Marcel Mariën (1920-1993)
Les cracks méconnus du rire de résistance
Louis Scutenaire, E.L.T. Mesens, Paul Nougé, Achille
Chavée…, le surréalisme belge de combat a été incarné par quelques satanés
pendards qui en ont fait voir des belles à « ces faces de pets qui nous
gouvernent » (Scutenaire) sans se faire poisseusement récupérer à la fin
de leur vie. D’entre eux tous, le pire « boutefeu de sédition »
(comme on disait d’un Blanqui), ce fut sans nul doute Marcel Mariën. C’est
qu’il n’avait pas usurpé sa réputation de grand « récidiviste du
canular ».
C’est à lui, par exemple, qu’on doit le gag, en février
1955, des cartons d’invitations dupeurs à une cérémonie d’hommage à André
Breton dont les postures autoritaires et les transes magico-mystiques dédiées
aux « grands transparents » agaçaient de plus en plus les rebelles
belges. « Dans un froid glacial, une cinquantaine de personnes, dont la
presse et la radio, s’étaient rendues à l’hôtel Lutecia pour y tomber sur un
colloque des Auvergnats de Paris, marchands de bois-charbon. »
Neuf ans auparavant, à Bruxelles, c’est lui aussi qui est
l’instigateur de la blague du cycle sexologique : « Nous venions de
réussir un coup de maître au Palais des Beaux-Arts, en lançant une invitation
pour des conférences sur la sexualité, qui devaient être “illustrées de scènes
explicatives pour lesquelles de jeunes intellectuels des deux sexes prêteraient
leur concours”. Cette invitation, présentée comme une initiative culturelle du
Séminaire des Arts avait jeté l’émoi dans le personnel chargé de la location
des places, à la fois submergé par les demandes tout en étant incapable d’y
pourvoir. »
Et il frappera encore plus fort, en 1962 quand il fera
annoncer dans un tract illustré d’un billet de 100 FB distribué au Casino de
Knokke-le-Zoute la veille d’une rétrospective René Magritte que le peintre
« a décidé de vendre désormais ses œuvres à des prix dérisoires ».
« Ce dernier, complètement effaré, recevra aussitôt des félicitations d’un
peu partout. »
Mais Marcel Mariën ne fut pas seulement un maître-farceur
de premier calibre ayant amorcé tôt sa galapiate carrière lorsque, adolescent,
il s’en allait permuter les croix de bois plantées sur les sépultures des
cimetières de campagne. Outre qu’il se lança en 1953 dans la contrebande de cigarettes
et de parfums entre la Normandie et les Antilles et qu’il devint en 1963
trafiquant de lingots d’or sur la rivière de Saïgon, il fut également un
faussaire piednickeléesque consommé.
En 1939, pendant son service dans l’armée belge, il
fabrique des permissions à la chaîne en contrefaisant la signature de son
commandant.
En 1941, il vend ses premiers recueils de poèmes sulfureux
à… des macchabées. Il coche, en effet, les noms et adresses des défunts du jour
à qui il envoie ses opuscules contre remboursement. « Je réussis même,
relate-t-il dans Le Radeau de la mémoire,
à caser un exemplaire chez un défunt qui portait le même nom que moi, jouant
sur l’homonymie de l’expéditeur et du destinataire pour abuser la famille
éplorée. » La même année, en temps que nègre inspiré du
parfumeur-collectionneur René Gaffé, il crédite son employeur d’une douzaine
d’essais artistico-littéraires brillants qu’il bricole gredinement en pillant
savamment des textes déjà existants. « Il va sans dire que plus d’un critique
coté s’extasia sur la pertinence et la nouveauté de ces mosaïques. »
De 1942 à 1946, il vend moultes faux Picasso, Braque,
Ernst ou Chirico, tous confectionnés en tapinois par Magritte.
En 1951, « mandé par un congrès de receveurs
communaux pour y prendre note des discours prononcés », il en marie les
mots-clé avec « un collage de textes empruntés à divers auteurs tels que
Montesquieu, Pascal, Alain, Valéry. »
En 1953, il écoule à Oostende et à La Panne des faux
billets de 100FB ouvrés par les frères Magritte.
En 1958, turbinant dans une agence publicitaire, il truque
au profit de comparses les résultats des concours hebdomadaires d’une firme de
poudre de lessive.
Au risque de vous donner le tournis, n’en restons pas là
et complétons cet édifiant portrait avec d’autres frasques de Marcel Mariën.
En 1939, il écrit au roi Léopold III pour lui suggérer
« d’intervenir sans tarder pour que l’on élevât anticipativement un
monument aux morts de la guerre qui s’annonçait ». Il signe sa requête
Léon Degrelle.
En 1955, il crée le Prix de la Bêtise Humaine qui est
décerné conjointement au roi Baudouin, pour son voyage au Congo belge et à
André Malraux pour l’ensemble de son œuvre esthétique.
En 1959, avec son scandaleux film blasphématoire L’Imitation du cinéma, fort vite interdit
en France et en Belgique, il pause la question : « Pourquoi un homme
tombant dans la rue déclenche-t-il le rire et non pas le Christ avec sa triple
chute pendant le calvaire ? »
Et il n’arrêtera jamais de prodiguer aux jeunes
générations délurées de fort avisés conseils pratiques de cette farine.
« Sans doute il y aurait-il quelque bien à agir
adroitement sur les tristes décors qui nous ont été légués, à les faire passer
de leur signification actuelle à leur signification réelle : par exemple,
à badigeonner de bran Notre-Dame de Paris. »
« Arrêtez d’un geste désespéré la plus luxueuse
limousine que vous croiserez sur la route. Demandez à l’occupant, comme si vous
aviez affaire à un maître de maison où l’on vous aurait invité l’endroit de la
toilette. »
« Si vous êtes amené à assister à un enterrement
religieux, au moment où l’employé des pompes vous remet un cierge et vous
invite à faire le tour du catafalque, il vous est très aisé, feignant de
trébucher par exemple, de mettre le feu au poêle qui recouvre le
cercueil. »
À lire le réjouissant dossier collectif L’Imitation du cinéma. Histoire d’un film
ignoble (Éd. La Maison d’à côté) dans lequel on prend connaissance d’un
communiqué de presse historique de la Centrale Catholique : « Le film
en question est une parodie sacrilège du christianisme mêlée d’une obscénité
qui dépasse toute imagination. On espère que le Parquet prendra les mesures
nécessaires pour mettre hors de circulation cette pellicule indigne d’un pays
civilisé. » Un DVD de l’objet du scandale escorte le texte.
Valent aussi le coup d’œil : l’étude de référence Les 100 mots du surréalisme (Que
sais-je ?) par les profs universitaires belges Paul Aron et Jean-Pierre
Bertrand ayant bien potassé leurs fiches.
La bio éperonnante de Geneviève Michel Paul Nougé. La Poésie au cœur de la
révolution (P.I.E. Peter Lang) qui raccorde futefutement les provocations
ludiques du groupe surréaliste de Bruxelles à la saga situationniste.
Et puis encore le Petit
Guide de l’irrévérence au pays de Liège (Yellow Now) fricassé par d’enjoués
connaisseurs du sujet, les historiens Alain Delaunois et Pierre-Olivier Rollin
et l’agitateur anarcho-pataphysicien André Stas.