Pierre Cleitman
Publié le 08/11/2010

Conférence instantanée 7


A force d'exercer mon éloquence
dans les dîners en ville
j’ai fini par prêcher
dans le dessert
Entre le one man show humoristique et la Conférence traditionnelle, Pierre Cleitman invente un nouveau genre : la Conférence extravagante, aux confins du réel et de l'absurde, du probable et de l'incertain, de l'arithmétique et du dérisoire.  En 2000, il crée un spectacle d'aphorismes, Sortir en boîte, sous la direction d'Ana Delgado, et en 2003 interprète Le Lumbago chez Baudelaire, mis en scène par Marc Feld au Théâtre du Rond-Point, dont l'humour annonce celui des Conférences extravagantes, (cinq présentées au Rond-Point entre 2004 et 2007). Dernières créations en date: L'ésotérisme du 22 à Asnières en 2009, La croisade des cochons, janvier 2011 et La place du sourire en coin dans la formation de l'esprit de système, avril 2011. 

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Pierre Cleitman

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Le 17 juillet 2011 à 09:02

De la nécrologie comme crotte de chien

Le deuil est un chien comme les autres

Aux fantômes on s’en prend comme aux chiens. On les mate, on les dresse. Assis, debout, couché, attaque, à la niche, lève la patte. Adopter, apprivoiser l’animal, c’est se garantir une domination définitive, s’aliéner un amour à vie. On a son chien, on est quelqu’un. Obéissant, fidèle, loyal, protecteur, craintif, il se montre reconnaissant à jamais de la dépendance où on le tient, l’animal domestique. Il ne connaît ni la rancœur ni l’ingratitude. Sa jalousie, une plus-value, grandit le maître. Le deuil est un chien comme les autres. On asservit le spectre, on le nourrit. On le soumet à nos peurs du grand néant inconcevable. On a une ardoise avec le ciel, on en appelle aux morts, on prie pour la paix de leur âme dans tous les bénéfices du doute. C’est faire avec ce qu’on a, exactement rien. Le deuil, c’est faire avec rien. Et les morts et les deuils s’entrechoquent, on mélange bientôt nos fantômes, les spectres sont pratiques ; ils rapprochent ceux qui restent. Pareils, les chiens se reniflent le trou du cul sous l’œil mouillé de ceux qu’ils baladent, et qui grâce à eux s’accostent enfin. Puis on ramasse les excréments, c’est la moindre des choses. Il faut bien que les vivants traversent le monde sans marcher toujours dedans. Goûter de la nécrologie, guetter l’hommage de tf1, acheter le journal match ou libé parce qu’il a fait sa grande une avec le petit mort de l’année, c’est ramasser dans un sac plastique la crotte de chien ; pour que les vivants marchent un peu au propre, au clair, au calme d’une conscience débarrassée momentanément du suprême effroi d’être soi-même le jouet de la mort.

Le 6 octobre 2014 à 09:53

13,7 Milliards d'années de solitude

« Au fond Dieu n’aurait voulu être qu’une déité parmi d’autres »chantent les Residents sur God Song. Nous en sommes tous là. A l’instar du démiurge, nous sommes devenus ces individus singuliers qui aimeraient découvrir un ou plusieurs autres de la même espèce pour partager les choses de la vie. A l’instar du démiurge, nous sommes sombres, plein de pièges et d’intentions masqués. Nous n’aimons pas tellement les autres, mais si, par miracle, nous les aimions, nous voudrions être tout pour eux, ce qui semble un peu plus difficile chaque jour. Nous nous approfondissons de toutes nos rencontres et ruptures successives. Notre caractère nous isole, nous complexifie et nous rend, à nous-mêmes, énigmatiques. A l’instar du démiurge, nous ne sommes pas seulement devenus étrangers aux autres mais à nous-mêmes : de vrais sphinx. A l’instar du démiurge, nous avons découvert la solitude. Pas forcément la solitude morale proprement dite – les hommes et les femmes d’autrefois, fruits de mariages arrangés et membres de familles hasardeuses, étaient, à leur manière, bien aussi seuls que nous. Nous avons découvert l’esseulement concret, la carence affective, le fait de s’endormir seuls presque tous les soirs. A l’instar du démiurge, nous vivons seuls, nous vieillissons seuls, et nous mourrons seuls. Nous avons découvert le célibat. Mais le plus seul de tous, c’est encore notre Univers. Seul avec ses 13,7 milliards d’années d’existence depuis la première lumière émise par le Big Bang. Seul avec ses 100 milliards d’années-lumière de diamètre et ses 7x1022 étoiles. Seul avec ses 25% de matière noire, ses 70% d’énergie noire. Seul à être fini sans pour autant posséder de frontières spatiales. Seul à se refermer sur lui-même comme un hérisson – tant et si bien qu’il ressemble désormais à Spiny Norman, le gigantesque Erinaceus qui poursuit Dinsdale dans un épisode fameux du Monty Python’s Flying Circus. Seul avec toutes ces dimensions que personne n’est capable de percevoir – plus complexe encore que Shakespeare, Finnegans Wake et Laura Palmer réunis ! Seul à être viscéralement, définitivement seul. Et si mélancolique que tout y est fait pour mourir inexorablement. L’Univers a planifié son suicide – et nous n’y pouvons rien. Nous n’avons pas beaucoup de réalité pour lui. Nous n’avons pas plus de réalité que des petits « J’aime » sur son Wall pachydermique de super-starlette des réseaux stellaires. L’Univers a planifié son suicide comme un crime parfait. Si nous survivons au réchauffement climatique et à la guerre civile mondiale, la mort thermique de l’Univers nous pend au nez. Le Soleil a posé sa démission à 7 milliards d’années maximum, et, dans 20 milliards d’années, aucun astre n’aura assez de combustible pour continuer à parader dans le tric-trac du ciel. Ce sera un univers d’étoiles éteintes, comme un réseau social définitivement déserté… Et les scénarios des physiciens ne diffèrent que sur le modus operandi du suicide planifié de Monsieur : Un Big Crunch, si l’expansion se ralentit et s’inverse ; un Big Chill si les astres éteints s’agglutinent en trous noirs, et l’Univers se dissout en un bain de photons froids ; un Big Rip si l’Univers continue son expansion pour exploser, laissant la matière qui le compose se déchirer par dilatation dans l’espace. Rip, Chill & Crunch sont les Pieds Nickelés qui tiennent entre leurs mains le dernier tour de cochon de notre Very Big Boss. Les réseaux sociaux ont transformé notre monde affectif en galaxie. Tous nos amis Facebook, ce sont de petites lumières dans la nuit. Il y a qui s’éteignent, d’autres qui s’allument, mais tous nous menacent d’une extinction progressive de nos derniers remparts contre la solitude. Mark Zuckerberg, glacial prophète de notre apocalypse intime, nous a transformé en frères Ubu de l’amitié – tyrans boulimiques d’un cosmos de stimulations affectives de faible intensité, où le nombre compense la distance, et où la rareté fait la préciosité. Un « like » de la femme qu’on aime, c’est une lueur lointaine venue de la planète Mars ; un ancien amour qui nous bloque, et c’est un trou noir ou une déflagration. C’est pareil pour l’Univers. Nous n’avons pas plus de réalité pour lui que les petits « J’aime » sur notre Wall, mais nous n’en avons pas moins. Dans notre cœur, nous avons la force de le constituer. Dans notre cœur, nous avons les armes pour le convaincre de notre réalité. Et il craint notre mépris plus encore que nous ne redoutons son indifférence. Embrasse-nous, idiot ! Ce sont les derviches tourneurs qui peuvent nous apprendre comment amadouer l’Univers. En imitant la danse des planètes, les disciples de Rûmî abandonnent leur égo et tournoient à l’unisson avec les planètes comme si chaque âme pouvait atteindre la mélodie du Grand Tout. Ils font le pari que le tourbillon dansé de quelques êtres suffit à atténuer le chagrin du grand solitaire, comme un seul sourire peut parfois sauver une journée. Nous devrions tout apprendre à faire comme des soufis : écrire, aimer, travailler, vivre. Nous ne sommes pas seulement étrangers, mais reliés à la totalité de l’Univers. Nous ne sommes pas seulement seuls, mais mariés à tous les êtres. Nous ne sommes pas seulement singuliers, mais nous pouvons continuer à danser.  

Le 25 août 2015 à 08:18

Etienne Klein : Le vide existe-t-il ?

Vous avez dit "boson de Higgs " ? #6

Quand le langage scientifique défait tout ce que nous savons du monde, il faut au moins le talent de conteur du physicien Etienne Klein pour nous le restituer à travers le grand bruit provoqué par la détection du boson de Higgs au CERN le 4 juillet 2012. Le boson de Higgs est à l'évidence une drôle de chose. Mais au fait, s'agit-il vraiment d'une chose ? La détection du boson de Higgs au CERN fut annoncée urbi et orbi le 4 juillet 2012, pas moins de 48 ans après que des physiciens théoriciens ont prévu son existence. Cette découverte est fondamentale en physique, mais pas seulement : elle a aussi des implications philosophiques qui viennent défaire le lien que l'on a l'habitude de faire, depuis la naissance de la physique moderne, entre le concept de matière et celui de masse. En général, nous pensons que ces deux notions sont ontologiquement intriquées : que serait en effet une matière dépourvue de masse ? Et comment imaginer une masse qui ne s'incarnerait pas en particules de matière ? Or ce que révèle la présence de bosons de Higgs dans l'univers, c'est que, contrairement à ce que l'on pensait, la masse n'est pas une propriété intrinsèque des particules élémentaires, seulement une propriété secondaire : elle résulte du fait qu’elles se frottent au vide, plus exactement au champ qu’il contient et qu’on appelle « le champ scalaire de Higgs ». On osera ici une analogie, imparfaite mais éclairante : tout se passe comme si les particules élémentaires étaient des objets sans masse, mais dotées de skis, se déplaçant sur un champ de neige qui serait l’équivalent du champ scalaire de Higgs ; les particules ayant des skis parfaitement fartés se déplacent sans frottement, donc à la vitesse de la lumière, et leur masse apparente est nulle ; celles dont les skis sont mal fartés glissent mal sur la neige, leur vitesse est moindre que celle de la lumière et leur masse est non nulle. La masse apparaît alors comme une mesure de la mauvaise qualité du fartage des skis des particules… > écouter le podcast audio complet

Le 1 septembre 2015 à 08:25

Etienne Klein : En savoir plus sur le Big Bang ? Ça dépend de nous tous

Vous avez dit "boson de Higgs " ? #7

Quand le langage scientifique défait tout ce que nous savons du monde, il faut au moins le talent de conteur du physicien Etienne Klein pour nous le restituer à travers le grand bruit provoqué par la détection du boson de Higgs au CERN le 4 juillet 2012. Le boson de Higgs est à l'évidence une drôle de chose. Mais au fait, s'agit-il vraiment d'une chose ? La détection du boson de Higgs au CERN fut annoncée urbi et orbi le 4 juillet 2012, pas moins de 48 ans après que des physiciens théoriciens ont prévu son existence. Cette découverte est fondamentale en physique, mais pas seulement : elle a aussi des implications philosophiques qui viennent défaire le lien que l'on a l'habitude de faire, depuis la naissance de la physique moderne, entre le concept de matière et celui de masse. En général, nous pensons que ces deux notions sont ontologiquement intriquées : que serait en effet une matière dépourvue de masse ? Et comment imaginer une masse qui ne s'incarnerait pas en particules de matière ? Or ce que révèle la présence de bosons de Higgs dans l'univers, c'est que, contrairement à ce que l'on pensait, la masse n'est pas une propriété intrinsèque des particules élémentaires, seulement une propriété secondaire : elle résulte du fait qu’elles se frottent au vide, plus exactement au champ qu’il contient et qu’on appelle « le champ scalaire de Higgs ». On osera ici une analogie, imparfaite mais éclairante : tout se passe comme si les particules élémentaires étaient des objets sans masse, mais dotées de skis, se déplaçant sur un champ de neige qui serait l’équivalent du champ scalaire de Higgs ; les particules ayant des skis parfaitement fartés se déplacent sans frottement, donc à la vitesse de la lumière, et leur masse apparente est nulle ; celles dont les skis sont mal fartés glissent mal sur la neige, leur vitesse est moindre que celle de la lumière et leur masse est non nulle. La masse apparaît alors comme une mesure de la mauvaise qualité du fartage des skis des particules… > écouter le podcast audio complet

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