Parce que la langue est le lieu d'un champ de bataille
idéologique, il faut s'occuper des mots dénaturés ou vidés de leur sens par les
politiques et les médias. Klemperer
Junior invite des auteurs à les réhabiliter. Postez vous aussi vos contributions ici.
La modernité a commencé avec le caoutchouc qui, après avoir
rendu des services à l’homme a pris l’homme à son service ; si une
matière peut être à ce point malléable, pourquoi l’homme ne le serait-il
pas aussi ? On a utilisé des élastiques avant d’inventer les horaires
élastiques.
Vous n’êtes pas prêt à travailler à cinq cents km de chez vous ? Vous
n’acceptez pas de bosser la nuit alors que vous avez une famille et que
(sans vous offenser) vous n’avez plus vingt ans ? Une entreprise
délocalise et s’installe dans un pays où la main-d’œuvre ne va pas
manifester de si tôt pour obtenir un salaire décent. C’est la sainte
flexibilité du travail. On aime tellement notre économie qu’on lui prête
des qualités de gymnaste. Qui n’a pas admiré la souplesse insolente de
ces athlètes défiant les lois de la pesanteur, jouant de l’équilibre
avec leur corps ? Les beaux jeunes hommes pendus aux anneaux, biceps
tendus. Et les saltos des gamines roumaines.
Dans hévéa, il y a Ève. Ce qui s’impose à l’homme s’impose encore plus à
la femme. De la ductilité à la docilité, il n’y a qu’un pas. Des
femmes, on attend non seulement qu’elles se coulent dans le moule, mais
aussi qu’elles deviennent le moule : assez solides pour contenir
l’ordre, assez souples pour s’y conformer.
Le social a contaminé la
flexibilité, au point que le mot a cessé
d’être beau. Même le joli terme
souplesse est en train de
devenir suspect. On apprécierait que la politique cesse de rendre
inutilisables les vocables les plus purs.
Il est urgent pour les chômeurs de regarder la télévision quand les
prochaines compétitions de gymnastique auront lieu. Extension des
muscles, souplesse du mouvement, réactions précises. Un exemple de
flexibilité. L’énergie alliée à la légèreté. Femmes au foyer, chômeurs,
râleurs patentés, inadaptés de la croissance, soyez flexibles ! Et puis
non, ne le soyez pas. Soyez paresseux et jouisseurs comme les chats
voluptueux, doux, souples, flexibles eux aussi…
Stéphanie
Hochet est l'auteur de six romans, dont Combat de
l'amour et de la faim, Prix Lilas
2009. La distribution des lumières est sorti pour la rentrée
littéraire
2010 chez Flammarion. Elle collabore au Magazine des livres, à BSC
News et à Libération. En savoir plus : http://stephanie.hochet.over-blog.com/
Illustration :
Dupont&Barbier www.dupont-barbier.com