Les bonus de la saison
Publié le 10/04/2017

Jean-Daniel Magnin : "Dans un canard", les influences


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Autres épisodes :

Ses pièces ont été jouées au Festival d’Avignon, à la Comédie-Française. Avec "Dans un canard", il écrit et met en scène une comédie grinçante qui épingle la drôle de catastrophe de la société du travail, ses dérives, ses failles, ses pièges, sa folie.

Jean-Daniel Magnin — J’ai eu la chance d’avoir exercé trente-six métiers parallèlement à ma vie d’écrivain de théâtre, à tous les échelons et dans tous les secteurs. Mais c’était avant la mise en place de cette méthode de domination appelée  le benchmarking, avec ses coachs-évangélistes, ses autoévaluations mutilantes, la recherche de la qualité zéro  défaut qui contrôle, compresse et parfois tue. Si vous désirez en savoir plus, et si vous avez les nerfs solides, regardez sur le Net la formidable série documentaire La Mise à mort du travail de Jean-Robert Viallet, et aussi les analyses accablantes du psychiatre du travail Christophe Dejours.   

La leçon que j’en tire ? La pièce campe un monde où les revendications syndicales, la défense des droits sont  oubliées ou perçues comme obsolètes. C’est la maladresse du héros qui va provoquer des catastrophes et révéler la souffrance de chacun au sein de l’entreprise. Je ne suis pas optimiste quant à la résistance possible dans le  monde du travail, mais je crois à une chose qui grippera à un moment ou un autre la machine, une chose qui réside au fond en chacun de nous : la paresse et la lâcheté, un peu comme autrefois dans le monde soviétique...  Cette pièce n’est pas un constat ni une leçon sur notre rapport au travail, mais plutôt une vision tendre et comique qui va contribuer, je l’espère, à nous rassembler un instant autour de cette question. Qu’est-ce qui est pire ? Travailler, ou ne pas travailler ? Je ne pense pas que la question soit celle du travail, mais plutôt celle de l’emploi. Dans le monde sans emploi et automatisé en train de se mettre en place, tout un chacun devrait pouvoir s’adonner sans souci à l’activité  qui le motive et le fait grandir. Qu’il s’agisse d’art, d’engagement associatif, de bricolage ou d’agriculture,  peu importe. Il faut regarder vers les pays qui commencent à mettre en place un système de revenu garanti  minimum, et considérer l’émergence croissante d’initiatives expérimentant une économie contributive qui  permettrait à chacun de se responsabiliser sur ces questions...   

> en partenariat avec theatre-contemporain.net

Confessions, confidences et indiscrétions. Les spectacles, les auteurs, les artistes et tous ceux qui font la saison du Rond-Point. 

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Jean-Daniel Magnin

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Le 25 juin 2010 à 16:07

Les Festivals recommandés par ventscontraires.net

Tout ceci est absolument véridique

Si, ayant suivi l'avis de Jean-Loup Chiflet, vous passez l'été replié loin des festivals et que soudain la démangeaison culturelle vous reprenait, voici un florilège de festivals triés sur le volet par la rédaction de ventscontraires.net :Enghien a son festival de la carte postale. Rouen le festival de la Brouette. Louiseville celui de la Galette. Les journées de la Harpe sont à Arles. Le festival de la Photo de Montagne est à Pralognan. Le festival de la Voix au Pays de Dieulefit. Le festival de la Parole de Dieu au Parc des Expositions de Caen. Le festival national des Robots à Mantes-la-Jolie. Et celui des Fées à Saint-Pierre-en-Vaux. Il y a festival de la 111ème Rosière de Pessac. Il y a le festival de la caricature « Les Humouroïdes » à Corcoué sur Logne. Tauxigny a le festival de la Contemplation. Condom a le festival de Bandas. Le Val d’Argent celui de la Soupe. Sans oublier le festival international de Montgolfières de Saint-Jean-sur-Richelieu.Sainte Enimie en Lozère a la BD médiévale et pseudo-médiévale. L'Université Nice Sophia Antipolis a le festival de la Quatrième dimension. Paris a son festival du Thé. L’île de Groix le festival international du Film insulaire. Le festival du Mot est à la Charité sur Loire. Les Globe-trotters à Massy. Les Jeunes Auteurs à Saint Geoirs. Le festival des Carnets à Brest. Et si rien de tout cela ne vous attire, ou si vous ne n'avez pas le cœur de sortir du bled où vous avez votre tanière, pourquoi ne pas y lancer vous-même votre propre festival ? Besoin d'une idée ? Lancez le festival le plus bref de France et du monde – il ne durerait que quelques minutes ou secondes – nommez-le "festival du B.R.E.F." (Brèves Rencontres sur l’Expression Fragmentaire), appelez sans attendre le maire du coin...

Le 28 septembre 2011 à 14:35

Denis Robert : "Le vrai pouvoir n'est pas l'argent, mais la possibilité de rendre public les choses qu'on voudrait cacher"

Sa pièce "La Cravate" va être lue par Jean-Luc Porraz et Miglen Mirtchev au Rond-Point les 29 et 30 septembre et il vient de réclamer 3,6 millions d'Euros en dommage et intérêts à la direction de Clearstream. Quelques questions au journaliste et écrivain Denis Robert: Après 10 ans d’acharnement judiciaire à ton égard, Clearstream répond que tu as déjà suffisamment été rémunéré en notoriété grâce à eux... Feinte classique d’avocat ou cynisme sans fard ?Ça ne tient évidemment pas la route une seconde. C'est une défense très grossière venant d'eux qui ont payé 16 millions d'euros un audit suite à mon premier livre. Cet audit n'a jamais été rendu public. Donc 16 millions d'euros pour rien, pour étouffer une affaire. Ce sont eux qui ont lâché 10 millions d'euros  d'indemnité de licenciement à l'ancien PDG viré suite à ce même livre. La presse avait titré que c'était le prix de son silence. La presse n'a pas tort. Il faut se souvenir qu'ils ont lâché 40 000 euros au Monde en avril 2008 rien que pour me proposer dans une page de publicité un marché de dupe. Ils voulaient que je retire mes pourvois contre un arrangement entre amis. Ça les ennuyait beaucoup ces pourvois. Et pour cause. Ils les ont perdus. Ils sont peut être une multinationale mais ils sont pitoyables. Je gagnais beaucoup mieux ma vie avant Clearstream qu'après. En 2000, mon roman "Le Bonheur" s'est vendu dix fois plus que n'importe lequel de mes livres sur leurs manoeuvres. Quant à ma soit disant notoriété, j'existais médiatiquement beaucoup mieux avant Clearstream qu'après ou pendant. Aujourd'hui, même quand je suis invité sur un plateau télé pour un de mes romans, on me parle de Clearstream. Ce sont eux qui ont créé ce climat, qui se sont acharnés sur moi. Pas l'inverse. Je n'ai jamais déposé aucune plainte contre eux. J'ai laissé faire la justice. Dix ans, c'était un peu long. Mais ça valait le coup. Tu as rencontré pas mal de magnats ou de hobereaux de la finance. Certains t’ont-ils fasciné ?Fasciné, jamais. Intéressé, touché, agacé, emmerdé, menacé. Un seul peut-être m'a appris une chose essentielle : le vrai pouvoir n'est pas l'argent mais la possibilité de rendre public les choses qu'on voudrait cacher. On en peut pas tout acheter. Il le savait. On est devenu presqu'ami le temps d'une soirée. Après, il était inutile qu'on se revoie.  Pourquoi as-tu écrit avec Jacky Schwarzmann “La Cravate”, une pièce de théâtre qui met en scène ta rencontre avec un oligarque russe ? J'en ai fait un oligarque mais à l'origine c'est un intermédiaire dans le pétrole. Un homme d'influence. De grande influence. J'ai transposé ce que nous avons vécu autour d'un match de football. Unité de temps, de lieu. Le football et son monde d'investisseurs, de faisans et d'oligarques est un laboratoire du capitalisme. J'ai envie d'avoir ces bruits du terrain qui remontent, ces écrans de contrôle qui occupent l'espace. Je suis parti d'une situation vécue, mais avec Jacky on a inventé un dialogue où la menace plane et où on ne sait pas très bien avant la fin qui va gagner, qui est le méchant....Qu’est-ce que tu attends d’une pièce de théâtre après tes livres, les romans, la peinture où tu retravailles tes enquêtes ?C'est très particulier. C'est ma première pièce. Je l'ai écrite assez vite et assez facilement en échangeant des mails avec Jacky qui ne connaît rien de ce milieu mais qui est très réactif et qui connaît mon travail. Je ne sais pas si ce sera toujours aussi rapide et évident. C'est pour moi un exercice différent du travail de scénariste pour le cinéma ou la bande dessinée. Assez éloigné du roman où la mise en place et la maturation sont plus longues et plus compliquées. D'ailleurs, Niegouchine et Klebert sont des personnages de mon roman La Domination du monde (Editions Julliard) et je suis parti d'une page de dialogue entre les deux sur la question du pouvoir. Je suis assez difficile au théâtre. J'ai eu une période où j'y allais souvent. J'ai même été critique à Avignon il y a une vingtaine d'années. Je n'aime pas l'emphase, ni les longueurs. Il faut que j'y croie très vite. Il faut que les acteurs jouent comme dans la vie. Il faut une tension. C'est ce qu'on a essayé de faire avec La Cravate. Je sais exactement comment parlent mes trois personnages, ce qu'ils font et pourquoi. La musique et les dialogues ont gravés entre mes deux oreilles. J'espère en écrire d'autres. J'en ai une en tête en ce moment. Elle mûrit.Propos recueillis par Jean-Daniel Magnin

Le 8 mai 2010 à 08:00

SMS : désactiver le Noodle

Opérateurs téléphoniques : il y a de quoi se suicider

Un type vient de m’appeler de Queenstown, une petite île au sud de la Nouvelle Zélande, pour me prévenir que la messagerie de son portable est envahie par des SMS envoyés en masse depuis mon numéro. Ils contiennent des slogans contre les multinationales, le pouvoir de la finance, enfin ce genre de choses. Ces messages sont si nombreux qu’ils bloquent son appareil. Ils viennent tous de chez moi. Inutile de préciser que je ne lui ai jamais rien envoyé, qu'il doit s’agir d’un genre inédit de spams particulièrement vicieux car ils pompent votre compte en banque. Mon interlocuteur néo-zélandais a bien sûr appelé son opérateur pour arrêter l’invasion, en pure perte. Alors, en cherchant sur Internet, il a trouvé un forum mentionnant ce nouveau type de propagande virale. Une parade existe : il faut demander à son opérateur qu’il « désactive le noodle ». C’est à l’émetteur faire opposition.  On ne tombe jamais sur la même personne, c’est strictement impossible, le logiciel dans lequel ces téléconseillers sont enfermés y veille scrupuleusement. Je leur ai à tous demandé de me désactiver le noodle. Je pense que ce terme ne figure pas dans la section du logiciel à laquelle ils ont accès. Au lieu de traiter la question, ils me serinent un laïus prémâché pour me vendre de nouvelles options, de nouveaux avantages, de nouveaux cadeaux qu’il serait complètement abracadabrant de ne pas accepter. Cerise sur le gâteau, ils me demandent avec une voix faussement enjouée si j’ai été satisfait de notre échange. Et moi, lassé de répondre : « oui oui… » par solidarité,  je craque, j’exige que me soit passé le chef, un spécialiste, un responsable. Ils aimeraient pouvoir le faire. Ils ne le peuvent pas. Le logiciel refuse. Je hurle : « – Ecoute bien mon garçon : l’argumentaire que tu me dévides, le kit de conversation qui te sort du gosier, tout a été écrit de A à Z, tu en conviens ? Et tu sais par qui ? – là je me suis mis en conférence audio pour que Gabor en perde pas une miette – tu ferais bien de relire la Typologie de la Clientèle qui doit être rangée dans ton premier tiroir à droite. Elle est de moi, oui, c’est moi qui l’ai écrite quand, comme toi, j’étais vacataire, free lance, intermittent mercenaire au service de la Marque, bombardé responsable junior de je ne sais quelle étude qualitative ou quantitative ou prédictive ou allez vous faire foutre. C’est moi le père de ton foutu laïus. Relis ta bouffonne Typologie de la Clientèle et tu verras que je fais partie du 1% de Prescripteurs AAA+++, me prends plus pour une andouille B ou C, me parle plus avec ce sourire en carton. Et cette fois-ci j’espère bien que notre conversation est enregistrée, écoute bien : tant pis si ça doit me ruiner, mais j’enverrai moi-même une vague de SMS à tous mes contacts racontant cette histoire, avant d’aller me coucher ».

Le 2 avril 2015 à 11:26

Bernard Stiegler : "Internet c'est comme l'héro, dès qu'on y touche c'est cuit, personne n'y échappe"

Bernard Stiegler est philosophe spécialiste des mutations induites par les technologies numériques. Il est Initiateur et président du groupe de réflexion philosophique Ars Industrialis créé en 2005. Aujourd'hui, il est directeur du département du développement culturel du Centre Georges Pompidou, où il dirige l'Institut de recherche et d'innovation (IRI), créé à son initiative en avril 2006 – c'est là qu'il nous a reçus. Ventscontraires – Vous le dites et le redites : comme l'écriture, Internet est un pharmakon, à la fois remède et poison...Bernard Stiegler – Le Net nous rend plus et moins intelligents, pertinents, individués, singuliers. Il intensifie nos capacités noétiques, au sens où Aristote parlait de l'intelligence. Et en même temps il les affaiblit. En nous mettant tous en réseau il nous réticule, et par là même intensifie à un niveau foudroyant nos capacités, notre savoir mais aussi nos régressions collectives – selon un processus qui relève de la psychologie des foules. J'observe sur moi-même une formidable augmentation de mes capabilités – un terme défini par l'économiste indien Amartya Sen – mais aussi une incroyable addiction régressive. Je ne connais personne qui y échappe. C'est comme l'héro, dès qu'on y touche c'est cuit.Car c'est le marché qui commande aujourd'hui le Net. Ce qui lui arrive est exactement ce qui est arrivé à la télévision. Ça n'était pas une fatalité que la télévision produise de la trash tv. Dans le futur les gens verront notre tv et se diront que nous étions pires que les barbares, pire que la décadence romaine. Je pense que l'affaire du 7 janvier passe par là. Nous vivons une démoralisation forte, des petits enfants jusqu'aux grands-pères, tous pètent les plombs. Cette technologie réticulaire est très peu analysée. Les gens sont toujours en retard sur l'évolution du système, l'arrivée des Big Data, cette société d'hypercontrôle gouvernée par le marché. Et le marché n'a qu'un seul but, un seul : gagner de l'argent. C'est la même chose qui s'est passée en France dans les années 80 entre TF1 et M6, et que j'ai bien étudiée à l'époque. Avec la privatisation et l'arrivée des actionnaires, TF1 a été obligée de suivre les régressions de M6 et a fini par avouer que sa mission était de vendre du temps de cerveau libre à Coca Cola. Personne n'y échappe. Même si vous ne regardez jamais la télévision, "la bêtise attire la bêtise." Il est très rare que face à la bêtise on produise quelque chose d'intelligent. Mais on peut y arriver. C'est ce que prétend Nietzsche. Et d'une certaine manière le Christ. J'observe la bêtise sur moi.

Le 9 janvier 2014 à 06:29
Le 3 juin 2010 à 08:21

Alertez les bébés

Simone a besoin d’un passeport pour monter dans l’avion. Précision : Simone a 9 mois. A cet âge là, il n’y a pas si longtemps, on ajoutait son nom sur les papiers de papa et maman, mais c’est terminé. La faute à papa et maman qui ne s’aiment plus comme avant, ou bien la faute aux terroristes qui font péter les avions ? On ne sait pas. Deux photos d’identité sont nécessaires. Direction le photomaton. Simone a tout de même de la chance, dans notre monde cruel les petites boîtes à rideau ne cachent plus de curés.« Il faut que l’enfant soit de face, ne sourie pas, qu’elle n’ait pas la bouche ouverte et qu’on ne voie pas vos mains madame » a précisé l’employé de la Préfecture. Madame, c’est la mère. Elle tourne le tabouret au maximum, le plus haut possible pour atteindre le viseur. Ne bouge pas Simone, tu vas tomber. « Qu’on ne voie pas vos mains madame ».  Ah oui, la tenir à bout de bras. Au niveau de la couche humide ça devrait aller. On appuie. Non Simone ne regarde pas maman ! Clic. Trop tard. Beau profil de Simone. Remettre quatre euros.  Non Simone ne lève pas le bras ! L’autre non plus ! Ne bouge pas. Là c’est bien, on appuie. Non Simone ne souris pas !  C’est interdit ! Clic. Quatre euros encore. Non ne rigole pas ! C’est pas drôle. Faut que tu aies peur Simone, comme tout le monde !  Vingt euros plus tard, la crampe au bras et la couche nettement plus humide,  enfin une planche correcte. Retour vers l’employée de la préfecture qui sort son décimètre et mesure entre les deux oreilles : « 4 millimètres trop court. A refaire ». En voiture Simone.  

Le 21 avril 2015 à 10:03

Bernard Stiegler : "Le Web est un espace public, il doit être absolument libre"

"On parle beaucoup d'Internet on a raison parce qu'il y a toute la question de la gouvernance du Net qui est un sujet de négociations internationales permanent et c'est très important. En revanche, il y a autre chose qui est très important, largement aussi important et peut-être plus important, c'est le Web. Le Net est né dans les années 70, le Web est né dans les années 90, 20 ans plus tard. C'est avec le Web que s'est développée la société réticulaire, pas avec le Net. Moi, j'ai utilisé le Net dès les années 80 parce que j'étais universitaire et que l'Amérique du Nord a ouvert le Net aux universitaires du Monde entier, à un moment donné pour faire fonctionner son soft power et attirer dans sa sphère d'influence les académiques du Monde entier et jusqu'en avril 93, seuls les militaires et les universitaires avaient accès au Net. A partir d'avril 93, tout le monde a eu accès au Net et ça a été une explosion. Je connais très bien, en plus, la chose parce que j'ai été missionné 1 an plus tard par la Commission européenne qui m'a demandé d'observer le développement des effets de ce qu'on appelait à l'époque la Société de l'Information et qui était, en fait, le Net, sur le Nord-Pas-de-Calais. J'ai analysé ça en détail et j'ai pu voir comment cette nouveauté s'est disséminée, s'est répandue comme une traînée de poudre dans le Monde, d'une manière absolument inouïe avec un problème qui s'est posé d'ailleurs très vite qui était que – étant donné qu'il y a une croissance exponentielle des pages web – il a fallu multiplier les serveurs, les serveurs sont devenus bientôt des data centers, c'est-à-dire de très très gros serveurs coûtant très cher. Il y a eu très vite d'investissement dans des réseaux, la fibre optique, dans des serveurs etc., ce qui fait qu'évidemment l'Amérique du Nord a développé une économie qui est l'économie qu'on connaît aujourd'hui, une économie surtout californienne mais pas seulement, et a complètement pris le contrôle du Web. Pourquoi ? Parce que le Web est une organisation (je ne vais pas dire régulée parce que ce n'est pas vraiment une instance de régulation) animée par le Worldwide Web Consortium, le W3C et dans le W3C, il y a des instances de discussion qui sont là pour faire tomber d'accord des représentants de tous les acteurs du Web pour faire des recommandations, en termes de normes, de protocoles, d'interfaces, des formats de données, de métadonnées etc., qui ne sont d'ailleurs que des recommandations : vous pouvez très bien ne pas les suivre mais si vous ne les suivez pas, vous n'existez pas sur le réseau puisque, sur le réseau, par nature, vous n'existez que si vous êtes compatible avec le reste du réseau. C'est l'aspect le plus complexe de ce qu'on appelle « l'effet de réseau ». C'est l'effet de réseau qui gouverne le Web ont donc les gens qui ont un pouvoir de recommandation ont forcément les capacités, sans imposer rien à personne, de faire que les gens les suivent. C'est ce qu'on appelle en théorie du langage une performativité. Ce qui se passe aujourd'hui, étant donné que depuis 22 ans les gens qui envoient le plus de lobbyistes à Londres sont Google, Apple, Amazon, etc., c'est que le Web évolue sous contrainte de l'Amérique du Nord et cette évolution se fait au bénéfice des business models de ces entreprises et forcément a contrario de ce pourquoi avait été fait le Web parce que – ça a été dit très clairement par le CERN au début – le Web ne doit pas être commercialisé, c'est un espace public et il doit être absolument libre. De fait, personne ne vous empêche d'y aller mais la réalité c'est que vous ne pouvez y aller qu'à travers des instruments qui sont au service des business models américains. Ici, à l'IRI, nous allons organiser les 13 et 14 décembre 2015 au centre Georges Pompidou une grande discussion internationale sur l'avenir du Web. Nous pensons que le Web doit être aujourd'hui absolument réinventé par l'Europe. Nous pensons que l'Europe en a les moyens tout d'abord parce que c'est elle qui l'a inventé, contrairement à ce que prétend Obama. Obama dit « la société réticulaire, c'est les Américains » : c'est archifaux ! C'est pas l'Internet qui est à l'origine de la société réticulaire, c'est le Web et le Web, il a été inventé en Europe, en Suisse, par des Belges, des Anglais et des Français. Et la France a joué un rôle important parce que le modèle télématique qui n'était pas du tout celui de l'Internet a été fondamental dans la conception du Web. L'internet n'avait pas de basses de réseaux, c'était des relations point à point. Nous pensons ici – quand je dis nous, c'est l'IRI mais c'est aussi tout un réseau de gens au niveau international qui pensent comme nous, c'est aussi des acteurs économiques européens ou français qui n'osent pas le dire parce qu'ils ont peur de Google donc il nous disent parfois « je vous dis ça mais il ne faut pas le répéter » Parce que Google et Apple font la loi aujourd'hui sur les réseaux. Si vous ne plaisez pas à Apple, il vous vire des Apps ; si vous ne plaisez pas pas à Google, il vous vire de Google et c'est vraiment violent. Il y a donc une espèce de terrorisme, de business terroriste qui relève de ce qu'on appelle une situation de monopole de fait, etc. à travers ce qu'on appelle les plateformes qui se sont progressivement substituées à cette démocratie qu'était le Web. Dominique Cardon a assez bien décrit ça dans La Démocratie Internet même si, lui, parle trop d'Internet et pas assez du Web. Je lui ai déjà dit donc je ne lui tape pas dans le dos, je le lui redis et je suis preneur d'un débat public avec lui là-dessus. Quoi qu'il en soit, nous pensons ici à l'IRI, qu'il est possible de réinventer le Web et que c'est non seulement possible mais absolument indispensable - pas seulement pour les intérêts européens parce que l'Europe est quand même en ce moment en train de disparaître dans la trappe, et la Chine est en train de se mobiliser sur ces sujets, et quand elle va se réveiller, comme disait Peyrefitte à propos de la Chine d'il y a 30 ou 40 ans, quand elle va se réveiller dans le champ du new web, ça va faire très mal, et aussi très mal aux Américains, d'ailleurs, y compris parce qu'elle achète des boîtes américaines qu'elle pourra ensuite mettre à son service. Ce n'est pas en termes d'intérêts particuliers que je parle, c'est en termes d'intérêt général, je crois moi encore tout à fait à l'intérêt général et aux idées universelles. Je peux apparaître très certainement comme un pauvre crétin d'attardé du XXe siècle mais tant pis pour moi, je n'ai pas peur d'apparaître comme un pauvre crétin d'attardé du XXe siècle : je crois toujours à l'intérêt général et aux idées universelles."

Le 30 août 2014 à 08:12

Mathilda May : "Open space, un lieu où des gens se trouvent condamnés à vivre ensemble."

« Hharghr grùchtrbtr chtrhkof ? » Mathilda May écrit et dirige cette fresque folle sur le monde du travail. Six personnages dans un open space sont condamnés à vivre ensemble le temps d'une journée.Une épopée tragique et drôle, entre Kafka et les Monty Python.   Pierre Notte : « Open Space », c'est un lieu de travail. Mais qu'est-ce qui caractérise particulièrement cet endroit ? Mathilda May : C'est avant tout un lieu où des gens se trouvent condamnés à vivre ensemble. Ils n'ont rien à voir les uns avec les autres, mais l'espace les contraint à cohabiter. Le spectacle se joue sur une journée complète, de l'ouverture du bureau à la fermeture. On va vivre avec eux une journée de travail dans cet espace commun. Les thématiques du travail et de la cohabitation sont finalement assez rarement traitées au théâtre, elles sont pourtant d'une puissance formidable. On va suivre les habitudes, les petits problèmes et les grands fantasmes de chacun au fil du temps ordinaire d?un jour au bureau. Le lieu lui-même n'est pas marqué par une époque, mais on sent bien que les patrons successifs ont tenté de le moderniser un peu, d'y ajouter leur touche personnelle. Il y a une cabine pour les fumeurs, mais il reste un vieux minitel. Il y a la machine à café, et tout autour un espace qui a vécu, où se superposent des objets emblématiques d'époques différentes. C'est là que travaillent six agents au même niveau, que rejoignent un patron, un réparateur de machine à café, un ambulancier, une femme de ménage...   Que va-t-il se passer ? On va faire connaissance avec les six travailleurs ou agents de cette petite boîte. On découvre les caractères de chacun, leur problématique de vie, leur façon d'être par rapport au monde et avec eux-mêmes. Les attirances, les rivalités, les agacements... Puis on va rentrer dans la tête des uns et des autres. Les colères, les fatigues. Il y a celui qui s'endort, il y a celle qui boit un peu trop et qui sent le sol tanguer, se dérober. Il y a celui qui fantasme sur le réparateur de la machine à café. Il va finir par vivre le paroxysme d?un moment romantique avec un homme, alors que toutes ses collègues sont amoureuses de lui. Il y a le battant, qui veut toujours se rapprocher un peu plus près du patron, et ses rêves de grandeur. Et puis il y a les cauchemars de celui qu'on a mis au placard, que personne ne voit ni n'entend jamais. Il est transparent, et même s'il tente de se suicider, personne ne s'en aperçoit. On ne sait pas ce qu'ils font, comme métier, ni quel est l'objet de leur production. On pourrait penser qu'il s'agit d'une petite compagnie d'assurance. C'est leur intimité qui m'intéresse, confrontée aux obligations du boulot, à la hiérarchie, à la routine... leurs affinités entre eux, les attirances, les répulsions, les révélations. On comprend peu à peu, dans cet espace partagé par tous, que la boîte est en train de couler. Il y a aussi la mort, qui rôde. Ce qui me touche, c'est l'absurdité de tout cela, de la paperasse, des places à prendre, à trouver ou à garder, et dans tout ça les sentiments amoureux.   Tout est affaire de danse, de rythme, de musique, mais jamais de texte, pourquoi ? Ou pourquoi pas ? Le spectacle est né des sons. J'avais en tête l'espace sonore, et les bruits du spectacle qui se déclinent en trois catégories. D'abord la musique, de bout en bout originale, avec des chants tyroliens ou des choeurs. Ensuite les sons en « live », c'est-à-dire tous les bruits provoqués en direct par le matériel de bureau, les dossiers qu'on classe, la machine à café, les grincements des fauteuils, les bâillements du matin, la mise en route, les crayons qu'on taille... Et troisièmement, le « sound design », les trois cents « tops sons » qui ponctuent l'action. La chasse d'eau quand quelqu'un va aux toilettes, les avions qui défilent au dehors quand on ouvre la fenêtre, et la pluie, l'orage, le vent, les coups de poings d'un combat de boxe, les sonneries des téléphones; les talons aiguilles d'une femme agaçante qui prend de la place par le bruit qu'elle fait, incessant... Tout est ensuite affaire de rythme, de coordination des mouvements, des images, des corps dans l'espace. Mais ce sont des comédiens, non des danseurs, qui racontent l'aventure humaine d'une journée de travail, sans paroles, mais avec des onomatopées, des borborygmes. Avec des ellipses en direct, avec des ralentis dans l'action, des retours en arrière, des focus sur un personnage unique, des arrêts sur image. Ce n'est pas tout à fait sans texte, mais c'est sans mots, sans paroles précises. Et pourtant, tout le monde comprend, reçoit. J'ai vu les spectateurs se positionner dans une attention toute particulière, le corps un peu en avant, en totale empathie avec les comédiens. Ils sont sollicités autrement, à d'autres zones. Le langage scénique est compréhensible par tous, c'est un langage de signes, de codes, de sons et de bruits qui fait sens. C'est une musique que tout le monde connaît et reconnaît, et qui touche, je crois, à un autre endroit le public. Moins cérébral, plus émotionnel, plus sensible. On renoue peut-être avec une sorte d'archaïsme du langage des nourrissons, qui comprennent tout sans avoir les mots ! Vous êtes danseuse, chanteuse, musicienne, comédienne, romancière, et aujourd'hui l'auteure d'un spectacle sur le monde du travail... comment voulez-vous qu'on s'y retrouve ? Il y a une logique dans tout ça ! J'ai commencé tardivement à écrire. J'ai écrit mon premier roman à quarante ans, puis je suis passé à l'écriture scénique, j?ai créé avec Pascal Légitimus le spectacle plus si affinités, dans lequel nous jouions une rencontre dans un avion, sans parole possible, avec des bruits, des borborygmes... ça a été le déclencheur de Open Space. J'ai traversé souvent des rédactions de magazines, j'ai toujours été fascinée par le vacarme de ces endroits ouverts, où tout le monde s'agite, parle en même temps, le bruit dingue et la parole incompréhensible... Et tout cela a donné Open Space. Jamais je ne me suis sentie autant à ma place, parce que toutes mes histoires artistiques se rejoignent dans celle-ci. La musique d'abord, puis la danse et la comédie. Et nous racontons par le mouvement, la danse et la musique une histoire. J'ai le sentiment d'avoir constitué une petite troupe, après des auditions de plus de cent cinquante acteurs pour en choisir sept. C'est une compagnie qui s'est constituée. Je ne veux pas quitter la scène pour autant, rien ne m'empêche de rêver de jouer à nouveau un jour dans une grande comédie musicale...   Propos recueillis par Pierre Notte

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