Jean-Marie Gourio
Publié le 28/10/2010

Haïku de comptoir 85


Dieu est Français
Rue Choiseul
Paraît-il
Il commence à écrire en 1976 dans le magazine Hara-Kiri, dont il devient bientôt rédacteur en chef adjoint. C'est là que paraissent ses premières "brèves de comptoir". Il écrit aussi pour la radio, la télévision, le cinéma et la bande dessinée. Et puis des romans, 9 à ce jour. Depuis 1987, il publie un recueil de Brèves de comptoir par an. Après ses Nouvelles Brèves de comptoir au Rond-Point avec Jean-Michel Ribes, il va lancer sur ventscontraire.net des Haïku de comptoir, des essais philosophiques épais comme un fil, des visions, des pensées en rond, des tribunes de stade...
 

Plus de...

Jean-Marie Gourio

 ! 

Partager ce billet :

À voir aussi

Le 4 novembre 2011 à 18:54

Quel est ce sacré qui tremble devant le rire ?

Tribune publiée par le journal Le Monde le 4 novembre 2011

"Un peuple heureux n'a pas besoin d'humour", disait Staline qui en connaissait un brin sur l'humanité et ses besoins. Le stupide attentat dont Charlie Hebdo vient d'être victime nous montre donc que nous allons vers le bonheur, le vrai, celui débarrassé des rigolades obscènes, des fantaisies dadaïstes, et du rire de résistance. Nous avançons enfin, joyeux, la tête haute, nous lover dans le cocon protecteur de l'autorité propre, le glaive à la main, la croisade au coeur, la patrie au front, fiers de nos valeureuses valeurs retrouvées, suivant de plus en plus nombreux les fondamentalistes, les obscurantistes et autres éclaireurs du renouveau français, qui nous montrent le droit chemin de la marche arrière, vers ce paradis pétainiste perdu, heureux de savoir que Rodrigo Garcia, Romeo Castellucci, Cabu, Charb et les autres, seront probablement brûlés ou enterrés de nuit, en cachette, dans une fosse commune.Mais quel est donc ce sacré qui tremble devant le rire, que les artistes font vaciller ? Quelles sont ces religions que la moquerie fait s'effondrer ? Quel est ce Dieu qui est blessé par une liberté de création capable de le contredire ? Il n'existe que dans la tête vide de petits fascistes, trop contents de se transformer en templiers fous ou en djihadistes aveugles, dansant avec les rabbins du Tea Party qui pactisent avec les mouvements néonazis anglais. Tous ceux-là ne sont-ils pas les premiers ennemis du vrai Dieu, du Dieu de tous ? Celui qui a sans doute beaucoup ri en 1545, en découvrant la gravure de Lucas Cranach, montrant le pape chevauchant une truie, avec la légende de Martin Luther : "Tu veux avoir un concile ? A sa place, reçois ma merde !" Cette gravure ne fut ni brûlée ni détruite. C'est ce Dieu-là qu'il nous faut.Puisque la pièce Golgota Picnic, au Théâtre du Rond-Point, est la prochaine cible annoncée des sauveurs de la morale, qu'ils sachent qu'elle aura bien lieu malgré leurs menaces quotidiennes, que la scène sera remplie d'une pensée libre, s'opposant à leur raison close, que le vent soufflera dans tous les sens, à travers mais jamais à tort. Il n'y aura aux murs ni corps de martyrs torturés ni visages de suppliciés, pas des jeunes gens crucifiés pour nous rappeler le chemin du paradis et de l'enfer, mais seulement ce rire libertaire, trappe à bêtises et tueur de chagrin. Nous continuerons comme le souhaitait Aragon à creuser des galeries vers le ciel, mais pas celui noir et bouché où jouissent les intégristes.Bonne nouvelle pour finir, tout n'est pas foutu, il y a quelque temps, on a de nouveau érigé, square Nadar à Paris, la statue du chevalier de La Barre, brûlé le 1er juillet 1766 à l'âge de 19 ans, pour ne pas s'être découvert devant le Saint-Sacrement. > L'article sur le site lemonde.fr    

Le 4 décembre 2014 à 10:42

Le Rideau derrière l'homme

Le problème de la croyance en Dieu, c’est qu’il n’y a pas qu’un seul dieu, il y en a deux. Mais il n’y en a qu’un dans lequel l’homme puisse croire, et c’est le Dieu-Peur. Celui qui croit en Dieu croit toujours, plus ou moins, au Dieu-Peur. Si le cosmos est une pièce, le Dieu-Peur est l’Homme caché derrière le rideau – et il n’a pas à être fier de son affreux petit théâtre ! Le Dieu-Peur, c’est le Maître du Mal. C’est la Source de toutes les souffrances et de tous les attachements. C’est celui auquel on promet amour et soumission, dont on attend qu’il nous donne ce que l’on veut et dont on craint qu’il ne nous châtie pour nos manquements. Le Dieu-Peur, dans notre vie, est successivement un père de substitution, un président « normal » aux yeux de poisson mort, un P.D.G. Bisounours – ou « Bisoutron », un parrain de mafia qui nous protège à condition qu’on exécute ses ordres, un metteur en scène sadique de pièces humiliantes, le juge du tribunal de la dernière heure, et une espèce de Dodo la Saumure post mortem : le patron d’un nuage-boxon à anges-putes et gros cigare. Au mieux, il fonctionne comme un rappel permanent que le monde ne ressemble pas à ce que l’on attend de lui et ne lui ressemblera jamais. Le Dieu-Peur, c’est le grand décevant. C’est le maître de toutes les attentes déçues. Tout est toujours raté dans son cosmos en carton-pâte. On lui demande une chose, et on en reçoit une autre.  Les années passent, on prie toujours, et pourtant, à la fin, on a toujours rien. On a beau se dire que l’hiver ne durera pas ; toute la vie, on trouve ça froid. Le Dieu-Peur, c’est Cervantès qui se marre quand Don Quichotte se fait exploser les dents. C’est le principe par lequel les salauds gagnent toujours et les gentils se font toujours avoir. C’est aussi l’arnaqueur suprême et l’avocat marron de toutes nos dégueulasseries. Le Dieu-Peur, c’est celui qui justifie ce que l’on fait subir à autrui sous prétexte de l’élever. C’est celui qui a décidé que nous devions devenir une star, mais notre ami, non. Le Dieu-Peur est une ordure quoi qu’il arrive. Si l’homme est un raté, c’est celui qui se nourrit de son échec. C’est le regard sans cesse posé sur notre misère. Si l’homme a réussi, c’est celui qui excuse les moyens employés. C’est notre joker et celui qui règle la note « morale » à la fin du séjour. Le Dieu-Peur, c’est notre meilleur copain quand il s’agit de pourrir la vie de nos semblables et de les faire se sentir inférieurs à nous. Le Dieu-Peur, c’est nous. C’est nous quand on se balade en piaffant avec notre grand copain : Dieu ! Heureusement qu’il n’y a pas qu’un homme derrière le rideau, mais également un rideau derrière l’homme. Le rideau derrière l’homme derrière le rideau – le dieu derrière le dieu – l’Autre dieu, c’est le Dieu-Freak. Le Dieu-Freak, c’est le dieu auquel l’homme ne croit pas, mais qui est pourtant partout. Le Dieu-Freak, c’est celui qui est en anagramme dans les textes sacrés, en hologramme dans les images. Indéterminé, inconditionné, c’est celui qui est au principe de toutes les traditions et au cœur de toutes les connaissances, mais limité par aucune et atteignable par personne. C’est celui qui est toujours là, invisiblement dans chaque chose, étendu dans chaque moment. Le Dieu-Freak s’épiphanise dans une multitude de visages, mais n’en recoupe aucun. Les formes deviennent folles à son approche. Il brûlerait plutôt que de se substituer à un instant de solitude. Le Dieu-Freak, épée de la Clémence et ange de la Rigueur, c’est celui qui, comme dit Maître Eckhart, ne « commande à aucun acte extérieur ». C’est le dieu qui est loin, loin de toutes les étoiles comme de chaque planète, mais dont les poètes ont entendu la voix, les gnostiques entraperçu le visage au sein de leur exégèse, et les amoureuses senti la frissonnante caresse. C’est une note de piano au milieu du silence ; une rumeur persistante ; un son dans la nuit. C’est celui pour lequel dansent les soufis, par lequel s’accordent les musiciens. C’est celui que l’homme s’efforce d’atteindre, par l’ascèse et le courage, le cœur et l’exigence, la pureté de l’âme et la grâce des gestes. « L’image de Dieu est celle d’un adolescent-jeune fille » a dit un jour Jakob Böhme. Le Dieu-Freak est une Déesse-Fée. L’homme n’a pas besoin de croire aux fées, il lui suffit de ne pas nier leur efficience. C’est même la seule condition du sacré : il n’a pas besoin d’être affirmé pour être, il lui suffit de ne pas être occulté. La vie lui ressemble de toutes façons. Le Dieu-Freak n’est pas du monde, n’a pas fait le monde, mais le monde devient connaissable à travers lui. C’est toujours comme ça que je l’ai vu, connu, croisé. Le Dieu-Freak c’est une jeune fille aux cheveux courts, qui vous rappelle à vous-même au moment où vous vous perdiez. C’est quelque chose ou quelqu’un qui nous pousse à nous tenir droit, à tenir nos engagements, à être ferme sur nos principes et sans lequel on ne pourrait rien faire. Un fragment de lumière qu’on ne connaît pas mais qu’on sait être nôtre. Une voix qui murmure votre nom quand vous êtes en train de vous trahir. Une mélodie perdue derrière les mauvaises fréquences de la radio cosmique. Léo Ferré : « Il y a six mois, j’ai déjeuné avec Sartre et je lui ai dit que j’entendais une voix en moi qui criait : « Léo ». Ça me flanquait la peur et je me retournais. Sartre m’a dit : "J’entends la voix aussi, mais ça m’agace". »

Le 11 avril 2012 à 09:50

De qui se moque-t-on ?

10. Le cheveu

Le cheveu, si nous n’en avions qu’un, j’admets qu’il serait chose précieuse, le fil le plus fin du tricot de soi, le filament radieux de notre ampoule de tête ; rai de soleil ou trait de pluie nous liant harmonieusement au monde environnant. Mais cette quantité ! Ce mystère sans intérêt de leur nombre ! Si l’ennui a une origine, il faut la chercher dans cette mauvaise herbe proliférante. Le cheveu est un piège à guêpe, la tige de la pipistrelle affolée, un nid douillet pour le pou qui ne se défait que pour tremper dans la soupe ; au soir, il est un suffocant nuage de gaz carbonique, de graillon et de tabac. Puis il nous embrouille. Le visage le plus franc, la figure la plus candide disparaissent sous ce gribouillage. Il n’y a plus moyen d’être honnête. Alors le cheveu nous dénonce sur les scènes de crime malgré toutes les précautions prises pour ne laisser ni trace ni empreinte. Il veut nous voir en prison ; il fournit, pour notre cachot, la première brassée de paille humide.       Tout le hérisse. C’est un pleutre doublé d’un gardien sourcilleux de l’ordre et de la morale. Toutefois, il suffit que l’ennemi l’empoigne pour nous tenir à sa merci. Nous n’avons plus de secrets pour lui, voici les noms, voici les plans, voici les codes. C’est que la douleur a son siège à la racine du cheveu. Si onduleux et souple soit-il, nous n’en sommes pas moins criblés de crin, d’aiguilles, d’épingles, d’épines, voués à toutes les malédictions, à tous les envoûtements.       Ah ! si Dieu est un marionnettiste, devinez un peu quelles ficelles il tire pour nous manipuler, et pourquoi nous dansons misérablement sur le flot, et pourquoi nous ratons si souvent la marche.       Ah ! nous nous croyions définitivement descendus du singe, nos pieds touchaient le sol sous le cocotier, mais c’est encore par le cheveu que le chimpanzé nous retient en l’air ; sa main velue nous gratte paternellement l’occiput. Serions-nous si ébouriffés si nous en avions tout à fait fini avec la préhistoire ?       Et pourtant, comme nous prenons soin du cheveu ! Shampoing au lait d’amande, peigne de nacre, brosse en loupe de noyer, rubans, barrettes, fleurettes, rien n’est trop beau pour lui. Croyez-vous qu’il nous en sache gré ? Il se ternit plus vite que la pomme de terre pelée ; blond, brun ou roux au départ, il vire au gris, il tombe en cendres, il nous vieillit de dix ans du jour au lendemain. Le vent qui nous décoiffait hier disperse à présent la poussière dont nous sommes faits. Le cheveu est le premier à partir, il nous laisse grelotter dans les frimas. Ou alors, il nous trahit plus sournoisement encore : il s’accroche, au contraire, quand tout notre corps défaille, se lézarde puis succombe – il continue à croître après notre mort, doué d’une vigueur nouvelle, il se nourrit de notre cadavre comme un ver !       Que faire, mes amis, comment nous rebeller à notre tour contre ces mèches qui nous aveuglent, ces frisettes qui nous infantilisent, ces épis qui nous ridiculisent, ces brosses qui nous militarisent, comment nous soustraire à ces rets, à ce filet qui déjà nous coiffe et qui, si nous n’y prenions garde, s’enroulerait aussi bientôt autour de nos chevilles pour nous paralyser complètement ? Nous ne sommes pas démunis : le cheveu redoute les ciseaux, la tondeuse, la pierre ponce, le papier de verre et le rabot. Rasons-le, polissons, astiquons nos crânes ; alors enfin nous serons vraiment nus sous notre bonnet et, celui-ci ôté, la lucidité nous reviendra avec la lumière.

Tous nos invités
Tous les dossiers

derniers podcasts

je m'abonne :   
Kader Aoun et des stand-uppers : "Je n'abandonnerai jamais la banlieue"
Live • 23/03/2019
Tania de Montaigne : L'Assignation
Live • 07/02/2019
Florence Aubenas au grand oral désopilant du Barreau de Paris
Live • 07/02/2019
Eric Vuillard en conversation avec Pierre Assouline
Live • 13/02/2018
Tobie Nathan : Le Parlement des dieux
Live • 13/02/2018
Tous les podcasts

ventscontraires sur Youtube

Découvrez la chaîne
La revue en ligne du Rond-Point
Auteurs maison   Vedettes etc.   Confs & Perfs   Archives   Tous les chroniqueurs
Les vidéos   Les sons   Les images   Les textes  Nous contacter   Presse
ventscontraires.net, revue en ligne, vous est proposée par le Théâtre du Rond-Point.
Site administré par
© 2014 - CC.Communication