Carte blanche au Bondy Blog : Ecrire ensemble

Nos disques sont rayés - quinze jours sur les blocages français

Avec Nassira El Moaddem (rédactrice en chef), Leïla Khouiel, Ilyes Ramdani, Sarah Ichou, Sabrina Alves, Kozi Pastakia, Kab Niang, Maéva Lahmi, Jonathan Baudoin, Azzedine Marouf, Rouguyata Sall, Victor Mouquet et le public du Théâtre du Rond-Point

Sur la scène du Théâtre du Rond-point, une grande table, autour de laquelle les blogueurs du Bondy Blog sont réunis en conférence de rédaction animée par la rédaction en chef. Le sujet du jour : les quartiers populaires vus par le public du Théâtre du Rond-Point. Quels sont leurs liens avec les quartiers ? S’y rendent-ils ? Qu’y font-ils ? Quel est leur sentiment lorsqu’ils dépassent le périphérique ? Vont-ils dans des zones de non droit comme on entend souvent dans les discours médiatiques ? Ont-ils si peur en y allant ? C’est une conférence de rédaction interactive, en relation avec le public de la soirée, qui sera proposée avec un objectif : la réalisation d’un article à la fin de cette rencontre. Chacun pourra voir l’élaboration du papier en temps réel sur la plateforme du Bondy Blog, de ses premiers mots jusqu’à la recherche du titre, de la photo qui accompagnera le texte et de sa mise en ligne finale.

> l'article du Bondy Blog écrit avec le public du Rond-Point

Enregistré le 31 janvier 2017 salle Topor

Durée 00:34:49



Retrouvez sur ventscontraires les podcasts et vidéo des différentes éditions du festival "Nos disques sont rayés". Un festival de mutineries, de rires et de réflexions pour s’élever au-dessus des blocages français – qu’ils soient politiques ou sociétaux, avec la montée des craintes et des extrémismes qui les accompagne.

Edition #3 février 2019 : Issue de secours, la périphérie ?
Quinze jours de débats, performances et conférences pour renverser notre vision sur la banlieue, les marges, les « territoires ». Disputes, engueulades et rires salutaires : quand les démocraties vacillent sous le poids des inégalités, il est temps de prendre la parole, de débattre, de sortir des entre-soi. « Acceptons-nous que l’Europe se construise loin de ses citoyens ? Aimons-nous cette France à plusieurs vitesses, l’hypocrisie apartheid et tant de zones oubliées qui ruminent en silence ? » demande l’organisateur Jean-Daniel Magnin, directeur littéraire des lieux. À la veille des élections européennes, le Rond-Point ouvre les issues de secours côté banlieue. Il s’agrandit à tous les publics, aux talents qui débordent, pour un festival citoyen des périféeries urbaines.

Edition #2 janvier-février 2018
Nos disques rayés plus intimes, ceux qui viennent tourner insidieusement en boucle dans nos têtes et font bégayer de magnifiques mots comme égalité, liberté d’opinion, transparence, justice, laïcité, fraternité, démocratie, mots que nous revendiquons toujours mais qui sont entravés, tenus en laisse, dévoyés de leur élan premier. Ce qui nous révolte et nous accable, nous entraîne dans un monde que nous n’avons pas choisi.

Edition #1 janvier-février 2017
Notre système politique se mord-il la queue ou peut-il se réformer ? Comment mettre fin à la rengaine des vœux pieux, des discours éventés, du manège des mini-hommes providentiels de plus en plus dévalués à nos yeux, du cercle vicieux dans lequel la Ve République s’est enfermée ?

 

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Le 3 mars 2015 à 12:37

D'où vient le doute d'être...

J'ai marché pour "Charlie", j'ai porté la pancarte même, ému à mort qu'on ait buté du talent, de l'esprit, des hommes. J'ai marché et des proches presque à la queue leu leu dans un souffle désespéré m'ont dit – mais vous êtes où ?J'ai compris là que je ne n'étais pas des leurs, ils me disaient "vous" comme si j'appartenais à d'autres, comme si éclaté le dernier rempart apparaissait le vrai visage du "nous" dont je faisais pas partie. Ce "nous" visage de la France dont ils se sentaient naturellement "eux" les légataires universels. C'était des amis, des humanistes, des gens de gauche pas des "bouseux frontistes" non ! tout ce qu'il y a d'éclairé. Et j'ai compté les mille pas arrachés à la boue que j'ai fait pour avancer vers eux, j'ai mesuré combien j'étais devenu une caricature de laïcard, obsédé par le dogme républicain, épris de soif absolue de liberté. Dans chacun de ses pas j'ai combattu les soupçons de "Marianne" à mon endroit, aimé la France dans son tout, ses hauteurs d'esprits et ses cavités les plus sombres. J'ai mis un "y" à mon prénom pour le blanchir, me suis incliné devant le supplice d'un autre barbu par politesse, appris tous les subjonctifs possibles et utilisables, pris l'accent de mes pairs et donné ma langue maternelle aux loups. J'ai blanchi au possible pour qu'il n'y ai plus d'ambiguïtés.Au milieu de la foule, j'ai mesuré le petit centimètre que tous ces "Français" avaient accompli à mon endroit... quasi rien. En prononçant ce "vous" une évidence m'a saisi – Magyd ! tu es trop français, retourne à de plus justes proportions. Il y a trente ans, c'était la marche des beurs, la marche de l'espoir, j'avais vingt ans, j'étais déjà ce Français-là. Car... j'ai été français, un temps, quelques années, les premières. Puis petit à petit je l'ai moins été puis de moins en moins, justement parce qu'on me disait que je l'étais. Mais est-ce qu'on dit à un Français qu'il l'est ? ...non !! parce qu'il l'est justement. Le doute s'est immiscé une première fois.Puis "français" on m'a dit que je l'étais pas, puis que je l'étais trop, puis que j'étais un peu des deux... alors j'ai épousé des identités comme autant de causes... j'ai été basque, occitan, provençal, sénégalais, africain du sud, noir d'Amérique, peau rouge, tibétain et même femme et même homo, bref minoritaire.Je me suis perdu. Finalement je suis devenu palestinien, sans le savoir sans le vouloir, un Palestinien sans histoire, vide de sens, vierge de colère ou de rancunes. Un Palestinien des Pyrénées avec l'accent de Toulouse. C'est plus tard que j'ai été arabe et ce n'est qu'à la fin que j'suis devenu kabyle quand j'ai piétiné les montagnes sèches de la vallée de la Soummam et que j'ai entendu prononcé mon prénom avec l'accent de mère ce diminutif familier propre aux miens..."l'mèdj". Epris d'idéal j'suis devenu Palestinien, un Palestinien de France puisque je ne parle que cette langue là, Palestinien dans une terre de droit, d'asile aussi comme on dit où la paix semble s'être définitivement installée, où l'écrit vaut le sang de mille ans de martyrs et la parole libre. J'suis devenu un Palestinien qui ne dort pas dans des camps qui n'a jamais vu la belle étoile qu'au mois d'août  sur des bords de Garonne sans vagues. Un Palestinien sédentaire qui se sentait presque chez lui.Je dis presque parce qu'il y avait à cette époque un ailleurs, un ailleurs aux parfums de figues et de poivrons verts, un ailleurs de mots et de larmes aux tombes enfouies, disparues. Un bout du monde "arabe".Bref toujours connu un toit soutenu par quatre murs... certes pas de briques rouges mais solides.Toujours dormi dans la tranquillité des familles à qui on ne reproche rien et qui fait tout pour.C'était y'a longtemps... J'avais épousé à l'image de mon père le sens aigu de la docilité, la peur d'être montré du doigt, celle d'être puni d'affirmer du soi. Je me suis glissé dans l'habit du "c'est déjà ça"... content de ne pas avoir ce "plus" qui vous met dans la lumière.En quelque sorte... Content d'être terne presque translucide  pour n'embêter personne.N'embêter personne parce qu'un Arabe ça embête tout le monde. L'Arabe... Docile il est chafouin, rebelle il craint. Dans ma famille pourtant, on nous aimait... tous les camps nous aimaient et nous n'aimions personne. Tous   promettaient des lendemains meilleurs... et personne pour nous dire :– Vous allez en chier ! et de quelque côté que vous soyez !C'est là que le camp des promesses athées rejoignait le camp des vœux pieux, dans la promesse du mieux...– Mon cul ! disait mon père. Il disait "TOZ" (bruit de pet)Et chaque jour trahissait la beauté de son lendemain. L'anonymat à cette époque nous identifiait comme solubles dans la république de tous les droits... mais en même temps fidèle à l'ancêtre berbère.Comme dirait l'ami militant j'suis devenu un pâle... Estinien qui conjugue la fougue l'estomac plein.J'ai grandi ainsi dans le "tout va bien" de parents trop effrayés d'avoir à tenir les rennes d'un traineau trop lourd.Abasourdis de misère ils s'en allaient avec la peur d'eux-mêmes, la peur d'être et la peur de ne pas être.La peur d'être immobiles la peur de devenir.Au quotidien la peur de leur propres prénoms, leurs prénoms ces boulets qui les renvoyaient au temps des poux, de la gale et de la faim trompée à l'oignon et à l'huile féroce. Mes parents s'éteignaient de pas comprendre, de pas savoir si l'ennemi est celui qui parle votre langue et porte votre nom ou l'autre qui vous tend une miche de pain en échange de sa botte sur la joue. La guerre d'Algérie y était sans doute pour quelque chose et mon père bien qu'ayant perdu quatre de ses frères pour la cause, doutait. Il me disait :– Tu veux être français ? et mes quatre frères alors !Les moudjahidines algériens l'effrayaient autant que les soldats de l'armée française. Les uns comme les autres le traquaient lui reprochant  de pas être mort  ou d'être toujours en vie. Pourtant, chaque été il bouclait ses valises la grimace au cœur d'imaginer les mille tracas d'un séjour algérien.Là-bas dans la famille il observait la cupidité des siens, l'avidité à posséder : qui la plus grande salle à manger qui le plus gros camion, les meilleures terres, la maison la plus haute et jusqu'au nombre d'enfants... le plus pauvre de ses frères était corrompu jusqu'à la moelle.Et puis on l'attendait pas... lui ! on visait ses poches pour le plumer, lui faire payer la trahison d'être parti.Lui-même au plus bas de l'échelle n'avait pas compris qu'il existait plus bas que le niveau du sol une fourmillée d'agonisants.Il est resté suspect devant cette misère sans fond.Épié par le plus faible traqué par le plus fort.Jamais là-bas il n'a pu élever le moindre mur de briques. Trop d'obstacles, de routes tordues, de reliefs hostiles comme si la nature disait aussi : – Dégage t'es pas à la hauteur.Et tous ces gens l'appelaient mon frère.Les Arabes ont trouvé un subterfuge pour éluder leur impossible dialogue : ils s'appellent mon frère. Ils vous lient par le sang sans qu'une goutte ne coule et quand c'est pas mon frère ils disent à l'inconnu "cousin", ils disent à la fille "ma sœur !", au bonhomme "mon oncle" et même "ma mère" à la dame d'un certain âge.Plus la formule est belle et plus elle est suspecte. Deux blocs faisaient de nous un tout compact, une pâte   sans goût, une communauté sans âme. Les uns par peur de nous voir nous éparpiller, les autres effrayés qu'on devienne "l'autre".  Ils en étaient là, mon père, ma mère, à se méfier d'abord des proches, à harmoniser la comédie des mœurs.Ils acquiesçaient à tous les avis avec pour unique rigueur les cinq topos de l'islam. Ils s'arrondissaient, formaient des courbes, de subtiles rondeurs pour ne pas trahir le cap ultime de leur gesticulations : "ne pas en être". Un mot de trop et la barque tanguait à qui mieux mieux.Ils n'avaient pas d'avis. Plutôt ils se forçaient de pas en avoir... une vie sans avis.Rien ne les avait convaincu dans la vie que d'être vivants sans qu'on s'aperçoive qu'ils le furent. Tous les camps les avaient aplatis, déchiquetés, volés sans qu'ils y gagnent rien. Toutes les promesses accouchaient de coups sur la figure, de guet apens et toutes les douleurs s'enroulaient autour d'eux comme une attaque d'apaches autour du convoi. Ils entendaient le mot "frère" et aussitôt les poignards s'enfonçaient entre les omoplates.– C'est quoi ce peuple !, marmonnait-il.Plus les mots étaient beaux et plus ils se teintaient de la couleur du sang.Ils avaient au moins compris cela, instinctivement. Peut-être parce que blessés trop tôt, blessés avant tout. Avant de voir, de dire ou d'être. Ils en étaient là à vivre dans les minimas humains. Pas loin de l'animal ou pas loin de rien. Ils en étaient là à préférer le moins ennemi des ennemis... c'était déjà ça. Mais voilà d'être à la verticale suffit à vous classer dans la race des hommes et dans l'infime et dans l'intime une flamme résiste à l'appel des basses cours et tout devient possible et mon père a dit à ma mère... – Des enfants ! voilà ! il nous faut quelque chose de pur et renaîtra l'espoir. Ils ont ainsi vogué dans la peur de perdre ce qu'ils étaient et l'envie de devenir ce qu'ils ne seraient plus.L'idéal donc fut d'être palestinien ...ni trop arabe par l'Algérie, ni trop kabyle par la famille ni trop français par la sainte école laïque qui pourtant fit de nous des êtres éclairés... je veux dire des mécréants et on s'est perdus. Il leur fallait une distance, une familiarité lointaine, une cause qui fasse l'unanimité, un idéal sans équivoque, un peuple mythique martyr absolu, une identité imparable. Oui être arabe dans le versant palestinien leur apparaissait jouable, tout y était à construire. Ils tenaient le fil. Ils voulaient pas être multiples, citoyens du monde non !, ils manquaient d'épaules. Palestinien c'est proche et au delà de tout. Et puis...Des ruines seules peut se dresser un drap immaculé.Quelque chose de pur et renaîtra l'espoir.Alors, longtemps mon père s'est glorifié d'engendrer l'élite qui libèrerait le peuple élu du monde arabe, fut-ce au prix de nos vies et lorsque ma mère un beau jour accoucha de  jumeaux il s'écria : – Et de deux pour l'armée des lumières !Ce jour-là même l'amicale des Algériens en Europe vint féliciter ma mère. Ouaaaah !! Là j'ai compris !C'est précisément ce jour là que je suis devenu Palestinien, malgré moi, quand j'ai compris que mon père n'était pas ce nuage sans consistance, cet amateur des ombres, cet anonyme aux goûts futiles, mais un aspirant à la quête de la dimension humaine. Il cherchait ça... la dimension humaine des choses... il cherchait l'homme nouveau sans le savoir.On sait ce qu'il est  advenu de ce pauvre peuple. Les peuples frères ! – Mon cul, a dit mon père !Il disait "TOZ". Longtemps après tout cela il s'est tu, sa détresse s'est tue la mienne avec.                  Nous, ses enfants, sommes devenus les militants frivoles d'une flopée d'idéaux mort-nés qui nous ont conduits de l'Amérique latine en Afrique du sud... des plaines racistes du Texas.... aux montagnes du Tibet et de l'Irlande au Moyen-Orient  et de plus en plus loin à cause du quotidien, ce malheur endémique. Touristes sincères de la cause des frères, on s'est éteints à notre tour.Rien ne nous est apparu fluide.Et quand à la Palestine jamais l'idée nous a semblé si "caduque".Nous attendions du monde arabe qu'il redresse cette moitié de nous trop longtemps affaissée mais pas la moindre lueur de modernité.Rien à l'horizon... et bien qu'à l'agonie il s'échine à penser qu'il est un grand peuple uniforme et compact. Il oublie qu'il est comme toutes les civilisations : épars, fragmenté, multiple et chaque portion se charge d'éradiquer l'autre au nom de la sacro sainte idée de dieu .Les peuples arabes accomplissent ce miracle qui fait que les minorités dominent. Ils font les femmes fantômes et les jeunes aigris. Hier l'Algérie, la Tunisie, l'Egypte aujourd'hui la Syrie assassine ses gosses comme ce roi d'un autre temps qui fit égorger nombre de nouveaux nés pour s'assurer une destinée éternelle. L'éternité, l'éternité encore ce rêve maudit...En attendant aujourd'hui pour croire en moi, pour me trouver et léguer à mes enfants la dimension humaine des choses... je suis en ce moment... encore un peu français.

Le 14 février 2017 à 18:36
Le 2 mars 2018 à 14:38

Tobie Nathan : Le Parlement des dieux

Tobie Nathan écoute des migrants depuis quarante-cinq ans. Professeur de psychologie à Paris VIII, il a fondé en 1993 le Centre Georges Devereux, centre universitaire d'aide psychologique aux familles migrantes. Il a publié une quarantaine d’ouvrages, dont Ethno-roman (Grasset, prix Femina essai 2012) et Ce pays qui te ressemble (Grasset, finaliste du prix Goncourt 2015). Avec Les Âmes errantes (L’Iconoclaste 2017), il affirme ce rare talent d’être un essayiste doublé d’une plume d’écrivain.Et si la laïcité, de moins en moins accueillante, ne parvenait plus à endiguer ce que Tobie Nathan appelle « la guerre des dieux » ? « Et je parle de tous les dieux, tant des divinités païennes que des dieux monothéistes, chacun singulier dans ses exigences, du Dieu des catholiques, des protestants, des musulmans ou des juifs ». Comment penser enfin un monde que les dieux, de fait aussi multiples que les peuples, accepteront un jour de partager en paix ? Peut-on, tel un guérisseur, apaiser ces forces dont les religions n'ont pas réussi à maîtriser la violence ? La République, à travers la loi de 1905, promettait de le faire. Nous en constatons l'échec : « ce sont ces mêmes dieux qui réapparaissent aujourd'hui, rendus d'autant plus cruels qu'ils se trouvent, du fait de la mondialisation, du déplacement accéléré des populations, en concurrence directe les uns avec les autres. » Pour Tobie Nathan, il est grand temps d'ouvrir, au sein de la laïcité française, un large « parlement des dieux ». Conférence programmée par Jean-Daniel Magnin pour le cycle "Nos disques sont rayés #2"Enregistré le 10 février 2018 salle Roland Topor du Théâtre du Rond-PointCaptation et montage Léo Scalco et Sarah-Mei ChanDurée : 02:04:27

Le 16 mai 2016 à 14:59
Le 26 janvier 2015 à 09:56

Pardon ?

Article paru conjointement dans Le 1 n°41 "Que dire à nos enfants ?" du 28 janvier 2015

A présent, qu'est-ce qu'on fait ? Tout un pays qui se pose la question. Et nous dedans, des nuits à en parler, à remonter les fils de l'Histoire.Les yeux rouges elle a dit : la fermeté bien sûr mais il faut aussi demander pardon aux quartiers. Oui aux quartiers. Pardon?Pour tout ce qui a été mal fait et pour tout ce qui n'a pas été fait.Demander pardon !Oui c'est un mot si simple. Dès qu'on le dit tout est changé. Et une fois qu'on l'a dit plus besoin de le redire, la rancoeur est moins lourde, on peut se mettre à travailler tous ensemble.J'imaginais l'exécutif demander pardon aux quartiers. Non mais, les quartiers ça n'est pas les camps, on va où là ?Tu verras, ils n'ont pas le choix. C'est le moment. C'est la seule chose à faire.Et puis le lendemain le premier ministre a lâché le mot "apartheid". Apartheid territorial, social, ethnique. Il y a eu un grand silence. J'ai vu des visages s'éclairer d'un sourire, comme si l'injustice avait été enfin reconnue. Et d'autres se renfrogner : on n'est tout de même pas en Afrique du Sud ! Rien ne leur a été fait délibérément, aux quartiers ! En Afrique du Sud la séparation était inscrite dans la loi !Tu vois je t'avais dit, ils ont compris qu'il fallait aussi s'excuser.Alors deux autres mots m'ont traversé la tête. Transparence et réconciliation. Les deux mots que Mandela a sortis quand son grand pays cassé en deux s'est tourné vers lui en demandant : A présent, qu'est-ce qu'on fait ? On va tout se dire, même les choses les moins reluisantes, on va rassembler toutes nos histoires en une même Histoire, et puis on va arrêter d'avoir peur, on va se retrousser les manches et bosser tous ensemble.Transparence et réconciliation : et si c'était par ces deux mots-là qu'il nous fallait passer pour redonner vie et éclat aux trois grands mots rouillés qui patientent au fronton de nos mairies ? Cet article paraît dans le n°41 de l'hebdo Le 1partenaire de ventscontraireset du Théâtre du Rond-Point

Le 16 septembre 2014 à 08:03

Claude Lelièvre : L'école a toujours été un lieu d'affrontement idéologique

Ça va bien à l'école ? #2

Agrégé de philosophie, Claude Lelièvre est professeur honoraire d’histoire de l’éducation à la faculté des sciences humaines et sociale-Sorbonne (Paris V), spécialiste dans l’histoire des politiques scolaires aux XIXe et XXe siècles. Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages parmi lesquels : « L’Ecole obligatoire : pour quoi faire ? », Retz, 2004 et « Histoires vraies des violences à l’école », Fayard, 2007. Il a accepté de répondre aux questions de ventscontraires.net. Deuxième partie de cet entretien exclusif. > Première partie Instruire ou éduquer : quels sont, selon vous, les objectifs de l'école ? Cette dichotomie éducation-instruction (même si elle ne peut jamais être tenue jusqu’au bout) structure en profondeur le débat public sur l'Ecole en France depuis la Révolution française et l'institution de la République. Elle génère des tensions multiples qui se déclinent de façon récurrentes et parfois renouvelées, voire confuses. Le mieux est sans doute de partir de l’intervention emblématique de Rabaut Saint-Etienne devant la Convention en décembre 1792 : « Il faut distinguer l’instruction publique de l’éducation nationale. L’instruction publique éclaire et exerce l’esprit ; l’éducation nationale doit former le cœur ; la première doit donner des lumières et la seconde des vertus; l’instruction publique est le partage de quelques-uns ; l’éducation nationale est l’aliment nécessaire à tous  ». Un siècle plus tard, à la fin de la période ferryste, Ferdinand Brunetière précise : « l’éducation renvoie plutôt au gouvernement et à la direction des mœurs » et « l’instruction à la culture et au développement de l’esprit » (‘’Education et instruction’’, in Revue des deux mondes, 15 février 1895). Alors,« l'éducation dans les limites de l'instruction » selon la formule ''synthétique'' de Condorcet ? C'est sans doute un bel horizon qu'il est assurément bon d'avoir à l'esprit (surtout lorsqu'il s'agit d'Ecole et pour éviter bien des dérives possibles), mais impraticable jusqu'au bout. En tout cas, historiquement, la ''question morale'' dans une Ecole républicaine laïque a été ( et reste encore actuellement) une question vive, même si elle n'épuise pas le sujet. Pour Jules Ferry , l’enseignement de la morale appartient à l’Ecole (non par ‘’défaut’’, parce que les familles seraient défaillantes, comme on l’entend souvent aujourd’hui) mais parce que c’est son rôle éminent . Et c'est ce qu'il affirme avec force dans sa célèbre « Lettre aux instituteurs » du 17 novembre 1883 « L’instruction religieuse appartient à la famille et à l’Eglise, l’instruction morale à l’Ecole […]. La loi du 28 mars 1882 [sur la laïcité et l’obligation scolaire] affirme la volonté de fonder chez nous une éducation nationale, et de la fonder sur les notions du devoir et du droit que le législateur n’hésite pas à inscrire au nombre des vérités premières que nul ne peut ignorer. Pour cette partie capitale de l’éducation, c’est sur vous que les pouvoirs publics ont compté. En vous dispensant de l’enseignement religieux, on n’a pas songé à vous décharger de l’enseignement moral : c’eut été vous enlever ce qui fait la dignité de votre profession. Au contraire, il a paru tout naturel que l’instituteur, en même temps qu’il apprend aux enfants à lire et à écrire, leur enseigne aussi ces règles élémentaires de la vie morale qui ne sont pas moins universellement acceptées que celles du langage et du calcul ».Il s’agit de la « morale commune » (qui « nous » est « commune », « sans épithète »). Il s'agit d'un enseignement « laïque » de « la » morale, et non de l'enseignement d'une morale « laïque ». Tout cela ne va pas de soi, même à cette époque. Par exemple, Ferdinand Buisson ( un agrégé de philosophie nommé par Jules Ferry à la tête de l’école primaire républicaine et laïque qu'il dirigera durant dix-sept ans ) a eu une position sensiblement différente. Et on le perçoit très bien dans son article sur la « Morale » du « Dictionnaire de pédagogie » paru en 1911. Ferdinand Buisson élargissait en effet bien au–delà de la « morale commune » (et, comme il disait,  bien au-delà des « prescriptions et des prohibitions formelles qui constituent l’honnêteté élémentaire, rudimentaire, celle qu’on pourrait appeler négative ») l’ambition d’«une morale purement laïque » : « pour qu’une éducation morale nous paraisse suffisante, il faut qu’elle crée en chaque individu une sorte de force intérieure régissant non seulement les actes, mais les pensées, les sentiments, les intentions, toute la conduite, toute la direction de la vie ». Dans la période récente, le ministre de l'Education nationale qui a fait voter en juillet 2013 la loi d'orientation et de programmation « pour la refondation de l'école de la République », Vincent Peillon (lui aussi agrégé de philosophie et bon connaisseur de Buisson)), a annoncé qu'il entendait mettre en place un enseignement de « la morale laïque » depuis le primaire jusqu'à la fin du secondaire, en précisant (dans une interview au « Journal du Dimanche » du 2 septembre 2012), que la « laïcité » n’est pas « simplement tolérance » ou un ensemble de « règles de coexistence », mais une« laïcité intérieure », un « rapport à soi qui est un art de l’interrogation et de la liberté », « un effort pour raisonner, considérer que tout ne se vaut pas » . Une mission (composée d'Alain Bergounioux, Laurence Loeffel et Rémy Schwartz) mise en place par le ministre pour réfléchir à ce que pourrait être cet enseignement a rendu son rapport le 22 avril 2013, un rapport intitulé : « Pour un enseignement laïque de la morale » (du cours préparatoire à la terminale).  Aux journalistes qui lui demandent si c'est « une marche arrière que le rapport préconise un ''enseignement laïque de la morale'' et non plus une ''morale laïque'' », le ministre de l'Education nationale Vincent Peillon répond : « c'est la même chose ! Mais je comprends qu'il faut rassurer sur deux points. D'abord, certains voudraient laisser penser que la morale laïque serait anti-religieuse. C'est exactement l'inverse : elle est une morale commune à tous et c'est justement son respect qui autorise la liberté et la coexistence des croyances individuelles et privées de chacun. Ensuite la morale laïque n'est pas non plus une morale d'Etat, une ''orthodoxie à rebours''. Elle est le contraire du dogmatisme et fait le pari de la liberté de conscience et de jugement de chacun : elle vise l'autonomie ». Et Vincent Peillon continue et conclut : « les parents d'élèves autant que les professeurs veulent cette morale laïque là » (Le Monde du 22 avril 2013).   L'école est-elle plus que jamais un champ de bataille idéologique ?  Plus que jamais ? C'est loin d'être évident. Car ce serait oublier, par exemple, que l'école républicaine et laïque s'est construite délibérément sur un engagement politique très affirmé (et non sur la ''neutralité scolaire'') et qu'il y a eu (entre autres) deux ''guerres des manuels'' particulièrement chaudes dans le passé. Le principal fondateur de l'Ecole républicaine et laïque, Jules Ferry, a plaidé très clairement pour l'engagement politique des instituteurs et institutrice. Certes, Ferry se prononce fermement contre un certain type d'engagement : « Ne souffrez pas qu’on fasse jamais de vous des agents politiques ! […]. La politique contre laquelle je tiens à vous mettre en garde, est la politique militante et quotidienne, la politique de parti, de personnes, de coterie ! » En revanche, Jules Ferry plaide explicitement pour l’engagement politique des instituteurs et des institutrices en faveur de la République et de la Révolution française dans l’enceinte scolaire elle-même. Et il s’agit bien d’une prise de parti politique, reconnue et revendiquée comme telle : « Nous nous entendons bien, nous ne rééditons pas ici la formule qui fut célèbre dans les dernières années de l’établissement si difficile, si contesté de la République, cette formule du fonctionnaire qui disait : ‘’ Je ne fais pas de politique !’’. Nous ne l’entendons pas ainsi : je ne dirai pas, et vous ne me laisseriez pas dire qu’il ne doit pas y avoir dans l’enseignement primaire, dans votre enseignement, aucun esprit, aucune tendance politique. Pour deux raisons : d’abord, n’êtes-vous pas chargés, d’après les nouveaux programmes, de l’enseignement civique ? C’est une première raison. Il y en a une seconde, et plus haute, c’est que vous êtes tous les fils de 1789 ! Vous avez été affranchis comme citoyens par la Révolution française, vous allez être émancipés comme instituteurs par la République de 1880 : comment n’aimeriez-vous pas et ne feriez-vous pas aimer dans votre enseignement et la Révolution et la République ? » ( Discours du 25 avril 1881 au congrès pédagogique des instituteurs). On ne peut pas dire que cette prise de position privilégie le consensus. C’est alors une prise de parti encore plus résolue que ne le seraient actuellement des engagements forts contre le sexisme, le racisme ou la xénophobie. Les enseignants du primaire doivent en effet non seulement expliquer la Révolution française et la République, mais les faire « aimer ». Et cela à un moment où la République est condamnée par l’Eglise ; à un moment où seule une courte majorité de Français vient d’être favorable au régime républicain, où les républicains eux-mêmes ne sont pas tous d’accord – loin s’en faut - pour assumer «  en bloc » l’héritage de la Révolution »…In fine, et sans l’ombre d’une hésitation, les instituteurs et institutrices sont instamment sommés d’intervenir, de prendre parti, à l’Ecole même, sur les enjeux politiques majeurs de l’époque, pourtant objets de furieuses controverses. Cela ne se fera pas sans mal et sans contre-offensives, particulièrement chaudes durant la période ferryste, puis à la suite des lois « Combes » interdisant aux congréganistes d'enseigner en 1904. Le 8 janvier 1883, la « Congrégation de l'Index » publie quatre condamnations contre quatre manuels d'instruction morale et civique, ; et c'est la «  première guerre des manuels ». En septembre 1908, les cardinaux et archevêques de France publient une déclaration solennelle : « vous surveillerez l'école publique, employant d'abord tous les moyens légaux pour la maintenir dans l'observation de ce que, à défaut d'une expression meilleure, nous appellerons neutralité ». Commence alors c'est la « seconde guerre des manuels », qui durera jusqu'en 1914. En septembre 1909, les cardinaux, archevêques et évêques de France préconisent en effet une nouvelle forme d'organisation – à savoir les « associations des pères de famille » - en affirmant davantage encore quel est le but : « Vous avez le devoir et le droit de surveiller l'école publique. Il faut que vous connaissiez les maîtres qui la dirigent et l'enseignement qu'ils y donnent. Rien de ce qui est mis entre les mains et sous les yeux de vos enfants ne doit échapper à votre sollicitude : livres, cahiers, images, tout doit être contrôlé par vous […]. Nous interdisons l'usage de certains livres dans les écoles, et nous défendons à tous les fidèles de les posséder, de les lire et de les laisser entre les mains de leurs enfants, quelle que soit l'autorité qui prétend les leur imposer ». Suit une liste d'une quinzaine de manuels d'histoire, de morale ou d'instruction civique condamnés. Dans la dernière période, l'affrontement idéologique principal s'est déplacé du terrain politique direct à la mise en question de l'Ecole républicaine et laïque dans le domaine de l'éducation sexuelle et/ou sexuée), le point nodal tournant, on le sait, autour de la question de l'homosexualité. Les formes que prennent cet affrontements idéologiques peuvent être perçues certes comme très intenses (compte-tenu en particulier du rôle nouveau des ''réseaux sociaux'' dans les mobilisations voire les manipulations), mais les enjeux ne sont pas - contrairement à certains épisodes passés (du moins directement) - de l'ordre du changement de régime politique, voire de l'existence même de la République.

Le 24 janvier 2018 à 11:27

Pascal Blanchard : Pourquoi la France est incapable d'avoir un Musée de la colonisation ?

Un passé qui ne passe pas ! En 2012, nous étions quelques-uns dans Libération à imaginer la nécessité d'un espace muséal sur le passé colonial en France. L'histoire coloniale est encore un enjeu politique du présent. La manière de lire ce passé, d'écrire cette histoire, de la faire entrer au musée est devenu un enjeu symbolique et identitaire fondateur. Depuis trois ans, le paysage muséographique est en mouvement, à travers l'inauguration du Mémorial ACTe en Guadeloupe, avec celle du Mémorial de l'abolition de l'esclavage à Nantes. Dans le même temps, un tel projet sur l'île de La Réunion a été stoppé suite à un changement politique au niveau régional, ainsi que le projet du Musée de l'Histoire de la France et de l'Algérie par la nouvelle municipalité de Montpellier. On le voit, le combat qui s'engage ne sera pas seulement celui de la transmission de l'histoire coloniale et son entrée au musée, mais bien de savoir si la manipulation du passé doit servir les politiques identitaires du présent. > visite de l'exposition commentée par Pascal Blanchard en seconde partie du podcast de la conférence Historien, spécialiste du « fait colonial » et d’Histoire des immigrations en France, chercheur associé au CNRS au Laboratoire Communication et Politique, Pascal Blanchard est co-directeur du Groupe de recherche Achac (colonisation, immigration, post-colonialisme) et membre du conseil scientifique de la Fondation Lilian Thuram – Éducation contre le racisme. Il a été le co-commissaire scientifique de l’exposition Exhibitions. L’Invention du Sauvage présentée au Musée du quai Branly (2011-2012), vient d’inaugurer l’exposition Zoos humains. L’Invention du Sauvage à la Cité Miroir de Liège. Il a co-dirigé de nombreux ouvrages, notamment Zoos humains et exhibitions coloniales. 150 ans d’invention de l’autre (La Découverte, 2011), La France Noire. Trois siècles de présences des Afriques, des Caraïbes, de l’Océan Indien et d’Océanie (La Découverte, 2012), Vers la guerre des identités ? (La Découverte, 2015) ainsi que le catalogue de l’exposition, Exhibitions. L’Invention du Sauvage, avec Gilles Boetsch et Nanette Snoep (Actes Sud). Il a co-réalisé entre autres les séries télévisuelles Noirs de France ; Paris couleurs ; Frères d’armes et Champions de France. Il a co-dirigé plusieurs éditions dont les ouvrages de La Fracture coloniale (2005) ; le coffret Un siècle d’immigration des Suds en France (2010) et, avec Sandrine Lemaire, Nicolas Bancel, Éric Deroo, Gilles Boetsch : Zoos Humains. De la Vénus hottentote aux reality shows (La Découverte 2002).  Enregistré le 8 février 2017 pendant le festival "Nos disques sont rayés - quinze jours sur les blocages français"Programmation du festival : Jean-Daniel MagninCaptation vidéo : Larissa Pignatari, Léo Scalco

Le 20 janvier 2017 à 11:34

Nos disques sont rayés : quinze jours sur les blocages français

À quoi bon « résister » si on connaît la fin ? (…)Nos disques sont rayés. Mais demain, peut-être trouverons-nous des réponses.Mehdi Meklat et Badroudine Said AbdallahBondy Blog 7 décembre 2015 Conférences performances avec Mediapart, le Bondy Blog, Edgar Morin, Jean-Pierre Filiu, William Bourdon, François Ruffin, Frédéric Lordon, La Rumeur, Kader Aoun, Pascal Blanchard, Emma la clown & Françoise Dolto, l’ANPU (Agence Nationale de Psychanalyse Urbaine), Gérard Mordillat, Christophe Meierhans - conception Jean-Daniel Magnin et Jean-Michel Ribes Dès le 1er février, retrouvez chaque jour sur ventscontraires les podcasts et vidéo des 14 conférences-performances "Nos disques sont rayés". Un festival de mutineries, de rires et de réflexions pour s’élever au-dessus des blocages français – qu’ils soient politiques ou sociétaux, avec la montée des craintes et des extrémismes qui les accompagne. Passé colonial mal digéré, apartheid dénoncé mais non réparé, crise de la représentativité, pouvoir régalien exorbitant du chef, corruptions, inégalités, évasion fiscale, emprise des lobbies sur la nature et notre santé sont bien sûr au menu. Notre système politique se mord-il la queue ou peut-il se réformer ? Comment mettre fin à la rengaine des vœux pieux, des discours éventés, du manège des mini-hommes providentiels de plus en plus dévalués à nos yeux, du cercle vicieux dans lequel la Ve République s’est enfermée ? Pourquoi recommence-t-on encore et encore ce qui ne marche plus ? Comment sortir d'une situation bloquée ? Suffit-il de s'indigner ? Va-t-on enfin élargir le paysage ? Quinze jours de cartes blanches, conférences, concert, performances pour rencontrer ceux qu'on maintient en lisière ou qu’on regarde avec méfiance : penseurs dérangeants, hip hopers, stand-upers, spectacles qui fracturent le champ politique par le rire – et des rédactions ne dépendant que de leurs lecteurs et d’elles-mêmes, bienvenue à Fakir, le Bondy Blog et en ouverture Mediapart, invité dans la grande salle du Rond-Point pour une soirée pirate diffusée en direct sur son site. Festival Nos disques sont rayés, quinze jours sur les blocages français, du 23 janvier au 11 févrierCaptation vidéo : Larissa Pignatari, Léo Scalco

Le 25 septembre 2014 à 09:50

Philippe Meirieu : "Ce qui m'anime c'est de susciter le plaisir d'apprendre et la joie de comprendre"

Ça va bien à l'école ? #4

D'abord instituteur puis professeur de philosophie et de Lettres, Philippe Meirieu est aujourd’hui professeur des universités en sciences de l’éducation à l'université LUMIERE-Lyon 2. Engagé à plusieurs reprises dans des chantiers importants de l’Éducation nationale, il a beaucoup travaillé sur le collège, le lycée et la formation des enseignants. Parmi ses derniers livres : Faire l’Ecole, faire la classe (ESF éditeur, 2009), Lettre aux grandes personnes sur les enfants d’aujourd’hui (Rue du Monde, 2011), Pédagogie : des lieux communs aux concepts-clés (ESF éditeur, 2013), Le plaisir d’apprendre (Autrement 2014). Une version refondue et actualisée de sa Lettre à un jeune professeur sort en librairie le 10 septembre. Pour Ventscontraires.net, il accepté de répondre à quelques questions. Quatrième et dernière partie de cette instructive plongée au coeur de l'école. > Première partie Le fort taux de chômage actuel doit-il nous inciter à faire évoluer l'école en l'adaptant aux « réalités économiques » ? Il est, malheureusement, un taux plus fort que celui du chômage, c’est celui de l’abstention – en particulier des jeunes - aux différentes consultations électorales ! C’est ce déficit citoyen là qui me semble, d’abord, interpeller l’École dans sa fonction fondatrice. Comment accepter que notre École « produise » autant de gens qui se désintéressent de la vie publique ? De toute évidence, notre « éducation civique », sous ses différentes formes et appellations, n’est pas d’une grande efficacité ! Peut-être faudrait-il se demander si l’École ne doit pas, enfin, introduire le droit comme discipline de plein exercice ? Car c’est quand même paradoxal d’ « affirmer que nul n’est censé ignorer la loi » alors que notre institution scolaire ne l’enseigne pas dans le cadre de la scolarité obligatoire : il y a pourtant des principes fondateurs comme « nul ne peut se faire justice soi-même », « nul ne peut être, à la fois, juge et partie » qui devraient bien être présentés et expliqués à tous de manière dynamique en montrant leur importance décisive pour la construction du lien social. Et puis, il y a la manière dont notre École est gérée et la part qu’y prennent – ou, plus exactement, que n’y prennent pas – les élèves. Pas question, évidemment, de singer en classe la démocratie directe en faisant voter les élèves sur le programme à traiter ! Mais, en revanche, l’apprentissage de la responsabilité dans un collectif, l’identification de l’autorité légitime, la distinction entre ce qui relève des obligations statutaires et ce qui relève des choix personnels et collectifs, la réflexion sur les conditions du travail en commun… tout cela fait partie pleinement des missions de l’École. Là encore, les pédagogues ont défriché le terrain depuis bien longtemps ; là encore, ils ne sont guère entendus et la « machine école » fonctionne dans l’indifférence générale en promouvant implicitement ou explicitement l’individualisme systématique. Ce n’est pourtant pas très compliqué : dès quatre ans, en classe maternelle, un enfant peut comprendre qu’en tant que responsable du bocal à poissons rouges, il détient une autorité légitime liée intrinsèquement à sa responsabilité ! Il peut apprendre ainsi qu’une autorité légitime ne s’exerce toujours « qu’en tant que… ». De même, très tôt, des rituels peuvent permettre d’organiser des débats structurés à l’école et de réfléchir sur les droits et les devoirs de chacun au sein du collectif… Jusqu’aux « délégués de classes » qui peuvent progressivement avoir une véritable fonction de proposition dans la vie de l’établissement… Pas question de prendre les élèves pour des « citoyens avant la lettre ». Mais abdiquer sur toute véritable formation progressive à la citoyenneté est une véritable démission que nous payons très cher ! Qui peut imaginer qu’un jeune reçoit « l’onction citoyenne » la nuit de ses dix-huit ans et qu’il peut, du jour au lendemain, comprendre ce qu’est une société solidaire et voter en conséquence de cause ? Quant au chômage, il interroge, bien évidemment, lui aussi, le système scolaire. Mais il ne doit pas le faire en l’amenant à renoncer à ses ambitions culturelles pour toutes et tous et en mettant en place un « utilitarisme » à courte vue avec des orientations prématurées et plus ou moins obligatoires vers les « métiers en tension » : ce serait une catastrophe ! Il doit, en revanche, intégrer, à la fois, une véritable découverte des métiers dans leur diversité, dès l’école primaire, et introduire, très tôt, une éducation au choix, avec un système de choix réversibles avant les choix irréversibles… Plus globalement, évidemment, le chômage de masse que nous vivons interroge la place de la « formation tout au long de la vie » et pose la question du partage du temps de vie entre « formation personnelle et professionnelle », d’une part, et « implication productive », d’autre part : je suis partisan, pour ma part, d’un « crédit formation » de cinq années, par exemple, que pourrait prendre en cours de carrière toute personne qui n’a pas bénéficié d’une formation initiale longue. Il n’est pas certain, d’ailleurs, que cela coûterait très cher dès lors que l’on se déciderait à flécher une partie significative des 32 milliards de la formation continue en France vers ce dispositif.   Les faits divers donnent l'impression d'une violence croissante à l'école. Selon vous, est-ce le cas ? Les incidents et les agressions augmentent, en effet, inégalement selon les établissements et les quartiers, mais significativement. De même que le harcèlement entre élèves, y compris sous la forme nouvelle du cyber-harcèlement, d’autant plus violent, parfois, qu’il n’est pas facilement repérable par les éducateurs et que l’agresseur ne voit pas la souffrance de sa victime qui, dans la face à face, aurait pu l’inviter à la modération. Mais ces phénomènes sont, à mes yeux, la conséquence, d’une part, de réalités sociales qui font ainsi irruption dans l’univers scolaire et, d’autre part, d’une sorte de désinstitutionalisation de cette École qui est moins capable aujourd’hui de se protéger et, surtout, de prévenir ce type de comportements. Concernant les réalités sociales, il y a, bien évidemment, tout un contexte de banalisation de la violence - en particulier à travers les médias, films et jeux vidéo - qui peut inciter au passage à l’acte des enfants ou des adolescents fragiles et peu soutenus familialement. D’autant plus que je fais partie de ceux qui s’interrogent sur les difficultés d’exercice de la parentalité aujourd’hui et pensent qu’elles sont très largement sous-estimées. Beaucoup de parents sont totalement démunis face à Internet, par exemple, ou face à des phénomènes de socialisation juvénile radicalement nouveaux : ils ont tendance alors à attendre de l’École qu’elle résolve des questions qui relèvent d’abord – même si ce n’est pas totalement – de l’éducation familiale. Il n’est pas question, ici, de culpabiliser quiconque ; en revanche, il faut noter que la France est un pays qui apparaît vraiment très en retard en matière de recherches et de pratiques d’aides à la parentalité. Et ce phénomène se conjugue avec ce que j’appelle la désinstitutionalisation de l’École. En effet, jadis profondément structurée en fonction d’impératifs sociétaux indiscutables, pourvue de rituels nombreux scandant le temps et organisant l’espace, sous la tutelle d’une hiérarchie pyramidale toute-puissante, l’École était un de ces « dispositifs disciplinaires » décrits par Michel Foucault, destiné à assujettir les corps pour mieux asservir les esprits. Même si je trouve, pour ma part, la description de Foucault ainsi que l’usage qui en est fait trop caricaturaux, il n’en reste pas moins que cette École « tenait » et « contenait » relativement bien les tentations centrifuges d’une population encore, il est vrai, fortement triée sur le volet dès la fin de l’école primaire. Or, cette structuration s’est effritée et le cadre s’est considérablement distendu… On doit, bien sûr, se réjouir que les rituels jugés humiliants ou obsolètes aient disparu. Mais le problème, c’est qu’ils n’ont pas vraiment été remplacés et que le cadre, lui, a même parfois, complètement disparu. Les établissements scolaires, en particulier les collèges, sont ainsi devenus progressivement des lieux de passage où rien ne vient jamais vraiment stabiliser des postures physiques et mentales, où l’appartenance symbolique n’est plus guère possible et où l’institution elle-même, dans sa cohérence et son projet, devient insaisissable. Comment des enfants de onze ans, qui entrent en sixième, peuvent-ils se représenter ce qu’est leur collège et ce que l’École attend d’eux quand ils ne voient jamais ensemble la quinzaine d’adultes qui est chargée de leur éducation et qu’ils sont ballotés, tout au long de la journée, entre des salles et des situations dont rien ne vient signifier l’unité ? Certes, on fera parfois une séance d’explication du règlement intérieur, mais cela ne peut remplacer l’implication dans un collectif solidaire qui ne s’éprouve, lui, qu’à travers des activités communes et un encadrement cohérent… Je fais l’hypothèse que la montée des comportements anomiques est profondément liée à un mode de gestion des établissements où, faute d’un cadre structurant à taille humaine encadré par un groupe d’adultes identifiés et solidaires, dominent l’anonymat, l’individualisme, la débrouillardise, la recherche exclusive de son propre intérêt, avec, à terme, le mépris pour le collectif vécu comme générateur de contraintes et non comme lieu d’expression de sa liberté. La découverte fondatrice que « l’interdit autorise » et que le respect de la loi permet non seulement de « vivre ensemble », mais aussi donner le meilleur de soi-même dans le respect d’autrui, me semble être un impératif politique – au sens le plus noble de ce terme – de l’École. Et, là encore, non pas en rajoutant des « cours » spécifiques, mais en se saisissant des activités d’enseignement pour leur donner la force structurante, tant psychique que sociale, dont les élèves ont besoin. Faute de quoi, ils ne les fréquentent qu’en « touristes » et pratiquent sans scrupules les transgressions qui leur permettent de se sentir exister… Certes, je ne suis pas naïf et je sais que certains enfants et adolescents sont porteurs d’une violence que de simples aménagements pédagogiques ne pourront pas contenir. Pour eux, de toute évidence, nous avons besoin de professionnels formés et d’un soutien spécifique des enseignants chargés de leur encadrement. Mais, pour la grande majorité des incidents qui viennent compromettre le quotidien des établissements et rendent les apprentissages difficiles, voire impossibles, je suis convaincu que « réinstitutionnaliser » les établissements, en inscrivant les élèves dans des collectifs de taille raisonnable (quatre classes semble un bon étiage), encadrés par des équipes structurées, avec des activités mobilisatrices, des rituels adaptés et des modes de gestion plus proches des personnes, permettrait de construire ces cadres éducatifs qui nous font tant défaut aujourd’hui.   Et pour finir, une question plus personnelle : qu'est-ce qui vous a tellement marqué dans votre propre rapport à l'école pour que vous ne vous en éloigniez jamais ? On ne sait jamais très bien identifier l’origine de nos engagements et l’on reconstruit souvent a posteriori de belles histoires qui relèvent plus de la fiction que de la réalité. Pour ce qui me concerne, je crois que ma passion est plus celle de la transmission que celle de l’École. C’est pourquoi sans doute, je me suis souvent permis d’interroger les formes actuelles de l’École – comme la classe « homogène » d’élèves prétendument de même niveau censés faire tous la même chose en même temps… c’est-à-dire le modèle de « l’enseignement simultané » imposé par Guizot – au nom de sa faible efficacité en matière de transmission. Je ne crois pas que les modalités actuelles de l’École soient sacrées et doivent être pérennisées sans jamais être interrogées. Mais il faut interroger ces modalités de l’École au nom des finalités qu’on lui affecte et c’est cela que j’ai tenté de faire depuis tant d’années. Et puis, ce qui m’anime, en fait, c’est de susciter le plaisir d’apprendre et la joie de comprendre. C’est là où je trouve aujourd’hui encore le plus de satisfactions, bien loin de toutes les formes d’exercice du pouvoir institutionnel qui, dans l’Éducation nationale comme ailleurs, devraient, à mes yeux, s’assigner à plus de modestie.

Le 22 mars 2019 à 19:19

Carte blanche à la revue Socialter : la gentrification

Nos disques sont rayés #3 Festival citoyen des "périféeries urbaines"

Carte blanche à la revue Socialter : La gentrification : conférence-débat avec : Ian Brossat, Sinny&Ooko, Elena Scappaticci, Sylvie Tissot  Une gentrification heureuse est-elle possible ? Paris voit ses quartiers populaires et ses banlieues se gentrifier – phénomène qui repousse sans cesse les classes laborieuses vers la périphérie tandis que les quartiers centraux deviennent inaccessibles aux classes moyennes, même les plus aisées. Encore mal identifiée du grand public, cette brooklynisation touche de nombreuses métropoles occidentales. Des protestations s’élèvent, surtout outre Atlantique, contre cette forme de néocolonialisme soft. Comment appréhender – voire endiguer – ce « grand déplacement » ? Fin observateur des initiatives liées à l’économie solidaire et à la transition écologique, le magazine Socialter organise le débat. Il réunira Sylvie Tissot, sociologue, qui nous dit où en est la gentrification du Grand-Paris, quelles sont ses dynamiques, qui en sont les acteurs ; Ian Brossat, élu et auteur d’un livre sur l’airbnbisation de Paris, évaluera les moyens et stratégies déployés par certaines municipalités pour protéger les populations « déjà là » et conserver une certaine mixité sociale ; ainsi que Sinny&Ooko, incubateur de tiers-lieux – ces espaces alternatifs portés par une démarche d’éducation populaire et de mixité, qui s’ouvrent en plein quartier populaire et peuvent paradoxalement agir comme tête de pont et accélérateur de la gentrification. Débat animé par Elena Scappaticci, journaliste à Socialter. Conférence programmée le 6 février 2019 par Jean-Daniel Magnin pour le Théâtre du Rond-Point Captation Léo Scalco et Sarah Mei-Chan

Le 22 mars 2019 à 11:57

Le grand oral désopilant du Barreau de Paris, avec Florence Aubenas #1

Faut-il détruire le périphérique ?

Nos disques sont rayés #3 – Festival citoyen des "périféeries urbaines", soirée d'ouverture : Le grand oral désopilant du Barreau de Paris, avec Florence Aubenas. En complicité avec Bertrand Périer. Avec les avocats du Barreau de Paris : Laurent Delvolve, Edmond-Claude Fréty, César Ghrénassia, Arnaud Gris, Thomas Heintz, Julien Mayeras, Serge Pererz, Louis-Romain Riché, Anne-Guillaume Serre, Antoine V. Invitée d'honneur Florence Aubenas Candidats : Wassim Adib et Joachim Pinto Les meilleurs avocats du moment vont s’étriper devant vous sur les enjeux liés aux banlieues, aux territoires perdus de la République, à la France périphérique. Entre catch verbal et jeux du cirque, cette joute oratoire saignante suit un rite où tous les coups – absolument tous les coups – sont permis. Les avocats font leur entrée avec un.e invité.e d’honneur devant une foule surchauffée. L’un d’eux fait un portrait volontairement irrévérencieux de l’ invité.e qui pourra rectifier les contrevérités les plus flagrantes. Deux jeunes courageux candidats venus des banlieues viennent défier les avocats en prononçant un bref discours sur les deux questions du jour : « Faut-il détruire le périphérique ? » et « Le populisme est-il forcément populaire ? ». Ces discours sont ensuite critiqués avec humour et mauvaise foi par chaque avocat. Puis c’est à l’invité.e de prendre, s’il ou elle le souhaite, la défense des jeunes orateurs. À la fin un ou deux avocats viennent régler leur compte à leurs confrères, et sauver l’honneur des candidats. Programmé le 4 février 2019 par Jean-Michel Ribes et Jean-Daniel Magnin pour le Théâtre du Rond-Point.Captation Léo Scalco, Sarah Mei-Chan

Le 8 septembre 2014 à 11:20

Claude Lelièvre : Ça va bien à l'école ?

Première partie

Agrégé de philosophie, Claude Lelièvre est professeur honoraire d’histoire de l’éducation à la faculté des sciences humaines et sociale-Sorbonne (Paris V), spécialiste dans l’histoire des politiques scolaires aux XIXe et XXe siècles. Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages parmi lesquels : « L’Ecole obligatoire : pour quoi faire ? », Retz, 2004 et « Histoires vraies des violences à l’école », Fayard, 2007. Il a accepté de répondre aux questions de ventscontraires.net. Première partie de cet entretien exclusif.   En écho au titre de notre dossier mensuel, diriez-vous que « ça va bien à l'Ecole » ? Si l'« Ecole allait bien » il ne serait pas question de la « refonder », comme il a été clairement indiqué dans la loi d'orientation et de programmation qui a été votée le 8 juillet 2013, une loi au titre significatif : «  pour la refondation de l'école de la République ». Il s'agit de refonder l'Ecole à partir des ses « fondations », à savoir d'abord l'école primaire (avec sa maternelle) puis ensuite le collège dans le cadre d'une école obligatoire effectivement pour tous ; et non plus en partant du ''haut'' (des enseignements supérieurs et des lycées comme on l'a fait depuis des décennies). En 1989, les sociologues Christian Baudelot et Roger Establet ont contribué à soulever une question fondamentale lors de la parution de leur livre « Le niveau monte », en rendant compte de l’étude des résultats séculaires des conscrits lors des tests administrés au moment de leur incorporation à l’armée. Les deux sociologues montraient que le niveau des résultats à ces tests avait effectivement monté, et nettement, pour la proportion des 30% qui les réussissaient déjà le mieux. Un peu pour les autres ; sauf pour les 20% qui les réussissaient le plus mal, dont les résultats, au contraire, avaient baissé. Comme le soulignent alors eux-mêmes Baudelot et Establet, « il reste encore aujourd’hui une quantité substantielle de jeunes qui sortent de l’école sans maîtriser les éléments fondamentaux d’un savoir minimum. L’élévation générale du niveau n’a exercé sur le leur aucun effet d’entraînement. Il n’y a aucune raison que la situation s’améliore tant qu’on comptera sur la hausse du plafond pour relever le plancher ». C’était il y a un quart de siècle. Et cela n’a guère bougé depuis dans les faits.   On entend régulièrement parler d'une baisse du niveau des élèves. S 'agit-il selon vous d'un fantasme ? Le titre (quelque peu provocateur) du livre publié en 1989 par les sociologues Christian Baudelot et Roger Establet peut être pris pour une première réponse : « Le niveau monte. Réfutation d'une vielle idée concernant la prétendue décadence de nos écoles ». Et on peut livrer à titre d'exemple un florilège de ces affirmations péremptoires qui se focalisent le plus souvent sur le niveau en orthographe ou au baccalauréat, et qui viennent de loin dans le passé... « Les fautes d'orthographe, l'ignorance des plus simples éléments de la langue française laissent trop voir qu'un grand nombre se présente à ces épreuves du baccalauréat comme à un jeu de hasard où c'est la fortune qui doit tout faire » ( Le Clerc, doyen de la Sorbonne, 1879). « Nous voudrions simplement rappeler aux candidats que la faculté désirerait ne plus avoir à corriger des fautes d'orthographe aussi nombreuses que stupéfiantes. Elle désire aussi que les aspirants au baccalauréat ne fassent pas prononcer par Bossuet ses oraisons funèbres à la cour de Henri IV, ni prêcher la première croisade par Claude Bernard » (Gaffarel, doyen de la faculté des lettres de Clermont,1881). « L'orthographe des étudiants en lettres est devenue si défectueuse que la Sorbonne s'est vue réduite à demander la création d'une nouvelle maîtrise de conférences, dont le titulaire aurait pour principale occupation de corriger les devoirs de français des étudiants de la faculté de lettres » (Albert Duruy, « L'Instruction publique et la démocratie », 1886). « La participation aux épreuves d'un trop grand nombre de candidats médiocres a pour résultat inévitable d'abaisser le niveau de l'examen » ( Jean-Baptiste Piobetta, « Examens et concours », 1943). « La décadence est réelle, elle n'est pas une chimère : il est banal de trouver vingt fautes d'orthographe dans une même dissertation littéraire des classes terminales. Le désarroi de l'école ne date réellement que de la IV° République » ( Noël Deska, « Un gâchis qui défie les réformes : l'enseignement secondaire », 1956). En réalité, la question du « niveau » se révèle fort complexe dès lors que l'on tente de soumettre ses opinions à l'examen empirique. Quand on parle de baisse ou d'élévation du niveau, de quoi (et de qui) parle-t-on exactement ? Un seul exemple (et pris dans une seule matière, mais celle qui fait partie des ''passions françaises'') : le « niveau » en orthographe. On a fait faire en 1987 à des élèves de la même tranche d'âge la dictée qui avait été systématiquement ''administrée'' par l'Inspecteur général Beuvain lors de ses visites dans les écoles communales en 1877. En 1877, deux fois plus d'élèves qu'en 1987 ne faisaient pratiquement pas de fautes pour cette dictée : 14% conte 7% . Mais il y avait aussi deux fois plus d'élèves faisant énormément de fautes (20% en 1877 contre 11% en 1987). Par ailleurs, les élèves de 1877 et ceux de 1987 n'ont pas fait les mêmes types de fautes. Les fautes de lexique (orthographe des mots) ont été proportionnellement plus fréquentes chez les élèves de 1987, alors que les fautes de langue (mauvaise compréhension ou mauvaise coupure des mots, mots autres que le mot exact) ont été plus fréquentes un siècle auparavant. De façon plus générale, les tentatives de comparaisons dans le temps montrent que les résultats sont assez souvent contrastés selon les domaines scolaires, voire les différents aspects de chaque domaine. Sans compter qu'entre-temps, les domaines valorisés par l'école peuvent avoir changé ou leur hiérarchie avoir été modifiée. « Le niveau » baisse-t-il ou s'élève-t-il ? Il est plus que douteux qu'il puisse y avoir jamais une seule réponse (empiriquement fondée) à cette question ( bien trop ''globale'' et indifférenciée).   Que penser des résultats des derniers rapports du Programme international pour le suivi des acquis des élèves ? On s'en souvient sans doute, les résultats des élèves français aux tests PISA 2009 avaient été globalement très moyens ( la moyenne étant par définition 500 ) dans les trois domaines étudiés : 496 points en compréhension de l'écrit ( contre 493 pour la moyenne des pays de l'OCDE ), 498 en culture scientifique ( contre 501 ), 497 en mathématiques ( contre 496 ). Et cela n'a pas changé pour PISA 2012 ( à quelques points près - en plus ou en moins selon les domaines - non significatifs statistiquement). Cette situation ''moyenne'' n'est pas glorieuse, mais elle n'est pas non plus ''sur le déclin'' ou encore moins ''catastrophique'', contrairement à ce que l'on entend parfois. Mais par ailleurs les résultats des élèves français sont nettement plus dispersés et inégaux en France que dans la moyenne de l'OCDE (et même, à certains égards, encore plus inégaux que dans les enquêtes PISA précédentes). Ces inégalités persistantes (voire aggravées) interpellent. Dans l'enquête PISA de 2006 la France se trouvait déjà, pour les trois domaines étudiés, parmi les deux pays où l'écart était le plus grand entre les élèves dont le statut économique, social et culturel des parents est le plus élevé (le quart le plus favorisé) et ceux dont le statut économique, social et culturel est faible (le quart le moins favorisé). Les écarts allaient de 63 points pour la Finlande à 122 pour la France (bonne dernière) pour ce qui concerne la culture scientifique. Ils allaient de 55 points pour l'Islande à 112 pour la France (avant dernière, devant le Luxembourg) pour ce qui a trait à la compréhension de l'écrit. Ils allaient enfin de 62 points pour l'Islande à 115 pour la France (avant-dernière, devant la Hongrie) en mathématiques. Une belle constance dans les écarts et les places, qui ne peut certainement pas être complètement due aux hasards (ou aux ‘'biais'' des tests). Et cela n'a pas changé non plus, pour l'essentiel, avec PISA 2012. Comment échapper à cette sorte de schizophrénie qui fait que la France est l'un des rares pays qui proclame que l'Ecole a un rôle à jouer dans la réduction des inégalités, alors même qu'il apparaît qu'elle est l'un des pays où il y a les plus fortes inégalités scolaires, et de plus en plus ? Cela vient de loin et l'on ne pourra pas faire l'économie d'une profonde interrogation à propos de nos représentations dominantes et de nos fonctionnements réels. Dans leur livre paru en 2009 et qui était déjà un cri d'alarme ( « L'élitisme républicain. L'école française à l'épreuve des comparaisons internationales »),les sociologues Baudelot et Establet concluaient : « Les évaluations de PISA appellent un débat public, comme elles en suscitent dans beaucoup de pays ». Mais, en 2013, on a encore été loin du compte en France si l'on veut vraiment relever le défi, sortir résolument du cercle vicieux et « refonder l'Ecole ».   (A suivre)

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