Macha Séry
Publié le 13/11/2010

Ali Dilem


Dessinateurs et caricaturistes du monde entier (7)

Il paraît que Dilem est le nom d’un groupe parisien de rock funk et celui d’un distributeur de lunettes qui se vante d’avoir créé des branches interchangeables. Révolutionneront-ils dans les années à venir le milieu de la musique et de l’optique ? Dilem, le caricaturiste, fait aussi grand bruit. Et le fait est qu’avec lui on voit bien, on voit mieux. Ce qui est, on en conviendra, doublement avantageux. Il suffit pour s’en rendre compte de regarder le dessin quotidien qu’il livre au site de TV5 Monde. On emploie l’expression « croquer l’actualité » pour un dessinateur de presse. Lui la dépèce joyeusement, il en dissèque les abats et les examine pour nous en donner le meilleur morceau. En Algérie, il travaille pour un journal qui porte le beau nom de Liberté.
Ali Dilem est né le 29 juin 1967 de parents kabyles à El-Harrach. A ses quarante-trois ans, il faudrait retrancher tout ce temps perdu sur les bancs du Palais de justice d’Alger pour une cinquantaine de procès en diffamation intentés par les autorités et les neuf ans de prison qu’il totalise depuis que ce diplômé des beaux-arts s’est lancé dans la satire. L’Etat a la main leste ? Lui, la dent dure, autre nom du devoir de vérité. Alors, cet artiste qui œuvre pour le pluralisme politique et les droits des femmes persévère. Contre Boutef, diminutif d’Abdelaziz Bouteflika, contre les intégristes, contre les groupes islamistes, contre la police politique, contre les généraux corrompus. Il a l’art des raccourcis qui sont des décapitations. « La majorité, c'est le général Toufik et l'opposition, c'est aussi le général Toufik. »
Depuis 2001, des « amendements Dilem » introduits dans le Code pénal, prévoient une série de mesures, y compris la peine de prison ferme contre des journalistes qui offenseraient le président de la République ou les grands corps d’État (armée, justice…). En 2004, il a été condamné à mort par une fatwa répercutée par les mosquées de son pays. L’Etat d’un côté, les religieux de l’autre, c’est ce qu’on appelle être pris dans un tir croisé. Pourtant, pas de quoi le faire plier. En face, son arsenal ne pèse pas lourd à première vue. Il contient quoi ?, des feuilles blanches, un stylo auxquels il faut ajouter un talent tranchant, quelque chose d’explosif dans l’humour et le soutien du peuple, l’amour de ses admirateurs et les grands prix internationaux qui ont consacré sa plume corrosive et son courage citoyen.
Ali Dilem a commencé sa carrière à l’Alger Républicain, qui était le journaliste où Albert Camus fit ses débuts de reporter en 1938 et où il dénonça la « Misère en Kabylie ». Il est aujourd’hui membre de la fondation Cartooning for Peace, fondée à l’initiative de l’ONU, qui organise des expositions et des conférences à travers le dans le monde. Dilem est donc bien plus rock et plus clairvoyant que ses homonymes. Faites du bruit avec lui ! Chaussez Dilem !
Oiseau de nuit féru d'humour noir dans un quotidien du soir. Critique de films et de spectacles ayant breveté un applaudimètre formé de deux rames en bois échouées sur une plage de Vendée. Romancière à tête perdue. A fait de la boxe et des claquettes. S'appelle Macha parce qu'elle n'est pas russe. 

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Ramize Erer

Dessinateurs et caricaturistes du monde entier (5)

Elles ont de belles rondeurs, les héroïnes de Ramize Erer. Le visage, les seins qui tendent leur chemise et les fesses, toujours pommelées. Devisant sur un coin de bureau ou un carré de pelouse, affalées sur un canapé, ces délurées s’épilent, raillent les machos, fument et boivent en toute décontraction. Ces hédonistes en petite culotte goûtent leur liberté et les joies du sexe. La vie, quoi, allégée de l’oppression mortifère des barbus. Pour les intégristes, ce sont des parangons de « Mauvaise fille », titre de l’un des premiers albums de Ramize Erer paru en 1999 et inspiré d’un slogan entendu lors d’une manifestation à la fin des années 1970 alors qu’elle était lycéenne : « Les gentilles filles vont au paradis, les mauvaises filles vont partout !» En brossant avec férocité la chronique de la vie amoureuse de ses contemporains, la féministe Ramize Erer va aussi partout. Dans les bureaux, dans les foyers, dans l’intimité des couples, surtout là où les conservateurs grincent des dents. Fille d’un comptable et d’une mère au foyer, cette cousine de traits et d’inspiration de Wolinski, fut l’élève, à sa sortie de l'Académie des beaux-arts, du caricaturiste Oguz Aral alors qu’il dirigeait le célèbre hebdomadaire d'humour Gir-Gir. A Istanbul, cette belle blonde réputée pour son extrême timidité, a affermi l’originalité de son style et son audace dans un milieu très masculin où rares sont les dessinateurs osant évoquer les relations hommes-femmes pour critiquer le conformisme de la société turque. Las, les menaces des extrémistes qui la visaient ainsi que son mari, Tuncay Akgün, également dessinateur et patron du journal Leman, se sont multipliées. Il y a deux ans et demi, Ramize Erer a dû quitter la Turquie. Réfugiée en France avec ses enfants, elle poursuit de Paris sa collaboration avec le quotidien stambouliote Radikal. Et entretient sa notoriété par son trait léger, son humour mordant et ses jeunes femmes émancipées. Lors d’une audition publique le 17 mars 2010, Nimet Çubukçu, ministre turque chargée de la Famille et de la Condition féminine, a rappelé que les articles 9 et 10 de la Constitution établissaient l'égalité entre hommes et femmes mais a convenu des lenteurs législatives : « une loi adoptée en quinze minutes peut mettre quinze ans pour être mise en vigueur et il faut parfois cent cinquante ans pour qu'elle s'inscrive dans la réalité culturelle. » Avec Ramize Erer, elle s’inscrit en bulles tous les jours.

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Le 29 avril 2015 à 10:13

Willem est grand !

Famine en Afrique, terrorisme, naufrages de migrants en méditerranée, montée du FN, crise de la zone euro, conflit israëlo-palestinien, chômage, faits divers sordides, djihadisme, guerre en Syrie, obscurantisme religieux, attentats contre Charlie Hebdo... Avouez qu'une telle liste a tout pour vous donner envie de vous exiler sur une autre planète voire de vérifier par vous-même le bon fonctionnement de votre gazinière en y plongeant la tête. Tous ces drames qui ponctuent nos journaux télévisés et hantent nos cauchemars ne nous incitent guère à nous fendre la poire. Pourtant un homme réussit l'exploit d'aborder ces sujets tout en nous redonnant un peu de ce sourire qui nous a tellement manqué ces derniers mois, depuis que des crétins surarmés ont décidé de venger une hypothèse en assassinant des symboles. Et c'est homme c'est Willem. Ces dessinateurs, Willem les a côtoyés pendant de longues années au sein de la rédaction de Charlie Hebdo et s'il ne fait partie de la liste des victimes, il ne le doit qu'à son peu de goût pour les conférences de rédaction. Contre cette chape de tristesse qui s'est abattue sur nous le 7 janvier, il se lève pour scander un tonitruant « même pas mort », un geste de vie avec ce Willem Akbar qu'il publie chez les Requins Marteaux. Près de 100 dessins initialement publiés dans Libération et dans Charlie, comme autant de refus de se taire face à toutes les tragédies du monde. La justesse et la sincérité de son propos, sa sensibilité et l'acuité de son trait font de ce livre une œuvre aussi puissante qu'élégante, pleine de poésie et de lucidité. Quand beaucoup d'entre nous détournent la tête pour préserver la sérénité de leur sommeil, Willem ouvre grands ses yeux sur la planète et ne baisse pas le regard face aux atrocités du quotidien. Et si ce livre réunit tous les malheurs du monde ce n'est pas jamais par goût de la noirceur ou du cynisme : Willem ne fait que rendre ses coups à cette saloperie ambiante qui tente de nous faire abdiquer. Willem est un puncher et il frappe fort. Sans concessions, sans jamais baisser la garde. Jusqu'à la victoire, toujours !  

Le 20 mai 2013 à 09:33

Lenny Bruce

1925-1966

Né en 1925 à Long Island dans une famille juive, Lenny Bruce se débarrassa de sa jeunesse en devenant soldat en Europe pendant la Seconde Guerre Mondiale. À son retour du front, il fonda sa propre église et s’autodésigna pasteur ; il fit du porte-à-porte et récolta de l’argent pour une léproserie en Guyana. Le Jésus qu’il proposait n’était pas très convenable, alors la police l’arrêta.
   Son humour iconoclaste et son éloquence n’étant appréciés ni par l’Eglise ni par les tribunaux, il trouva asile dans les cabarets. Il continua ses prêches ; son ambition était de guérir les lèpres du racisme et de l’hypocrisie.
  La société ne le toléra pas longtemps ; elle n’avait pas encore compris qu’il est plus efficace d’encenser ou d’ignorer les irréductibles. Des policiers arrêtaient Lenny Bruce à la fin de ses représentations. On l’accusait de proférer des obscénités. Pour lui, la seule obscénité c’était le silence. Il s’attaquait à tous les pouvoirs et dévoilait la haine derrière la respectabilité. Il était juif, noir et indien à la fois. Cette guerre contre l’injustice et l’humiliation ne lui laissait aucun répit. Il n’avait pas l’intention de déposer les armes.
    Sa femme était strip-teaseuse. Lui exhibait son âme. Un abîme le séparait du public. Sur scène, il se trouvait en équilibre ; comme un funambule, il mettait sa vie en jeu en marchant sur un fil. La drogue et l’alcool sont les seuls anges-gardiens sur qui l’on peut compter dans ces cas-là. Bob Dylan a écrit une chanson en hommage à Lenny Bruce où, par une phrase, il dit tout : « Il a combattu sur un champ de bataille où chaque victoire fait mal ».
  Selon un critique, un de ses rares admirateurs à l’époque, il ne parlait pas : il faisait du jazz. Il improvisait avec sa voix, ses émotions et ses idées. C’est en jouant qu’il se créait. Il découvrait parfois ses monologues au moment même où il les prononçait. Lenny Bruce était un artiste. Dans ses one-man-shows, l’humour se mêlait à la politique, la grâce poétique à la colère. Il se moquait du succès et de la reconnaissance. Les rires et les applaudissements ne l’ont jamais corrompu. Il ne cherchait pas à plaire à n’importe quel prix. Il méprisait les compliments de ceux qui croyaient trouver dans ses spectacles de quoi conforter leur bonne conscience progressiste. Il n’hésitait pas à engueuler et à insulter son public. Une telle indépendance coûte cher : il perdit son métier, sa femme, sa maison.
  Aujourd’hui la censure n’est plus nécessaire. Les comiques font des sketchs sur le téléphone portable, leurs amours ou la cigarette. On jette Lenny Bruce en prison chaque jour où l’on ne reprend pas son flambeau. Il n’est pas une relique de la génération beatnik. Il fait partie de notre trousse de secours humaniste. Il est vivant si nous le voulons. Je voudrais que l’on se souvienne de lui comme d’un honnête homme. C’est beaucoup moins fascinant que son image de rebelle scandaleux. Non, il n’était pas scandaleux, ni vulgaire. C’était un héritier de La Fontaine et de Chamfort.
   Laissons-le terminer. À la fin d’un spectacle à New York, il s’adressa ainsi au public : « Je suis désolé si je n’ai pas été très drôle ce soir. Parfois je ne suis pas drôle. Je ne suis pas un comique. Je suis Lenny Bruce ».

Le 3 juin 2013 à 10:08

Jimmy Gladiator

Les cracks méconnus du rire de résistance

Imaginez la tête de François Mitterrand quand il a reçu le 22 juin 1981 l’ensemble de propositions de lois suivant qui n’avait rien d’un canular à la Allais ou à la Blanche-Dac. C’est très-très sérieusement que la rédaction de Camouflage invitait les socialos à être logiques envers eux-mêmes en votant à bras levé sans lanterner dans l’Aquarium. L’amnistie générale pour tous les prisonniers. La suppression du casier judiciaire. La démolition des QHS. La suppression des placements d’office et « volontaires » (i.e. familial) en hôpital psychiatrique. La dissolution de la Sécurité militaire, des Renseignements généraux, de la DST, du SDECE. La destruction de leurs fichiers. La dissolution de la Légion étrangère, des CRS. L’amnistie totale pour les insoumis, l’annulation de toute nouvelle feuille de route les concernant. L’abolition des lois « anti-casseurs » et réprimant l’affichage « sauvage ». La disparition des possibilités d’extrader ou d’expulser un « étranger ». La suppression de la carte nationale d’identité. La suppression du délit de « racolage ». L’interdiction des abus de puissance paternelle que sont, par exemple, le baptême ou la circoncision. Le maintien dans les lieux des locataires qui cessent de payer leurs loyers. La reconnaissance d’un statut de locataire à titre gratuit aux résidents des foyers et aux squatters. L’abaissement de l’âge de la majorité à 15 ans, avec émancipation automatique à 12 ans. La possibilité aux sans-travail de refuser, sans aucune limitation, les emplois proposés. La suppression de la notion de « délit de presse ». L’interdiction de toute censure. Un programme minimum avec lequel, en l’adaptant, bien sûr, aux temps présents, il faudrait littéralement bombarder à tout bout de champ les élus socialistes d’aujourd’hui qui le trouveraient partout sur leur chemin, dans leurs assiettes, dans leurs toilettes, sous leurs couettes.   Le fricasseur de ces projets de loi roboratifs, c’est le « lépreux de la littérature » irrécupéré[1] Jimmy Gladiator qui, entre 1974 et 1996, fut l’âme damnée d’une ribambelle de petits canards tirebouchonnants ultra-radicaux fichtrement inspirés et désespérants pour « les larves résignées à n’être que ce qu’on leur dit d’être » (La Crécelle noire, Le Mélog, Incendie de forêt, Camouflage, Hôtel Ouistiti, Nevermore, Tomahawk et Cie). Aux confluents du surréalisme de combat de la première heure qui prescrivait de se vivre comme « menace permanente » et du ravacholisme gouailleur (« rions dangereusement », lit-on dans leur périodique Le Mélog), Gladiator et sa bande de guillerets galapiats[2] n’ont jamais cessé de filer des trempes aux « intégristes du paraître moderne », c’est-à-dire aux « poseurs, embrouilleurs, imposteurs, têtes creuses, faux frères et autres limes sourdes » ramenant partout leur fraise. « Seuls et farouches », « n’ayant plus le temps d’être tolérants » envers l’intolérance ordinaire, joignant la parole flagellante (« Nous conchions les culs-à-fric et les pines-à-salon » ; « Nous pissons sur les professionnels de la critique, bigleux et sourdingues ») aux gestes « outlaws » contre « la nouvelle franc-matonnerie », ils ont été de tous les mauvais coups justiciers. Ils lapident à coups de fruits blets les « pohètes sans honneur » accourus au raout chiraquien du Festival de la ville de Paris. Ils crachent publiquement sur tous les étiquetages (« Merde aux races ! » « Je suis breton, kanak, aztèque, kabyle, thaï, balinais, tchèque, manouche, juif, égyptien, persan, wolof, tamoul, cherokee, magyar, tout cela à la fois, quand ça me chante et que j’y prends plaisir. »« Brûlez vos états-civils ! » « Changeons de langues et de patries comme de chemises »). Ils se rallient aux révoltes corsées, de Wounded Knee à Soweto, des grévistes sauvages de Longwy aux GARI engeôlés, de Nina Hagen à Roger Knobelspiess. Ils ensanglantent à la peinture rouge la station de métro Argentine en référence aux répressions du moment. Ils rappellent par des communiqués, lors d’une visite papale en France, que « les querelles théologiques ne devraient se résoudre que sur le sable des arènes et dans la gueule des fauves ». Ils font sauter, armés de pieds-de-biche, les plaques de rue « ignominieuses » qu’ils rebaptisent friponnement. C’est ainsi que le 8 septembre 1979, à 19h40, les turlupins ont « solennellement chassé le nom d’Ordener, général, du 18e arrondissement de Paris pour y substituer celui de Jules Bonnot, anarchiste, qui, le 21 décembre 1911, avec quelques amis et en cette même rue, avait autoréduit la sacoche d’un encaisseur de la Société générale ». Et que, dans la foulée, l’avenue de la Grande Armée s’est transmutée en avenue de la Colonne Durruti, la rue des Martyrs en rue du Repos des Lions, la rue de la Banque en rue Bonnie & Clyde, la rue Lafayette en rue Nadja, la place de la Bastille en place Sade. De nos jours encore, les chenapans ne se contentent pas de demi-démesures, leur philosophie étant remarquablement condensée dans une formule du brûlot Surréalistes, nous ? Ah la la… (1981) : « Il nous faut de l’enthousiasme, de la passion, de la volupté, de l’ivresse joyeuse. »   À lire impérativement : Tapis franc et autres cadeaux provos de Jimmy Gladiator (éd. Rafael de Surtis). [1] « Il n’y a que les crapules qui changent d’avis », proclame-t-il crânement. [2] Parmi ses fers de lance : le désaltère ego de Jimmy, Jehan Van Langenhoven, le pataphysicien Stéphane Mahieu, le « rigolo » de Canal+ Albert Algoud.

Le 20 octobre 2015 à 08:59
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