ballotés, tout au long de la journée, entre des salles et des situations dont rien ne vient signifier l’unité ? Certes, on fera parfois une séance d’explication du règlement intérieur, mais cela ne peut remplacer l’implication dans un collectif solidaire qui ne s’éprouve, lui, qu’à travers des activités communes et un encadrement cohérent… Je fais l’hypothèse que la montée des comportements anomiques est profondément liée à un mode de gestion des établissements où, faute d’un cadre structurant à taille humaine encadré par un groupe d’adultes identifiés et solidaires, dominent l’anonymat, l’individualisme, la débrouillardise, la recherche exclusive de son propre intérêt, avec, à terme, le mépris pour le collectif vécu comme générateur de contraintes et non comme lieu d’expression de sa liberté. La découverte fondatrice que « l’interdit autorise » et que le respect de la loi permet non seulement de « vivre ensemble », mais aussi donner le meilleur de soi-même dans le respect d’autrui, me semble être un impératif politique – au sens le plus noble de ce terme – de l’École. Et, là encore, non pas en rajoutant des « cours » spécifiques, mais en se saisissant des activités d’enseignement pour leur donner la force structurante, tant psychique que sociale, dont les élèves ont besoin. Faute de quoi, ils ne les fréquentent qu’en « touristes » et pratiquent sans scrupules les transgressions qui leur permettent de se sentir exister… Certes, je ne suis pas naïf et je sais que certains enfants et adolescents sont porteurs d’une violence que de simples aménagements pédagogiques ne pourront pas contenir. Pour eux, de toute évidence, nous avons besoin de professionnels formés et d’un soutien spécifique des enseignants chargés de leur encadrement. Mais, pour la grande majorité des incidents qui viennent compromettre le quotidien des établissements et rendent les apprentissages difficiles, voire impossibles, je suis convaincu que « réinstitutionnaliser » les établissements, en inscrivant les élèves dans des collectifs de taille raisonnable (quatre classes semble un bon étiage), encadrés par des équipes structurées, avec des activités mobilisatrices, des rituels adaptés et des modes de gestion plus proches des personnes, permettrait de construire ces cadres éducatifs qui nous font tant défaut aujourd’hui.   Et pour finir, une question plus personnelle : qu'est-ce qui vous a tellement marqué dans votre propre rapport à l'école pour que vous ne vous en éloigniez jamais ? On ne sait jamais très bien identifier l’origine de nos engagements et l’on reconstruit souvent a posteriori de belles histoires qui relèvent plus de la fiction que de la réalité. Pour ce qui me concerne, je crois que ma passion est plus celle de la transmission que celle de l’École. C’est pourquoi sans doute, je me suis souvent permis d’interroger les formes actuelles de l’École – comme la classe « homogène » d’élèves prétendument de même niveau censés faire tous la même chose en même temps… c’est-à-dire le modèle de « l’enseignement simultané » imposé par Guizot – au nom de sa faible efficacité en matière de transmission. Je ne crois pas que les modalités actuelles de l’École soient sacrées et doivent être pérennisées sans jamais être interrogées. Mais il faut interroger ces modalités de l’École au nom des finalités qu’on lui affecte et c’est cela que j’ai tenté de faire depuis tant d’années. Et puis, ce qui m’anime, en fait, c’est de susciter le plaisir d’apprendre et la joie de comprendre. C’est là où je trouve aujourd’hui encore le plus de satisfactions, bien loin de toutes les formes d’exercice du pouvoir institutionnel qui, dans l’Éducation nationale comme ailleurs, devraient, à mes yeux, s’assigner à plus de modestie.

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