Tant qu'il y aura du froid, recherche extime sur une sensation en voie de disparition
J’ai connu Chamonix au temps des diligences. Ce ne
fut que vers 1905 que j’entendis parler du ski. Les Hommes portaient des
jambières, des chandails remontant jusqu’au cou, la tête encapuchonnée dans un
sérieux passe-montagne. Les skieurs, à leurs débuts, se considéraient un peu
comme des explorateurs.
Bien que pratiquant depuis bien des années le grand
alpinisme et portant pour cela des culottes, je n’avais pas encore osé
l’adopter en basse vallée. J’avais simplement imaginé, à la sortie du village -
Chamonix était encore un village - de relever ma jupe avec des pinces. Cela
était déjà très audacieux.
J’allais bientôt juger la jupe incompatible avec un sport où
il fallait parfois faire de l’acrobatie pour se démêler dans la neige, c’est
pourquoi, ainsi que Marie Marvingt, l’aviatrice et l’alpiniste bien connue,
j’arborais courageusement la culotte… Des mères de famille détournaient la tête
scandalisée par la tenue que je portais.
Madeleine Namur-Vallot, 1907
Le
jour n’est pas levé, quelques rares et pâles étoiles peinent à se démarquer du
ciel noir. Les gyrophares de toutes les couleurs des voitures bleues et
blanches et rouges illuminent plus la rue que ne le font les lampadaires publics.
Des hommes en uniforme et variés repoussent les badauds. Quelque chose est sur
le trottoir. La forme est pittoresque, recouverte. La femme voit les hommes et
la forme au sol et glisse sa main du front vers les yeux de l’enfant. Les deux
mains de l’enfant s’y agrippent. L’enfant effectue quelques mouvements de la
tête. Rotation. L’enfant tente de se dégager. La main de la femme sur son
visage l’empêche de voir. Les hommes aux uniformes bleus, rouges, noirs.
L’enfant tire la main de la femme. L’enfant veut découvrir ses deux yeux et
mirer les hommes aux uniformes et la forme tordue cachée sous la brillante
couverture. La femme et l’enfant ne marchent plus. La femme s’arrête et
s’accroupit devant l’enfant. La femme ôte sa main des yeux de l’enfant mais
tient son visage avec les deux calées contre les joues de l’enfant. La femme
parle à l’enfant. La femme explique à l’enfant. L’enfant enserre la femme par
le cou et se laisse emporter par la femme qui se relève. L’enfant serre ses
jambes qu’elle cale sur les hanches de la femme, pose sa tête sur son
épaule ; ses yeux sont clos. Les bras de la femme serrent l’enfant, l’emportent
loin du corps défenestré. La femme et l’enfant, elles sourient.
Une dame fort digne et assurée perdit l’équilibre sur une plaque de glace et chut. Incrédule, elle se redressa et retourna sur ses pas pour vérifier l’enchaînement des faits. Elle chuta derechef et constata que, comme la première fois, ses cuisses se trouvaient haut dénudées dans la chute. « Décidément, pensa-t-elle, cette jupe est pleine d’entrain ».
* Les Nouvelles en trois lignes sont le nom d'une rubrique publiée dans le journal Le Matin à partir de 1905. Cette rubrique est restée célèbre pour avoir bénéficié de la collaboration de Félix Fénéon, entre mai et novembre 1906.