Noël Godin
Publié le 02/10/2010

Les Yippies


Les cracks méconnus du rire de résistance

On n’en entend plus guère parler. Et pourtant, flottant dans leurs pantalons « groovy » découpés dans des drapeaux américains chapardés, les yippies personnifièrent youpitamment, à la puissance mille, tout ce qu’il y eut de plus déraisonnablement libérateur et de plus burlesquement transgressif dans les années 68. En lançant à la mer la bouteille de tequila de « la révolution dans le plaisir sans entraves », le maxbrotheresque yip (Youth International Party) parvint à « foutre une belle merde » dans les rangs des piliers de l’establishment US comme dans ceux des contestataires psycho-rigides rêvant de substituer à l’oppression capitaliste un despotisme bureaucratique éclairé.

C’est ainsi que, ne doutant de rien, les guérilleros loufoques yippies, galvanisés par leurs fuck-leaders Abbie Hoffman et Jerry Rubin, préconisèrent et pratiquèrent dans les seventies le sabotage branquignolesque des cérémonies lugubres, le déboussolage des horloges publiques, l’invasion malotrue des plateaux télé en direct life, la diffusion à grande échelle de vrais secrets d’État ou de fausses directives officielles, le déclenchement incongru des dispositifs d’alarme, l’attentat pâtissier à répétition, l’impression de faux diplômes, le coulage à pic bouffon des meetings électoraux, la mise en panique des Bourses à l’aide de fumigènes et d’avalanches de dollars, le travestissement gredin (« Prends l’habit de juges, de pasteurs, de flics, deviens un imposteur ! »), le cisaillage-surprise des cravates dans les endroits huppés ou la propagation de beaux appels au désordre : « La révolution, c’est abolir les programmes et changer les spectateurs en acteurs. »

On se doute que quelques faits d’armes tirebouchonnants des turlupins yippies sont passé à l’Histoire.

- En 1967, au grand gala des sénateurs libéraux, des galapiats yip yip s’étant fait engager pour renforcer le personnel de la réception entrent dans la salle du festin entièrement nus et servent aux sénateurs en lieu et place des quartiers de tartes aux pommes prévus… des têtes de cochons.
- En 1968, des manifestants contre la guerre du Vietnam, chargés rudement par la flicaille et gazés, réussissent 24h plus tard à injecter les gaz lacrymogènes de la répression de la veille dans le système d’aération du Hilton.
- En 1970, à différentes reprises, des adeptes du « Do what that wilt ! » camouflent leurs tires en taxis et viennent cueillir à la sortie de leurs hôtels des délégués de congrès de big boss pour « les débarquer de l’autre côté de la frontière de l’État ».
- En 1971, le procès du « troublemaker » Abbie Hoffman, auteur du légendaire « Steal this book », est épique. « Quand nous sommes arrivés devant la Cour, le juge portait sa robe de juge, mais nous portions nous aussi des robes de juge. Nous nous sommes levés et lui avons dit : « Vous êtes tout seul, on est plusieurs, vous êtes coupable ! » (…) Nous avons fait de chaque audience un théâtre, un cirque, une école et le champ de bataille d’une lutte à mort. » Un soir, après des débats mouvementés, Abbie Hoffman, sur son 31, flanqué de son pote l’écrivain-cinéaste Norman Mailer et d’une poignée de comparses, vêtus aussi chiquement qu’eux, a surgi dans le club ultra sélect où son juge avait l’habitude de dîner et s’est installé avec sa bande à la table à côté de lui. « On lui a offert un verre. Le juge a demandé au garçon de transporter sa table à l’autre bout de la salle. Nous l’avons poursuivi avec la nôtre. »

Et si, comme les tueurs à gags yip yip, nous prenions le pli de « recréer la réalité partout où nous allons en vivant nos désirs » frappadinguement ? Et si, à notre tour, nous devenions d’incontrôlables yippies en faisant voir de toutes les couleurs aux père la trique de toute farine ?

Illustration : Abbie Hoffman
Dans le très catholique "Télérama" belge, "Amis du film et de la TV", Noël Godin, dans les années 70-75, a saboté méthodiquement, et sans jamais être démasqué, les différentes rubriques dont il était titulaire en y injectant une tonnelée de faux "camérages" et de fausses interviews de célébrités cinématographiques, et en rendant compte, de retour de festivals, d'une foultitude de films inexistants dont il fournissait les photos de tournage. A part ça, l'escogriffe a écrit quelques traités de haute pédagogie ("Anthologie de la subversion carabinée", "Entartons entartons les pompeux cornichons ! ...) et a réalisé quelques courts métrages bougrement éducatifs ("Prout prout tralala", "Grève et pets", "Si j'avais dix trous de cul"...).
Toute l'actualité anarcho-pâtissière sur http://www.gloupgloup.be 

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Noël Godin

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Georges de la Fouchardière (1874-1946)

Les cracks méconnus du rire de résistance

Passé à la postérité uniquement pour son roman acide La Chienne (1930), transposé fortichement à l’écran par Jean Renoir puis Fritz Lang, le chansonnier et polémiste provocateur Georges de la Fouchardière, entre 1915 et 1940, filait la grelotte aux puissants du jour. C’est que c’était a priori dans la grande presse parigote (L’Œuvre surtout) qu’il décochait avec une verve ébouriffante ses flèches de feu contre :- les ratichons : « Quand on craint Dieu, on craint tout. »- les éducastreurs : « Il y a pire que la prison. Il y a l’internat scolaire, bagne des petits d’hommes. »- la gradaille militaire : « Si les civils de tous les pays, qui sont la majorité, voulaient former une union internationale pour neutraliser les militaires avant le début des hostilités… »- du travail forcé : « Les bêtes joyeuses ne travaillent pas. »- du culte de la longue expérience : « L’expérience n’a jamais servi de leçon à personne. Et, grâce à la mémoire, nous regrettons surtout de ne pouvoir renouveler nos sottises d’antan. »- de la servitude volontaire : « Il faut haïr les bourreaux mais aussi se méfier des victimes. »- ou du régime de la propreté individuelle : « Si vous décapez votre peau, vous ouvrez la voie aux microbes. La véritable hygiène consiste à se laver le moins possible. »Mais l’auteur du pamphlet Les Médecins malgré nous ne se contentait pas toujours d’être un « criminel de l’encrier ». Il faisait de l’agit-prop burlesque à la Abbie Hoffman quand il conviait les gens à s’habiller tous soudainement en sergents de ville. Et n’en était pas à une vraie transgression près avec ses mystifications nonchalantes (il frigoussa longtemps en début de carrière ses grands reportages vécus au cafeton du coin) ou avec ses sabotages perfides (il lui arrivait de modifier avec art le nom des rues sur les plaques publiques).

Le 25 janvier 2015 à 10:55

Olivier Roy : Un islam sans racines ni culture

Il s’agit d’abord d’une dérive. Dérive de jeunes souvent venus, mais pas toujours, des zones grises et fragiles de la société – seconde génération d’immigrés, en précarité sociale, ayant tâté de la petite délinquance. Mais la dérive peut être plus personnelle, plus psychologique et moins liée à l’environnement social, comme on le voit chez les convertis (qui représentent 22 % des jeunes Français qui rejoignent le djihad en Syrie). Ce n’est pas une partie de la population française musulmane qui se tourne vers le djihad et le terrorisme, c’est une collection d’individus, de solitaires, qui se resocialisent dans le cadre d’une petite bande ou d’un petit groupe qui se vit comme l’avant-garde d’une communauté musulmane, laquelle n’a pour eux aucune réalité sociale concrète, mais relève de l’imaginaire : aucun n’était inséré dans une sociabilité de masse, qu’elle soit religieuse, politique ou associative. Ils étaient polis mais invisibles : « avec eux, c’était juste bonjour-bonsoir » est un leitmotiv des voisins effarés. Ils parlent pêle-mêle de l’Afghanistan, de l’Irak, de la Tchétchénie, des musulmans massacrés dans le monde, mais aucun n’évoque le racisme, l’exclusion sociale ou le chômage, et ils ne citent la Palestine que parmi la litanie des contentieux. Bref, il faut se méfier d’une explication, populaire à « gauche », selon laquelle l’exclusion sociale et le conflit israélo-palestinien radicaliseraient les jeunes. Terroristes ou djihadistes, ils se construisent un statut de héros, de guerriers qui vengent le Prophète, l’oumma, la femme musulmane ; ils se mettent en scène (vidéos, caméras GoPro), ne préparent ni leur fuite ni de lendemains qui chantent, et meurent en direct à la une des journaux télévisés, dans un bref spasme de toute-puissance. Leur nom est sur toutes les lèvres : héros ou barbares, ils s’en fichent, l’effet de terreur et de renommée est atteint. En ce sens, ils sont bien le produit d’une culture nihiliste et individualiste de la violence que l’on retrouve dans d’autres secteurs de la jeunesse (chez les jeunes qui attaquent leur propre école, le « syndrome de Columbine »). Il y a beaucoup de rebelles en quête d’une cause, mais la cause qu’ils peuvent choisir n’est évidemment pas neutre. Un meurtre au nom de l’islam a un autre impact qu’un mitraillage dans une école commis par un élève, ou qu’une séance de torture ordonnée par un petit trafiquant de drogue. Merah, les frères Kouachi ou le « djihadiste normand », Maxime Hauchard, se sont radicalisés selon une référence religieuse, celle de l’islam. Et dans cette mouvance ils ne sont pas les seuls. C’est cette radicalisation qu’on désigne sous le nom de « communautarisation ». On fait de la communautarisation une dérive collective et non plus individuelle, et qui serait dans le fond le terreau qui conduirait à « ça ». En somme, une partie de la population musulmane ferait sécession pour se replier sur une identité culturelle et religieuse qui en ferait désormais la cinquième colonne d’une civilisation musulmane en crise. Le « retour du religieux » casserait ainsi le consensus national sur les valeurs de la République. La réponse spontanée de l’opinion publique et le discours explicite des dirigeants politiques ont consisté à mettre en avant un consensus national (tolérance, laïcité, citoyenneté) dont la manifestation du 11 janvier a été une remarquable « mise en scène » spontanée et populaire. On pourrait s’interroger sur ce consensus national, dont on exclut le Front national. On pourrait se demander si les participants à la « Manif pour tous » en font partie, eux qui croient qu’il y a un sacré que la liberté des hommes ne saurait remettre en cause. On pourrait enfin se demander si la « laïcité » ne fabrique pas à son tour un sacré qui échapperait à la liberté d’expression. Mais revenons au « retour du religieux » et au communautarisme. Tout montre que ce religieux n’est pas importé d’une culture étrangère, mais est reconstruit à partir d’une déculturation profonde des nouvelles générations. Le salafisme, qui en est l’expression la plus pure, rejette toutes les cultures à commencer par la culture musulmane et sa propre histoire. L’Arabie saoudite vient de détruire tout ce qui reste des sites historiques et archéologiques de La Mecque pour y construire des centres commerciaux à l’américaine consacrés au consumérisme contemporain. La Mecque aujourd’hui, c’est Las Vegas plus la charia. Déculturation et absence de transmission conduisent toute une génération à se construire un islam réduit à des normes explicites (charia) et à des slogans détachés de tout contexte social (djihad) ; la « communauté » n’a aucune base sociologique réelle (institutions représentatives, réseaux scolaires ou associatifs) : elle est la mise en scène d’elle-même et rentre en ce sens dans la société du spectacle. Le fanatisme, c’est la religion qui n’a pas, pas encore ou plus de culture. Historiquement, l’islam comme le christianisme se sont « enculturés », aujourd’hui religion et culture se séparent.  La question est donc non pas de « réformer » l’islam, mais de « culturer » l’islam en l’insérant dans la société française. En mettant en avant une conception de la laïcité qui exclurait le religieux de l’espace public, on contribue à « fanatiser » le religieux.    Olivier Roy, politologue > Article publié dans l'hebdo Le 1 N° 40   Le 1, en partenariat avec le Rond-Point et sa revue en ligne ventscontraires.net, vous propose une nouvelle conférence de rédaction en public, avec des invités surprises, le lundi 26 janvier - plus ici  

Le 24 juillet 2013 à 09:32

Francis Bacon, clochard céleste, portrait 43

le rire rouge de la nuit

Francis Bacon chanta comme un loup cette nuit. Un loup rouge prêt à tordre la lune. Francis Bacon mâche la nuit dans ses dents. Il traverse Londres à pied, chaque nuit que le sang blanchi. Il traverse Londres, et Paris et Dublin et Bruxelles et Berlin. Chaque nuit la vrille de son cri rouge se trimballe comme une lune rouge dans le verre d'acier de nos ventres. Francis bacon a bu tout notre brouillard. Le pauvre. Un loup rouge prêt à tordre la lune. Il a mâché et léché et mâché et léché et mâché et léché toutes les nuits de la terre depuis que Lilith la pute nous a abandonné dans des lambeaux de limbes mécaniques à mourir. Lilith la pute nous a abandonné mais Francis Bacon a bu tout le brouillard. Le pauvre. Francis Bacon explique : Vois tu mon petit chat, il y a la douleur et il y a la couleur. Vois tu mon petit chat, c'est doux et c'est simple comme la vie est horrible. Il faut crier. Il faut crier et rire un rire rouge comme la Lune. Un rire de couleur et de douleur. Un rire tordu qui cri comme nos dents que Lilith la douce est partie, la pute notre mère est partie. C'est pourquoi il faut boire à grandes gorgées de cris rouges, à grandes gorgées de rires, il faut boire le brouillard. Oh le joyeux accident de chair qui boit tout le brouillard dans le coeur rouge de la nuit! Oh le loup qui boit le lait horrible de nos questions inutiles! Oh Francis Bacon le rire criard et tordu des orphelins de la lune! Tous orphelins de Lilith la pute! Oh Francis Bacon chanta comme un loup cette nuit!

Le 6 novembre 2011 à 09:00
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